Jules Verne
Le sphinx des glaces
BeQ
Jules Verne
1828-1905
Le sphinx des glaces
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 340 : version 1.01
Du même auteur, à la Bibliothèque
Famille-sans-nom L’école des Robinsons
Le pays des fourrures César Cascabel
Voyage au centre de la Le pilote du Danube
terre Hector Servadac
Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf
autres nouvelles Voyages et aventures du
Docteur Ox capitaine Hatteras
Une ville flottante Cinq semaines en ballon
Maître du monde Les cinq cent millions de
Les tribulations d’un la Bégum
Chinois en Chine Un billet de loterie
Michel Strogoff Le Chancellor
De la terre à la lune Face au drapeau
Le Phare du bout du Le Rayon-Vert
monde La Jangada
Sans dessus dessous L’île mystérieuse
L’Archipel en feu La maison à vapeur
Les Indes noires Le village aérien
Le chemin de France Clovis Dardentor
L’île à hélice
Le sphinx des glaces
Source : Jules Verne : Les romans de l’eau,
Omnibus, 2001, édition présentée et commentée par
Claude Aziza. Le volume comprend : Vingt mille lieues
sous les mers ; Voyages et aventures du capitaine
Hatteras ; Le Chancellor et Le Sphinx des glaces.
À la mémoire d’Edgar Poe.
À mes amis d’Amérique.
Première partie
1
Les îles Kerguelen
Personne n’ajoutera foi, sans doute, à ce récit
intitulé Le Sphinx des Glaces. N’importe, il est bon, à
mon avis, qu’il soit livré au public. Libre à lui d’y
croire ou de n’y point croire.
Il serait difficile, pour le début de ces merveilleuses
et terribles aventures, d’imaginer un lieu mieux
approprié que les îles de la Désolation – nom qui leur
fut donné, en 1779, par le capitaine Cook. Eh bien,
après ce que j’en ai vu pendant un séjour de quelques
semaines, je puis affirmer qu’elles méritent
l’appellation lamentable qui leur vient du célèbre
navigateur anglais. Îles de la Désolation, cela dit tout.
Je sais que l’on tient, dans les nomenclatures
géographiques, au nom de Kerguelen, généralement
adopté pour ce groupe situé par 49° 54’ de latitude sud
et 69° 6’ de longitude est. Ce qui le justifie, c’est que,
dès l’année 1772, le baron français Kerguelen fut le
premier à signaler ces îles dans la partie méridionale de
l’océan Indien. En effet, lors de ce voyage, le chef
d’escadre avait cru découvrir un continent nouveau sur
la limite des mers antarctiques ; mais, au cours d’une
seconde expédition, il dut reconnaître son erreur. Il n’y
avait là qu’un archipel. Que l’on veuille bien s’en
rapporter à moi, Îles de la Désolation est le seul nom
qui convienne à ce groupe de trois cents îles ou îlots, au
milieu de ces immenses solitudes océaniques que
troublent presque incessamment les grandes tempêtes
australes.
Cependant le groupe est habité, et même, à la date
du 2 août 1839, depuis deux mois, grâce à ma présence
à Christmas-Harbour, le nombre des quelques
Européens et Américains qui formaient le principal
noyau de la population kergueléenne s’était accru d’une
unité. Il est vrai, je n’attendais plus que l’occasion de le
quitter, ayant achevé les études géologiques et
minéralogiques qui m’y avaient conduit pendant ce
voyage.
Ce port de Christmas appartient à la plus importante
des îles de cet archipel dont la superficie mesure quatre
mille cinq cents kilomètres carrés, – soit la moitié de
celle de la Corse. Il est assez sûr, d’accès franc et facile.
Les bâtiments peuvent y mouiller par quatre brasses
d’eau. Après avoir doublé, au nord, le cap François que
le Table-Mount domine de douze cents pieds, regardez
à travers l’arcade de basalte, largement évidée à sa
pointe. Vous apercevrez une étroite baie, couverte par
des îlots contre les furieux vents de l’est et de l’ouest.
Au fond se découpe Christmas-Harbour. Que votre
navire y donne directement en se tenant sur tribord.
Lorsqu’il sera rendu à son poste de mouillage, il pourra
rester sur une seule ancre, avec facilité, tant que la baie
ne sera pas prise par les glaces.
D’ailleurs, les Kerguelen possèdent d’autres fiords,
et par centaines. Leurs côtes sont déchiquetées,
effilochées comme le bas de jupe d’une pauvresse,
surtout la partie comprise entre le nord et le sud-est. Les
îlets et les îlots y fourmillent. Le sol, d’origine
volcanique, se compose de quartz, mélangé d’une pierre
bleuâtre. L’été venu, il y pousse des mousses
verdoyantes, des lichens grisâtres, diverses plantes
phanérogames, de rudes et solides saxifrages. Un seul
arbuste y végète, une espèce de chou d’un goût très
âcre, qu’on chercherait vainement en d’autres pays.
Ce sont bien là les surfaces qui conviennent, dans
leurs rookerys, à l’habitat des pingouins royaux ou
autres, dont les bandes innombrables peuplent ces
parages. Vêtus de jaune et de blanc, la tête rejetée en
arrière, leurs ailes figurant les manches d’une robe, ces
stupides volatiles ressemblent de loin à une file de
moines processionnant le long des grèves.
Ajoutons que les Kerguelen offrent de multiples
refuges aux veaux marins à fourrure, aux phoques à
trompe, aux éléphants de mer. La chasse ou la pêche de
ces amphibies, assez fructueuses, peuvent alimenter un
certain commerce qui attirait alors de nombreux
navires.
Ce jour-là, je me promenais sur le port, lorsque mon
aubergiste m’accosta et me dit :
« À moins que je ne me trompe, le temps commence
à vous paraître long, monsieur Jeorling ? »
C’était un gros et grand Américain, installé depuis
une vingtaine d’années à Christmas-Harbour, et qui
tenait l’unique auberge du port.
« Long, en effet, vous répondrai-je, maître Atkins, à
la condition que vous ne serez pas blessé de ma
réponse.
– En aucune façon, répliqua le brave homme. Vous
imaginez bien que je suis fait à ces réparties-là comme
les roches du cap François aux houles du large.
– Et vous y résistez comme lui...
– Sans doute ! Du jour où vous avez débarqué à
Christmas-Harbour, où vous êtes descendu chez
Fenimore Atkins, à l’enseigne du Cormoran-Vert, je me
suis dit : Dans une quinzaine, si ce n’est dans la
huitaine, mon hôte en aura assez, et regrettera d’avoir
débarqué aux Kerguelen...
– Non, maître Atkins, et je ne regrette jamais rien de
ce que j’ai fait !
– Bonne habitude, monsieur !
– D’ailleurs, à parcourir ce groupe, j’ai gagné d’y
observer des choses curieuses. J’ai traversé ses vastes
plaines ondulées, coupées de tourbières, tapissées de
mousses dures, et j’en rapporterai de curieux
échantillons minéralogiques et géologiques. J’ai pris
part à vos pêches de veaux marins et de phoques. J’ai
visité vos rookerys où les pingouins et les albatros
vivent en bons camarades, et cela m’a semblé digne
d’observation. Vous m’avez servi, de temps en temps,
du pétrel-balthazard, assaisonné de votre main, et qui
est très acceptable quand on est doué d’un bel appétit.
Enfin j’ai trouvé un excellent accueil au Cormoran-
Vert, et je vous en suis fort reconnaissant... Mais, si je
sais compter, voici deux mois que le trois-mâts chilien
Pênas m’a déposé à Christmas-Harbour, en plein
hiver...
– Et vous avez envie, s’écria l’aubergiste, de
retourner dans votre pays, qui est le mien, monsieur
Jeorling, de regagner le Connecticut, de revoir Hartford,
notre capitale...
– Sans doute, maître Atkins, car depuis trois ans
bientôt je cours le monde... Il faudra bien s’arrêter un
jour ou l’autre... prendre racine...
– Eh ! eh ! quand on a pris racine, répliqua
l’Américain en clignant de l’œil, on finit par pousser
des branches !
– Très juste ! maître Atkins. Toutefois comme je
n’ai plus de famille, il est très probable que je clôturerai
la lignée de mes ancêtres ! Ce n’est pas à quarante ans
que la fantaisie me viendra de pousser des branches,
ainsi que vous l’avez fait, mon cher hôtelier, car vous
êtes un arbre, vous, et un bel arbre...
– Un chêne, – et même un chêne vert, si vous le
voulez bien, monsieur Jeorling.
– Et vous avez eu raison d’obéir aux lois de la
nature ! Or, si la nature nous a donné des jambes pour
marcher...
– Elle nous a donné aussi de quoi nous asseoir !
répartit en riant d’un gros rire Fenimore Atkins. C’est
pourquoi je suis confortablement assis à Christmas-
Harbour. Ma commère Betsey m’a gratifié d’une
dizaine d’enfants, qui me gratifieront de petits-enfants à
leur tour, lesquels me grimperont aux mollets comme
de jeunes chats.
– Vous ne retournerez jamais au pays natal ?...
– Qu’y ferais-je, monsieur Jeorling, et qu’y aurais-je
fait ?... De la misère !... Au contraire, ici, dans ces Îles
de la Désolation, où je n’ai jamais eu l’occasion de me
désoler, l’aisance est venue pour moi et les miens.
– Sans doute, maître Atkins, et je vous en félicite,
puisque vous êtes heureux... Toutefois il n’est pas
impossible que le désir vous attrape un jour...
– De me déplanter, monsieur Jeorling !... Allons
donc !... Un chêne, vous ai-je dit, et essayez donc de
déplanter un chêne, lorsqu’il s’est enraciné jusqu’à mi-
tronc dans la silice des Kerguelen ! »
Il faisait plaisir à entendre, ce digne Américain, si
complètement acclimaté sur cet archipel, si
vigoureusement trempé dans les rudes intempéries de
son climat. Il vivait là, avec sa famille, comme les
pingouins dans leurs rookerys, – la mère, une vaillante
matrone, les fils, tous solides, en florissante santé,
ignorant les angines ou les dilatations de l’estomac. Les
affaires marchaient. Le Cormoran-Vert,
convenablement achalandé, avait la pratique de tous les
navires, baleiniers et autres, qui relâchaient aux
Kerguelen. Il les fournissait de suifs, de graisses, de
goudron, de brai, d’épices, de sucre, de thé, de
conserves, de whisky, de gin, de brandevin. On eût
vainement cherché une seconde auberge à Christmas-
Harbour. Quant aux fils de Fenimore Atkins, ils étaient
charpentiers, voiliers, pêcheurs, et chassaient les
amphibies au fond de toutes les passes durant la saison
chaude. C’étaient de braves gens, qui avaient, sans tant
d’ambages, obéi à leur destinée...
« Enfin, maître Atkins, pour conclure, déclarai-je, je
suis enchanté d’être venu aux Kerguelen, et j’en
emporterai un bon souvenir... Pourtant, je ne serais pas
fâché de reprendre la mer...
– Allons, monsieur Jeorling, un peu de patience ! me
dit ce philosophe. Il ne faut jamais désirer ni hâter
l’heure d’une séparation. N’oubliez pas, d’ailleurs, que
les beaux jours ne tarderont pas à revenir... Dans cinq
ou six semaines...
– En attendant, me suis-je écrié, les monts et les
plaines, les roches et les grèves, sont couverts d’une
épaisse couche de neige, et le soleil n’a pas la force de
dissoudre les brumes de l’horizon...
– Par exemple, monsieur Jeorling ! On voit déjà
percer le gazon sauvage sous la chemise blanche !...
Regardez bien...
– À la loupe, alors !... Entre nous, Atkins, oseriez-
vous prétendre que les glaces n’embâclent pas encore
vos baies, en ce mois d’août, qui est le février de notre
hémisphère nord ?...
– J’en conviens, monsieur Jeorling. Mais, patience,
je vous le répète !... L’hiver a été doux, cette année...
Les bâtiments vont se montrer au large, dans l’est ou
dans l’ouest, car la saison de pêche est prochaine.
– Le Ciel vous entende, maître Atkins, et puisse-t-il
guider à bon port le navire qui ne saurait tarder... la
goélette Halbrane !...
– Capitaine Len Guy, répliqua l’aubergiste. C’est un
fier marin, quoique Anglais – il y a des braves gens
partout –, et qui s’approvisionne au Cormoran-Vert.
– Vous pensez que l’Halbrane...
– Sera signalée avant huit jours par le travers du cap
François, monsieur Jeorling, ou bien, alors, c’est qu’il
n’y aurait plus de capitaine Len Guy, et s’il n’y avait
plus de capitaine Len Guy, c’est que l’Halbrane aurait
sombré sous voiles entre les Kerguelen et le cap de
Bonne-Espérance ! »
Là-dessus, après un geste superbe, indiquant que
pareille éventualité était hors de toute vraisemblance,
me quitta maître Fenimore Atkins.
Du reste, j’espérais que les prévisions de mon
aubergiste ne tarderaient pas à se réaliser, car le temps
me durait. À l’en croire, se révélaient déjà les
symptômes de la belle saison – belle pour ces parages
s’entend. Que le gisement de l’île principale soit à peu
près le même en latitude que celui de Paris en Europe et
de Québec au Canada, soit ! Mais c’est de l’hémisphère
méridional qu’il s’agit, et, on ne l’ignore pas, grâce à
l’orbe elliptique que décrit la terre et dont le soleil
occupe un des foyers, cet hémisphère est plus froid en
hiver que l’hémisphère septentrional, et aussi plus
chaud que lui en été. Ce qui est certain, c’est que la
période hivernale est terrible aux Kerguelen à cause des
tempêtes, et que la mer s’y prend pendant plusieurs
mois, bien que la température n’y soit pas d’une rigueur
extraordinaire, – étant en moyenne de deux degrés
centigrades pour l’hiver, et de sept pour l’été, comme
aux Falklands ou au cap Horn.
Il va sans dire que, durant cette période, Christmas-
Harbour et les autres ports n’abritent plus un seul
bâtiment. À l’époque dont je parle, les steamers étaient
rares encore. Quant aux voiliers, soucieux de ne point
se laisser bloquer par les glaces, ils allaient chercher les
ports de l’Amérique du Sud, à la côte occidentale du
Chili, ou ceux de l’Afrique, – plus généralement Cape-
Town du cap de Bonne-Espérance. Quelques chaloupes,
les unes prises dans les eaux solidifiées, les autres
gîtées sur les grèves et engivrées jusqu’à la pomme de
leur mât, c’était tout ce qu’offrait à mes regards la
surface de Christmas-Harbour.
Cependant, si les différences de température ne sont
pas considérables aux Kerguelen, le climat y est humide
et froid. Très fréquemment, surtout dans la partie
occidentale, le groupe reçoit l’assaut des bourrasques
du nord ou de l’ouest, mêlées de grêle et de pluies. Vers
l’est, le ciel est plus clair, bien que la lumière y soit à
demi voilée, et, de ce côté, la limite des neiges sur les
croupes montagneuses se tient à cinquante toises au-
dessus de la mer.
Donc, après les deux mois que je venais de passer
dans l’archipel des Kerguelen, je n’attendais plus que
l’occasion d’en repartir à bord de la goélette Halbrane,
dont mon enthousiaste aubergiste ne cessait de me
vanter les qualités au double point de vue sociable et
maritime.
« Vous ne sauriez trouver mieux ! me répétait-il
matin et soir. De tous les capitaines au long cours de la
marine anglaise, pas un n’est comparable à mon ami
Len Guy, ni pour l’audace, ni pour l’acquis du
métier !... S’il se montrait plus causeur, plus
communicatif, il serait parfait ! »
Aussi avais-je résolu de m’en tenir aux
recommandations de maître Atkins. Mon passage serait
retenu dès que la goélette aurait mouillé à Christmas-
Harbour. Après une relâche de six à sept jours, elle
reprendrait la mer, le cap sur Tristan d’Acunha, où elle
portait un chargement de minerai d’étain et de cuivre.
Mon projet était de rester quelques semaines de la
belle saison dans cette dernière île. De là, je comptais
repartir pour le Connecticut. Cependant je n’oubliais
pas de réserver la part qui revient au hasard dans les
propositions humaines, car il est sage, comme l’a dit
Edgar Poe, de toujours « calculer avec l’imprévu,
l’inattendu, l’inconcevable, que les faits collatéraux,
contingents, fortuits, accidentels, méritent d’obtenir une
très large part, et que le hasard doit incessamment être
la matière d’un calcul rigoureux ».
Et si je cite notre grand auteur américain, c’est que,
quoique je sois un esprit très pratique, d’un caractère
très sérieux, d’une nature peu imaginative, je n’en
admire pas moins ce génial poète des étrangetés
humaines.
Du reste, pour en revenir à l’Halbrane, ou plutôt aux
occasions qui me seraient offertes de m’embarquer à
Christmas-Harbour, je n’avais à craindre aucune
déconvenue. À cette époque, les Kerguelen étaient
annuellement visitées par quantité de navires – au
moins cinq cents. La pêche des cétacés donnait de
fructueux résultats, et on jugera par ce fait qu’un
éléphant de mer peut fournir une tonne d’huile, c’est-à-
dire un rendement égal à celui de mille pingouins. Il est
vrai, depuis ces dernières années, les bâtiments ne sont
plus qu’une douzaine à rallier cet archipel, tant la
destruction abusive des cétacés en a réduit le chiffre.
Donc, aucune inquiétude à concevoir sur les facilités
qui me seraient offertes de quitter Christmas-Harbour,
quand bien même, l’Halbrane manquant à son rendez-
vous, le capitaine Len Guy ne viendrait pas serrer la
main de son compère Atkins.
Chaque jour, je me promenais aux environs du port.
Le soleil commençait à prendre de la force. Les roches,
terrasses ou colonnades volcaniques, se déshabillaient
peu à peu de leur blanche toilette d’hiver. Sur les
grèves, à l’aplomb des falaises basaltiques, naissait une
mousse de couleur vineuse, et, au large, serpentaient
des rubans de ces longues algues de cinquante à
soixante yards. En plaine, vers le fond de la baie,
quelques graminées levaient leur pointe timide – entre
autres le phanérogame lyella, qui est d’origine andine,
puis ceux que produit la flore de la terre fuégienne, et
aussi l’unique arbuste de ce sol, dont j’ai parlé, ce chou
gigantesque, si précieux par ses vertus antiscorbutiques.
En ce qui concerne les mammifères terrestres – car
les mammifères marins pullulent dans ces parages –, je
n’en avais pas rencontré un seul, non plus que
batraciens ou reptiles. Quelques insectes uniquement –
papillons ou autres –, et encore n’ont-ils point d’ailes,
pour cette raison que, avant qu’ils pussent s’en servir,
les courants atmosphériques les emporteraient à la
surface des lames roulantes de ces mers.
Une ou deux fois, j’avais embarqué sur une de ces
chaloupes solides sur lesquelles les pêcheurs affrontent
les coups de vent qui battent comme des catapultes les
roches de Kerguelen. Avec ces bateaux-là, on pourrait
tenter la traversée de Cape-Town, et atteindre ce port, si
on y mettait le temps. Que l’on se rassure, mon
intention n’était point de quitter Christmas-Harbour
dans ces conditions... non ! « J’espérais » la goélette
Halbrane, et la goélette Halbrane ne pouvait tarder.
Au cours de ces promenades d’une baie à l’autre,
j’avais curieusement saisi les divers aspects de cette
côte tourmentée, de cette ossature bizarre, prodigieuse,
toute de formation ignée, qui trouait le suaire blanc de
l’hiver et laissait passer les membres bleuâtres de son
squelette...
Quelle impatience me prenait, parfois, malgré les
sages conseils de mon aubergiste, si heureux de son
existence dans sa maison de Christmas-Harbour ! C’est
qu’ils sont rares, en ce monde, ceux que la pratique de
la vie a rendus philosophes. D’ailleurs, chez Fenimore
Atkins, le système musculaire l’emportait sur le
système nerveux. Peut-être aussi possédait-il moins
d’intelligence que d’instinct. Ces gens-là sont mieux
armés contre les à-coups de la vie, et il est possible, en
somme, que leurs chances de rencontrer le bonheur ici-
bas soient plus sérieuses.
« Et l’Halbrane ?... lui redisais-je chaque matin.
– L’Halbrane, monsieur Jeorling ?... me répondait-il
d’un ton affirmatif. Bien sûr, elle arrivera aujourd’hui,
et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain !... Il y
aura certainement un jour, n’est-ce pas, qui sera la
veille de celui où le pavillon du capitaine Len Guy se
déploiera à l’ouvert de Christmas-Harbour ! »
Assurément, afin d’accroître le champ de vue, je
n’aurais eu qu’à faire l’ascension du Table-Mount. Pour
une altitude de douze cents pieds, on obtient un rayon
de trente-quatre à trente-cinq milles, et, même à travers
la brume, peut-être la goélette serait-elle aperçue vingt-
quatre heures plus tôt ? Mais gravir cette montagne,
dont la neige boursouflait encore les flancs jusqu’à sa
cime, un fou seul y aurait pu songer.
En courant les grèves, il m’arrivait de mettre en
fuite nombre d’amphibies, qui plongeaient sous les
eaux nouvelles. Les pingouins, impassibles et lourds, ne
décampaient point à mon approche. N’était l’air stupide
qui les caractérise, on serait tenté de leur adresser la
parole, à la condition de parler leur langue criarde et
assourdissante. Quant aux pétrels noirs, aux puffins
noirs et blancs, aux grèbes, aux sternes, aux macreuses,
ils fuyaient à tire d’aile.
Un jour, il me fut donné d’assister au départ d’un
albatros, que les pingouins saluèrent de leurs meilleures
croasseries, – comme un ami qui, sans doute, les
abandonnait pour toujours. Ces puissants volateurs
peuvent fournir des étapes de deux cents lieues, sans
prendre un moment de repos, et avec une telle rapidité
qu’ils franchissent de longs espaces en quelques heures.
Cet albatros, immobile sur une haute roche, à
l’extrémité de la baie de Christmas-Harbour, regardait
la mer dont le ressac brisait avec violence sur les
écueils.
Soudain, l’oiseau s’éleva d’une large envergure, les
pattes repliées, la tête longuement allongée comme une
guibre de navire, jetant son cri aigu, et, quelques
instants après, réduit à un point noir au milieu des
hautes zones, il disparaissait derrière le rideau brumeux
du sud.
2
La goélette Halbrane
Trois cents tonnes de jauge, une mâture inclinée qui
lui permet de pincer le vent, très rapide sous l’allure du
plus près, une surface vélique comprenant – au mât de
misaine, misaine-goélette, fortune, hunier et perroquet –
, au grand mât, brigantine et flèche –, à l’avant,
trinquette grand et petit foc –, tel était le schooner
attendu à Christmas-Harbour, telle est la goélette
Halbrane.
À bord, il y avait un capitaine, un mat ou lieutenant,
un bosseman ou maître d’équipage, un coy ou cuisinier,
de plus, huit matelots, – au total, douze hommes, ce qui
est suffisant pour la manœuvre. Solidement construit,
membrure et bordage chevillés en cuivre, largement
voilé, les façons d’arrière assez dégagées, ce bâtiment,
très marin, très maniable, approprié à la navigation
entre les quarantième et soixantième parallèles sud,
faisait honneur aux chantiers de Birkenhead.
Ces renseignements m’avaient été donnés par maître
Atkins, et avec quel accompagnement d’éloges !
Le capitaine Len Guy, de Liverpool, était, pour les
trois cinquièmes, propriétaire de l’Halbrane qu’il
commandait depuis six années environ. Il trafiquait
dans les mers méridionales de l’Afrique et de
l’Amérique, allant d’îles en îles et d’un continent à
l’autre. Si sa goélette ne possédait qu’une douzaine
d’hommes, c’est qu’elle se consacrait uniquement au
commerce. Pour la chasse des amphibies, phoques et
veaux marins, il eût fallu un équipage plus nombreux
avec les engins, harpons, foënes, lignes, exigés pour ces
rudes opérations. J’ajoute qu’au milieu de ces parages
peu sûrs, fréquentés à cette époque par des pirates, et
aux approches des îles qui doivent être tenues en
défiance, une agression n’eût pas pris l’Halbrane au
dépourvu : quatre pierriers, une suffisante quantité de
boulets et de paquets de mitraille, une soute aux
poudres convenablement garnie, des fusils, des
pistolets, des carabines accrochés aux râteliers, enfin
des filets de bastingage, cela garantissait sa sécurité. En
outre, les hommes de quart ne dormaient jamais que
d’un œil. Naviguer sur ces mers, sans avoir pris ces
précautions, aurait été de rare imprudence.
Ce matin-là, 7 août, encore couché, à demi-
sommeillant, je fus tiré de mon lit par la grosse voix de
l’aubergiste et par les coups de poing dont il ébranlait
ma porte.
« Monsieur Jeorling, êtes-vous réveillé ?...
– Sans doute, maître Atkins, et comment ne le
serait-on pas avec tout ce tapage ! – Qu’y a-t-il ?...
– Un navire à six milles au large dans le nord-est, et
le cap sur Christmas !...
– Serait-ce l’Halbrane ?... m’écriai-je en rejetant
vivement mes couvertures.
– Nous le saurons dans quelques heures, monsieur
Jeorling. En tout cas, voilà le premier bateau de l’année,
et il n’est que juste de lui faire bon accueil. »
Je m’habillai en un tour de main et rejoignis
Fenimore Atkins sur le quai, à l’endroit où l’horizon se
présentait aux regards sous un angle très ouvert, entre
les deux pointes de la baie de Christmas-Harbour.
Le temps était assez clair, le large dégagé des
dernières brumes, la mer tranquille sous petite brise. Le
ciel, d’ailleurs, grâce aux vents réguliers, est plus
lumineux de ce côté des Kerguelen qu’à l’opposé.
Une vingtaine d’habitants – pêcheurs pour la plupart
– entouraient maître Atkins, lequel était sans contredit
le personnage le plus considérable et le plus considéré
de l’archipel, – en conséquence le plus écouté.
Le vent favorisait alors l’entrée de la baie. Mais, la
marée étant basse, le navire signalé – un schooner –
évoluait sans hâte sous ses basses voiles, attendant le
plein du flot.
Le groupe discutait, et, très impatient, je suivais la
discussion sans m’y mêler. Les avis étaient partagés et
appuyés avec un égal entêtement.
Je dois l’avouer – et cela me chagrinait –, la
majorité tenait contre l’opinion que ce schooner fut la
goélette Halbrane. Deux ou trois seulement se
déclaraient pour l’affirmative, et, avec eux, le maître du
Cormoran-Vert.
« C’est l’Halbrane ! répétait-il. Le capitaine Len
Guy ne pas arriver le premier aux Kerguelen... allons
donc !... C’est lui, et j’en suis aussi certain que s’il était
là, sa main dans la mienne, et traitant de cent piculs de
pommes de terre pour renouveler sa provision !
– Vous avez de la brume dans les paupières,
monsieur Atkins ! répliqua l’un des pêcheurs.
– Pas tant que toi dans le cerveau ! répondit
aigrement l’aubergiste.
– Ce bâtiment-là n’a pas la coupe d’un anglais,
déclara un autre. Avec son avant effilé et sa tonture
accusée, je le croirais de construction américaine.
– Non... c’est un anglais, répartit M. Atkins, et je
serais capable de dire de quels chantiers il est sorti...
oui... les chantiers de Birkenhead à Liverpool, d’où
l’Halbrane a été lancée !
– Point ! affirma un vieux marin. Ce schooner-là a
été mis sur tains à Baltimore, chez Nipper et Stronge, et
ce sont les eaux de la Chesapeake qui ont étrenné sa
quille.
– Dis donc les eaux de la Mersey, abominable
nigaud ! répliqua maître Atkins. Tiens, essuie tes
lunettes, et regarde un peu le pavillon qui monte à sa
corne.
– Anglais ! », s’écria tout le groupe.
Et, en effet, le pavillon du Royaume-Uni venait de
déployer son étamine rouge, frappée à l’angle du yacht
britannique.
Plus de doute, c’était bien un navire anglais qui se
dirigeait vers la passe de Christmas-Harbour. Mais, ce
point établi, il ne s’ensuivait pas nécessairement que ce
fût la goélette du capitaine Len Guy.
Deux heures après, cela n’aurait pu faire l’objet d’un
débat. Avant midi, l’Halbrane avait pris son mouillage
par quatre brasses au milieu de Christmas-Harbour.
Grande démonstration – gestes et paroles – de
maître Atkins à l’égard du capitaine de l’Halbrane, qui
me parut être moins expansif.
Un homme de quarante-cinq ans, complexion
sanguine, membrure solide comme celle de sa goélette,
tête forte, chevelure déjà grisonnante, yeux noirs dont la
prunelle brillait avec des ardeurs de braise sous des
sourcils épais, teint hâlé, lèvres serrées qui découvraient
une denture fortement emplantée dans des mâchoires
puissantes, menton prolongé par la barbiche en gros
poils roux, bras et jambes de toute vigueur, tel
m’apparut le capitaine Len Guy. Physionomie non pas
dure, plutôt impassible, celle d’un individu très
renfermé, qui ne livre pas volontiers ses secrets, – ainsi
que cela me fut raconté le jour même par quelqu’un de
mieux informé que maître Atkins, bien que mon
hôtelier se prétendît grand ami du capitaine. La vérité
est que personne ne pouvait se flatter d’avoir pénétré
cette nature assez rébarbative.
Autant mentionner tout de suite que l’individu
auquel j’ai fait allusion était le bosseman de
l’Halbrane, un nommé Hurliguerly, natif de l’île de
Wight, quarante-quatre ans, moyenne taille, trapu,
vigoureux, les bras écartés du corps, les jambes
arquées, la tête en boule sur un cou de taureau, la
poitrine large à contenir deux paires de poumons – et je
me demandai s’il ne les possédait pas, tant il dépensait
d’air dans l’acte de la respiration –, toujours soufflant,
toujours parlant, l’œil goguenard, la mine rieuse, avec
un réseau de rides sous les yeux, produites par
l’incessante contraction du grand zygomatique. Notons
une boucle – une seule – qui pendait au lobe de son
oreille gauche. Quel contraste avec le commandant de
la goélette, et comment deux êtres si dissemblables
parvenaient-ils à s’entendre ! Ils s’entendaient pourtant,
puisque, depuis une quinzaine d’années, ils avaient
navigué ensemble, – d’abord sur le brick Power, qui
avait été remplacé par le schooner Halbrane, six ans
avant le début de cette histoire.
Hurliguerly, dès son arrivée, apprit par Fenimore
Atkins que, si le capitaine Len Guy y consentait, je
prendrais passage à son bord. Aussi fut-ce sans
présentation ni préparation que le bosseman s’approcha
de moi dans l’après-midi. Il connaissait déjà mon nom
et m’accosta en ces termes :
« Monsieur Jeorling, je vous salue.
– Je vous salue de même, mon ami, répondis-je. Que
me voulez-vous ?...
– Vous offrir mes services...
– Vos services ?... À quel propos ?...
– À propos de l’intention que vous avez
d’embarquer sur l’Halbrane...
– Qui êtes-vous ?...
– Le bosseman Hurliguerly, ainsi dénommé et porté
sur l’état nominatif de l’équipage, et, en outre, le fidèle
compagnon du capitaine Len Guy, qui l’écoute
volontiers, bien qu’il ait la réputation de n’écouter
personne. »
La pensée me vint alors que je ferais bien d’utiliser
un homme si prompt à obliger, lequel ne paraissait pas
le moins du monde douter de son influence sur le
capitaine Len Guy.
Je répondis donc :
« Eh bien, mon ami, causons, si vos fonctions ne
vous réclament pas en ce moment...
– J’ai deux heures devant moi, monsieur Jeorling.
D’ailleurs, peu de travail aujourd’hui. Demain,
quelques marchandises à débarquer, quelques
provisions à renouveler... Tout cela, c’est temps de
repos pour l’équipage... Si vous êtes libre... comme je le
suis... »
Et ce disant, il agitait sa main vers le fond du port
dans une direction qui lui était familière.
« Ne sommes-nous pas bien ici pour causer ?...
observai-je en le retenant.
– Causer, monsieur Jeorling, causer debout... et le
gosier sec... lorsqu’il est si facile de s’asseoir dans un
coin du Cormoran-Vert, devant deux tasses de thé au
whisky...
– Je ne bois point, bosseman.
– Soit... je boirai pour nous deux. Oh ! ne croyez pas
que vous ayez affaire à un ivrogne !... Non !... Jamais
plus qu’il ne faut, mais autant qu’il faut ! »
Je suivis ce marin évidemment habitué à nager dans
les eaux des cabarets. Et, tandis que maître Atkins
s’occupait, sur le pont de la goélette, à débattre ses prix
d’achats et de ventes, nous prîmes place dans la grande
salle de son auberge. Tout d’abord, je dis au bosseman :
« C’est précisément sur Atkins que je comptais pour
me mettre en rapport avec le capitaine Len Guy, car il
le connaît très particulièrement... si je ne me trompe...
– Peuh ! fit Hurliguerly. Fenimore Atkins est un
brave homme, et il a l’estime du capitaine. En somme,
il ne me vaut pas !... Laissez-moi me démarcher,
monsieur Jeorling...
– Est-ce donc une affaire si difficile à traiter,
bosseman, et n’y a-t-il pas une cabine de libre à bord de
l’Halbrane ?... La plus petite me conviendra, et je
paierai...
– Très bien, monsieur Jeorling ! Il y a une cabine, en
abord du rouf, qui n’a jamais servi à personne, et
puisque vous ne regardez pas à vider votre poche, si
cela est nécessaire... Toutefois – entre nous –, il
convient d’être plus malin que vous ne le pensez et que
ne l’est mon vieil Atkins pour décider le capitaine Len
Guy à prendre un passager !... Oui ! ce n’est pas trop de
toute la malice du bon garçon qui est en train de boire à
votre santé, en regrettant que vous ne lui rendiez pas la
pareille ! »
Et de quel dardement de l’œil droit, tandis qu’il
fermait l’œil gauche, Hurliguerly accompagna cette
déclaration ! Il semblait que toute la vivacité que
possédaient ses deux yeux eût passé à travers la
prunelle d’un seul ! Inutile d’ajouter que la queue de
cette belle phrase se noya dans un verre de whisky, dont
le bosseman n’en était pas à apprécier l’excellence,
puisque le Cormoran-Vert ne se fournissait qu’à la
cambuse de l’Halbrane.
Puis, ce diable d’homme tira de sa veste une pipe
noire et courte, la bourra, la couronna d’un capuchon de
tabac, l’alluma, après l’avoir fortement implantée dans
l’interstice de deux molaires au coin de sa bouche, et il
s’entourbillonna d’une telle fumée, comme un steamer
en pleine chauffe, que sa tête disparaissait derrière un
nuage grisâtre.
« Monsieur Hurliguerly ?... dis-je.
– Monsieur Jeorling...
– Pourquoi votre capitaine répugnerait-il à
m’accepter ?...
– Parce que ce n’est pas dans ses idées de prendre
des passagers à son bord, et jusqu’ici il a toujours
refusé les propositions de ce genre.
– Quelle raison, je vous le demande...
– Eh ! parce qu’il veut n’être point embarrassé dans
ses allures, aller où il lui plaît, rebrousser chemin pour
peu que cela lui convienne, au nord ou au sud, au
couchant ou au levant, sans en donner de motifs à
personne ! Ces mers du sud, il ne les quitte jamais,
monsieur Jeorling, et voilà belles années que nous les
courons ensemble entre l’Australie à l’est et l’Amérique
à l’ouest, allant d’Hobart-Town aux Kerguelen, à
Tristan d’Acunha, aux Falklands, ne relâchant que le
temps de vendre notre cargaison, quelquefois pointant
jusqu’à la mer antarctique. Dans ces conditions, vous le
comprenez, un passager pourrait être gênant, et,
d’ailleurs, lequel voudrait embarquer sur l’Halbrane,
puisqu’elle n’aime pas à taquiner la brise, et va un peu
où le vent la pousse ! »
Je me demandai si le bosseman ne cherchait point à
faire de sa goélette un bâtiment mystérieux, naviguant
au hasard, ne s’arrêtant guère en ses relâches, une sorte
de navire errant des hautes latitudes, sous le
commandement d’un capitaine fantasmatique. Quoi
qu’il en soit, je lui dis :
« Enfin l’Halbrane va quitter les Kerguelen dans
quatre ou cinq jours ?...
– Sûr...
– Et, cette fois, elle mettra le cap à l’ouest pour
gagner Tristan d’Acunha ?...
– Probable.
– Eh bien, bosseman, cette probabilité me suffira, et,
puisque vous m’offrez vos bons offices, décidez le
capitaine Len Guy à m’accepter comme passager...
– C’est comme si c’était fait !
– À merveille, Hurliguerly, et vous n’aurez pas lieu
de vous en repentir.
– Eh ! monsieur Jeorling, répliqua ce singulier
maître d’équipage, en secouant la tête comme s’il fût
sorti de l’eau, je n’ai jamais à me repentir de rien, et je
sais bien qu’en vous rendant service, je ne m’en
repentirai point. Maintenant, si vous le permettez, je
vais prendre congé de vous, sans même attendre le
retour de l’ami Atkins, et regagner mon bord. »
Après avoir vidé d’un coup son dernier verre de
whisky – je crus que le verre allait disparaître dans le
gosier avec la liqueur –, Hurliguerly m’adressa un
sourire de protection. Puis, son gros torse se balançant
sur le double arc de ses jambes, empanaché de l’âcre
fumée qui s’échappait du fourneau de sa pipe, il sortit et
laissa porter au nord-est du Cormoran-Vert.
Devant la table, je restai sous l’empire de réflexions
assez contradictoires. Au vrai, qu’était ce capitaine Len
Guy ? Maître Atkins me l’avait donné comme un bon
marin doublé d’un brave homme. Qu’il fût l’un et
l’autre, rien ne m’autorisait à en douter, original
toutefois, d’après ce que venait de me dire le bosseman.
Jamais, je l’avoue, il ne m’était venu à l’esprit que la
proposition d’embarquer sur l’Halbrane pût soulever
quelque difficulté, du moment que j’entendais ne point
regarder au prix, et me contenter de la vie du bord.
Quelle raison le capitaine Len Guy aurait-il de
m’opposer un refus ?... Était-il admissible qu’il ne
voulût pas se lier par un engagement, ni être obligé de
se rendre à tel endroit, si, au cours de sa navigation, il
lui venait la fantaisie d’aller à tel autre ?... Ou bien,
avait-il des motifs particuliers pour se défier d’un
étranger, eu égard à son genre de navigation ?... Faisait-
il donc la contrebande ou la traite, – commerce encore
très exercé à cette époque dans les mers du sud ?...
Explication plausible après tout, bien que mon digne
aubergiste répondît de l’Halbrane et de son capitaine.
Honnête navire, honnête commandant, Fenimore Atkins
se portait garant de l’un et de l’autre !... C’était bien
quelque chose, s’il ne s’illusionnait pas sur leur compte
à tous deux !... En somme, il ne connaissait le capitaine
Len Guy que pour le voir, une fois l’an, relâcher aux
Kerguelen, où il ne se livrait qu’à des opérations
régulières, lesquelles ne pouvaient laisser prise à
aucune suspicion...
D’autre part, je me demandais si, dans le but de
donner plus d’importance à ses offres de service, le
bosseman n’avait pas cherché à se faire valoir... Peut-
être le capitaine Len Guy serait-il très satisfait, très
heureux d’avoir à son bord un passager aussi
accommodant que j’avais la prétention de l’être, et qui
ne regarderait pas au prix du passage ?...
Une heure plus tard, je rencontrai l’aubergiste sur le
port et je le mis au courant.
« Ah ! ce satané Hurliguerly, s’écria-t-il, toujours le
même !... À l’en croire, le capitaine Len Guy ne se
moucherait pas sans le consulter !... Voyez-vous, c’est
un drôle d’homme, ce bosseman, monsieur Jeorling, pas
méchant, pas bête, mais tireur de dollars ou de guinées
en diable !... Si vous tombez entre ses mains, gare à
votre bourse !... Boutonnez votre poche ou votre
gousset, et ne vous laissez pas attraper !
– Merci du conseil, Atkins. Dites-moi, vous avez
déjà causé avec le capitaine Len Guy ?... Lui avez-vous
parlé ?...
– Pas encore, monsieur Jeorling... Nous avons le
temps... L’Halbrane ne fait que d’arriver et n’a pas
même évité sur son ancre au jusant...
– Soit, mais... vous le comprenez... je désire être
fixé le plus tôt possible...
– Un peu de patience !
– J’ai hâte de savoir à quoi m’en tenir...
– Eh ! il n’y a rien à craindre, monsieur Jeorling !...
Les choses iront toutes seules !... D’ailleurs, à défaut de
l’Halbrane, vous ne seriez point embarrassé... Avec la
saison de pêche, Christmas-Harbour comptera bientôt
plus de navires qu’il n’y a de maisons autour du
Cormoran-Vert !... Rapportez-vous-en à moi... Je me
charge de votre embarquement ! »
Dans tout cela, rien que des mots, le bosseman d’un
côté, maître Atkins de l’autre. Aussi, malgré leurs
belles promesses, je résolus de m’adresser directement
au capitaine Len Guy, si peu abordable qu’il fût, et de
l’entretenir de mon projet, dès que je le rencontrerais
seul.
L’occasion ne s’offrit que le lendemain. Jusque-là,
j’avais flâné le long du quai, examinant le schooner, un
navire de construction remarquable et de grande
solidité. Et c’est une qualité indispensable dans ces
mers où les glaces dérivent parfois au-delà du
cinquantième parallèle.
C’était l’après-midi. Lorsque je m’approchai du
capitaine Len Guy, je compris qu’il aurait préféré
m’éviter.
À Christmas-Harbour, il va de soi que cette petite
population de pêcheurs ne se renouvelle guère. Peut-
être, sur les bâtiments, assez nombreux à cette époque,
je le répète, quelques Kergueléens prennent-ils du
service pour remplacer des absents ou des disparus. Au
fond, cette population ne se modifie pas, et le capitaine
Len Guy devait la connaître individu par individu.
Dans quelques semaines, il eût pu s’y tromper, alors
que toute la flottille aurait versé son personnel sur les
quais où régnerait une animation peu habituelle, qui
finirait avec la saison. Mais, à cette date, en ce mois
d’août, l’Halbrane, profitant d’un hiver dont la douceur
avait été véritablement exceptionnelle, était seule au
milieu du port.
Il était donc impossible que le capitaine Len Guy
n’eût pas deviné en moi un étranger, lors même que le
bosseman et l’aubergiste n’eussent pas encore fait de
démarche à mon sujet.
Or, son attitude ne pouvait signifier que ceci : ou ma
proposition lui avait été communiquée, et il n’entendait
pas y donner suite, – ou ni Hurliguerly ni Atkins ne lui
avaient parlé depuis la veille. Dans ce dernier cas, s’il
s’éloignait de moi, c’est qu’il obéissait à sa nature peu
communicative, c’est qu’il ne lui convenait pas d’entrer
en relation avec un inconnu.
Cependant l’impatience me saisit. Si ce hérisson me
refusait, eh bien ! j’en serais pour un refus. L’obliger à
me prendre à son bord malgré lui, je n’en avais pas la
prétention. Je n’étais même pas son compatriote.
D’ailleurs, aucun consul ni agent américain ne résidait
aux Kerguelen, près duquel j’aurais pu me plaindre.
Avant tout, il importait que je fusse fixé, et, si je me
heurtais à un non ! du capitaine Len Guy, j’en serais
quitte pour attendre l’arrivée d’un autre navire plus
complaisant, – ce qui ne me retarderait que de deux ou
trois semaines.
Au moment où j’allais l’accoster, le lieutenant du
bord vint rejoindre son capitaine. Celui-ci profita de
l’occasion pour s’éloigner, et, faisant signe à l’officier
de le suivre, il contourna le fond du port et disparut à
l’angle d’une roche, en remontant la baie sur sa rive
septentrionale.
« Au diable ! pensai-je. J’ai tout lieu de croire qu’il
me sera difficile d’arriver à mes fins ! Mais ce n’est que
partie remise. Demain, dans la matinée, j’irai à bord de
l’Halbrane. Qu’il le veuille ou qu’il ne le veuille pas, il
faudra bien que ce Len Guy m’entende, et qu’il me
réponde oui ou non ! »
D’ailleurs, il se pouvait que, vers l’heure du dîner, le
capitaine Len Guy vînt au Cormoran-Vert, où,
d’habitude, les marins déjeunaient et dînaient durant les
relâches. Après quelques mois de mer, on aime à varier
un menu généralement réduit au biscuit et à la viande
salée.
La santé l’exige même, et tandis que des vivres frais
sont mis à la disposition des équipages, les officiers se
trouvent mieux de manger à l’auberge. Je ne doutais pas
que mon ami Atkins fût préparé à recevoir
convenablement le capitaine, le lieutenant et aussi le
bosseman de la goélette.
J’attendis donc, je ne me mis à table que fort tard.
J’en fus pour une déception.
Non ! ni le capitaine Len Guy ni personne du bord
ne vinrent honorer de leur présence le Cormoran-Vert.
Je dus dîner seul, comme je le faisais chaque jour
depuis deux mois déjà, car, on se le figure aisément, les
clients de maître Atkins ne se renouvelaient guère
pendant la mauvaise saison.
Le repas terminé, vers sept heures et demie, la nuit
faite, j’allai me promener sur le port, du côté des
maisons.
Le quai était désert. Les fenêtres de l’auberge
donnaient un peu de clarté. De l’équipage de
l’Halbrane, pas un homme à terre. Les canots avaient
rallié, et, au bout de leur bosse, se balançaient dans le
clapotis de la mer montante.
C’était, vraiment, comme un poste de caserne, ce
schooner, où l’on consignait les matelots dès le coucher
du soleil. Cette mesure devait singulièrement contrarier
ce bavard et ce buveur d’Hurliguerly, trop enclin, je le
supposais, à courir d’un cabaret à l’autre, au cours des
relâches. Je ne l’aperçus pas plus que son capitaine aux
alentours du Cormoran-Vert.
Je restai jusqu’à neuf heures, faisant les cent pas par
le travers de la goélette. Graduellement la masse du
navire s’était assombrie. Les eaux de la baie ne
reflétaient plus qu’un tire-bouchon de lumière, celle du
fanal de l’avant, suspendu à l’étai de misaine.
Je revins à l’auberge, où je trouvai Fenimore Atkins
fumant sa pipe près de la porte.
« Atkins, lui dis-je, il paraît que le capitaine Len
Guy n’aime point à fréquenter votre auberge ?...
– Il y vient quelquefois le dimanche, et c’est
aujourd’hui samedi, monsieur Jeorling...
– Vous ne lui avez pas parlé ?...
– Si... me répondit mon hôtelier, d’un ton qui
dénotait un visible embarras.
– Vous lui avez annoncé qu’une personne de votre
connaissance désirait s’embarquer sur l’Halbrane ?...
– Oui.
– Et qu’a-t-il répondu ?...
– Pas comme je l’aurais voulu ni comme vous le
désirez, monsieur Jeorling...
– Il refuse ?...
– À peu près, si c’est un refus que de m’avoir dit :
« Atkins, ma goélette n’est pas faite pour recevoir des
passagers... Je n’en ai jamais pris, et ne compte point en
jamais prendre. »
3
Le capitaine Len Guy
Je dormis mal. À plusieurs reprises, je « rêvai que je
rêvais ». Or – c’est une observation d’Edgar Poe –
quand on soupçonne que l’on rêve, on se réveille
presque aussitôt.
Je me réveillai donc, et toujours très monté contre ce
capitaine Len Guy. L’idée de m’embarquer sur
l’Halbrane, à son départ des Kerguelen, était enracinée
dans ma tête. Maître Atkins n’avait cessé de me vanter
ce navire, invariablement le premier de l’année à rallier
Christmas-Harbour. Comptant les jours, comptant les
heures, que de fois je m’étais vu à bord de cette
goélette, au large de l’archipel, cap à l’ouest, en
direction sur la côte américaine ! Mon aubergiste ne
mettait pas en doute la complaisance du capitaine Len
Guy, qui serait d’accord avec son intérêt. On ne voit
guère un navire de commerce refuser un passager,
lorsque cela ne doit pas le contraindre à modifier son
itinéraire, et s’il peut retirer un bon prix du passage. Qui
aurait cru cela ?...
Aussi, grosse colère que je sentais couver en moi
contre ce peu complaisant personnage. Ma bile
s’échauffait, mes nerfs se tendaient. Un obstacle venait
de surgir sur ma route, et devant lequel je me cabrais.
Ce fut une mauvaise nuit d’indignation fiévreuse, et
le calme ne me revint qu’au lever du jour.
Au surplus, j’avais résolu de m’expliquer avec le
capitaine Len Guy, sur son déplorable procédé. Peut-
être n’obtiendrais-je rien, mais, du moins, j’aurais dit ce
que j’avais sur le cœur.
Maître Atkins avait parlé pour recevoir la réponse
que l’on sait. Quant à cet obligeant Hurliguerly, si
pressé de m’offrir son influence et ses services, s’était-
il hasardé à tenir sa promesse ?... Je ne savais, ne
l’ayant point rencontré. En tout cas, il n’avait pu être
plus heureux que l’hôtelier du Cormoran-Vert.
Je sortis vers huit heures du matin. Il faisait un
temps de chien, comme disent les Français – ou pour
employer une expression plus juste –, un chien de
temps. De la pluie, mêlée de neige, une bourrasque
tombant de l’ouest par-dessus les montagnes du fond,
des nuages dégringolant des basses zones, une
avalanche d’air et d’eau. Que le capitaine Len Guy fût
descendu à terre pour se tremper jusqu’aux os dans les
rafales, ce n’était point à supposer.
En effet, personne sur le quai. Quelques barques de
pêche avaient quitté le port avant la tourmente, et, sans
doute, s’étaient mises à l’abri au fond des criques que ni
la mer ni le vent ne pouvaient battre. Quant à me rendre
à bord de l’Halbrane, je n’aurais pu le faire sans héler
une de ses embarcations, et le bosseman n’eût pas pris
sur lui de me l’envoyer.
« D’ailleurs, pensai-je, sur le pont de sa goélette, le
capitaine est chez lui, et, pour ce que je compte lui
répondre s’il s’obstine dans son inqualifiable refus,
mieux vaut un terrain neutre. Je vais le guetter de ma
fenêtre, et, si son canot le met à quai, il ne parviendra
pas à m’éviter cette fois. »
De retour au Cormoran-Vert, je me postai derrière
ma vitre ruisselante dont j’essuyai la buée, ne
m’inquiétant guère de la bourrasque qui s’engouffrait à
travers la cheminée et chassait les cendres de l’âtre.
J’attendis, nerveux, impatient, rongeant mon frein,
dans un état d’irritation croissante.
Deux heures s’écoulèrent. Et, ainsi que cela arrive
fréquemment grâce à l’instabilité des vents des
Kerguelen, ce fut le temps qui se calma avant moi.
Vers onze heures, les hauts nuages de l’est prirent le
dessus, et la tourmente alla s’épuiser à l’opposé des
montagnes.
J’ouvris ma fenêtre.
En ce moment, une des embarcations de l’Halbrane
se prépara à larguer sa bosse. Un matelot y descendit,
arma deux avirons en couple, tandis qu’un homme
s’asseyait, à l’arrière, sans tenir les tireveilles du
gouvernail. Du reste, une cinquantaine de toises entre le
schooner et le quai, pas davantage. Le canot accosta.
L’homme sauta à terre.
C’était le capitaine Len Guy.
En quelques secondes, j’eus franchi le seuil de
l’auberge, et je m’arrêtai devant le capitaine, très
empêché, quoi qu’il en eût, de parer l’abordage.
« Monsieur... » lui dis-je, d’un ton sec et froid –
froid comme le temps depuis que les vents soufflaient
de l’est.
Le capitaine Len Guy me regarda fixement, et je fus
frappé de la tristesse de ses yeux d’un noir d’encre.
Puis, la voix basse, les paroles à peine chuchotées :
« Vous êtes étranger ?... me demanda-t-il...
– Étranger aux Kerguelen... oui, répondis-je.
– De nationalité anglaise ?...
– Non... américaine. »
Il me salua d’un geste bref, et je lui rendis le même
salut.
« Monsieur, repris-je, j’ai lieu de croire que maître
Atkins, du Cormoran-Vert, vous a touché quelques
mots d’une proposition à mon sujet. Cette proposition,
ce me semble, méritait un accueil favorable de la part
d’un...
– La proposition d’embarquer sur ma goélette ?...
répondit le capitaine Len Guy.
– Précisément.
– Je regrette, monsieur, de n’avoir pu donner suite à
cette demande...
– Me direz-vous pourquoi ?...
– Parce que je n’ai pas l’habitude d’avoir des
passagers à mon bord, – première raison.
– Et la seconde, capitaine ?...
– Parce que l’itinéraire de l’Halbrane n’est jamais
arrêté d’avance. Elle part pour un port et va à un autre,
suivant que j’y trouve mon avantage. Apprenez,
monsieur, que je ne suis point au service d’un armateur.
La goélette m’appartient en grande partie, et je n’ai
d’ordre à recevoir de personne pour ses traversées.
– Alors il ne dépend que de vous, monsieur, de
m’accorder passage...
– Soit, mais je ne puis vous répondre que par un
refus – à mon extrême regret.
– Peut-être changerez-vous d’avis, capitaine, lorsque
vous saurez que peu m’importe la destination de votre
goélette... Il n’est pas déraisonnable de supposer qu’elle
ira quelque part...
– Quelque part, en effet... »
Et, à ce moment, il me sembla que le capitaine Len
Guy jetait un long regard vers l’horizon du sud.
« Eh bien, monsieur, repris-je, aller ici ou là m’est
presque indifférent... Ce que je désirais avant tout,
c’était de quitter les Kerguelen par la plus prochaine
occasion qui me serait offerte... »
Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et demeura
pensif, sans chercher à me fausser compagnie.
« Vous me faites l’honneur de m’écouter,
monsieur ?... demandai-je d’un ton assez vif.
– Oui, monsieur.
– J’ajouterai donc que, sauf erreur, et si l’itinéraire
de votre goélette n’a pas été modifié, vous aviez
l’intention de partir de Christmas-Harbour pour Tristan
d’Acunha...
– Peut-être à Tristan d’Acunha... peut-être au Cap...
peut-être... aux Falklands... peut-être ailleurs...
– Eh bien, capitaine Guy, c’est précisément ailleurs
où je désire aller ! » répliquai-je ironiquement, en
faisant effort pour contenir mon irritation.
Alors un changement singulier s’opéra dans
l’attitude du capitaine Len Guy. Sa voix s’altéra, devint
plus dure, plus cassante. En termes nets et précis, il me
fit comprendre que toute insistance était inutile, que
notre entretien avait déjà trop duré, que le temps le
pressait, que ses affaires l’appelaient au bureau du
port... enfin que nous nous étions dit, et de très
suffisante façon, tout ce que nous pouvions avoir à nous
dire...
J’avais étendu le bras pour le retenir – le saisir serait
un mot plus juste –, et la conversation, mal commencée,
risquait de plus mal finir, lorsque ce bizarre personnage
se retourna vers moi, et d’un ton adouci, il s’exprima de
la sorte :
« Croyez bien, monsieur, qu’il m’en coûte de n’être
point en état de vous satisfaire, et de montrer peu
d’obligeance envers un Américain. Mais je ne saurais
modifier ma conduite. Au cours de la navigation de
l’Halbrane, il peut survenir tel ou tel incident imprévu
qui rendrait gênante la présence d’un passager... même
aussi accommodant que vous l’êtes... Ce serait
m’exposer à ne pouvoir profiter de chances que je
recherche...
– Je vous ai dit, capitaine, et je vous le répète, que si
mon intention est de retourner en Amérique, au
Connecticut, il m’est indifférent que ce soit en trois
mois ou en six, par un chemin plutôt que par un autre, –
et dût votre goélette s’enfoncer au milieu des mers
antarctiques...
– Les mers antarctiques ! » s’écria le capitaine Len
Guy d’une voix interrogatrice, tandis que son regard me
fouillait le cœur comme s’il eût été armé d’une pointe.
« Pourquoi parlez-vous des mers antarctiques ?...
reprit-il en me saisissant la main.
– Mais comme je vous aurais parlé des mers
boréales... du pôle Nord aussi bien que du pôle Sud... »
Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et je crus voir
une larme glisser de ses yeux. Puis, se rejetant dans un
autre ordre d’idées, désireux de couper court à quelque
cuisant souvenir, évoqué par ma réponse :
« Ce pôle Sud, dit-il, qui oserait s’aventurer...
– L’atteindre est difficile... et cela serait sans utilité,
répliquai-je. Il se rencontre pourtant des caractères
assez aventureux pour se lancer dans de telles
entreprises.
– Oui... aventureux !... murmura le capitaine Len
Guy.
– Et, tenez, repris-je, voici que les États-Unis font
encore une tentative avec la division de Charles Wilkes,
le Vancouver, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et
plusieurs conserves...
– Les États-Unis, monsieur Jeorling ?... Vous
affirmez qu’une expédition est envoyée par le
gouvernement fédéral dans les mers australes ?...
– Le fait est certain, et, l’année dernière, avant mon
départ d’Amérique, j’apprenais que cette division
venait de prendre la mer. Il y a un an de cela, et il est
fort possible que l’audacieux Wilkes ait poussé ses
reconnaissances plus loin que les autres découvreurs ne
l’avaient fait avant lui. »
Le capitaine Len Guy était redevenu silencieux, et il
ne sortit de cette inexplicable préoccupation que pour
dire :
« Dans tous les cas, si Wilkes parvient à franchir le
cercle polaire, puis la banquise, il est douteux qu’il
dépasse de plus hautes latitudes que...
– Que ses prédécesseurs Bellingshausen, Forster,
Kendall, Biscoe, Morrell, Kemp, Belleny... répondis-je.
– Et que... ajouta le capitaine Len Guy.
– De qui voulez-vous parler ?... demandai-je.
– Vous êtes originaire du Connecticut, monsieur ?...
dit brusquement le capitaine Len Guy.
– Du Connecticut.
– Et plus spécialement ?
– D’Hartford.
– Connaissez-vous l’île Nantucket ?...
– Je l’ai visitée à plusieurs reprises.
– Vous le savez, je pense, dit le capitaine Len Guy
en me regardant, les yeux dans les yeux, c’est là que
votre romancier Edgar Poe a fait naître son héros,
Arthur Gordon Pym...
– En effet, répondis-je – cela me revient à la
mémoire –, le début de ce roman est placé à l’île
Nantucket.
– Vous dites... ce roman ?... C’est bien le mot dont
vous vous êtes servi ?...
– Sans doute, capitaine...
– Oui... et vous parlez comme tout le monde !...
Mais, pardon, monsieur, je ne puis attendre plus
longtemps... Je regrette... très sincèrement de ne
pouvoir vous rendre ce service... Ne croyez pas que la
réflexion puisse modifier mes idées relativement à votre
proposition... D’ailleurs, vous n’aurez que quelques
jours à attendre... La saison va s’ouvrir... Les navires de
commerce, les baleiniers relâcheront à Christmas-
Harbour, et il vous sera loisible d’embarquer sur l’un
d’eux... avec la certitude d’aller là où vos convenances
vous appellent... Je regrette, monsieur, je regrette,
vivement... et vous donne bien le salut ! »
Sur ces derniers mots, le capitaine Len Guy se retira,
et l’entretien finit tout autrement que je ne le
supposais... je veux dire d’une façon polie quoique
formelle.
Comme il ne sert à rien de s’entêter contre
l’impossible, j’abandonnai l’espoir de naviguer à bord
de l’Halbrane, tout en gardant rancune à son maudit
commandant. Et pourquoi ne l’avouerai-je pas ? Ma
curiosité était éveillée. Je sentais un mystère au fond de
cette âme de marin, et il m’aurait plu de le pénétrer. Le
tour imprévu de notre conversation, ce nom d’Arthur
Pym prononcé d’une façon si inopinée, les
interrogations sur l’île Nantucket, l’effet produit par
cette nouvelle qu’une campagne à travers les mers
australes se poursuivait alors sous le commandement de
Wilkes, cette affirmation que le navigateur américain ne
s’avancerait pas plus avant dans le sud que... De qui
donc avait voulu parler le capitaine Len Guy ?... Tout
cela était matière à réflexions pour un esprit aussi
positif que le mien...
Ce jour-là, maître Atkins voulut savoir si le
capitaine Len Guy s’était montré de meilleure
composition... Avais-je obtenu l’autorisation d’occuper
une des cabines de la goélette ?... Je dus avouer à mon
hôtelier que je n’avais pas été plus heureux que lui dans
mes négociations... Cela ne laissa pas de le surprendre.
Il ne comprenait rien aux refus du capitaine, à son
entêtement... Il ne le reconnaissait plus... D’où
provenait ce changement ?... Et – ce qui le touchait
d’une façon plus directe –, c’est que, par contradiction
avec ce qui se faisait pendant les relâches, le
Cormoran-Vert n’avait été fréquenté ni des hommes de
l’Halbrane ni de leur officier. Il semblait que
l’équipage obéissait à un ordre. Deux ou trois fois
seulement, le bosseman vint s’installer dans la salle de
l’auberge, et ce fut tout. De là, gros désappointement de
maître Atkins.
En ce qui concerne Hurliguerly, après s’être si
imprudemment avancé, je compris qu’il ne tenait plus à
continuer avec moi des relations à tout le moins
inutiles. Avait-il tenté d’ébranler son chef, je ne saurais
le dire, et, en somme, il en eût été, à coup sûr, pour son
insistance.
Pendant les trois jours qui suivirent, 10, 11 et 12
août, les travaux de ravitaillement et de réparation
furent poussés à bord de la goélette. On voyait
l’équipage allant et venant sur le pont, – les matelots
visiter la mâture, changer les manœuvres courantes,
raidir les haubans et galhaubans qui avaient molli
pendant la dernière traversée, repeindre les hauts et les
bastingages détériorés sous les paquets de mer,
réenverguer des voiles neuves, raccommoder les
vieilles dont on pourrait encore se servir par beau
temps, calfater çà et là les coutures du bordé et du pont
à grands coups de maillet.
Ce travail s’accomplissait avec régularité, sans ces
cris, ces interpellations, ces querelles, trop ordinaires
parmi les marins au mouillage. L’Halbrane devait être
bien commandée, son équipage très tenu, très
discipliné, silencieux même. Peut-être le bosseman
contrastait-il avec ses camarades, car il m’avait paru
porté à rire, à plaisanter, à bavarder surtout, – à moins
qu’il ne fût démangé de la langue que lorsqu’il
descendait à terre.
Enfin, on apprit que le départ de la goélette était fixé
au 15 août, et, la veille, je n’avais pas encore lieu de
penser que le capitaine Len Guy fût revenu sur son
refus si catégorique.
Du reste, je n’y songeais guère, ayant pris mon parti
de ce contretemps. Toute envie de récriminer m’était
passée. Je n’eusse pas permis à maître Atkins de tenter
une autre démarche. Lorsque le capitaine Len Guy et
moi, nous nous rencontrions sur le quai, c’était comme
des gens qui ne se connaissent même pas, qui ne se sont
jamais vus. Il passait d’un côté, moi de l’autre. Je dois
observer, cependant, qu’une ou deux fois, quelque
hésitation se manifesta dans son attitude... Il semblait
qu’il voulût m’adresser la parole... qu’il y fût poussé
par un secret instinct... Il ne l’avait point fait, et je
n’étais pas un homme à provoquer une explication
nouvelle... Au surplus – j’en fus informé le jour même
–, Fenimore Atkins, contre ma formelle défense, avait
sollicité le capitaine Len Guy à mon sujet sans rien
obtenir. C’était une affaire « classée », comme on dit, et
pourtant tel n’était pas l’avis du bosseman...
En effet, Hurliguerly, interpellé par l’hôtelier du
Cormoran-Vert, contestait que la partie fût
définitivement perdue.
« Il est très possible, répétait-il, que le capitaine
n’ait pas lâché son dernier mot ! »
Mais s’appuyer sur les dires de ce hâbleur, c’eût été
introduire un terme faux dans une équation, et, je
l’affirme, le prochain départ du schooner m’était
indifférent. Je ne songeais plus qu’à guetter l’apparition
de quelque autre navire au large.
« Encore une semaine ou deux, me répétait mon
aubergiste, et vous serez plus heureux, monsieur
Jeorling, que vous ne l’avez été avec le capitaine Len
Guy. Il s’en trouvera plus d’un qui ne demandera pas
mieux...
– Sans doute, Atkins, mais n’oubliez pas que la
plupart des bâtiments à destination de la pêche aux
Kerguelen, y séjournent pendant cinq ou six mois, et si
je dois attendre de tels délais pour reprendre la mer...
– Pas tous, monsieur Jeorling, pas tous !... Il en est
qui ne font que toucher à Christmas-Harbour... Une
bonne occasion se présentera, et vous n’aurez point à
vous repentir d’avoir manqué votre embarquement sur
l’Halbrane... »
Je ne sais si j’aurai à m’en repentir ou non, mais ce
qui est certain –, c’est qu’il était écrit là-haut que je
quitterais les Kerguelen comme passager de la goélette,
et qu’elle allait m’entraîner dans la plus extraordinaire
des aventures dont les annales maritimes devaient
retentir à cette époque.
Dans la soirée du 14 août, vers sept heures et demie,
lorsque la nuit enveloppait déjà l’île, je flânais, après
mon dîner, sur le quai au nord de la baie. Le temps était
sec, le ciel pointillé d’étoiles, l’air vif, le froid piquant.
En ces conditions, ma promenade ne pouvait se
prolonger. Donc, une demi-heure plus tard, je me
dirigeais vers le Cormoran-Vert, lorsqu’un individu me
croisa, hésita, revint sur ses pas et s’arrêta.
L’obscurité était assez profonde pour qu’il ne me fût
pas aisé de le reconnaître. Mais, à sa voix, à son
chuchotement caractéristique, pas d’erreur possible. Le
capitaine Len Guy était devant moi.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, c’est demain que
l’Halbrane doit mettre à la voile... demain matin... avec
le jusant...
– À quoi bon me le faire savoir, répliquai-je,
puisque vous refusez...
– Monsieur... j’ai réfléchi, et si vous n’avez pas
changé d’idée, trouvez-vous à bord à sept heures...
– Ma foi, capitaine, répondis-je, je ne m’attendais
guère à ce revirement de votre part...
– J’ai réfléchi, je vous le répète, et j’ajoute que
l’Halbrane fera directement route sur Tristan
d’Acunha, – ce qui vous convient... je suppose ?...
– C’est au mieux, capitaine. Demain matin, à sept
heures, je serai à bord...
– Où votre cabine est préparée.
– Quant au prix du passage... dis-je.
– Nous le réglerons plus tard, répliqua le capitaine
Len Guy, et à votre satisfaction. À demain donc...
– À demain. »
Mon bras s’était tendu vers cet homme bizarre pour
sceller notre engagement. Sans doute, l’obscurité
l’empêcha de voir ce geste, car il n’y répondit pas, et,
s’éloignant d’un pas rapide, il rejoignit son canot, qui le
ramena en quelques coups d’aviron.
Très surpris, je l’étais, et maître Atkins le fut au
même degré que moi, lorsque, de retour dans la salle du
Cormoran-Vert, je l’eus mis au courant.
« Allons, me répondit-il, ce vieux renard
d’Hurliguerly avait décidément raison !... Cela
n’empêche pas que son diable de capitaine ne soit plus
capricieux qu’une fille mal élevée !... Pourvu qu’il ne
change pas d’idée au moment de partir ! »
Hypothèse inadmissible, et, en y réfléchissant, je
pensai que cette façon d’agir ne comportait ni fantaisie
ni caprice. Si le capitaine Len Guy était revenu sur son
refus, c’est qu’il avait un intérêt quelconque à ce que je
fusse son passager. À mon avis, ce revirement devait
tenir à ce que je lui avais dit relativement au
Connecticut et à l’île Nantucket. Maintenant, en quoi
cela pouvait-il l’intéresser, je laissais à l’avenir le soin
de me l’apprendre.
Mes préparatifs furent rapidement terminés. Je suis,
d’ailleurs, de ces voyageurs pratiques qui ne
s’encombrent jamais de bagages, et feraient le tour du
monde une sacoche au côté et une valise à la main. Le
plus gros de mon matériel consistait en ces vêtements
fourrés, dont l’indispensabilité s’impose à quiconque
navigue à travers les hautes latitudes. Lorsque l’on
parcourt l’Atlantique méridional, c’est le moins que de
telles précautions soient prises par prudence.
Le lendemain, 15, avant le lever du jour, je fis mes
adieux au brave et digne Atkins. Je n’avais eu qu’à me
louer des attentions et de l’obligeance de mon
compatriote, exilé sur ces îles de la Désolation, où les
siens et lui vivaient heureux en somme. Le serviable
aubergiste parut très sensible aux remerciements que je
lui adressai. Ayant souci de mon intérêt, il avait hâte de
me savoir à bord, craignant toujours – c’est l’expression
dont il se servit – que le capitaine Len Guy eût « changé
ses amures » depuis la veille. Il me le répéta même avec
insistance, et m’avoua que, pendant la nuit, il s’était mis
plusieurs fois à sa fenêtre, afin de s’assurer que
l’Halbrane était toujours à son mouillage au milieu de
Christmas-Harbour. Il ne fut délivré de ses inquiétudes
– que je ne partageais aucunement – qu’à l’heure où
l’aube commença de poindre.
Maître Atkins voulut m’accompagner à bord, afin de
prendre congé du capitaine Len Guy et du bosseman.
Un canot attendait au quai, et il nous transporta tous les
deux à l’échelle de la goélette, déjà évitée de jusant.
La première personne que je rencontrai sur le pont
fut Hurliguerly. Il me lança un coup d’œil de triomphe.
C’était aussi clair que s’il m’eût dit :
« Hein ! vous le voyez !... Notre difficultueux
capitaine a fini par vous accepter... Et à qui devez-vous
cela, si ce n’est à ce brave homme de bosseman, qui
vous a servi de son mieux et n’a point surfait son
influence ?... »
Était-ce la vérité ?... J’avais de fortes raisons pour
ne pas l’admettre sans grande réserve. Peu importait,
après tout. L’Halbrane allait lever l’ancre et j’étais à
bord.
Le capitaine Len Guy se montra presque aussitôt sur
le pont. Ce dont je ne songeai point à m’étonner
autrement, c’est qu’il ne parut même pas remarquer ma
présence.
Les préparatifs de l’appareillage étaient commencés,
voiles retirées de leurs étuis, manœuvres prêtes, drisses
et écoutes parées. Le lieutenant, à l’avant, surveillait le
virage du cabestan, et l’ancre ne tarderait pas de venir à
pic.
Maître Atkins s’approcha alors du capitaine Len
Guy et, d’une voix engageante :
« À l’année prochaine ! dit-il.
– S’il plaît à Dieu, monsieur Atkins ! »
Leurs mains se pressèrent. Puis le bosseman vint à
son tour vigoureusement serrer celle de l’aubergiste du
Cormoran-Vert, que le canot ramena à quai.
À huit heures, dès que le jusant fut bien établi,
l’Halbrane éventa ses basses voiles, prit les amures à
bâbord, évolua pour redescendre la baie de Christmas-
Harbour sous une petite brise de nord, et, une fois au
large, mit le cap au nord-ouest.
Avec les dernières heures de l’après-midi
disparurent les cimes blanches du Table-Mount et de
l’Halvergal, sommets aigus, qui s’élèvent, l’un à deux
l’autre à trois milles pieds au-dessus du niveau de la
mer.
4
Des Îles Kerguelen à l’île du Prince-Édouard
Jamais, peut-être, traversée n’offrit un début plus
heureux ! Et, par une chance inespérée, au lieu que
l’incompréhensible refus du capitaine Len Guy m’eût
laissé, pour quelques semaines encore, à Christmas-
Harbour, voici qu’une jolie brise m’entraînait loin de ce
groupe, vent sous vergue, sur une mer à peine
clapotante, avec une vitesse de huit à neuf milles à
l’heure.
L’intérieur de l’Halbrane répondait à son extérieur.
Tenue parfaite, propreté minutieuse de galiote
hollandaise, dans le rouf comme dans le poste de
l’équipage.
À l’avant du rouf à bâbord, se trouvait la cabine du
capitaine Len Guy, lequel, par un châssis vitré qui se
rabattait, pouvait surveiller le pont et, au besoin,
transmettre ses ordres aux hommes de quart, postés
entre le grand mât et le mât de misaine. À tribord,
disposition identique pour la cabine du lieutenant.
Toutes deux possédaient un cadre étroit, une armoire de
médiocre capacité, un fauteuil paillé, une table fixée au
plancher, une lampe de roulis suspendue au-dessus,
divers instruments nautiques, baromètre, thermomètre à
mercure, sextant, montre marine renfermée dans la
sciure de sa boîte de chêne, et qui n’en sortait qu’au
moment où le capitaine se disposait à prendre hauteur.
Deux autres cabines étaient ménagées à l’arrière du
rouf, dont la partie médiane servait de carré, avec la
table à manger entre des bancs de bois à dossiers
mobiles.
L’une de ces cabines avait été préparée pour me
recevoir. Elle était éclairée par deux châssis qui
s’ouvraient l’un sur la coursive latérale au rouf, l’autre
sur l’arrière. En cet endroit, l’homme de barre se tenait
debout devant la roue du gouvernail, au-dessus de
laquelle passait le gui de la brigantine, lequel se
prolongeait de plusieurs pieds au-delà du
couronnement, – ce qui rendait la goélette très ardente.
Ma cabine mesurait huit pieds sur cinq. Habitué aux
nécessités de la navigation, il ne m’en fallait pas
davantage comme espace, – ni comme mobilier : une
table, une armoire ; un fauteuil canné, une toilette sur
pied de fer, un cadre dont le maigre matelas aurait sans
doute provoqué quelques récriminations chez un
passager moins accommodant. Il ne s’agissait,
d’ailleurs, que d’une traversée relativement courte,
puisque l’Halbrane me débarquerait à Tristan
d’Acunha. J’entrai donc en possession de cette cabine
que je ne devais pas occuper plus de quatre à cinq
semaines.
Sur l’avant du mât de misaine, assez rapproché du
centre – ce qui allongeait le bordé de la trinquette –,
était amarrée la cuisine par des saisines solides. Au-delà
s’ouvrait le capot, doublé de grosse toile cirée. Par une
échelle il donnait accès au poste de l’équipage et à
l’entrepont. Par mauvais temps, on rabaissait
hermétiquement ce capot, et le poste était à l’abri des
paquets de mer qui se brisaient contre les joues du
navire.
Les huit hommes de l’équipage avaient nom Martin
Holt, maître voilier ; Hardie, maître-calfat ; Rogers,
Drap, Francis, Gratian, Burry, Stern, matelots de vingt-
cinq à trente-cinq ans d’âge, tous Anglais des côtes de
la Manche et du canal Saint-Georges, tous très entendus
à leur métier, tous remarquablement disciplinés sous
une main de fer.
J’ai à le noter dès le début : l’homme, d’une énergie
exceptionnelle, auquel ils obéissaient sur un mot, sur un
geste, ce n’était pas le capitaine de l’Halbrane, c’était
le second officier, le lieutenant Jem West, à cette
époque dans sa trente-deuxième année.
Je n’ai jamais rencontré, au cours de mes voyages à
travers les océans, un caractère de pareille trempe. Jem
West était né sur mer, n’ayant vécu, pendant son
enfance, qu’à bord d’une gabare, dont son père était le
patron et sur laquelle vivait toute la famille. À aucune
époque de son existence, il n’avait respiré d’autre air
que l’air salin de la Manche, de l’Atlantique ou du
Pacifique. Durant les relâches, il ne débarquait que pour
les nécessités de son service, fût-ce à l’État ou au
commerce. S’agissait-il de quitter un navire pour un
autre, il y portait son sac de toile, et n’en bougeait plus.
Marin dans l’âme, ce métier était toute sa vie. Lorsqu’il
ne naviguait pas au réel, il naviguait à l’imaginaire.
Après avoir été mousse, novice, matelot, il devint
quartier-maître, puis maître, puis lieutenant, et
maintenant il remplissait les fonctions de second de
l’Halbrane, sous le commandement du capitaine Len
Guy.
Jem West n’avait même pas l’ambition d’arriver
plus haut ; il ne cherchait pas à faire fortune ; il ne
s’occupait ni d’acheter ni de vendre une cargaison.
L’arrimer, oui, parce que l’arrimage est de première
considération pour qu’un bâtiment porte bien sa toile.
Quant aux détails de la navigation, de la science
maritime, l’installation du gréement, l’utilisation de
l’énergie vélique, la manœuvre sous toutes les allures,
les appareillages, les mouillages, la lutte contre les
éléments, les observations de longitude et de latitude,
bref tout ce qui concerne cet admirable engin qu’est le
navire à voiles, Jem West s’y entendait comme pas un.
Voici maintenant le lieutenant au physique : taille
moyenne, plutôt maigre, tout nerfs et tout muscles,
membres vigoureux, d’une agilité de gymnaste, un
regard de marin d’une extraordinaire portée et d’une
pénétration surprenante, la figure hâlée, les cheveux
drus et courts, les joues et le menton imberbes, les traits
réguliers, la physionomie dénotant l’énergie, l’audace et
la force physique à leur maximum de tension.
Jem West parlait peu – seulement lorsqu’on
l’interrogeait. Il donnait ses ordres d’une voix claire, en
mots nets, ne les répétant pas, de manière à être compris
du premier coup –, et on le comprenait.
J’appelle l’attention sur ce type d’officier de la
marine marchande, qui était dévoué corps et âme au
capitaine Len Guy comme à la goélette Halbrane. Il
semblait qu’il fût un des organes essentiels de son
navire, que cet assemblage de bois, de fer, de toile, de
cuivre, de chanvre, tînt de lui sa puissance vitale, qu’il
y eût identification complète entre l’un construit par
l’homme, et l’autre créé par Dieu. Et si l’Halbrane
avait un cœur, c’était dans la poitrine de Jem West qu’il
battait.
Je compléterai les renseignements sur le personnel,
en citant le cuisinier du bord, – un nègre de la côte
d’Afrique, nommé Endicott, âgé d’une trentaine
d’années, et qui remplissait depuis huit ans les
fonctions de coy ou de coq sous les ordres du capitaine
Len Guy. Le bosseman et lui s’entendaient à merveille
et causaient le plus souvent ensemble en vrais
camarades. Il faut dire que Hurliguerly se prétendait
possesseur de merveilleuses recettes culinaires dont
Endicott essayait quelquefois, sans jamais attirer
l’attention des indifférents convives du carré.
L’Halbrane était partie dans d’excellentes
conditions. Il faisait un froid vif, car, sous le 48e
parallèle sud, au mois d’août, c’est encore l’hiver qui
enveloppe cette portion du Pacifique. Mais la mer était
belle, la brise très franchement établie à l’est-sud-est. Si
ce temps durait – ce qui était à prévoir et à souhaiter –,
nous n’aurions pas à changer une seule fois nos amures,
et seulement à mollir les écoutes en douceur, pour nous
élever jusqu’aux travers de Tristan d’Acunha.
La vie à bord était très régulière, très simple, et – ce
qui est acceptable en mer – d’une monotonie non
dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans
le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me
plaignais pas de mon isolement. Peut-être ma curiosité
eût-elle demandé à se satisfaire sur un seul point :
pourquoi le capitaine Len Guy était-il revenu sur son
premier refus à mon égard ?... Interroger là-dessus le
lieutenant eût été peine perdue. D’ailleurs, connaissait-
il les secrets de son chef ?... Cela ne relevait pas
directement de son service, et, je l’ai marqué, il ne
s’occupait de rien en dehors de ses fonctions. Et puis,
des réponses monosyllabiques de Jem West, qu’aurais-
je pu tirer ?... Entre nous, pendant les deux repas du
matin et le repas du soir, il ne s’échangeait pas dix
paroles. Je dois avouer, toutefois, que je surprenais
souvent le regard du capitaine Len Guy obstinément
fixé sur ma personne, comme s’il avait le désir de
m’interroger. Il semblait qu’il eût quelque chose à
apprendre de moi, tandis que c’était moi, au contraire,
qui avais quelque chose à apprendre de lui. La vérité est
que l’on restait muet de part et d’autre.
Au surplus, si j’eusse été démangé de causerie, il
aurait suffi de m’adresser au bosseman. Toujours prêt à
moudre des phrases, celui-là ! Mais qu’aurait-il pu me
dire de nature à m’intéresser ? J’ajouterai qu’il ne
manquait jamais de me souhaiter le bonjour et le
bonsoir avec une invariable prolixité. Puis... étais-je
content de la vie du bord ?... La cuisine me convenait-
elle ?... Voulais-je qu’il recommandât certains plats de
sa façon à ce moricaud d’Endicott ?...
« Je vous remercie, Hurliguerly, lui répondis-je un
jour. L’ordinaire me suffit... Il est très acceptable... et je
n’étais pas mieux traité chez votre ami du Cormoran-
Vert.
– Ah ! ce diable d’Atkins !... Un brave homme au
fond...
– C’est bien mon avis.
– Conçoit-on, monsieur Jeorling, que lui, un
Américain, ait consenti à se reléguer aux Kerguelen
avec sa famille ?...
– Et pourquoi pas ?...
– Et qu’il s’y trouve heureux !...
– Ce n’est point déjà tant sot, bosseman !
– Bon ! si Atkins me proposait de changer avec lui,
il serait le mal venu, car je me flatte d’avoir une vie
agréable !
– Mes compliments, Hurliguerly !
– Eh ! savez-vous bien, monsieur Jeorling, que
d’avoir mis son sac à bord d’un navire comme
l’Halbrane, c’est une chance qui ne se rencontre pas
deux fois dans l’existence !... Notre capitaine ne parle
pas beaucoup, c’est vrai, notre lieutenant use encore
moins sa langue...
– Je m’en suis aperçu, déclarai-je.
– N’importe ! monsieur Jeorling, ce sont deux fiers
marins, je vous en donne l’assurance ! Vous les
regretterez, quand vous débarquerez à Tristan...
– Je suis heureux de vous l’entendre dire, bosseman.
– Et remarquez que cela ne tardera guère avec cette
brise du sud-est par la hanche et une mer qui ne lève
que lorsque cachalots et baleines veulent bien la
secouer en dessous ! Vous le verrez, monsieur Jeorling,
nous ne dépenserons pas dix jours à dévorer les treize
cents milles qui séparent les Kerguelen des îles du
Prince-Édouard, ni quinze pour les deux mille trois
cents qui séparent ces dernières de Tristan d’Acunha !
– Inutile de se prononcer, bosseman. Il faut que le
temps persiste, et qui veut mentir n’a qu’à prédire le
temps... C’est un dicton de marin, bon à connaître ! »
Quoi qu’il en soit, le temps persista. Aussi, le 18
août, dans l’après-midi, la vigie signalait-elle, tribord
devant, les montagnes du groupe Crozet, par 42° 59’ de
latitude sud et 48° de longitude est, dont la hauteur est
comprise entre six cents et sept cents toises au-dessus
du niveau de la mer.
Le lendemain, on laissa sur bâbord les îles
Possession et Schveine, fréquentées seulement pendant
la saison de pêche. Pour uniques habitants, à cette
époque, rien que des oiseaux, des troupes de pingouins,
des bandes de ces chionis dont le vol imite celui du
pigeon, et que, pour ce motif, les baleiniers ont nommé
« white-pigeons ». À travers les capricieuses criques du
mont Crozet s’épanchait le trop-plein des glaciers en
épaisses nappes, lentes et rugueuses, et pendant
quelques heures encore je pus apercevoir ses contours.
Puis tout se réduisit à une dernière blancheur, tracée à
la ligne d’horizon sur laquelle s’arrondissaient de
neigeuses coupoles du groupe.
L’approche d’une terre est un incident maritime qui
a toujours son intérêt. L’idée me vint que le capitaine
Len Guy aurait eu là l’occasion de rompre le silence
vis-à-vis de son passager... Il ne le fit point.
Si les pronostics du bosseman se réalisaient, trois
jours ne s’écouleraient pas sans que les pics de l’île
Marion et de l’île du Prince-Édouard fussent relevés
dans le nord-ouest. On ne devait pas y relâcher,
d’ailleurs. C’était aux aiguades de Tristan d’Acunha
que l’Halbrane renouvellerait sa provision d’eau.
Je pensais donc que la monotonie de notre traversée
ne serait interrompue par aucun incident de mer ou
autre. Or, dans la matinée du 20, Jem West étant de
quart, après la première observation d’angle horaire, le
capitaine Len Guy, à mon extrême surprise, monta sur
le pont, suivit une des coursives latérales au rouf, et vint
se poster à l’arrière, devant l’habitacle, dont il regarda
le cadran, plutôt par habitude que par nécessité.
Assis près du couronnement, avais-je été seulement
aperçu du capitaine ?... Je n’aurais pu le dire, et il est
certain que ma présence n’attira point son attention.
J’étais, pour ma part, très résolu à ne pas plus
m’occuper de lui qu’il ne s’occupait de moi, et je restai
accoudé contre la lisse.
Le capitaine Len Guy fit quelques pas, se pencha
au-dessus du bastingage, observa le long sillage traînant
à l’arrière, qui ressemblait à un ruban de dentelle
blanche étroit et plat, tant les fines façons de la goélette
se dérobaient rapidement à la résistance des eaux.
En cet endroit, on ne pouvait alors être entendu que
d’une seule personne, – l’homme de barre, le matelot
Stern, qui, la main sur les poignées de la roue,
maintenait l’Halbrane contre les capricieuses
embardées que provoque l’allure du grand largue.
Il paraît, toutefois, que, de cela, le capitaine Len
Guy ne s’inquiétait guère, car il s’approcha de moi et,
de sa voix toujours chuchotante, me dit :
« Monsieur... j’aurais à vous parler...
– Je suis prêt à vous entendre, capitaine.
– Je ne l’ai pas fait jusqu’à aujourd’hui... étant d’un
naturel peu causeur... je l’avoue... Et puis... auriez-vous
pris intérêt à ma conversation ?...
– Vous avez tort d’en douter, répliquai-je, et votre
conversation ne peut qu’être des plus intéressantes. »
Je pense qu’il ne vit rien d’ironique dans cette
réponse, – ou, du moins, il ne le témoigna pas.
« Je vous écoute », ajoutai-je.
Le capitaine Len Guy sembla hésiter, montrant
l’attitude d’un homme qui, sur le point de parler, se
demande s’il ne ferait pas mieux de se taire.
« Monsieur Jeorling, demanda-t-il, avez-vous
cherché à savoir pour quelle raison j’avais changé
d’avis au sujet de votre embarquement ?...
– J’ai cherché, en effet, et je n’ai pas trouvé,
capitaine. Peut-être, en votre qualité d’Anglais...
n’ayant point affaire à un compatriote... ne teniez-vous
pas...
– Monsieur Jeorling, c’est précisément parce que
vous êtes Américain que je me suis décidé, en fin de
compte, à vous offrir passage sur l’Halbrane...
– Parce que je suis Américain ?... répondis-je assez
surpris de l’aveu.
– Et aussi... parce que vous êtes du Connecticut...
– J’avoue ne pas encore comprendre...
– Vous aurez compris si j’ajoute que, dans ma
pensée, puisque vous étiez du Connecticut, puisque
vous aviez visité l’île Nantucket, il était possible que
vous eussiez connu la famille d’Arthur Gordon Pym...
– Ce héros dont notre romancier Edgar Poe a
raconté les surprenantes aventures ?...
– Lui-même, monsieur, – récit qu’il a fait d’après le
manuscrit où étaient relatés les détails de cet
extraordinaire et désastreux voyage à travers la mer
Antarctique ! »
Je crus rêver à entendre le capitaine Len Guy parler
de la sorte !... Comment... il croyait à l’existence d’un
manuscrit d’Arthur Pym ?... Mais le roman d’Edgar Poe
était-il autre chose qu’une fiction, une œuvre
d’imagination du plus prodigieux de nos écrivains
d’Amérique ?... Et voici qu’un homme de bon sens
admettait cette fiction comme une réalité...
Je demeurai sans répondre, me demandant in petto à
qui j’avais affaire.
« Vous avez entendu ma question ?... reprit le
capitaine Len Guy en insistant.
– Oui... sans doute... capitaine... sans doute... et je ne
sais si j’ai bien saisi...
– Je vais la répéter en termes plus clairs, monsieur
Jeorling, car je désire une réponse formelle.
– Je serais heureux de vous satisfaire.
– Je vous demande donc si, au Connecticut, vous
avez connu personnellement la famille Pym, qui
habitait l’île Nantucket, et était alliée à l’un des plus
honorables attorneys de l’État. Le père d’Arthur Pym,
fournisseur de la marine, passait pour être l’un des
principaux négociants de l’île. C’est son fils qui a été
lancé dans les aventures dont Edgar Poe a recueilli de
sa propre bouche l’étrange enchaînement...
– Et il aurait pu être plus étrange encore, capitaine,
puisque toute cette histoire est sortie de la puissante
imagination de notre grand poète... C’est de pure
invention...
– De pure invention !... »
Et, en prononçant ces trois mots, le capitaine Len
Guy, haussant par trois fois les épaules, fit de chaque
syllabe la note d’une gamme ascendante.
« Ainsi, reprit-il, vous ne croyez pas, monsieur
Jeorling...
– Ni moi ni personne n’y croit, capitaine Guy, et
vous êtes le premier que j’aurai entendu soutenir qu’il
ne s’agit pas d’un simple roman...
– Écoutez-moi donc, monsieur Jeorling, car, si ce
« roman » – comme vous le qualifiez – n’a paru que
l’année dernière, il n’en est pas moins une réalité. Si
onze ans se sont écoulés depuis les faits qu’il rapporte,
ils n’en sont pas moins vrais, et on attend toujours le
mot d’une énigme, qui ne sera jamais révélé peut-
être !... »
Décidément, il était fou, le capitaine Len Guy, et
sous l’influence d’une crise qui produisait le
déséquilibrement de ses facultés mentales !... Par
bonheur, s’il avait perdu la raison, Jem West ne serait
pas gêné de le remplacer dans le commandement de la
goélette ! Je n’avais, au surplus, qu’à l’écouter, et,
comme je connaissais le roman d’Edgar Poe pour
l’avoir lu et relu, j’étais curieux de savoir ce qu’allait en
dire le capitaine.
« Et maintenant, monsieur Jeorling – reprit-il d’un
ton plus accentué, avec un tremblement de la voix qui
dénotait une certaine irritation nerveuse –, il est
possible que vous n’ayez pas connu la famille Pym, que
vous ne l’ayez rencontrée ni à Hartford ni à Nantucket...
– Ni ailleurs, répondis-je.
– Soit ! mais gardez-vous d’affirmer que cette
famille n’a pas existé, qu’Arthur Gordon Pym n’est
qu’un personnage fictif, que son voyage n’est qu’un
voyage imaginaire !... Oui !... gardez-vous de cela
comme de nier les dogmes de notre sainte religion !...
Est-ce qu’un homme – fût-ce votre Edgar Poe – eût été
capable d’inventer, de créer ?... »
À la violence croissante du capitaine Len Guy, je
compris la nécessité de respecter sa monomanie et
d’accepter ses dires sans discussion.
« À présent, monsieur, affirma-t-il, retenez bien les
faits que je vais préciser... Ils sont probants, et il n’y a
pas à discuter des faits. Vous en tirerez les
conséquences qu’il vous plaira... Je l’espère, vous ne
me ferez pas regretter d’avoir accepté votre passage à
bord de l’Halbrane ! »
J’étais averti, bien averti, et fis un signe
d’acquiescement. Des faits... des faits sortis d’une
cervelle à demi détraquée ?... Cela promettait d’être
curieux.
« Lorsque le récit d’Edgar Poe parut en 1838, je me
trouvais à New York, reprit le capitaine Len Guy.
Immédiatement, je partis pour Baltimore où demeurait
la famille de l’écrivain, dont le grand-père avait servi
comme quartier-maître général pendant la guerre de
l’Indépendance. Vous admettez, je suppose, l’existence
de la famille Poe, si vous niez celle de la famille
Pym ?... »
Je restai muet, préférant ne plus interrompre les
divagations de mon interlocuteur.
« Je m’enquis, continua-t-il, de certains détails
relatifs à Edgar Poe... On m’enseigna sa demeure... Je
me présentai chez lui... Première déception : il avait
quitté l’Amérique à cette époque, et je ne pus le voir... »
La pensée me vint que cela était fâcheux, car, étant
donné la merveilleuse aptitude que possédait Edgar Poe
pour l’étude des divers genres de folie, il eût trouvé
dans notre capitaine un type des plus réussis !
« Par malheur, poursuivit le capitaine Len Guy, si je
n’avais pu rencontrer Edgar Poe, il m’était impossible
d’en référer à Arthur Gordon Pym... Ce hardi pionnier
des terres antarctiques était mort. Ainsi que l’avait
déclaré le poète américain, à la fin du récit de ses
aventures, cette mort était déjà connue du public, grâce
aux communications de la presse quotidienne. »
Ce que disait le capitaine Len Guy était vrai ; mais,
d’accord avec tous les lecteurs du roman, je pensais que
cette déclaration n’était qu’un artifice du romancier. À
mon avis, ne pouvant ou n’osant dénouer une si
extraordinaire œuvre d’imagination, l’auteur donnait à
entendre que les trois derniers chapitres ne lui avaient
pas été livrés par Arthur Pym, lequel avait terminé son
existence dans des circonstances soudaines et
déplorables, qu’il ne faisait, d’ailleurs, pas connaître.
« Donc, continua le capitaine Len Guy, Edgar Poe
étant absent, Arthur Pym étant mort, je n’avais plus
qu’une chose à faire : retrouver l’homme qui avait été le
compagnon de voyage d’Arthur Pym, ce Dirk Peters
qui l’avait suivi jusqu’au dernier rideau des hautes
latitudes, et d’où tous deux étaient revenus...
comment ?... on l’ignore !... Arthur Pym et Dirk Peters
avaient-ils effectué leur retour ensemble ?... Le récit ne
s’expliquait pas à cet égard, et il y avait là, comme en
maint endroit, des points obscurs. Toutefois, Edgar Poe
déclarait que Dirk Peters serait en mesure de fournir
quelques renseignements relatifs aux chapitres non
communiqués, qu’il résidait dans l’Illinois. Je partis
aussitôt pour l’Illinois... j’arrivai à Springfield... je
m’informai de cet homme, qui était un métis d’origine
indienne... Il habitait la bourgade de Vandalia... Je m’y
rendis...
– Et il n’y était pas ?... ne pus-je me retenir de
répondre en souriant.
– Seconde déception : il n’y était pas, ou plutôt, il
n’y était plus, monsieur Jeorling. Depuis un certain
nombre d’années déjà, ce Dirk Peters avait quitté
l’Illinois et même les États-Unis pour aller... on ne sait
où. Mais j’ai causé, à Vandalia, avec des gens qui
l’avaient connu, chez lesquels il demeurait en dernier
lieu, auxquels il avait raconté ses aventures – sans
jamais s’être expliqué sur leur dénouement dont il est
seul maintenant à posséder le secret ! »
Comment... ce Dirk Peters avait existé... existait
encore ?... Je fus sur le point de me laisser prendre aux
déclarations si affirmatives du commandant de
l’Halbrane !... Oui ! un instant de plus, je m’emballais à
mon tour !...
Voilà donc quelle absurde histoire occupait le
cerveau du capitaine Len Guy, à quel état de
détraquement intellectuel il en était arrivé !...
Il se figurait avoir fait ce voyage en Illinois, avoir
vu, à Vandalia, les gens qui avaient connu Dirk
Peters !... Que ce personnage eût disparu, je le crois
bien, puisqu’il n’avait jamais existé... que dans le
cerveau du romancier !
Cependant, je ne voulus point contrarier le capitaine
Len Guy, ni provoquer un redoublement de la crise.
Aussi eus-je l’air d’ajouter foi à tout ce qu’il
déclarait, même quand il ajouta :
« Vous n’ignorez pas, monsieur Jeorling, que, dans
le récit, il est question d’une bouteille, renfermant une
lettre cachetée, que le capitaine de la goélette sur
laquelle Arthur Pym était embarqué avait déposée au
pied de l’un des pics des Kerguelen ?...
– Cela est raconté, en effet... répondis-je.
– Eh bien, à l’un de mes derniers voyages, j’ai
recherché la place où devait être cette bouteille... je l’y
ai trouvée ainsi que la lettre... et cette lettre disait que le
capitaine et son passager Arthur Pym feraient tous leurs
efforts pour atteindre les extrêmes limites de la mer
antarctique...
– Vous avez trouvé cette bouteille ? demandai-je
assez vivement.
– Oui.
– Et la lettre... qu’elle contenait ?...
– Oui. »
Je regardai le capitaine Len Guy... Il en était
positivement, comme certains monomanes, à croire à
ses propres inventions. Je fus sur le point de lui
répliquer : Voyons cette lettre... mais je me ravisai...
N’était-il pas capable de l’avoir écrite lui-même ?...
Et alors je répondis :
« Il est vraiment regrettable, capitaine, que vous
n’ayez pu rencontrer Dirk Peters à Vandalia !... Il vous
aurait appris, du moins, dans quelles conditions Arthur
Pym et lui étaient revenus de si loin... Souvenez-vous...
à l’avant-dernier chapitre... tous deux sont là... Leur
canot est devant le rideau de brumes blanches... Il se
précipite dans le gouffre de la cataracte... au moment où
se dresse une figure humaine voilée... Puis, il n’y a plus
rien... rien que deux lignes de points suspensifs...
– Effectivement, monsieur, il est très fâcheux que je
n’aie pu mettre la main sur Dirk Peters !... C’eût été
intéressant d’apprendre quel avait été le dénouement de
ces aventures ! Mais, à mon avis, il m’aurait peut-être
paru plus intéressant d’être fixé sur le sort des autres...
– Les autres ?... m’écriai-je un peu malgré moi. De
qui voulez-vous parler ?...
– Du capitaine et de l’équipage de la goélette
anglaise qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters,
après l’épouvantable naufrage du Grampus, et qui les
conduisit à travers l’océan polaire jusqu’à l’île Tsalal...
– Monsieur Len Guy, fis-je observer, comme si je ne
mettais plus en doute la réalité du roman d’Edgar Poe,
est-ce que ces hommes n’avaient pas tous péri, les uns
lors de l’attaque de la goélette, les autres dans un
éboulement artificiel provoqué par les indigènes de
Tsalal ?...
– Qui sait, monsieur Jeorling, répliqua le capitaine
Len Guy d’une voix altérée par l’émotion, qui sait si
quelques-uns de ces malheureux n’ont pas survécu, soit
au massacre, soit à l’éboulement, si un ou plusieurs
n’ont pu échapper aux indigènes ?...
– Dans tous les cas, répliquai-je, il serait difficile
d’admettre que ceux qui auraient survécu fussent
encore vivants...
– Et pourquoi ?...
– Parce que les faits dont nous parlons se seraient
passés il y a plus de onze ans...
– Monsieur, répondit le capitaine Len Guy, puisque
Arthur Pym et Dirk Peters ont pu s’avancer au-delà de
l’île Tsalal plus loin que le 83e parallèle, puisqu’ils ont
trouvé le moyen de vivre au milieu de ces contrées
antarctiques, pourquoi leurs compagnons, s’ils ne sont
pas tombés sous les coups des indigènes, s’ils ont été
assez heureux pour gagner les îles voisines entrevues au
cours du voyage... pourquoi ces infortunés, mes
compatriotes, ne seraient-ils pas parvenus à y vivre ?...
Pourquoi quelques-uns n’attendraient-ils pas encore
leur délivrance ?...
– Votre pitié vous égare, capitaine, répondis-je en
essayant de le calmer. Il serait impossible...
– Impossible, monsieur !... Et si un fait se
produisait, si un témoignage irrécusable sollicitait le
monde civilisé, si l’on découvrait une preuve matérielle
de l’existence de ces malheureux, abandonnés aux
confins de la terre, à qui parlerait d’aller à leur secours,
oserait-on crier : Impossible ? »
Et, en ce moment – ce qui m’évita de lui répondre,
car il ne m’aurait pas entendu –, le capitaine Len Guy,
dont la poitrine était gonflée de sanglots, se tourna vers
le sud, comme s’il eût essayé d’en percer du regard les
lointains horizons.
En somme, je me demandais à quelle circonstance
de sa vie le capitaine Len Guy devait d’être tombé dans
un tel trouble mental. Était-ce par un sentiment
d’humanité, poussé jusqu’à la folie, qu’il s’intéressait à
des naufragés qui n’avaient jamais fait naufrage... pour
cette bonne raison qu’ils n’avaient jamais existé ?...
Alors le capitaine Len Guy se rapprocha, me posa la
main sur l’épaule, et me chuchota à l’oreille :
« Non, monsieur Jeorling, non, le dernier mot n’est
pas dit sur ce qui concerne l’équipage de la Jane !... »
Et il se retira.
La Jane, c’était, dans le roman d’Edgar Poe, le nom
de la goélette qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk
Peters sur les débris du Grampus, et, pour la première
fois, le capitaine Len Guy venait de le prononcer au
terme de cet entretien.
« Au fait, pensai-je alors, ce nom de Guy, c’était
aussi celui du capitaine de la Jane... un navire de
nationalité anglaise comme lui !... Eh bien, qu’est-ce
que cela prouve, et quelle conséquence en prétendrait-
on tirer ?... Le capitaine de la Jane n’a jamais vécu que
dans l’imagination d’Edgar Poe, tandis que le capitaine
de l’Halbrane est vivant... bien vivant... Tous deux
n’ont de commun que ce nom de Guy très répandu dans
la Grande-Bretagne. Mais, j’y songe, c’est, sans doute,
la similitude des noms qui aura troublé la cervelle de
notre malheureux capitaine !... Il se sera figuré qu’il
appartenait à la famille du commandant de la Jane !...
Oui ! voilà ce qui l’a conduit où il en est, et pourquoi il
s’apitoie sur le sort de naufragés imaginaires ! »
Il eût été intéressant de savoir si Jem West était au
courant de cette situation, si son chef lui avait jamais
parlé de ces « folies » dont il venait de m’entretenir. Or,
c’était là une question délicate, puisqu’elle touchait à
l’état mental du capitaine Len Guy. D’ailleurs, avec le
lieutenant, toute conversation ne laissait pas d’être
difficile, et, en outre, sur ce sujet, elle présentait
certains dangers...
Je me réservai donc. Après tout, ne devais-je pas
débarquer à Tristan d’Acunha, et ma traversée à bord de
la goélette n’allait-elle pas finir dans quelques jours ?...
Mais, en vérité, que je dusse me rencontrer un jour avec
un homme qui tînt pour des réalités les fictions du
roman d’Edgar Poe, jamais je ne me serais attendu à
pareille chose !
Le surlendemain, 22 août, dès les naissantes
blancheurs de l’aube, ayant laissé à bâbord l’île Marion
et le volcan que son extrémité méridionale dresse à une
altitude de quatre mille pieds, on aperçut les premiers
linéaments de l’île du Prince-Édouard, par 46° 53’ de
latitude sud, et 37° 46’ de longitude est. Cette île nous
resta sur tribord ; puis, à douze heures de là, ses
dernières hauteurs s’effacèrent dans les brumes du soir.
Le lendemain, l’Halbrane mit le cap en direction du
nord-ouest, vers le parallèle le plus septentrional de
l’hémisphère sud qu’elle devait atteindre au cours de
cette campagne.
5
Le roman d’Edgar Poe
Voici, très succinctement, l’analyse du célèbre
ouvrage de notre romancier américain, qui avait été
publié à Richmond sous ce titre :
Aventures d’Arthur Gordon Pym.
Il est indispensable que je le résume en ce chapitre.
On verra s’il y avait lieu de douter que les aventures de
ce héros de roman fussent imaginaires. Et, d’ailleurs,
parmi les nombreux lecteurs de cet ouvrage, en est-il un
seul qui ait jamais cru à sa réalité, – si ce n’est le
capitaine Len Guy ?...
Edgar Poe a mis le récit dans la bouche de son
principal personnage. Dès la préface du livre, Arthur
Pym raconte qu’au retour de son voyage aux mers
antarctiques, il rencontra, parmi les gentlemen de la
Virginie qui prenaient intérêt aux découvertes
géographiques, Edgar Poe, alors éditeur du Southern
Literary Messenger, à Richmond. À l’entendre, Edgar
Poe aurait reçu de lui l’autorisation de publier dans son
journal, « sous le manteau de la fiction », la première
partie de ses aventures. Cette publication ayant été
favorablement accueillie du public, un volume suivit,
qui comprenait la totalité du voyage et qui fut lancé
sous la signature d’Edgar Poe.
Ainsi qu’il ressortait de mon entretien avec le
capitaine Len Guy, Arthur Gordon Pym naquit à
Nantucket, où il fréquenta l’école de New-Bedford
jusqu’à l’âge de seize ans.
Ayant quitté cette école pour l’Académie de M. E.
Ronald, ce fut là qu’il se lia avec le fils d’un capitaine
de navire, Auguste Barnard, de deux ans plus âgé que
lui. Ce jeune homme avait déjà accompagné son père
sur un baleinier dans les mers du sud, et ne cessait
d’enflammer l’imagination d’Arthur Pym par le narré
de sa campagne maritime.
C’est donc de cette intimité des deux jeunes gens
que seraient nés l’irrésistible vocation d’Arthur Pym
pour les voyages aventureux, et cet instinct qui l’attirait
plus spécialement vers les hautes zones de l’Antarctide.
La première équipée d’Auguste Barnard et d’Arthur
Pym, ce fut une excursion à bord d’un petit sloop,
l’Ariel, canot à demi ponté, qui appartenait à la famille
du dernier. Un soir, tous deux très gris, par un temps
assez froid du mois d’octobre, ils s’embarquèrent
furtivement, hissèrent le foc, la grande voile, et, portant
plein, s’élancèrent vers le large, avec une brise fraîche
du sud-ouest.
Survint une violente tempête, alors qu’aidé du
jusant, l’Ariel avait déjà perdu la terre de vue. Les deux
imprudents étaient toujours ivres. Personne à la barre,
pas un ris dans la toile. Aussi, sous le coup de furieuses
rafales, la mâture du canot fut-elle emportée. Puis, un
peu plus tard, apparut un grand navire qui passa sur
l’Ariel, comme l’Ariel aurait passé sur une plume
flottante.
À la suite de cette collision, Arthur Pym donne les
plus précis détails sur le sauvetage de son compagnon
et de lui, – sauvetage qui fut opéré dans des conditions
très difficiles. Enfin, grâce au second du Pingouin, de
New-London, qui arriva sur le lieu de la catastrophe, les
deux camarades furent recueillis à moitié morts et
ramenés à Nantucket.
Que cette aventure ait les caractères de la véracité,
que même elle soit vraie, je n’y contredis point. C’était
une habile préparation aux chapitres qui allaient suivre.
Également, dans ceux-ci et jusqu’au jour où Arthur
Pym franchit le cercle polaire, le récit peut, à la rigueur,
être tenu pour véridique. Il s’opère là une succession de
faits dont l’admissibilité n’est point en désaccord avec
la vraisemblance. Mais, au-delà du cercle polaire, au-
dessus de la banquise australe, c’est tout autre chose, et,
si l’auteur n’a pas fait œuvre de pure imagination, je
veux être... Continuons.
Cette première aventure n’avait point refroidi les
deux jeunes gens. Arthur Pym s’enthousiasmait de plus
en plus aux histoires de mer que lui racontait Auguste
Barnard, bien qu’il ait soupçonné, depuis, qu’elles
étaient « pleines d’exagération ».
Huit mois après l’affaire de l’Ariel – juin 1827 –, le
brick Grampus fut équipé, par la maison Lloyd et
Vredenburg, pour la pêche de la baleine dans les mers
du sud. Ce n’était qu’une vieille carcasse, mal réparée,
ce brick, dont M. Barnard, le père d’Auguste, eut le
commandement. Son fils, qui devait l’accompagner
dans ce voyage, engagea vivement Arthur Pym à le
suivre. Celui-ci n’eût pas mieux demandé ; mais sa
famille, sa mère surtout, ne se fussent jamais décidées à
le laisser partir.
Cela n’était pas pour arrêter un garçon entreprenant,
peu soucieux de se soumettre aux volontés paternelles.
Les instances d’Auguste lui brûlaient le cerveau. Aussi
résolut-il d’embarquer secrètement sur le Grampus, car
M. Barnard ne l’aurait point autorisé à braver la défense
de sa famille. Se disant invité par un ami à passer
quelques jours dans sa maison de New-Bedfort, il prit
congé de ses parents et se mit en route. Quarante-huit
heures avant le départ du brick, s’étant glissé à bord, il
occupait une cachette qui lui avait été préparée par
Auguste à l’insu de son père comme de tout l’équipage.
La cabine d’Auguste Barnard communiquait par une
trappe avec la cale du Grampus, encombrée de barils,
de balles, des mille objets d’une cargaison. C’est par
cette trappe qu’Arthur Pym avait gagné sa cachette, –
une simple caisse dont une des parois glissait
latéralement. Cette caisse contenait un matelas, des
couvertures, une cruche d’eau, et, en fait de vivres,
biscuits, saucissons, quartier de mouton rôti, quelques
bouteilles de cordiaux et de liqueurs, – de quoi écrire
aussi. Arthur Pym, muni d’une lanterne, d’une
provision de bougies et de phosphore, resta trois jours
et trois nuits dans sa cachette. Auguste Barnard ne put
venir le visiter qu’au moment où Grampus allait
appareiller.
Une heure après, Arthur Pym commença à sentir le
roulis et le tangage du brick. Mal à son aise au fond de
cette caisse étroite, il en sortit, et, se guidant dans
l’obscurité au moyen d’une corde tendue, à travers la
cale, jusqu’à la trappe de la cabine de son camarade, il
parvint à se débrouiller au milieu de ce chaos. Puis,
ayant regagné sa caisse, il mangea et s’endormit.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’Auguste
Barnard eût reparu. Ou il n’avait pas pu redescendre
dans la cale, ou il ne l’avait pas osé, craignant de trahir
la présence d’Arthur Pym, et ne pensant pas que le
moment fût venu de tout avouer à M. Barnard.
Arthur Pym, cependant, en cette atmosphère chaude
et viciée, commençait à souffrir. Des cauchemars
intenses troublaient son cerveau. Il se sentait délirer. En
vain cherchait-il, à travers l’encombrement de la cale,
quelque endroit où il aurait pu respirer plus à l’aise. Ce
fut dans un de ces cauchemars qu’il crut se voir entre
les griffes d’un lion des Tropiques, et, au paroxysme de
l’épouvante, il allait se trahir par des cris, lorsqu’il
perdit connaissance.
La vérité est qu’il ne rêvait pas. Ce n’était point un
lion qu’Arthur Pym sentait sur sa poitrine, c’était un
jeune chien, blanc de poil, Tigre, son terre-neuve, qui
avait été introduit à bord par Auguste Barnard, sans
avoir été aperçu de personne, – circonstance assez
invraisemblable, il faut en convenir. En ce moment, le
fidèle animal, qui avait pu rejoindre son maître, lui
léchait le visage et les mains avec toutes les marques
d’une joie extravagante.
Le prisonnier avait donc un compagnon. Par
malheur, pendant son évanouissement, ledit compagnon
avait bu l’eau de la cruche, et, lorsque Arthur Pym
voulut se désaltérer, elle n’en contenait plus une seule
goutte. Sa lanterne éteinte – car l’évanouissement avait
duré plusieurs jours –, ne trouvant plus ni le phosphore
ni les bougies, il résolut de reprendre contact avec
Auguste Barnard. Sorti de sa cachette, la corde le
conduisit vers la trappe, bien qu’il fût d’une extrême
faiblesse par suffocation et inanition. Mais, au cours de
son trajet, une des caisses de la cale, déséquilibrée par
le roulis, vint à tomber et lui ferma tout passage. Que
d’efforts il employa à franchir cet obstacle, et, en pure
perte, puisque, parvenu à la trappe, placée sous la
cabine d’Auguste Barnard, il ne put la soulever. En
effet, avec son couteau introduit à travers l’un des
joints, il sentit qu’une pesante masse de fer reposait sur
la trappe, comme si l’on avait voulu la condamner.
Aussi dut-il renoncer à son projet, et, se traînant à
peine, retourner vers la caisse, où il tomba épuisé,
tandis que Tigre le couvrait de ses caresses.
Le maître et le chien mouraient de soif, et, lorsque
Arthur Pym étendait sa main, il trouvait Tigre couché
sur le dos, ses pattes en l’air, avec une légère érection
du poil. Ce fut, en le tâtant de la sorte, que sa main
rencontra une ficelle nouée autour du corps du chien. À
cette ficelle était attachée une bande de papier,
précisément sous l’épaule gauche de l’animal.
Arthur Pym se sentait au dernier degré de la
faiblesse. Sa vie intellectuelle était presque anéantie.
Cependant, après plusieurs tentatives infructueuses pour
se procurer de la lumière, il parvint à frotter le papier
d’un peu de phosphore, et, alors – on ne saurait se
figurer quels minutieux détails se succèdent dans ce
récit d’Edgar Poe –, ces mots effrayants apparurent...
les sept derniers mots d’une phrase, qu’une légère lueur
éclaira pendant un quart de seconde :... sang... restez
caché... votre vie en dépend...
Que l’on imagine la situation d’Arthur Pym, à fond
de cale, entre les parois de cette caisse, sans lumière,
sans eau, n’ayant plus que d’ardentes liqueurs pour
étancher sa soif !... Et cette recommandation, qui lui
arrivait, de rester caché, précédée du mot sang, – ce mot
suprême, ce roi des mots, si riche de mystère, de
souffrance, de terreur !... Y a-t-il donc eu lutte à bord
du Grampus ?... Le brick a-t-il été attaqué par des
pirates ?... Est-ce une révolte de l’équipage ?... Depuis
combien de temps dure cet état de choses ?...
On pourrait croire que, dans l’effroyable de cette
situation, le prodigieux poète a épuisé les ressources de
ses facultés imaginatives ?... Il n’en est rien... Sa
génialité débordante l’a entraîné plus loin encore !...
En effet, voici qu’Arthur Pym, étendu sur son
matelas, en proie à une sorte de léthargie, entend un
sifflement singulier, un souffle continu... C’est Tigre
qui halète... c’est Tigre dont les yeux étincellent au
milieu de l’ombre... c’est Tigre dont les dents grincent...
c’est Tigre qui est enragé...
Au comble de l’épouvante, Arthur Pym reprit assez
de force pour échapper aux morsures de l’animal qui
s’était précipité sur lui. Après s’être enveloppé d’une
couverture que déchirèrent les crocs blancs du chien, il
s’élança hors de la caisse dont la porte se referma sur
Tigre, qui se débattait entre les panneaux...
Arthur Pym parvint à se glisser à travers l’arrimage
de la cale. La tête lui tournant alors, il tomba contre une
malle, tandis que son couteau lui échappait de la main.
Au moment où il allait peut-être exhaler son dernier
soupir, il entendit prononcer son nom... Une bouteille
d’eau, portée à sa bouche, se vidait entre ses lèvres... Il
revenait à la vie, après avoir aspiré longuement, d’une
haleine, cette boisson exquise, – volupté la plus parfaite
de toutes...
À quelques instants de là, en un coin de la cale, aux
clartés d’une lanterne sourde, Auguste Barnard faisait à
son camarade le récit de ce qui s’était passé à bord
depuis le départ du brick.
Jusqu’ici, je le répète, cette histoire est admissible ;
mais nous ne sommes pas encore aux événements dont
« l’extraordinaireté » défie toute vraisemblance.
L’équipage du Grampus se montait à trente-six
hommes, compris Barnard père et fils. Après que le
brick eut mis à la voile, le 20 juin, plusieurs tentatives
avaient été faites par Auguste Barnard pour rejoindre
Arthur Pym dans sa cachette, – tentatives vaines. À
trois ou quatre jours de là, une révolte éclatait à bord.
C’était le maître coq qui la dirigeait, – un Nègre comme
notre Endicott de l’Halbrane, lequel, je me hâte de le
dire n’est pas homme à jamais se rebeller.
De nombreux incidents sont rapportés dans le
roman, massacres qui coûtèrent la vie à la plupart des
matelots restés fidèles au capitaine Barnard, puis, par le
travers des Bermudes, abandon, dans une des petites
baleinières, dudit capitaine et de quatre hommes, dont
on ne devait plus avoir aucune nouvelle.
Auguste Barnard n’eût point été épargné, sans
l’intervention du maître-cordier du Grampus, Dirk
Peters, un métis de la tribu des Upsarokas, fils d’un
marchand de pelleteries et d’une Indienne des
Montagnes-Noires, – celui-là même que le capitaine
Len Guy avait eu la prétention de retrouver dans
l’Illinois...
Le Grampus fit route au sud-ouest, sous le
commandement du second, dont l’intention était de se
livrer à la piraterie en courant les mers du Sud.
À la suite de ces événements, Auguste Barnard
aurait bien voulu rejoindre Arthur Pym. Mais on l’avait
enfermé dans la chambre de l’équipage, les fers aux
pieds et aux mains, et le maître coq lui affirma qu’il
n’en sortirait que « quand le brick ne serait plus un
brick ». Cependant, quelques jours après, Auguste
Barnard parvint à se délivrer de ses menottes, à
découper la mince cloison qui le séparait de la cale, et,
suivi de Tigre, il essaya d’arriver jusqu’à la cachette de
son camarade. S’il ne put y réussir, le chien, par
bonheur, avait « senti » Arthur Pym, ce qui donna à
Auguste Barnard l’idée d’attacher au cou de Tigre un
billet contenant ces mots : « Je griffonne ceci avec du
sang... restez caché... votre vie en dépend... »
Ce billet, on le sait, Arthur Pym l’avait reçu. Ce fut
alors que, mourant de faim et de soif, il se glissa dans la
cale, où le bruit du couteau, qui lui échappa des mains,
attira l’attention de son camarade, lequel put enfin
arriver jusqu’à lui.
Après avoir raconté ces choses à Arthur Pym,
Auguste Barnard ajouta que la division régnait parmi
les révoltés. Les uns voulaient conduire le Grampus
vers les îles du Cap-Vert ; les autres – et Dirk Peters se
prononçait dans ce sens – étaient décidés à faire voile
vers les îles du Pacifique.
Quant au chien Tigre que son maître avait cru
enragé, il ne l’était pas. C’était une soif dévorante qui
l’avait mis en cet état de surexcitation, et, finalement,
peut-être aurait-il été atteint d’hydrophobie, si Auguste
Barnard ne l’avait ramené au gaillard d’avant.
Vint alors une importante digression sur l’arrimage
des marchandises dans les navires de commerce, –
arrimage d’où dépend en grande partie la sécurité du
bord. Or, celui du Grampus ayant été très
négligemment établi, le matériel se déplaçant à chaque
oscillation, Arthur Pym ne pouvait sans danger
demeurer dans la cale. Heureusement, avec l’aide
d’Auguste Barnard, il parvint à gagner un coin de
l’entrepont, près du poste de l’équipage.
Cependant le métis ne cessait de témoigner grande
amitié au fils du capitaine Barnard. Aussi ce dernier se
demandait-il si l’on ne pourrait compter sur le maître-
cordier pour essayer de reprendre possession du
navire ?...
Treize jours s’étaient écoulés depuis le départ de
Nantucket, lorsque, le 4 juillet, une violente discussion
éclata entre les révoltés, à propos d’un petit brick
signalé au large, que les uns voulaient poursuivre, les
autres laisser échapper. Il s’ensuivit la mort d’un
matelot appartenant au parti du maître coq, auquel
s’était rallié Dirk Peters, – parti opposé à celui du
second.
Il n’y avait plus que treize hommes à bord, en
comptant Arthur Pym.
Ce fut dans ces circonstances qu’une effroyable
tempête vint bouleverser ces parages. Le Grampus,
horriblement secoué, faisait de l’eau par ses coutures. Il
fallut constamment manœuvrer la pompe et même
appliquer une voile sous l’avant de la coque pour éviter
de remplir.
Cette tempête prit fin le 9 juillet, et, ce jour-là, Dirk
Peters ayant manifesté l’intention de se débarrasser du
second, Auguste Barnard l’assura de son concours, sans
lui révéler, toutefois, la présence d’Arthur Pym à bord.
Le lendemain, un des matelots fidèles au maître coq,
le nommé Rogers, mourut dans des spasmes, et l’on ne
mit pas en doute que le second l’eût empoisonné. Le
maître coq ne comptait plus alors que quatre hommes,
dont Dirk Peters. Le second en avait cinq, et
probablement finirait par l’emporter sur l’autre parti.
Il n’y avait pas une heure à perdre. Aussi le métis
ayant déclaré à Auguste Barnard que le moment était
venu d’agir, celui-ci lui apprit alors tout ce qui
concernait Arthur Pym.
Or, tandis que tous deux s’entretenaient des moyens
à employer pour rentrer en possession du navire, une
irrésistible rafale le coucha sur le flanc. Le Grampus ne
se releva pas sans avoir embarqué une énorme masse
d’eau ; puis il parvint à prendre la cape sous la misaine
au bas ris.
L’occasion parut favorable pour commencer la lutte,
bien que les révoltés eussent fait la paix entre eux. Et,
pourtant, le poste ne contenait que trois hommes, Dirk
Peters, Auguste Barnard et Arthur Pym, alors que la
chambre en renfermait neuf. Seul, le maître-cordier
possédait deux pistolets et un couteau marin. De là,
nécessité d’agir avec prudence.
Arthur Pym, dont les révoltés ne pouvaient
soupçonner la présence à bord, eut alors l’idée d’une
supercherie qui avait quelque chance de réussir.
Comme le cadavre du matelot empoisonné gisait encore
sur le pont, il se dit que si, ayant revêtu ses habits, il
apparaissait au milieu de ces matelots superstitieux,
peut-être l’épouvante les mettrait-elle à la merci de Dirk
Peters...
Il faisait nuit noire, lorsque le métis se dirigea vers
l’arrière. Doué d’une force prodigieuse, il se précipita
sur l’homme de barre et, d’un seul coup, l’envoya par-
dessus le bastingage.
Auguste Barnard et Arthur Pym le rejoignirent
aussitôt, tous deux armés d’une bringuebale de pompe.
Laissant Dirk Peters à la place du timonier, Arthur
Pym, déguisé de manière à avoir l’apparence du mort,
et son camarade allèrent se poster près du capot
d’échelle de la chambre. Le second, le maître coq, tous
étaient là, les uns dormant, les autres buvant ou causant,
pistolets et fusils à portée de leur main.
La tempête faisait rage et il était impossible de se
tenir debout sur le pont.
À ce moment, le second donna ordre d’aller
chercher Auguste Barnard et Dirk Peters, – ordre qui fut
transmis à l’homme de barre, lequel n’était autre que le
maître-cordier. Celui-ci et le fils Barnard descendirent
dans la chambre, où Arthur Pym ne tarda pas à
apparaître.
L’effet de cette apparition fut prodigieux. Épouvanté
à la vue du matelot ressuscité, le second se releva, battit
l’air des mains, et retomba raide mort. Alors Dirk
Peters se précipita sur les autres, secondé d’Auguste
Barnard, d’Arthur Pym et du chien Tigre. En quelques
instants, tous furent assommés ou étranglés, – sauf le
matelot Richard Parker auquel on fit grâce de la vie.
Et maintenant, au plus fort de la tourmente, ils
n’étaient plus que quatre hommes pour diriger le brick,
qui fatiguait horriblement avec sept pieds d’eau dans sa
cale. Il fallut couper le grand mât, et, le matin venu,
abattre le mât de misaine. Journée épouvantable et nuit
plus épouvantable encore ! Si Dirk Peters et ses trois
compagnons ne se fussent solidement attachés aux
débris du guindeau, ils auraient été emportés par un
coup de mer qui enfonça les écoutilles du Grampus.
Suit alors, dans le roman, la minutieuse série
d’incidents que devait engendrer cette situation, depuis
le 14 juillet jusqu’au 7 août : pêche aux vivres dans la
cale noyée d’eau ; arrivée d’un brick mystérieux, qui,
chargé de cadavres, empeste l’atmosphère et passe,
comme un énorme cercueil, au gré d’un vent de mort ;
tortures de la faim et de la soif ; impossibilité de
parvenir à la soute aux provisions ; tirage à la courte-
paille où le sort décide que Richard Parker sera sacrifié
pour sauver la vie aux trois autres ; mort de ce
malheureux frappé par Dirk Peters... dévoré... Enfin,
quelques aliments, un jambon, une jarre d’olives sont
retirés de la cale, puis une petite tortue... Sous le
déplacement de sa cargaison, le Grampus donne une
gîte de plus en plus prononcée... Par l’effroyable
chaleur qui embrase ces parages, les tortures de la soif
arrivent au dernier degré de ce qu’un homme peut
souffrir... Auguste Barnard meurt le 1er août... Le brick
chavire dans la nuit du 3 au 4... Arthur Pym et le métis,
réfugiés sur la carène renversée, en sont réduits à se
nourrir des cyrrhopodes dont la coque est couverte, au
milieu des bandes de requins qui les guettent...
Finalement paraît la goélette Jane, de Liverpool,
capitaine William Guy, alors que les naufragés du
Grampus n’avaient pas dérivé de moins de 25° vers le
sud...
Évidemment, il ne répugne pas à la raison
d’admettre la réalité de ces faits, bien que l’outrance
des situations soit portée aux dernières limites, – ce qui
ne saurait surprendre sous la plume prestigieuse du
poète américain. Mais, à partir de ce moment, on va
voir si la moindre vraisemblance est observée dans la
succession des incidents qui suivent.
Arthur Pym et Dirk Peters, recueillis à bord de la
goélette anglaise, furent bien traités. Quinze jours après,
remis de leurs souffrances, ils ne s’en souvenaient plus,
– « tant la puissance d’oubli est proportionnée à
l’énergie du contraste ». Avec des alternatives de beau
et de mauvais temps, la Jane arriva le 13 octobre en vue
de l’île du Prince-Édouard, puis aux îles Crozet par une
direction opposée à celle de l’Halbrane, puis aux îles
Kerguelen que je venais de quitter onze jours avant.
Trois semaines furent employées à la chasse des
veaux marins dont la goélette fit bonne cargaison. Ce
fut pendant cette relâche que le capitaine de la Jane
déposa cette bouteille dans laquelle son homonyme de
l’Halbrane prétendait avoir retrouvé une lettre où
William Guy annonçait son intention de visiter les mers
australes.
Le 12 novembre, la goélette quitta les Kerguelen et
remonta à l’ouest vers Tristan d’Acunha, ainsi que nous
le faisions en ce moment. Elle atteignit l’île quinze
jours plus tard, y stationna une semaine, et, à la date du
5 décembre, partit pour reconnaître les Auroras par 53°
15’ de latitude sud et 47° 58’ de longitude ouest, – îles
introuvables qu’elle ne put trouver.
Le 12 décembre, pointe de la Jane vers le pôle
antarctique. Le 26, relèvement des premiers icebergs
au-delà du 73e degré, et reconnaissance de la banquise.
Du 1er au 14 janvier 1828, évolutions difficiles,
passage du cercle polaire au milieu des glaces, puis
doublement de la banquise, et navigation à la surface
d’une mer libre, – la fameuse mer libre, découverte par
81° 21’ de latitude sud et 42° de longitude ouest, la
température étant de 47° Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro),
et celle de l’eau étant à 34° (1° 11 C. sur zéro).
Edgar Poe, on en conviendra, est là en pleine
fantaisie. Jamais navigateur ne s’était élevé à de telles
latitudes, pas même le capitaine James Weddell, de la
marine britannique, qui ne dépassa guère le 74e
parallèle en 1822.
Mais, si cette pointe de la Jane est déjà difficile à
admettre, combien davantage le sont les incidents qui
allaient suivre ! Et, ces incidents extraordinaires, Arthur
Pym – autrement dit Edgar Poe – les raconte avec une
inconsciente naïveté, à laquelle personne ne pouvait se
méprendre. En vérité, il ne doutait pas de s’élever
jusqu’au pôle !...
Et d’abord, on ne voit plus un seul iceberg sur cette
mer fantastique. D’innombrables bandes d’oiseaux
volent à sa surface, – entre autres un pélican qui est
abattu d’un coup de fusil... On rencontre sur un glaçon,
– il y en avait donc encore ? – un ours de l’espèce
arctique, et d’une dimension ultra-gigantesque... Enfin
la terre est signalée par tribord devant... C’est un îlot
d’une lieue de circonférence, auquel fut donné le nom
d’îlot Bennet, en l’honneur de l’associé du capitaine
dans la propriété de la Jane.
Cet îlot est situé par 82° 50’ de latitude sud et 42°
20’ de longitude ouest, dit Arthur Pym dans son
journal. J’engage les hydrographes à ne point établir
une carte des parages antarctiques sur de si fantaisistes
données !
Naturellement, à mesure que la goélette gagnait au
sud, la variation de la boussole diminuait, tandis que la
température de l’air et de l’eau s’adoucissait, avec un
ciel toujours clair et une brise constante de quelques
points du nord.
Par malheur, des symptômes de scorbut s’étaient
déclarés parmi l’équipage, et peut-être, sans l’insistance
d’Arthur Pym, le capitaine William Guy eût-il viré cap
pour cap.
Il va de soi que, sous cette latitude et au mois de
janvier, on jouissait d’un jour perpétuel, et, en somme,
la Jane fit bien de continuer son aventureuse campagne,
puisque, le 18 janvier, par 83° 20’ de latitude et 43° 5’
de longitude, une terre fut aperçue.
C’était une île appartenant à un groupe nombreux,
éparpillé dans l’ouest.
La goélette s’en étant rapprochée, mouilla par six
brasses. Les embarcations furent armées. Arthur Pym et
Dirk Peters descendirent dans l’une d’elles, et elle ne
s’arrêta que devant quatre canots, chargés d’hommes
armés, – des « hommes nouveaux », dit le récit.
Nouveaux, en effet, ces indigènes d’un noir de jais,
vêtus de la peau d’un animal noir, ayant une instinctive
horreur de la « couleur blanche ». Je me demande à
quel point devait être portée cette horreur pendant
l’hiver ?... La neige, s’il en tombait, était-elle donc
noire, et les glaçons aussi, – s’il s’en formait ?... Tout
cela, pure imagination !...
Bref, ces insulaires, sans manifester de dispositions
hostiles, ne cessaient de crier anamoo-moo et lama-
lama. Lorsque leurs canots eurent accosté la goélette, le
chef Too-Wit obtint de monter à bord avec une
vingtaine de ses compagnons. De leur part, ce fut un
prodigieux étonnement, car ils prenaient le navire pour
une créature vivante dont ils caressaient les agrès, la
mâture et les bastingages. Dirigée par eux, entre les
récifs, à travers une baie dont le fond était de sable noir,
elle jeta l’ancre à un mille de la grève, et le capitaine
William Guy, ayant eu soin de retenir des otages à bord,
débarqua sur les roches du littoral.
Quelle île, à en croire Arthur Pym, cette île Tsalal !
Les arbres n’y ressemblaient à aucune des espèces des
diverses zones de notre globe. Les roches présentaient,
dans leur composition, une stratification inconnue des
minéralogistes modernes. Sur le lit des rios coulait une
substance liquide sans apparence de limpidité, striée de
veines distinctes, lesquelles ne se réunissaient point par
une cohésion immédiate, quand on les séparait avec la
lame d’un couteau !...
Il y eut trois milles à faire pour atteindre Klock-
Klock, principale bourgade de l’île. Là, rien que des
habitations misérables, uniquement formées de peaux
noires ; des animaux domestiques ressemblant au
cochon vulgaire, une sorte de mouton à toison noire,
des volailles de vingt espèces, des albatros apprivoisés,
des canards, des tortues galapagos en grand nombre.
En arrivant à Klock-Klock, le capitaine William
Guy et ses compagnons trouvèrent une population
qu’Arthur Pym évalue à dix mille âmes, hommes,
femmes, enfants, sinon à craindre, du moins à tenir à
l’écart, tant ils étaient bruyants et démonstratifs. Enfin,
après une assez longue halte à la maison de Too-Wit,
on revint au rivage, où la biche de mer – ce mollusque
si recherché des Chinois –, plus abondante qu’en
aucune autre portion de ces régions australes, devait
fournir d’énormes cargaisons.
Ce fut à ce propos qu’on essaya de s’entendre avec
Too-Wit. Le capitaine William Guy lui demanda
d’autoriser la construction de hangars, où quelques-uns
des hommes de la Jane prépareraient la biche de mer,
tandis que la goélette continuerait sa route vers le pôle.
Too-Wit accepta volontiers cette proposition, et conclut
un marché d’après lequel les indigènes prêteraient leur
concours pour la récolte du précieux mollusque.
Au bout d’un mois, les aménagements étant
achevés, trois hommes furent désignés pour séjourner à
Tsalal. Il n’y avait jamais eu lieu de concevoir le plus
léger soupçon à l’égard des naturels. Avant de prendre
congé, le capitaine William Guy voulut retourner une
dernière fois au village de Klock-Klock, après avoir,
par prudence, laissé six hommes à bord, les canons
chargés, les filets de bastingages en place, l’ancre à pic.
Ils devaient s’opposer à toute approche des indigènes.
Too-Wit, escorté d’une centaine de guerriers, se
porta au-devant des visiteurs. On remonta l’étroite
gorge d’un ravin, entre des collines formées de pierre
savonneuse, une sorte de stéatite, comme Arthur Pym
n’en avait vu nulle part. Il fallut suivre mille sinuosités,
le long de talus hauts de soixante à quatre-vingts pieds
sur une largeur de quarante.
Le capitaine William Guy et les siens, sans trop de
crainte, bien que l’endroit fût propice à une embuscade,
marchaient serrés les uns contre les autres.
À droite, un peu en avant, se tenaient Arthur Pym,
Dirk Peters et un matelot nommé Allen.
Arrivé devant une fissure qui s’ouvrait dans le flanc
de la colline, Arthur Pym eut l’idée d’y pénétrer, afin de
cueillir quelques noisettes qui pendaient en grappes à
des coudriers rabougris. Cela fait, il allait revenir sur
ses pas, quand il s’aperçut que le métis et Allen
l’avaient accompagné. Tous trois se disposaient à
regagner l’entrée de la fissure, lorsqu’une soudaine et
violente secousse les renversa. Au même moment, les
masses savonneuses de la colline s’effondrèrent, et la
pensée leur vint qu’ils allaient être enterrés vivants...
Vivants... tous trois ?... Non ! Allen avait été si
profondément enseveli sous les décombres qu’il ne
respirait plus.
En se traînant sur les genoux, en s’ouvrant un
chemin au couteau, en maniant leur bowie-knife, Arthur
Pym et Dirk Peters parvinrent à atteindre certaines
saillies d’argile schisteuse un peu plus résistante, puis
une plate-forme naturelle à l’extrémité d’une ravine
boisée, au-dessus de laquelle plafonnait une tranche de
ciel bleu.
De là, leurs regards purent embrasser toute la
contrée environnante.
Un éboulement venait de se produire, – éboulement
artificiel, oui ! artificiel, qui avait été provoqué par ces
indigènes. Le capitaine William Guy et ses vingt-huit
compagnons, écrasés sous plus d’un million de tonnes
de terre et de pierre, avaient disparu.
Le pays fourmillait d’insulaires, venus des îles
voisines, sans doute, et attirés par le désir de piller la
Jane. Soixante-dix bateaux à balanciers se dirigeaient
alors vers la goélette. Les six hommes restés à bord leur
envoyèrent une première bordée mal ajustée, puis une
seconde bordée de mitraille et de boulets ramés, dont
l’effet fut terrible. Néanmoins, la Jane ayant été
envahie, puis livrée aux flammes, ses défenseurs furent
massacrés. Enfin se produisit une formidable explosion,
lorsque les poudres prirent feu, – explosion qui détruisit
un millier d’indigènes et en mutila autant, tandis que les
autres s’enfuyaient, poussant le cri de tékéli-li !... tékéli-
li !
Pendant la semaine suivante, Arthur Pym et Dirk
Peters, vivant de noisettes, de chair de butors, de
cochléarias, échappèrent aux naturels qui ne
soupçonnaient pas leur présence. Il se trouvaient au
fond d’une sorte d’abîme noir, sans issue, creusé dans
la stéatire et une sorte de marne à grains métalliques.
En le parcourant, ils descendirent à travers une
succession de gouffres. Edgar Poe en donne le croquis
suivant leur plan géométral, dont l’ensemble
reproduisait un mot de racine arabe, qui signifie « être
blanc », et le mot égyptien ΠΦUΓPHC qui signifie
« région du sud »
On le voit, l’auteur américain est ici dans
l’invraisemblable poussé jusqu’aux dernières limites.
Du reste, non seulement j’avais lu et relu ce roman
d’Arthur Gordon Pym, mais je connaissais aussi les
autres ouvrages d’Edgar Poe. Je savais ce qu’il fallait
penser de ce génie plus sensitif qu’intellectuel. Un de
ses critiques n’a-t-il pas dit et eut raison de dire :
« L’imagination, chez lui, est la reine des facultés... une
faculté quasi divine, qui perçoit les rapports intimes et
secrets des choses, les correspondances et les
analogies... »
Ce qui est certain, c’est que jamais personne n’avait
vu dans ces livres autre chose que des œuvres
d’imagination !... Comment donc, à moins d’être fou,
un homme tel que le capitaine Len Guy avait-il admis la
réalité de faits purement irréels ?...
Je continue :
Arthur Pym et Dirk Peters ne pouvaient demeurer au
milieu de ces abîmes, et, après nombre de tentatives, ils
parvinrent à se laisser glisser sur une des pentes de la
colline. Aussitôt cinq sauvages s’élancèrent sur eux.
Mais, grâce à leurs pistolets, grâce à la vigueur
extraordinaire du métis, quatre des insulaires furent
tués. Le cinquième fut entraîné par les fugitifs, qui
gagnèrent une embarcation amarrée au rivage et
chargée de trois grosses tortues. Une vingtaine
d’insulaires, lancés à leur poursuite, essayèrent
vainement de les arrêter. Ils furent repoussés, et le
canot, muni de ses pagaies, prit la mer en se dirigeant
vers le sud.
Arthur Pym naviguait alors au-delà du 83e degré de
latitude australe. On était au début de mars, c’est-à-dire
à l’approche de l’hiver antarctique. Cinq ou six îles se
montraient vers l’ouest, qu’il importait d’éviter par
prudence. L’opinion d’Arthur Pym était que la
température s’adoucirait graduellement aux approches
du pôle. À l’extrémité de deux pagaies, dressées en
abord de l’embarcation, fut installée une voile faite
avec les chemises liées ensemble de Dirk Peters et de
son compagnon, – chemises blanches dont la couleur
affecta d’épouvante l’indigène prisonnier, qui répondait
au nom de Nu-Nu. Durant huit jours, se continua cette
étrange navigation favorisée par une brise douce du
nord, avec un jour permanent, sur une mer sans un
morceau de glace, et, d’ailleurs, grâce à la température
unie, élevée de l’eau, on n’en avait pas aperçu un seul
depuis le parallèle de l’îlot Bennet.
C’est alors qu’Arthur Pym et Dirk Peters entrèrent
dans une région de nouveauté et d’étonnement. À
l’horizon se dressait une large barrière de vapeur grise
et légère ; empanachée de longues raies lumineuses,
telles qu’en projettent les aurores polaires. Un courant
de grande force venait en aide à la brise. L’embarcation
filait sur une surface liquide excessivement chaude et
d’apparence laiteuse, qui semblait être agitée par en
dessous. Une cendre blanchâtre vint à tomber, – ce qui
redoubla les terreurs de Nu-Nu, dont les lèvres se
relevaient sur une denture noire...
Le 9 mars, il y eut redoublement de cette pluie et
accroissement de la température de l’eau, que la main
ne pouvait même plus supporter. L’immense rideau de
vapeur, tendu sur le lointain périmètre de l’horizon
méridional, ressemblait à une cataracte sans limites,
roulant en silence du haut de quelque immense rempart
perdu dans les hauteurs du ciel...
Douze jours après, ce sont les ténèbres qui planent
sur ces parages, ténèbres sillonnées par les effluves
lumineux s’échappant des profondeurs laiteuses de
l’océan Antarctique, où venait se fondre l’incessante
averse cendreuse...
L’embarcation s’approchait de la cataracte avec une
impétueuse vélocité, dont la raison n’est point indiquée
dans le récit d’Arthur Pym. Parfois la nappe se fendait,
laissant apercevoir en arrière un chaos d’images
flottantes et indistinctes, secouées par de puissants
courants d’air...
Au milieu de cet enténèbrement effroyable passaient
des bandes d’oiseaux gigantesques, d’une blancheur
livide, poussant leur éternel tékéli-li, et c’est alors que
le sauvage, aux suprêmes affres de l’épouvante, exhala
son dernier soupir.
Et soudain, pris d’une folie de vitesse, le canot se
précipite dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre
s’entrouvre comme pour l’y aspirer... Mais voici qu’en
travers se dresse une figure humaine voilée, de
proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun
habitant de la terre... Et la couleur de la peau de
l’homme était la blancheur parfaite de la neige...
Tel est ce bizarre roman, enfanté par le génie ultra-
humain du plus grand poète du Nouveau Monde. C’est
ainsi qu’il se termine... ou plutôt qu’il ne se termine
pas. À mon avis, dans l’impuissance d’imaginer un
dénouement à de si extraordinaires aventures, on
comprend qu’Edgar Poe ait interrompu leur récit par la
mort « soudaine et déplorable de son héros », tout en
laissant espérer que si l’on retrouve jamais les deux ou
trois chapitres qui manquent, ils seront livrés au public.
6
« Comme un linceul qui s’entrouvre ! »
La navigation de l’Halbrane ne cessait de s’opérer
avec l’aide du courant et du vent. En quinze jours, si ils
persistaient, la distance qui sépare l’île du Prince-
Édouard de celle de Tristan d’Acunha – deux mille trois
cents milles environ – serait franchie, et, comme l’avait
annoncé le bosseman, il n’aurait pas été nécessaire de
changer une seule fois les amures. L’invariable brise du
sud-est bien établie, quelquefois au grand frais,
n’exigeait qu’une diminution des voiles hautes.
Du reste, le capitaine Len Guy laissait à Jem West le
soin de manœuvrer, et l’audacieux porte-voile, – que
l’on me passe cette expression – ne se décidait à
prendre des ris qu’à l’instant où la mâture menaçait de
venir en bas. Mais je ne craignais rien, et il n’y avait
aucune avarie à redouter avec un tel marin. Il avait trop
l’œil à son affaire.
« Notre lieutenant n’a pas son pareil, me dit un jour
Hurliguerly, et il mériterait de commander un vaisseau
amiral !
– En effet, ai-je répondu, Jem West me paraît être
un véritable homme de mer.
– Et aussi, quelle goélette, notre Halbrane !
Félicitez-vous, monsieur Jeorling, et félicitez-moi
puisque j’ai pu amener le capitaine Len Guy à changer
d’avis à votre sujet !
– Si c’est vous qui avez obtenu ce résultat,
bosseman, je vous en remercie.
– Et il y a de quoi, car il hésitait diantrement, notre
capitaine, malgré les instances du compère Atkins !
Mais je suis parvenu à lui faire entendre raison...
– Je ne l’oublierai pas, bosseman, je ne l’oublierai
pas, puisque, grâce à votre intervention, au lieu de me
morfondre aux Kerguelen, je ne tarderai pas à être en
vue de Tristan d’Acunha...
– Dans quelques jours, monsieur Jeorling. Voyez-
vous, d’après ce que j’ai ouï dire, on s’occupe
maintenant en Angleterre et en Amérique de bateaux
qui ont une machine dans le ventre, et des roues dont ils
se servent comme un canard de ses pattes !... C’est bien,
et l’on saura ce que ça vaut à l’usage. M’est avis,
pourtant, que jamais ces bateaux-là ne pourront lutter
avec une belle frégate de soixante, filant au plus près
par fraîche brise ! Le vent, monsieur Jeorling, même
quand il faut le pincer à cinq quarts, cela suffit et un
marin n’a pas besoin de roulettes à sa coque ! »
Je n’avais point à contrarier les idées du bosseman
relativement à l’emploi de la vapeur en navigation. On
en était encore aux tâtonnements, et l’hélice n’avait pas
remplacé les aubes. Quant à l’avenir, qui eût pu le
prévoir ?...
Et, en ce moment, il me revint à la mémoire que la
Jane – cette Jane dont le capitaine Len Guy m’avait
parlé comme si elle eût existé, comme s’il l’eût vue de
ses propres yeux – s’était rendue, précisément en
quinze jours, de l’île du Prince-Édouard à Tristan
d’Acunha. Il est vrai, Edgar Poe disposait à son gré des
vents et de la mer.
Au surplus, pendant la quinzaine qui suivit, le
capitaine Len Guy ne m’entretint plus d’Arthur Pym. Il
ne semblait même pas qu’il m’eût jamais rien dit des
aventures de ce héros des mers australes. S’il avait
espéré, d’ailleurs, me convaincre de leur authenticité, il
aurait fait preuve de médiocre intelligence. Je le répète,
comment un homme de bon sens aurait-il consenti à
discuter sérieusement sur cette matière ? À moins
d’avoir perdu la raison, d’être tout au moins un
monomane sur ce cas spécial, comme l’était Len Guy,
personne – je le répète pour la dixième fois –, personne
ne pouvait voir autre chose qu’une œuvre d’imagination
dans le récit d’Edgar Poe.
Qu’on y songe ! D’après ledit récit, une goélette
anglaise se serait avancée jusqu’au 84e degré de latitude
sud, et ce voyage n’aurait pas pris l’importance d’un
grand fait géographique ?... Arthur Pym, revenu des
profondeurs de l’Antarctide, n’eût pas été mis au-dessus
des Cook, des Weddell, des Biscoe ?... À lui comme à
Dirk Peters, les deux passagers de la Jane, qui se
seraient même élevés au-dessus dudit parallèle, on
n’aurait pas rendu des honneurs publics ?... Et que
penser de cette mer libre découverte par eux... de cette
vitesse extraordinaire des courants qui les entraînaient
vers le pôle... de la température anormale de ces eaux,
chauffées en dessous, que la main ne pouvait
supporter... de ce rideau de vapeurs tendu à l’horizon...
de cette cataracte gazeuse, qui s’entrouvre, et derrière
laquelle apparaissent des figures de grandeur
surhumaine ?...
Et puis, sans parler de ces invraisemblances,
comment Arthur Pym et le métis étaient revenus de si
loin, comment leur embarcation tsalalienne les avait
ramenés par-delà le cercle polaire, comment, en fin de
compte, ils furent recueillis et rapatriés, j’eusse été
curieux de le savoir. Avec un fragile canot à pagaies,
franchir une vingtaine de degrés, repasser la banquise,
gagner les terres les plus proches, comment le journal
d’Arthur Pym n’a-t-il pas mentionné les incidents de ce
retour ?... Mais, dira-ton, Arthur Pym est mort avant
d’avoir pu livrer les derniers chapitres de son récit...
Soit ! Est-il donc vraisemblable qu’il n’en ait dit mot à
l’éditeur du Southern Literary Messenger ?... Et
pourquoi Dirk Peters, qui, pendant plusieurs années,
aurait résidé dans l’Illinois, se serait-il tu sur le
dénouement de ces aventures ?... Est-ce qu’il aurait eu
quelque intérêt à ne point parler ?...
Il est vrai, le capitaine Len Guy, à l’entendre, s’était
rendu à Vandalia, où, disait le roman, demeurait ce Dirk
Peters, et il ne l’avait point rencontré... Je le crois bien !
Comme Arthur Pym, il n’avait existé, je le répète, que
dans la troublante imagination du poète américain... Et,
on en conviendra, cela ne témoigne-t-il pas de
l’extraordinaire puissance de ce génie, puisqu’il a pu
imposer à quelques esprits comme réel ce qui n’était
que fictif ?...
Toutefois, je le comprenais, j’eusse été mal venu à
discuter de nouveau avec le capitaine Len Guy, obsédé
par cette idée fixe, et à reprendre une argumentation qui
n’aurait pu le convaincre. Plus sombre, plus renfermé, il
ne paraissait jamais sur le pont de la goélette à moins
que cela ne fût nécessaire. Et alors ses regards
parcouraient obstinément l’horizon méridional, qu’ils
cherchaient à percer...
Et, peut-être, croyait-il voir cette nappe de vapeurs,
zébrée de larges fentes, et les hauteurs du ciel épaissies
d’impénétrables ténèbres, et des éclats lumineux
jaillissant des profondeurs laiteuses de la mer, et le
géant blanc lui montrant la route à travers les gouffres
de la cataracte...
Singulier monomane, que notre capitaine !
Heureusement, sur tout autre sujet que celui-ci, son
intelligence gardait sa lucidité. Quant à ses qualités de
marin, elles restaient intactes, et les craintes que j’avais
pu concevoir ne menaçaient pas de se réaliser.
Je dois le dire, ce qui me paraissait plus intéressant,
c’était de découvrir la raison pour laquelle le capitaine
Len Guy portait tant d’intérêt aux prétendus naufragés
de la Jane. Même en tenant pour véridique le récit
d’Arthur Pym, en admettant que la goélette anglaise eût
traversé ces infranchissables parages, à quoi bon de si
inutiles regrets ? Que quelques-uns des matelots de la
Jane, son chef ou ses officiers eussent survécu à
l’explosion et à l’engloutissement provoqué par les
naturels de l’île Tsalal, pouvait-on raisonnablement
espérer qu’ils fussent encore vivants ? Il y avait onze
ans que les faits se seraient passés, d’après les dates
indiquées par Arthur Pym, et dès lors, en admettant que
ces malheureux eussent échappé aux insulaires,
comment auraient-ils subvenu à leurs besoins dans de
telles conditions, et ne devaient-ils pas avoir péri
jusqu’au dernier ?...
Allons ! voici que je me mets à discuter
sérieusement de semblables hypothèses, bien qu’elles
ne reposent sur aucun fondement ? Un peu plus, j’allais
croire à l’existence d’Arthur Pym, de Dirk Peters, de
leurs compagnons, de la Jane perdue derrière les
banquises de la mer australe ? Est-ce que la folie du
capitaine Len Guy m’aurait gagné ? Et, de fait, tout à
l’heure, est-ce que je ne me suis pas surpris à établir
une comparaison entre la route qu’avait suivie la Jane
en remontant vers l’ouest et celle que suivait
l’Halbrane en ralliant les parages de Tristan
d’Acunha ?...
Nous étions au 3 septembre. Si aucun retard ne se
produisait – et il n’aurait pu provenir que d’un incident
de mer –, notre goélette serait dans trois jours en vue du
port. D’ailleurs, telle est l’altitude de la principale île du
groupe que, par beau temps, on l’aperçoit d’une grande
distance.
Ce jour-là, entre dix et onze heures du matin, je me
promenais de l’avant à l’arrière, du côté du vent. Nous
glissions légèrement à la surface d’une mer ondulée, un
peu clapoteuse. Il semblait que l’Halbrane fût un
énorme oiseau – un de ces gigantesques albatros
signalés par Arthur Pym –, qui déployait sa large
envergure et emportait tout un équipage à travers
l’espace. Oui ! Pour un esprit imaginatif, ce n’était plus
de la navigation, c’était du vol, et le battement des
voiles, c’était le battement des ailes !
Jem West, debout près du guindeau, abrité de la
trinquette, sa longue-vue aux yeux, regardait sous le
vent par bâbord un objet flottant à deux ou trois milles
que plusieurs matelots, penchés au-dessus des
bastingages, montraient du doigt.
C’était une masse de dix à douze yards superficiels,
irrégulièrement formée, relevée à sa partie centrale par
une tumescence d’un vif éclat. Cette masse montait et
descendait au gré des lames qui se déplaçaient dans la
direction du nord-ouest.
Je me rendis vers la lisse de l’avant, et j’observai
attentivement cet objet.
À mon oreille arrivaient les propos des marins,
toujours intéressés par les moindres apports de la mer.
« Ce n’est point une baleine, déclara le maître-
voilier Martin Holt. Elle aurait déjà soufflé une ou deux
fois depuis le temps que nous l’examinons !
– Bien sûr, il ne s’agit pas d’une baleine, affirma
Hardie, le maître-calfat. Peut-être est-ce quelque
carcasse de navire abandonné...
– Le diable l’envoie par le fond ! s’écria Rogers.
Allez donc vous jeter là-dessus pendant la nuit ! Il y
aurait de quoi se crever les joues et couler sans avoir eu
le temps de se reconnaître !
– Je te crois, ajouta Drap, et ces épaves-là, c’est plus
dangereux qu’une roche, car elles sont un jour ici, un
autre là-bas, et comment les parer ?... »
Hurliguerly venait de s’approcher.
« Qu’en pensez-vous, bosseman ? » lui demandai-je,
lorsqu’il se fut accoudé près de moi.
Hurliguerly regarda avec attention, et comme la
goélette, servie par une fraîche brise, gagnait
rapidement vers la masse, il devenait plus facile de se
prononcer.
« À mon avis, monsieur Jeorling, répliqua le
bosseman, ce que nous voyons là n’est ni un souffleur
ni une épave, mais tout simplement un glaçon...
– Un glaçon... m’écriai-je.
– Hurliguerly ne se trompe pas, affirma Jem West. Il
s’agit bien d’un glaçon, un morceau d’iceberg que les
courants ont entraîné...
– Comment, ai-je repris, entraîné jusqu’au 45e
parallèle ?...
– Cela se voit, monsieur, répondit le lieutenant, et
les glaces remontent parfois jusque par le travers du
Cap, à en croire un navigateur français, le capitaine
Blosseville, qui en aurait rencontré à cette hauteur en
1828.
– Alors celui-là ne peut tarder à se fondre ?...
déclarai-je, assez étonné que le lieutenant West m’eût
honoré d’une aussi longue réponse.
– Il doit même s’être dissous en grande partie,
affirma le lieutenant, et ce que nous voyons est
certainement ce qui reste d’une montagne de glace qui
devait peser des millions de tonnes. »
Le capitaine Len Guy venait de sortir du rouf.
Lorsqu’il aperçut le groupe de matelots rangés autour
de Jem West, il se dirigea vers l’avant.
Après quelques mots échangés à voix basse, le
lieutenant lui passa sa longue-vue.
Len Guy la braqua sur l’objet flottant dont la
goélette s’était rapprochée d’un mille environ, et, après
l’avoir observé près d’une minute :
« C’est un glaçon, dit-il, et il est heureux qu’il se
dissolve. L’Halbrane aurait pu se faire de graves
avaries en se jetant dessus pendant la nuit... »
Je fus frappé du soin que le capitaine Len Guy
mettait à son observation. Il semblait que ses regards ne
pussent quitter l’oculaire de la longue-vue, devenu,
pour ainsi dire, la pupille de son œil. Il demeurait
immobile, comme s’il eût été cloué au pont. Insensible
au roulis et au tangage, les deux bras rigides, grâce à sa
grande habitude, il maintenait imperturbablement le
glaçon dans le champ de l’objectif. Son visage hâlé
présentait çà et là des plaques hectiques, des taches de
pâleur, et de ses lèvres s’échappaient de vagues paroles.
Quelques minutes s’écoulèrent. L’Halbrane, sous
rapide allure, était sur le point de dépasser le glaçon en
dérive.
« Laissez porter d’un quart », dit le capitaine Len
Guy, sans abaisser sa longue-vue.
Je devinai ce qui se passait dans l’esprit de cet
homme sous l’obsession d’une idée fixe. Ce morceau
de glace, arraché de la banquise australe, venait de ces
parages où sa pensée l’entraînait sans cesse. Il voulait le
voir de plus près... peut-être l’accoster... peut-être en
recueillir quelque débris...
Cependant, sur l’ordre transmis par Jem West, le
bosseman avait légèrement fait mollir les écoutes, et la
goélette, arrivant d’un quart, se dirigea vers le glaçon.
Nous n’en fûmes bientôt qu’à deux encablures, et je pus
l’examiner.
Ainsi que cela avait été remarqué, la tumescence
centrale fondait de toutes parts. Des filets liquides
s’égouttaient le long de ses parois. Au mois de
septembre de cette année si précoce, le soleil possédait
assez de force pour provoquer la dissolution, l’activer,
la précipiter même.
Assurément, avant la fin de la journée, il ne resterait
plus rien de ce glaçon, entraîné par les courants jusqu’à
la hauteur du 45e parallèle.
Le capitaine Len Guy l’observait toujours, et sans
qu’il eût besoin de recourir à sa longue-vue. On
commençait même à distinguer un corps étranger qui,
peu à peu, se dégageait à mesure que s’opérait la fusion,
– une forme, de couleur noirâtre, étendue sur la couche
blanche.
Et quelle fut notre surprise, mêlée d’horreur,
lorsqu’on vit un bras apparaître, puis une jambe, puis
un torse, puis une tête, non point en état de nudité, mais
recouverts de vêtements sombres...
Un instant, je crus même que ces membres
remuaient... que ces mains se tendaient vers nous...
L’équipage ne put retenir un cri.
Non ! ce corps ne s’agitait pas, mais il glissait
doucement sur la surface glacée...
Je regardai le capitaine Len Guy. Son visage était
aussi livide que celui de ce cadavre, venu en dérive des
lointaines latitudes de la zone australe !
Ce qu’il y avait à faire, on le fit à l’instant pour
recueillir ce malheureux, – et qui sait si quelque souffle
ne l’animait pas encore !... Dans tous les cas, ses poches
contenaient peut-être quelque document qui permettrait
d’établir son identité !... Puis, en les accompagnant
d’une dernière prière, on abandonnerait ces restes
humains aux profondeurs de l’Océan, ce cimetière des
marins morts à la mer !...
Le canot fut descendu. Le bosseman y prit place
avec les matelots Gratian et Francis, placés chacun à un
des avirons. Par la disposition contrariée de sa voilure,
ses focs et sa trinquette traversés, sa brigantine bordée à
bloc, Jem West avait cassé l’erre de la goélette, presque
immobile, s’élevant ou s’abaissant sur les longues
lames.
Je suivais des yeux le canot, qui accosta la marge
latérale du glaçon rongée par les eaux.
Hurliguerly prit pied à un endroit qui présentait
encore quelque résistance. Gratian débarqua après lui,
tandis que Francis maintenait le canot par la chaîne du
grappin.
Tous deux rampèrent alors jusqu’au cadavre, le
tirèrent l’un par les jambes, l’autre par les bras, et
l’embarquèrent.
En quelques coups d’avirons, le bosseman eut
rejoint la goélette.
Le cadavre, congelé de la tête aux pieds, fut déposé
à l’emplanture du mât de misaine.
Aussitôt le capitaine Len Guy alla vers lui et le
considéra longuement, comme s’il eût cherché à le
reconnaître.
Ce corps était celui d’un marin, vêtu d’une grossière
étoffe, pantalon de laine, vareuse rapiécée, chemise
d’épais molleton, ceinture entourant deux fois sa taille.
Nul doute que sa mort remontât à plusieurs mois déjà, –
peu après, probablement, que cet infortuné eût été
entraîné par la dérive...
L’homme que nous avions ramené à bord ne devait
pas avoir plus d’une quarantaine d’années, bien que ses
cheveux fussent grisonnants. Sa maigreur était
effrayante, – un squelette dont l’ossature saillait sous la
peau. Il avait dû subir les affreuses tortures de la faim,
pendant ce trajet d’au moins vingt degrés depuis le
cercle polaire antarctique.
Le capitaine Len Guy venait de relever les cheveux
de ce cadavre, conservé par le froid. Il lui redressa la
tête, il chercha son regard sous les paupières collées
l’une à l’autre, et enfin ce nom lui échappa avec un
déchirement de sanglot :
« Patterson... Patterson !
– Patterson ?... » m’écriai-je.
Et il me sembla que ce nom, si commun qu’il fût,
tenait par quelque lien à ma mémoire !... Quand l’avais-
je entendu prononcer, – ou bien ne l’avais-je pas lu
quelque part ?...
Alors le capitaine Len Guy, debout, parcourut
lentement l’horizon des yeux, comme s’il allait donner
l’ordre de mettre le cap au sud...
En ce moment, sur un mot de Jem West, le
bosseman plongea sa main dans les poches du cadavre.
Il en retira un couteau, un bout de fil de caret, une boîte
à tabac vide, puis un carnet de cuir, muni d’un crayon
métallique.
Le capitaine Len Guy se retourna, et, au moment où
Hurliguerly tendait le carnet à Jem West :
« Donne », dit-il.
Quelques feuillets étaient couverts d’une écriture
que l’humidité avait presque entièrement effacée. Mais
la dernière page portait des mots déchiffrables encore,
et peut-on imaginer de quelle émotion je fus saisi,
lorsque j’entendis le capitaine Len Guy lire d’une voix
tremblante :
La Jane... île Tsalal... par quatre-vingt trois... Là...
depuis onze ans... Capitaine... cinq matelots
survivants... Qu’on se hâte de les secourir...
Et, sous ces lignes, un nom... une signature... le nom
de Patterson...
Patterson !... Je me souvins alors !... C’était le
second de la Jane... le second de cette goélette qui avait
recueilli Arthur Pym et Dirk Peters sur l’épave du
Grampus... la Jane, conduite jusqu’à cette latitude de
l’île Tsalal... la Jane attaquée par les insulaires et
anéantie par l’explosion !...
Tout cela était donc vrai !... Edgar Poe avait donc
fait œuvre d’historien, non de romancier !... Il avait
donc eu communication du journal d’Arthur Gordon
Pym !... Des relations directes s’étaient donc établies
entre eux !... Arthur Pym existait ou plutôt il avait
existé... lui... un être réel !... Et il était mort – d’une
mort soudaine et déplorable, dans des circonstances non
révélées, avant qu’il eût complété le récit de son
extraordinaire voyage !... Et jusqu’à quel parallèle
s’était-il élevé en quittant l’île Tsalal avec son
compagnon Dirk Peters, et comment tous deux avaient-
ils pu être rapatriés en Amérique ?...
Je crus que ma tête allait éclater, que je devenais
fou, moi qui accusais le capitaine Len Guy de l’être !...
Non ! j’avais mal entendu... j’avais mal compris !...
Cela n’était que pure extravagance de mon cerveau !...
Et, pourtant, comment récuser ce témoignage trouvé
sur le corps du second de la Jane, de ce Patterson, dont
le dire si affirmatif s’appuyait de dates certaines ?... Et,
surtout, comment conserver un doute, après que Jem
West, plus calme, fut parvenu à déchiffrer ces autres
lambeaux de phrases :
Entraîné depuis le 3 juin dans le nord de l’île
Tsalal... Là... encore... capitaine William Guy et cinq
des hommes de la Jane... Mon glaçon dérive à travers
la banquise... nourriture va me manquer... Depuis le 13
juin... épuisé mes dernières ressources... Aujourd’hui...
16 juin... plus rien...
Ainsi, il y avait près de trois mois que gisait le corps
de Patterson à la surface de ce glaçon rencontré sur la
route des Kerguelen à Tristan d’Acunha !... Ah ! que
n’avions-nous sauvé le second de la Jane !... Il eût pu
dire ce qu’on ne savait pas, ce qu’on ne saurait jamais,
peut-être, – le secret de cette effrayante aventure !
Enfin, il fallait me rendre à l’évidence. Le capitaine
Len Guy, qui connaissait Patterson, venait d’en
retrouver le cadavre glacé !... C’était bien lui qui
accompagnait le capitaine de la Jane, lorsque, pendant
une relâche, il avait enterré cette bouteille aux
Kerguelen, et dans cette bouteille cette lettre à
l’authenticité de laquelle je refusais de croire !... Oui !...
depuis onze années, les survivants de la goélette
anglaise étaient là-bas, sans espoir d’être jamais
recueillis !...
Alors s’opéra dans mon esprit surexcité le
rapprochement de deux noms, qui allait m’expliquer cet
intérêt que portait notre capitaine à tout ce qui rappelait
l’affaire Arthur Pym.
Len Guy se retourna vers moi, et, me regardant, ne
prononça que ces mots :
« Y croyez-vous, maintenant ?...
– J’y crois... j’y crois ! balbutiai-je. Mais le
capitaine William Guy de la Jane...
– Et le capitaine Len Guy de l’Halbrane sont
frères ! » s’écria-t-il d’une voix tonnante, qui fut
entendue de tout l’équipage.
Puis, lorsque nos yeux se reportèrent vers la place
où flottait le glaçon, la double influence des rayons
solaires et des eaux de cette latitude avait produit son
effet, et il n’en restait plus trace à la surface de la mer.
7
Tristan d’Acunha
Quatre jours après, l’Halbrane relevait cette
curieuse île de Tristan d’Acunha, dont on a pu dire
qu’elle est comme la chaudière des mers africaines.
Certes, c’était un fait bien extraordinaire, cette
rencontre à plus de cinq cents lieues du cercle
antarctique, cette apparition du cadavre de Patterson ! À
présent, voici que le capitaine de l’Halbrane et son
frère le capitaine de la Jane étaient rattachés l’un à
l’autre par ce revenant de l’expédition d’Arthur Pym !...
Oui ! cela doit sembler invraisemblable... Et qu’est-ce
donc, pourtant, auprès de ce que j’ai à raconter
encore ?...
Au surplus, ce qui me paraissait, à moi, aller
jusqu’aux limites de l’invraisemblance, c’était que le
roman du poète américain fût une réalité. Mon esprit se
révolta d’abord... Je voulus fermer les yeux à
l’évidence !...
Finalement, il fallut se rendre, et mes derniers
doutes s’ensevelirent avec le corps de Patterson dans les
profondeurs de l’Océan.
Et, non seulement le capitaine Len Guy s’enchaînait
par les liens du sang à cette dramatique et véridique
histoire, mais – comme je l’appris bientôt – notre
maître-voilier s’y reliait aussi. En effet, Martin Holt
était le frère de l’un des meilleurs matelots du
Grampus, l’un de ceux qui avaient dû périr avant le
sauvetage d’Arthur Pym et de Dirk Peters opéré par la
Jane.
Ainsi donc, entre le 83e et le 84e parallèles sud, sept
marins anglais, actuellement réduits à six, avaient vécu
depuis onze ans sur l’île Tsalal, le capitaine William
Guy, le second Patterson et les cinq matelots de la Jane
qui avaient échappé – par quel miracle ? – aux
indigènes de Klock-Klock !...
Et maintenant, qu’allait faire le capitaine Len
Guy ?... pas l’ombre d’une hésitation à ce sujet, – il
ferait tout pour sauver les survivants de la Jane... Il
lancerait l’Halbrane vers le méridien désigné par
Arthur Pym... Il la conduirait jusqu’à l’île Tsalal,
indiquée sur le carnet de Patterson... Son lieutenant Jem
West irait où il lui ordonnerait d’aller... Son équipage
n’hésiterait pas à le suivre, et la crainte des dangers que
comporterait une expédition, peut-être au-delà des
limites assignées aux forces humaines, ne saurait
l’arrêter... L’âme de leur capitaine serait en eux... le
bras de leur lieutenant dirigerait leurs bras...
Voilà donc pourquoi le capitaine Len Guy refusait
d’accepter des passagers à son bord, pourquoi il m’avait
dit que ses itinéraires n’étaient jamais assurés, espérant
toujours qu’une occasion s’offrirait à lui de s’aventurer
vers la mer glaciale !...
J’ai même lieu de croire que si l’Halbrane eût été
prête d’ores et déjà à entreprendre cette campagne, le
capitaine Len Guy aurait donné l’ordre de mettre le cap
au sud... Et, d’après les conditions de mon
embarquement, je n’eusse pu l’obliger à continuer sa
route pour me déposer à Tristan d’Acunha ?...
Du reste, la nécessité s’imposait de refaire de l’eau
dans cette île, dont nous n’étions plus éloignés. Là,
peut-être, aurait-on la possibilité de mettre la goélette
en état de lutter contre les icebergs, d’atteindre la mer
libre, puisque libre elle était au-delà du 82e parallèle, de
s’engager plus loin que ne l’avaient fait les Cook, les
Weddell, les Biscoe, les Kemp, pour tenter enfin ce que
tentait alors le lieutenant Wilkes de la marine
américaine.
Eh bien, une fois à Tristan d’Acunha, j’attendrais le
passage d’un autre navire. D’ailleurs, lors même que
l’Halbrane eût été prête pour une telle expédition, la
saison ne lui aurait pas encore permis de franchir le
cercle polaire. En effet, la première semaine de
septembre n’était pas achevée, et deux mois au moins
devaient s’écouler avant que l’été austral eût rompu la
banquise et provoqué la débâcle des glaces.
Les navigateurs le savaient déjà à cette époque, –
c’est depuis la mi-novembre jusqu’au commencement
de mars que ces audacieuses tentatives peuvent être
suivies de quelque succès. La température est alors plus
supportable, les tempêtes sont moins fréquentes, les
icebergs se détachent de la masse, la barrière se troue,
et un jour perpétuel baigne ce lointain domaine. Il y
avait là des règles de prudence dont l’Halbrane ferait
sagement de ne point s’écarter. Aussi, en cas que cela
fût nécessaire, notre goélette, ayant renouvelé sa
provision d’eau aux aiguades de Tristan d’Acunha,
approvisionnée de vivres frais, aurait le temps de rallier,
soit aux Falklands, soit à la côte américaine, un port
mieux outillé, au point de vue des réparations, que ceux
de ce groupe isolé sur le désert du Sud-Atlantique.
La grande île, lorsque l’atmosphère est pure, est
visible de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles.
Ces divers renseignements sur Tristan d’Acunha, je les
obtins du bosseman. Comme il l’avait visitée à diverses
reprises, il pouvait s’exprimer en connaissance de
cause.
Tristan d’Acunha gît au sud de la zone des vents
réguliers du sud-ouest. Son climat, doux et humide,
comporte une température modérée, qui ne s’abaisse
pas au-dessous de 25° Fahrenheit (environ 4° C. sous
zéro) et ne s’élève pas au-dessus de 68° (20° C. sur
zéro). Les vents dominants sont ceux de l’ouest et du
nord-ouest, et, pendant l’hiver – août et septembre –,
ceux du sud.
L’île fut habitée, dès 1811, par l’Américain Lambert
et plusieurs autres de même origine, équipés pour la
pêche des mammifères marins. Après eux, vinrent s’y
installer des soldats anglais, chargés de surveiller les
mers de Sainte-Hélène, et ils ne partirent que
postérieurement à la mort de Napoléon en 1821.
Que, quelque trente ou quarante ans plus tard,
Tristan d’Acunha ait compté une centaine d’habitants
d’un assez beau type, issus d’Européens, d’Américains
et de Hollandais du Cap, que la république y ait été
établie avec un patriarche pour chef – celui des pères de
famille qui possédait le plus d’enfants –, qu’enfin le
groupe ait fini par reconnaître la suzeraineté de la
Grande-Bretagne, il n’en était pas encore là en cette
année 1839, pendant laquelle l’Halbrane se préparait à
y relâcher.
Au surplus, je devais bientôt constater, par mes
observations personnelles, que la possession de Tristan
d’Acunha ne valait pas d’être disputée. Pourtant,
« Terre de vie » avait été son nom au XVIe siècle. Si
elle jouit d’une flore spéciale, cette flore est
uniquement représentée par les fougères, les lycopodes,
une graminée piquante, la spartine, qui tapisse la pente
inférieure des montagnes. Quant à la faune domestique,
les bœufs, les brebis, les pourceaux, composent sa seule
richesse et sont l’objet de quelque commerce avec
Sainte-Hélène. Il est vrai, pas un reptile, pas un insecte,
et les forêts n’abritent qu’une sorte de félin peu
dangereux, – un chat retourné à l’état sauvage.
Le seul arbre que possède l’île est un nerprun de
dix-huit à vingt pieds. Du reste, les courants apportent
assez de bois flotté pour suffire au chauffage. Je ne
devais trouver, en fait de légumes, que des choux, des
betteraves, des oignons, des navets, des citrouilles, et,
en fait de fruits, poires, pêches et raisins de médiocre
qualité. J’ajoute que l’amateur d’oiseaux serait réduit à
ne chasser que la mouette, le pétrel, le pingouin et
l’albatros. L’ornithologie de Tristan d’Acunha n’aurait
pas d’autre échantillon à lui offrir.
C’est dans la matinée du 5 septembre que fut signalé
le haut volcan de l’île principale, – un massif neigeux
de douze cents toises, dont le cratère éteint forme la
cuvette d’un petit lac. Le lendemain, en s’approchant,
on put distinguer un vaste éboulis d’anciennes laves,
disposé comme un champ de moraines.
À cette distance, de gigantesques fucus zébraient la
surface de la mer, véritables câbles végétaux d’une
longueur qui varie de six cents à douze cents pieds, et
dont la grosseur égale celle d’une barrique.
Je dois mentionner ici que, pendant les trois jours
qui avaient suivi la rencontre du glaçon, le capitaine
Len Guy ne s’était montré sur le pont que pour prendre
hauteur. Il rentrait dans sa cabine après l’opération
terminée, et je n’avais plus eu l’occasion de le revoir,
sauf aux heures des repas. D’une taciturnité que l’on
peut comparer au mutisme, il n’avait pas été possible de
l’en tirer. Jem West lui-même n’y eût point réussi.
Aussi m’étais-je tenu sur une absolue réserve. À mon
avis, l’heure viendrait où Len Guy me reparlerait de son
frère William, des tentatives qu’il comptait faire pour
sauver ses compagnons et lui. Or, je le répète, étant
donné la saison, cette heure n’était pas arrivée, lorsque
la goélette, le 6 septembre, vint jeter l’ancre par dix-
huit brasses de profondeur près de la grande île, sur la
côte nord-ouest, à Ansiedlung, au fond de Falmouth-
bay, – précisément à la place indiquée, dans le récit
d’Arthur Pym, pour le mouillage de la Jane.
J’ai dit la grande île, parce que le groupe de Tristan
d’Acunha en comprend deux autres de moindre
importance. À une huitaine de lieues dans le sud-ouest,
gît l’île Inaccessible, et au sud-est, à cinq lieues de
celle-ci, l’île Nightingale. L’ensemble de cet archipel se
trouve par 37° 5’ de latitude méridionale et 13° 4’ de
longitude occidentale.
Ces îles sont circulaires. Projetée en plan, Tristan
d’Acunha ressemble à une ombrelle déployée d’une
circonférence de quinze milles et dont l’armature,
rayonnant vers le centre, est figurée par les crêtes
régulières qui aboutissent au volcan central.
Ce groupe forme un domaine océanique à peu près
indépendant. Il fut découvert par le Portugais qui lui a
donné son nom. Après l’exploration des Hollandais en
1643 et celle des Français en 1767, quelques
Américains vinrent s’y installer pour la pêche des veaux
marins, qui abondent sur ces parages. Enfin des Anglais
ne tardèrent pas à leur succéder.
À l’époque où la Jane y avait relâché, un ex-caporal
de l’artillerie anglaise, nommé Glass, régnait sur une
petite colonie de vingt-six individus, qui commerçaient
avec le Cap, n’ayant pour tout bâtiment qu’une goélette
de médiocre tonnage. À notre arrivée, ledit Glass
comptait bien une cinquantaine de sujets, et, ainsi que
l’avait marqué Arthur Pym, « en dehors de tout
concours du gouvernement britannique ».
Une mer dont la profondeur est comprise entre
douze cents et quinze cents brasses baigne ce groupe,
longé par le courant équatorial qui dévie vers l’ouest. Il
est soumis au régime des vents réguliers du sud-ouest.
Les tempêtes y sévissent rarement. Pendant l’hiver, les
glaces en dérive dépassent souvent son parallèle d’une
dizaine de degrés, mais ne descendent jamais par le
travers de Sainte-Hélène, – non plus que les grands
souffleurs peu enclins à rechercher des eaux si chaudes.
Les trois îles, disposées en triangle, sont séparées les
unes des autres par diverses passes larges d’une dizaine
de milles, aisément navigables. Leurs côtes sont
franches, et, autour de Tristan d’Acunha, la mer mesure
cent brasses de profondeur.
Ce fut avec l’ex-caporal que les relations s’établirent
dès l’arrivée de l’Halbrane. Il y mit beaucoup de
bienveillance. Jem West, auquel le capitaine Len Guy
laissa le soin de remplir les caisses à eau, de
s’approvisionner de viande fraîche et de légumes variés,
n’eut qu’à se louer de l’obligeance de Glass, qui,
d’ailleurs, s’attendait à être payé d’un bon prix et le fut.
Du reste, on reconnut, dès notre arrivée, que
l’Halbrane ne trouverait pas à Tristan d’Acunha les
ressources nécessaires pour se mettre en état
d’entreprendre la campagne projetée dans l’océan
Antarctique. Mais, au point de vue des ressources
alimentaires, il est certain que Tristan d’Acunha peut
être utilement fréquentée par les navigateurs. Leurs
prédécesseurs ont enrichi ce groupe de toutes les
espèces domestiques, moutons, porcs, bœufs, volailles,
alors que le capitaine américain Patten, commandant
l’Industry, n’y avait aperçu que quelques chèvres
sauvages vers la fin du dernier siècle. Après lui, le
capitaine Colquhouin, du brick américain Betsey, y fit
des plantations d’oignons, de pommes de terre et autres
sortes de légumes, dont un sol fertile assure la
prospérité. C’est du moins ce que raconte Arthur Pym
dans son récit, et il n’y a pas lieu de lui refuser créance.
On l’aura remarqué, je parle maintenant du héros
d’Edgar Poe comme d’un homme dont je n’ai plus à
mettre en doute l’existence. Aussi m’étonnais-je que le
capitaine Len Guy ne m’eût pas de nouveau interpellé à
ce sujet. Il est évident que les renseignements si formels
déchiffrés sur le carnet de Patterson n’avaient point été
fabriqués pour la circonstance, et j’aurais eu mauvaise
grâce à ne pas reconnaître mon erreur.
Au surplus, si quelque hésitation me fût demeurée,
un autre et irrécusable témoignage vint s’ajouter aux
dires du second de la Jane.
Le lendemain du mouillage, j’avais débarqué à
Ansiedlung, sur une belle plage de sable noirâtre. Je fis
même cette réflexion qu’une telle plage n’eût point été
déplacée à l’île Tsalal, où se rencontrait cette couleur de
deuil, à l’exclusion de la couleur blanche qui causait
aux insulaires de si violentes convulsions, suivies de
prostration et de stupeur. Mais, en donnant pour
certains ces effets extraordinaires, peut-être Arthur Pym
avait-il été le jouet de quelque illusion ?... D’ailleurs,
on saurait à quoi s’en tenir, si l’Halbrane arrivait jamais
en vue de l’île Tsalal...
Je rencontrai l’ex-caporal Glass, – un homme
vigoureux, bien conservé, de physionomie assez rusée,
je dois en convenir, et dont les soixante ans n’avaient
point amoindri l’intelligente vivacité. Indépendamment
du commerce avec le Cap et les Falklands, il faisait un
important trafic de peaux de phoques, d’huile
d’éléphants marins, et ses affaires prospéraient.
Comme il paraissait très désireux de bavarder, ce
gouverneur nommé par lui-même et reconnu par la
petite colonie, j’entamai sans peine, dès notre première
entrevue, une conversation qui devait être intéressante
par plus d’un côté.
« Avez-vous souvent des navires en relâche à
Tristan d’Acunha ? lui demandai-je.
– Tout autant qu’il nous en faut, monsieur, me
répondit-il en se frottant les mains derrière le dos, – une
habitude invétérée, paraît-il.
– Dans la belle saison ?... ajoutai-je.
– Oui... dans la belle saison, si tant est que nous en
ayons une mauvaise en ces parages !
– Je vous en félicite, monsieur Glass. Mais ce qui
est regrettable, c’est que Tristan d’Acunha n’ait pas un
seul port, et quand un navire est obligé de mouiller au
large...
– Au large, monsieur ?... Qu’entendez-vous par le
large ? s’écria l’ex-caporal avec une animation qui
indiquait un grand fond d’amour-propre.
– J’entends, monsieur Glass, que si vous possédiez
des quais de débarquement...
– Et à quoi bon, monsieur, lorsque la nature nous a
dessiné une baie comme celle-ci, où l’on est à l’abri des
rafales, et lorsqu’il est facile d’accoster le nez contre les
roches !... Non ! Tristan n’a point de port, et Tristan
peut s’en passer ! »
Pourquoi aurais-je contrarié ce brave homme ? Il
était fier de son île comme le prince de Monaco a le
droit d’être fier de sa principauté minuscule...
Je n’insistai point, et nous causâmes de choses et
d’autres. Il m’offrit d’organiser une excursion au milieu
des forêts épaisses qui montent jusqu’à mi-flanc du
cône central.
Je le remerciai et m’excusai de ne point accepter son
offre. Je saurais bien employer les heures de la relâche
à quelques études minéralogiques. D’ailleurs,
l’Halbrane devait déraper dès que son ravitaillement
serait achevé.
« Il est singulièrement pressé, votre capitaine ! me
dit le gouverneur Glass.
– Vous trouvez ?...
– Et si pressé que son lieutenant ne parle même pas
de m’acheter des peaux ou de l’huile...
– Nous n’avons besoin que de vivres frais et d’eau
douce, monsieur Glass.
– Eh bien, monsieur, répondit le gouverneur un peu
dépité, ce que l’Halbrane n’emportera pas, d’autres
navires l’emporteront !... »
Puis, reprenant :
« Et où va votre goélette en nous quittant ?...
– Aux Falklands, afin de se réparer.
– Vous, monsieur... vous n’êtes que passager, je
suppose !...
– Comme vous le dites, monsieur Glass, et j’avais
même l’intention de séjourner à Tristan d’Acunha
pendant quelques semaines... J’ai dû modifier ce
projet...
– Je le regrette, monsieur, je le regrette ! déclara le
gouverneur. Nous aurions été heureux de vous offrir
l’hospitalité, en attendant l’arrivée d’un autre navire...
– Hospitalité qui m’eût été très précieuse, répondis-
je. Malheureusement, je ne pourrai profiter... »
En effet, ma résolution définitive était prise de ne
point quitter la goélette. Dès que sa relâche serait
terminée, elle mettrait le cap sur les Falklands, où
s’effectueraient les préparatifs nécessités par une
expédition dans les mers antarctiques. J’irais donc
jusqu’aux Falklands, où je trouverais, sans éprouver
trop de retard, à m’embarquer pour l’Amérique, et,
assurément, le capitaine Len Guy ne refuserait point de
m’y conduire.
Et alors, l’ex-caporal de me dire, en manifestant
quelque contrariété :
« Au fait, je n’ai pas vu la couleur de ses cheveux ni
le teint de son visage, à votre capitaine...
– Je ne pense pas que son intention soit de venir à
terre, monsieur Glass.
– Est-ce qu’il est malade ?
– Pas que je sache ! Mais peu vous importe,
puisqu’il s’est fait remplacer par son lieutenant...
– Oh ! guère causeur, celui-là !... Deux mots qu’on
lui arrache de temps en temps !... Par bonheur, les
piastres sortent plus facilement de sa bourse que les
paroles de sa bouche !
– C’est l’important, monsieur Glass.
– Comme vous dites, monsieur ?...
– Monsieur Jeorling, du Connecticut.
– Bon... voici que je sais votre nom... tandis que j’en
suis encore à savoir celui du capitaine de l’Halbrane...
– Il se nomme Guy... Len Guy...
– Un Anglais ?
– Oui... un Anglais.
– Il aurait bien pu se déranger pour rendre visite à
un compatriote, monsieur Jeorling !... Mais... attendez
donc... j’ai déjà eu des relations avec un capitaine de ce
nom... Guy... Guy...
– William Guy ?... demandai-je.
– Précisément... William Guy...
– Lequel commandait la Jane ?...
– La Jane, en effet.
– Une goélette anglaise venue en relâche à Tristan
d’Acunha, il y a onze ans ?...
– Onze ans, monsieur Jeorling. Il y en avait déjà
sept que j’étais installé sur l’île, où m’avait trouvé le
capitaine Jeffrey, du Berwick de Londres, en l’année
1824. Je me rappelle ce William Guy... comme si je le
voyais... un brave homme, très ouvert, lui, et auquel je
livrai un chargement de peaux de phoques. Il avait l’air
d’un gentleman... un peu fier... de bonne nature.
– Et la Jane ?... interrogeai-je.
– Je la vois encore, à la place même où est mouillée
l’Halbrane... au fond de la baie... un joli bâtiment de
cent quatre-vingts tonnes... avec un avant effilé...
effilé... Elle avait Liverpool pour port d’attache...
– Oui... cela est vrai... tout cela est vrai ! répétai-je.
– Et la Jane continue-t-elle à naviguer, monsieur
Jeorling ?...
– Non, monsieur Glass.
– Est-ce qu’elle aurait péri ?...
– Le fait n’est que trop certain, et la plus grande
partie de son équipage a disparu avec elle !
– Me direz-vous comment ce malheur est arrivé,
monsieur Jeorling ?...
– Volontiers, monsieur Glass. Partie de Tristan
d’Acunha, la Jane fit voile vers le gisement des îles
Auroras et autres, que William Guy espérait reconnaître
d’après les renseignements...
– Qui venaient de moi-même, monsieur Jeorling !
répliqua l’ex-caporal. Eh bien... ces autres îles... puis-je
savoir si la Jane les a découvertes ?...
– Non, pas plus que les Auroras, bien que William
Guy fût resté pendant plusieurs semaines sur ces
parages, courant de l’est à l’ouest, et ayant toujours une
vigie en tête de mât...
– Il faut donc que ce gisement lui ait échappé,
monsieur Jeorling, car, à en croire plusieurs baleiniers
qui ne peuvent être suspects, ces îles existent, et il était
même question de leur donner mon nom...
– Ce qui eût été justice, répondis-je avec politesse.
– Et si on n’arrive pas à les découvrir un jour, ce
sera vraiment fâcheux, ajouta le gouverneur d’un ton
qui dénotait une bonne dose de vanité.
– C’est alors, repris-je, que le capitaine William
Guy voulut réaliser un projet mûri depuis longtemps
déjà, et auquel le poussait un certain passager qui se
trouvait à bord de la Jane...
– Arthur Gordon Pym, s’écria Glass, et son
compagnon un certain Dirk Peters... qui avaient été tous
deux recueillis en mer par la goélette...
– Vous les avez connus, monsieur Glass ?...
demandai-je vivement.
– Si je les ai connus, monsieur Jeorling !... Oh !
c’était un personnage singulier, cet Arthur Pym,
toujours avide de se lancer dans les aventures, – un
audacieux Américain... capable de partir pour la
lune !... Il n’y serait point allé, par hasard ?...
– Non, monsieur Glass, mais, pendant son voyage,
la goélette de William Guy, paraît-il, a franchi le cercle
polaire, elle a dépassé la banquise, elle s’est avancée
plus loin que ne l’avait fait aucun navire avant elle...
– Voilà une campagne prodigieuse ! s’écria Glass.
– Par malheur, répondis-je, la Jane n’est jamais
revenue...
– Ainsi, monsieur Jeorling, Arthur Pym et Dirk
Peters, – une sorte de métis indien d’une force terrible,
capable de résister à six hommes – auraient péri ?...
– Non, monsieur Glass, Arthur Pym et Dirk Peters
ont échappé à la catastrophe dont la plupart des
hommes de la Jane furent les victimes. Ils sont même
revenus en Amérique... de quelle façon, je l’ignore.
Depuis son retour, Arthur Pym est mort dans je ne sais
quelles circonstances. Quant au métis, après avoir
habité l’Illinois, il est parti un jour sans prévenir
personne, et sa trace n’a pu être retrouvée.
– Et William Guy ?... » demanda M. Glass.
Je racontai comment le cadavre de Patterson, le
second de la Jane, venait d’être recueilli sur un glaçon,
et j’ajoutai que tout portait à croire que le capitaine de
la Jane et cinq de ses compagnons étaient encore
vivants sur une île des régions australes, à moins de
sept degrés du pôle.
« Ah ! monsieur Jeorling, s’écria Glass, puisse-t-on
sauver un jour William Guy et ses matelots, qui m’ont
paru être de braves gens !
– C’est ce que l’Halbrane va certainement tenter,
dès qu’elle aura été remise en état, car son capitaine
Len Guy est le propre frère de William Guy...
– Pas possible, monsieur Jeorling ! s’écria M. Glass.
Eh bien, quoique je ne connaisse pas le capitaine Len
Guy, j’ose affirmer que les deux frères ne se
ressemblent point, – du moins dans la façon dont ils se
sont comportés envers le gouverneur de Tristan
d’Acunha ! »
Je vis que l’ex-caporal était très mortifié de
l’indifférence de Len Guy, qui ne lui avait pas même
rendu visite. Que l’on y songe, le souverain de cette île
indépendante, dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux deux
îles voisines, Inaccessible et Nightingale ! Mais il se
consolait, sans doute, à la pensée de vendre sa
marchandise vingt-cinq pour cent plus cher qu’elle ne
valait.
Ce qui est certain, c’est que le capitaine Len Guy ne
manifesta à aucun instant l’intention de débarquer. Cela
était d’autant plus singulier qu’il ne devait pas ignorer
que la Jane avait relâché sur cette côte nord-ouest de
Tristan d’Acunha, avant de partir pour les mers
australes. Et de se mettre en relation avec le dernier
Européen qui eût serré la main de son frère, cela
paraissait assez indiqué...
Néanmoins, Jem West et ses hommes furent seuls à
descendre à terre. Là, c’est avec la plus grande hâte
qu’ils s’occupèrent de décharger le minerai d’étain et de
cuivre qui formait la cargaison de la goélette, et,
ensuite, d’embarquer des provisions, de remplir les
caisses à eau, etc.
Tout le temps, le capitaine Len Guy demeura à bord,
sans même monter sur le pont, et, par le châssis vitré de
sa cabine, je le voyais incessamment courbé sur sa
table.
Des cartes étaient déployées, des livres étaient
ouverts. Il n’y avait pas à douter que ces cartes fussent
celles des régions australes, et ces livres, ceux qui
racontaient les voyages des précurseurs de la Jane dans
ces mystérieuses régions de l’Antarctide.
Sur cette table s’étalait aussi un volume, cent fois lu
et relu ! La plupart de ses pages étaient cornées, dont
les marges portaient de multiples notes au crayon... Et,
sur la couverture, brillait ce titre comme s’il eût été
imprimé en lettres de feu : Aventures d’Arthur Gordon
Pym.
8
En direction vers les Falklands
Le 8 septembre, dans la soirée, j’avais pris congé de
Son Excellence le gouverneur général de l’archipel de
Tristan d’Acunha, – c’est le titre officiel que se donnait
ce brave Glass, ex-caporal d’artillerie britannique. Le
lendemain, avant le lever du jour, l’Halbrane mit à la
voile.
Il va sans dire que j’avais obtenu du capitaine Len
Guy de rester son passager jusqu’aux îles Falklands.
C’était une traversée de deux mille milles, qui
n’exigerait qu’une quinzaine de jours, pour peu qu’elle
fût favorisée comme notre navigation venait de l’être
entre les Kerguelen et Tristan d’Acunha. Le capitaine
Len Guy n’avait point même paru surpris de ma
demande : on eût dit qu’il l’attendait. Mais, ce à quoi je
m’attendais de mon côté, c’était qu’il reprît la question
Arthur Pym, dont il affectait de ne pas me reparler
depuis que l’infortuné Patterson lui avait donné raison
contre moi relativement au livre d’Edgar Poe.
Cependant, bien qu’il ne l’eût pas essayé
jusqu’alors, peut-être se réservait-il de le faire en temps
et lieu. Au surplus, cela ne pouvait en aucune façon
influer sur ses projets ultérieurs, et il était résolu à
conduire l’Halbrane dans les lointains parages où avait
péri la Jane.
Après avoir contourné Herald-Point, les quelques
maisonnettes d’Ansiedlung disparurent derrière
l’extrémité de Falmouth-Bay. Le cap au sud-ouest, une
belle brise de l’est permit alors de porter bon plein.
Pendant la matinée, la baie Elephanten, Hardy-
Rock, West-Point, Cotton-Bay et le promontoire de
Daley furent successivement laissés en arrière.
Toutefois, il ne fallut pas moins de la journée entière
pour perdre de vue le volcan de Tristan d’Acunha,
d’une altitude de huit mille pieds, et dont les ombres du
soir voilèrent enfin le faîte neigeux.
Au cours de cette semaine, la navigation s’accomplit
dans des conditions très heureuses, et si elle se
maintenait le mois de septembre ne s’achèverait pas
avant que nous eussions connaissance des premières
hauteurs du groupe des Falklands. Cette traversée
devait nous ramener notablement au sud, la goélette
devant descendre du 38e parallèle jusqu’au 55e degré de
latitude.
Or, puisque le capitaine Len Guy a l’intention de
s’engager dans les profondeurs antarctiques, il est utile,
je crois, indispensable même, de rappeler
sommairement les tentatives faites pour atteindre le
pôle sud, ou tout au moins le vaste continent dont il se
pourrait qu’il fût le point central. Il m’est d’autant plus
aisé de résumer ces voyages, que le capitaine Len Guy
avait mis à ma disposition des livres où ils sont racontés
avec une grande abondance de détails – et aussi l’œuvre
entière d’Edgar Poe, ces Histoires extraordinaires, que,
sous l’influence de ces événements étranges, je relisais
en proie à une véritable passion.
Il va de soi que si Arthur Pym a cru, lui aussi, devoir
citer les principales découvertes des premiers
navigateurs, il a dû s’arrêter à celles qui étaient
antérieures à 1828. Or, comme j’écris douze ans après
lui, il m’incombe de dire ce qu’avaient fait ses
successeurs jusqu’au présent voyage de l’Halbrane,
1839-1840.
La zone qui, géographiquement peut être comprise
sous la dénomination générale d’Antarctide, semble
être circonscrite par le 60e parallèle austral.
En 1772, la Résolution, capitaine Cook, et
l’Adventure, capitaine Furneaux, rencontrèrent les
glaces sur le 58e degré, étendues du nord-ouest au sud-
est. En se glissant non sans de très sérieux dangers, à
travers un labyrinthe d’énormes blocs, ces deux navires
atteignirent à la mi-décembre, le 64e parallèle,
franchirent le cercle polaire en janvier, et furent arrêtés
devant des masses de huit à vingt pieds d’épaisseur, par
67° 15’ de latitude, – ce qui est, à quelques minutes
près, la limite du cercle antarctique.
L’année suivante, au mois de novembre, la tentative
fut reprise par le capitaine Cook. Cette fois, profitant
d’un fort courant bravant les brouillards, les rafales et
un froid très rigoureux encore, il dépassa d’un demi-
degré environ le 70e parallèle, et vit sa route
définitivement barrée par d’infranchissables packs,
glaçons de deux cent cinquante à trois cents pieds qui se
touchaient par leurs bords, et que dominaient de
monstrueux icebergs, entre 71° 10’ de latitude et
106° 54’ de longitude ouest.
Le hardi capitaine anglais ne devait pas pénétrer
plus avant au milieu des mers de l’Antarctide.
Trente ans après lui, en 1803, l’expédition russe des
capitaines Krusenstern et Lisiansky, repoussée par les
vents de sud, ne put s’élever au-delà de 59° 52’ de
latitude par 70° 15’ de longitude ouest bien que le
voyage fût fait en mars et qu’aucune glace n’eût fermé
le passage.
En 1818, William Smith, puis Barnesfield
découvrirent les South-Shetlands ; Botwell, en 1820,
reconnut les South-Orkneys ; Palmer et autres chasseurs
de phoques aperçurent les terres de la Trinité, mais ne
s’aventurèrent pas plus loin.
En 1819, le Vostok et le Mirni, de la marine russe,
sous les ordres du capitaine Bellingshausen et du
lieutenant Lazarew, après avoir pris connaissance de
l’île Georgia, et contourné la terre de Sandwich,
s’avancèrent de six cents milles au sud jusqu’au 70e
parallèle. Une seconde tentative, par 160° de longitude
est, ne leur permit pas de s’avancer plus près du pôle.
Toutefois, ils relevèrent les îles de Pierre Ier et
d’Alexandre Ier, qui rejoignent peut-être la terre
signalée par l’Américain Palmer.
Ce fut en 1822, que le capitaine James Weddell, de
la marine anglaise, atteignit, si son récit n’est point
exagéré, par 74° 15’ de latitude, une mer dégagée de
glaces – ce qui lui a fait nier l’existence d’un continent
polaire. Je ferai remarquer, d’ailleurs, que la route de ce
navigateur est celle que, six ans après lui, devait suivre
la Jane d’Arthur Pym.
En 1823, l’Américain, Benjamin Morrell, sur la
goélette Wash, entreprit, au mois de mars, une première
campagne qui le porta par 69° 15’ de latitude, puis par
70° 14’, à la surface d’une mer libre, avec la
température de l’air à 47° Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro)
et celle de l’eau à 44° (6° 67 C. sur zéro), –
observations qui concordent manifestement avec celles
faites à bord de la Jane dans les parages de l’île Tsalal.
Si les provisions ne lui eussent pas manqué, le capitaine
Morrell affirme qu’il aurait atteint, sinon le pôle austral,
du moins le 85e parallèle. En 1829 et 1830, une seconde
expédition sur l’Antarctique le conduisit par 116° de
longitude, sans rencontrer d’obstacles jusqu’à 70° 30’,
et il découvrit la terre Sud-Groënland.
Précisément à l’époque où Arthur Pym et William
Guy remontaient plus avant que leurs devanciers, les
Anglais Foster et Kendal, chargés par l’Amirauté de
déterminer la figure de la Terre au moyen des
oscillations du pendule en différents lieux, ne
dépassèrent pas 64° 45’ de latitude méridionale.
En 1830, John Biscoe, commandant le Tuba et le
Lively, appartenant aux frères Enderby, fut chargé
d’explorer les régions australes en chassant la baleine et
le phoque. En janvier 1831, il coupa le 60e parallèle,
atteignit 68° 51’, par 10° de longitude est, s’arrêta
devant d’infranchissables glaces, découvrit, par 65° 57’
de latitude et 45° de longitude est, une terre
considérable à laquelle il donna le nom d’Enderby, et
qu’il ne put accoster. En 1832, une seconde campagne
ne lui permit pas de franchir le 66e degré de plus de
vingt-sept minutes. Il trouva cependant et dénomma
l’île Adélaïde, en avant d’une terre haute et continue
qui fut appelée Terre de Graham. De cette campagne, la
Société royale géographique de Londres tira la
conclusion qu’entre le 47e et le 69e degré de longitude
est, se prolongeait un continent par le 66e et le 67e degré
de latitude. Toutefois, Arthur Pym a eu raison de
soutenir que cette conclusion ne saurait être rationnelle,
puisque Weddell avait navigué à travers ces prétendues
terres, et que la Jane avait suivi cette direction, bien au-
delà du 74e parallèle.
En 1835, le lieutenant anglais Kemp quitta les
Kerguelen. Après avoir relevé des apparences de terre,
par 70° de longitude est, il rejoignit le 66e degré,
reconnut une côte qui probablement se rattachait à la
terre d’Enderby, et ne poussa pas plus loin sa pointe
vers le sud.
Enfin, au début de cette année 1839, le capitaine
Balleny, sur le navire Elisabeth-Scott, le 7 février,
dépassait 67° 7’ de latitude par 104° 25’ de longitude
ouest, et découvrait le chapelet d’îles qui porte son
nom ; puis, en mars, par 65° 10’ de latitude et 116° 10’
de longitude est, il relevait la terre à laquelle on donna
le nom de Sabrina. Ce marin, un simple baleinier – cela
je l’appris plus tard – avait ainsi ajouté des indications
précises qui, tout au moins en cette partie de l’océan
austral, laissaient pressentir l’existence d’un continent
polaire.
Enfin, comme je l’ai marqué déjà au
commencement de ce récit, alors que l’Halbrane
méditait une tentative qui devait l’entraîner plus loin
que les navigateurs pendant la période de 1772 à 1839,
le lieutenant Charles Wilkes de la marine des États-
Unis, commandant une division de quatre bâtiments, le
Vincennes, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et
plusieurs conserves, cherchait à se frayer passage vers
le pôle par la longitude orientale du 102e degré. Bref, à
cette époque, il restait encore à découvrir près de cinq
millions de milles carrés de l’Antarctide.
Telles sont les campagnes qui ont procédé dans les
mers australes celle de la goélette l’Halbrane sous les
ordres du capitaine Len Guy. En résumé, les plus
audacieux de ces découvreurs, ou les plus favorisés, si
l’on veut, n’avaient dépassé, – Kemp que le 66e
parallèle, Balleny que le 67e, Biscoe que le 68e,
Bellingshausen et Morrell que le 70e, Cook que le 71e,
Weddell que le 74e... Et c’était au-delà du 83e, à près de
cinq cent cinquante milles plus loin qu’il fallait aller au
secours des survivants de la Jane !...
Je dois l’avouer, depuis la rencontre du glaçon de
Patterson, si homme pratique que je fusse et de
tempérament si peu imaginatif, je me sentais
étrangement surexcité. Une nervosité singulière ne me
laissait plus aucun repos. J’étais hanté par ces figures
d’Arthur Pym et de ses compagnons abandonnés au
milieu des déserts de l’Antarctide. En moi s’ébauchait
le désir de prendre part à la campagne projetée par le
capitaine Len Guy. J’y songeais sans cesse. En somme,
rien ne me rappelait en Amérique. Que mon absence se
prolongeât de six mois ou d’un an, peu importait. Il est
vrai, restait à obtenir l’assentiment du commandant de
l’Halbrane. Après tout, pourquoi se refuserait-il à me
garder comme passager ?... Est-ce que, de me prouver
« matériellement » qu’il avait eu raison contre moi, de
m’entraîner sur le théâtre d’une catastrophe que j’avais
considérée comme fictive, de me montrer les débris de
la Jane à Tsalal, de me débarquer sur cette île dont
j’avais nié l’existence, de me placer en présence de son
frère William, enfin, de me mettre face à face avec
l’éclatante vérité, est-ce que cela ne serait pas une
satisfaction bien humaine ?...
Cependant je me réservais d’attendre, avant
d’arrêter une résolution définitive, que l’occasion se fût
présentée de parler au capitaine Len Guy.
Il n’y avait pas lieu de se presser, d’ailleurs. Après
un temps à souhait pendant les dix jours qui suivirent
notre départ de Tristan d’Acunha, survinrent vingt-
quatre heures de calme. Puis la brise hâla le sud.
L’Halbrane, marchant au plus près, dut réduire sa
voilure, car il ventait grand frais. Impossible de
compter, désormais, sur la centaine de milles que nous
couvrions en moyenne d’un lever de soleil à l’autre. De
ce fait, la durée de la traversée allait s’allonger au
moins du double, et encore ne fallait-il pas attraper une
de ces tempêtes qui obligent un navire à prendre la cape
pour faire tête au vent ou à fuir vent arrière.
Par bonheur – et j’ai pu le constater –, la goélette
tenait admirablement la mer. Rien à craindre pour sa
solide mâture, même quand elle portait toute la toile.
Du reste, si audacieux qu’il fût, et manœuvrier de
premier ordre, le lieutenant fit prendre des ris, toutes les
fois que la violence des rafales risquait de
compromettre son navire. Il n’y avait point à redouter
quelque imprudence ou quelque inhabileté de Jem
West.
Du 22 septembre au 3 octobre, pendant douze jours,
on fit évidemment peu de route. La dérive fut si
sensible vers la côte américaine que, sans un courant
qui, la dressant en dessous, maintint la goélette contre
le vent, nous aurions probablement eu connaissance des
terres de la Patagonie...
Durant cette période de mauvais temps, je cherchai
vainement l’occasion de m’entretenir seul à seul avec le
capitaine Len Guy. En dehors des repas, il restait
confiné dans sa cabine, laissant, comme d’habitude, la
direction du navire à son lieutenant, et ne paraissant sur
le pont que pour faire le point, lorsque le soleil se
montrait au milieu d’une éclaircie. J’ajoute que Jem
West était admirablement secondé par son équipage, le
bosseman en tête, et il eût été difficile de rencontrer une
dizaine d’hommes plus habiles, plus hardis, plus
résolus.
Dans la matinée du 4 octobre, l’état du ciel et de la
mer se modifia d’une manière assez marquée. Le vent
calmit, la grosse lame tomba peu à peu, et, le
lendemain, la brise accusait une tendance à s’établir au
nord-ouest. Nous ne pouvions espérer un changement
plus heureux. Les ris furent largués, et les hautes voiles
hissées, hunier, perroquet, flèche, bien que le vent
commençât à fraîchir. S’il tenait bon, la vigie, avant une
dizaine de jours, signalerait les premières hauteurs des
Falklands.
Du 5 au 10 octobre, la brise souffla avec la
constance et la régularité d’un alizé. Il n’y eut ni à raidir
ni à mollir une seule écoute. Bien que sa force eût
diminué graduellement, sa direction ne cessa pas d’être
favorable.
L’occasion que je cherchais de pressentir le
capitaine Len Guy se présenta l’après-midi du 11. Ce
fut lui-même qui me la fournit en m’interpellant dans
les circonstances suivantes.
J’étais assis sous le vent du rouf, en abord de la
coursive, lorsque le capitaine Len Guy sortit de sa
cabine, tourna ses regards vers l’arrière, et prit place
près de moi.
Évidemment, il désirait me parler, et de quoi, si ce
n’est de ce qui l’absorbait tout entier. Aussi, d’une voix
moins chuchotante que d’ordinaire, débuta-t-il en
disant :
« Je n’ai pas encore eu le plaisir de causer avec
vous, monsieur Jeorling, depuis notre départ de Tristan
d’Acunha...
– Je l’ai regretté, capitaine, répondis-je, en
demeurant sur la réserve, de façon à le voir venir.
– Je vous prie de m’excuser, reprit-il. Tant de
préoccupations me tourmentent !... Un plan de
campagne à organiser... ne rien laisser à l’imprévu... Je
vous prie de ne pas m’en vouloir...
– Je ne vous en veux pas, croyez-le bien...
– C’est entendu, monsieur Jeorling, et, aujourd’hui
que je vous connais, que j’ai pu vous apprécier, je me
félicite de vous avoir comme passager jusqu’à notre
arrivée aux Falklands.
– Je suis fort reconnaissant, capitaine, de ce que
vous avez fait pour moi, et cela m’encourage à... »
Le moment me semblait propice pour émettre ma
proposition, lorsque le capitaine Len Guy
m’interrompit.
« Eh bien, monsieur Jeorling, me demanda-t-il, êtes-
vous maintenant fixé sur la réalité du voyage de la
Jane, et considérez-vous toujours le livre d’Edgar Poe
comme une œuvre de pure imagination ?...
– Non, capitaine.
– Vous ne mettez plus en doute qu’Arthur Pym et
Dirk Peters aient existé, ni que William Guy, mon frère,
et cinq de ses compagnons soient vivants...
– Il faudrait que je fusse le plus incrédule des
hommes, et je ne fais qu’un vœu : c’est que le Ciel vous
favorise et assure le salut des naufragés de la Jane !
– J’y emploierai tout mon zèle, monsieur Jeorling,
et, par le Dieu puissant, j’y réussirai !
– Je l’espère, capitaine... j’en ai même la certitude...
et si vous consentez...
– Est-ce que vous n’avez pas eu l’occasion de parler
de tout cela avec un certain Glass, cet ex-caporal
anglais qui se prétend le gouverneur de Tristan
d’Acunha ?... s’informa le capitaine Len Guy, sans me
laisser achever.
– En effet, répliquai-je, et ce que m’a dit cet homme
n’a pas peu contribué à changer mes doutes en
certitudes...
– Ah ! il vous a affirmé ?...
– Oui... et se souvient parfaitement d’avoir vu la
Jane, lorsqu’elle était en relâche, il y a onze ans...
– La Jane... mon frère ?...
– Je tiens de lui qu’il a connu personnellement le
capitaine William Guy...
– Et il a trafiqué avec la Jane ?...
– Oui... comme il vient de trafiquer avec
l’Halbrane...
– Elle était mouillée dans cette baie ?...
– Au même endroit que votre goélette, capitaine.
– Et... Arthur Pym... Dirk Peters ?...
– Il avait eu avec eux des rapports fréquents.
– A-t-il demandé ce qu’ils étaient devenus ?...
– Sans doute, et je lui ai appris la mort d’Arthur
Pym, qu’il considérait comme un audacieux... un
téméraire... capable des plus aventureuses folies...
– Dites un fou et un fou dangereux, monsieur
Jeorling. N’est-ce pas lui qui a entraîné mon
malheureux frère dans cette funeste campagne ?...
– Il y a, en effet, lieu de le croire d’après son récit...
– Et de ne jamais l’oublier ! ajouta vivement le
capitaine Len Guy.
– Ce Glass, repris-je, avait aussi connu le second de
la Jane... Patterson...
– C’était un excellent marin, monsieur Jeorling, un
cœur chaud... d’un courage à toute épreuve !...
Patterson n’avait que des amis... Il était dévoué corps et
âme à mon frère...
– Comme Jem West l’est pour vous, capitaine...
– Ah ! pourquoi faut-il que nous ayons retrouvé le
malheureux Patterson mort sur ce glaçon... mort depuis
plusieurs semaines déjà !...
– Sa présence vous eût été bien utile pour vos
futures recherches, observai-je.
– Oui, monsieur Jeorling, dit le capitaine Len Guy.
Glass sait-il où sont actuellement les naufragés de la
Jane ?...
– Je le lui ai appris, capitaine, ainsi que tout ce que
vous avez résolu de faire pour les sauver ! »
Je crus inutile d’ajouter que Glass avait été très
surpris de ne pas avoir reçu la visite du capitaine Len
Guy, que l’ex-caporal, confit dans sa prétentieuse
vanité, attendait cette visite, et qu’il ne pensait pas que
ce fût à lui, gouverneur de Tristan d’Acunha, de
commencer. D’ailleurs, changeant alors le cours de la
conversation, le capitaine Len Guy me dit :
« Je voulais vous demander, monsieur Jeorling, si
vous pensez que tout soit exact dans le journal d’Arthur
Pym, qui a été publié par Edgar Poe...
– Il y a, je crois, nombre de réserves à faire,
répondis-je, – étant donné la singularité du héros de ces
aventures –, tout au moins sur l’étrangeté de certains
phénomènes qu’il signale dans ces parages au-delà de
l’île Tsalal. Et, précisément, en ce qui concerne
William Guy et plusieurs de ses compagnons, vous
voyez qu’Arthur Pym s’est à coup sûr trompé en
affirmant qu’ils avaient péri dans l’éboulement de la
colline de Klock-Klock...
– Oh ! il ne l’affirme pas, monsieur Jeorling !
répliqua le capitaine Len Guy. Il dit simplement que,
lorsque Dirk Peters et lui eurent atteint l’ouverture à
travers laquelle ils pouvaient apercevoir la campagne
environnante, le secret du tremblement de terre artificiel
leur fut révélé. Or, comme la paroi de la colline avait
été précipitée dans le fond du ravin, le sort de mon frère
et de vingt-huit de ses hommes ne pouvait plus être
l’objet d’un doute dans son esprit. C’est pour ce motif
qu’il fut conduit à penser que Dirk Peters et lui étaient
les seuls hommes blancs restés sur l’île Tsalal... Il ne dit
que cela... rien de plus !... Ce n’étaient que des
suppositions... très admissibles, vous en conviendrez...
de simples suppositions...
– Je le reconnais, capitaine.
– Mais nous avons, maintenant, grâce au carnet de
Patterson, la certitude que mon frère et cinq de ses
compagnons avaient échappé à cet écrasement préparé
par les naturels...
– C’est l’évidence même, capitaine. Quant à ce que
sont devenus les survivants de la Jane, s’ils ont été
repris par les indigènes de Tsalal dont ils seraient
encore les prisonniers, ou s’ils sont libres, les notes de
Patterson n’en disent rien, ni des circonstances dans
lesquelles lui-même a été entraîné loin d’eux...
– Cela... nous le saurons, monsieur Jeorling... Oui !
nous le saurons... L’essentiel, c’est que nous ayons
assurance que mon frère et six de ses matelots étaient
vivants, il y a moins de quatre mois, sur une partie
quelconque de l’île Tsalal. Il ne s’agit plus à présent
d’un roman signé Edgar Poe, mais d’un récit véridique
signé Patterson...
– Capitaine, dis-je alors, voulez-vous que je sois des
vôtres jusqu’à la fin de cette campagne de l’Halbrane à
travers les mers antarctiques ?... »
Le capitaine Len Guy me regarda, – d’un regard
pénétrant comme une lame effilée. Il ne parut point
autrement surpris de la proposition que je venais de lui
faire – qu’il attendait peut-être – et il ne prononça que
ce seul mot :
« Volontiers ! »
9
Mise en état de l’Halbrane
Formez un rectangle long de soixante-cinq lieues de
l’est à l’ouest, large de quarante du nord au sud,
enfermez-y deux grandes îles et une centaine d’îlots
entre 60° 10’ et 64° 36’ de longitude occidentale, et 51°
et 52° 45’ de latitude méridionale, – vous aurez le
groupe géographiquement dénommé îles Falklands ou
Malouines, à trois cents milles du détroit de Magellan,
et qui forme comme le poste avancé des deux grands
océans Atlantique et Pacifique.
En 1592, c’est John Davis qui découvrit cet
archipel, c’est le pirate Hawkins qui le visita en 1593,
c’est Strong qui le baptisa en 1689, – tous Anglais.
Près d’un siècle plus tard, les Français, expulsés de
leurs établissements du Canada, cherchèrent à fonder,
dans ledit archipel, une colonie de ravitaillement pour
les navires du Pacifique. Or, comme la plupart étaient
des corsaires de Saint-Malo, ils baptisèrent ces îles du
nom de Malouines qu’elles portent avec celui de
Falklands. Leur compatriote Bougainville vint poser les
premières assises de la colonie en 1763, amenant vingt-
sept individus – dont cinq femmes –, et, dix mois après,
les colons étaient au nombre de cent cinquante.
Cette prospérité ne manqua pas de provoquer les
réclamations de la Grande-Bretagne. L’Amirauté
expédia le Tamar et le Dauphin, sous les ordres du
commandant Byron. En 1766, à la fin d’une campagne
dans le détroit de Magellan, les Anglais mirent le cap
sur les Falklands, se contentèrent de reconnaître à
l’ouest l’île de Port-Egmont, et continuèrent leur
voyage vers les mers du sud.
La colonie française ne devait pas réussir, et,
d’ailleurs, les Espagnols firent valoir leurs droits en
vertu d’une concession papale antérieure. Aussi le
gouvernement de Louis XV se décida-t-il à reconnaître
ces droits, moyennant indemnité pécuniaire, et
Bougainville, en 1767, vint remettre les îles Falklands
aux représentants du roi d’Espagne.
Tous ces échanges, ces « passes » de main en main,
amenèrent ce résultat inévitable en matière
d’entreprises coloniales : c’est que les Espagnols furent
chassés par les Anglais. Donc, depuis 1833, ces
étonnants accapareurs sont les maîtres des Falklands.
Or, il y avait six ans que le groupe comptait parmi
les possessions britanniques de l’Atlantique méridional,
lorsque notre goélette rallia Port-Egmont, à la date du
16 octobre.
Les deux grandes îles, selon la position qu’elles
occupent l’une par rapport à l’autre, se nomment East-
Falkland ou Soledad, et West-Falkland. C’est au nord
de la seconde que s’ouvre Port-Egmont.
Lorsque l’Halbrane fut mouillée au fond de ce port,
le capitaine Len Guy donna congé à tout l’équipage
pour une douzaine d’heures. Dès le lendemain, on
commencerait la besogne par une visite minutieuse et
indispensable de la coque et du gréement, en vue d’une
navigation prolongée à travers les mers antarctiques.
Le capitaine Len Guy descendit aussitôt à terre, afin
de conférer avec le gouverneur du groupe – dont la
nomination appartient à la Reine – au sujet d’un prompt
ravitaillement de la goélette. Il entendait ne point
regarder à la dépense, car d’une économie faite mal à
propos peut dépendre l’insuccès d’une si difficile
campagne. Prêt, d’ailleurs, à l’aider de ma bourse – je
ne le lui laissai pas ignorer –, je comptais m’associer
pour une part dans les frais de cette expédition.
Et, en effet, j’étais pris maintenant... pris par le
prodigieux imprévu, le bizarre enchaînement de tous
ces faits. Il me semblait, comme si j’eusse été le héros
du Domaine d’Arnheim, « qu’un voyage aux mers du
sud convient à tout être auquel l’isolement complet, la
réclusion absolue, la difficulté d’entrer et de sortir
seraient le charme des charmes ! » À force de lire ces
œuvres fantastiques d’Edgar Poe, voilà où j’en étais
arrivé !... Et puis, il s’agissait de porter secours à des
malheureux, et, j’eusse été enchanté de contribuer
personnellement à leur salut...
Si le capitaine Len Guy débarqua ce jour-là, Jem
West, suivant son habitude, ne quitta point le bord.
Tandis que l’équipage se reposait, le second ne
s’accordait aucun repos, et c’est à visiter la cale qu’il
s’occupa jusqu’au soir.
Pour moi, je ne voulus débarquer que le lendemain.
Durant la relâche, j’aurais tout le temps d’explorer les
alentours de Port-Egmont et de m’y livrer à des
recherches relatives à la minéralogie et à la géologie de
l’île.
Il y avait donc là, pour ce causeur d’Hurliguerly,
une excellente occasion de renouer conversation avec
moi, et il ne négligea point d’en profiter.
« Mes très sincères et très vifs compliments,
monsieur Jeorling, me dit-il en m’accostant.
– Et à quel propos, bosseman ?...
– À propos de ce que j’ai appris, c’est-à-dire que
vous alliez nous suivre jusqu’au fin fond des mers
antarctiques ?...
– Oh !... pas si loin, j’imagine, et il ne s’agit point de
dépasser le 84e parallèle...
– Que sait-on ! répondit le bosseman. Dans tous les
cas, l’Halbrane va gagner plus de degrés en latitude
qu’elle n’a de garcettes de ris à sa brigantine ou
d’enfléchures à ses haubans ?...
– Nous le verrons bien !
– Et cela ne vous effraie pas, monsieur Jeorling ?...
– En aucune façon.
– Nous, pas davantage, croyez-le bien ! affirma
Hurliguerly. Hé ! hé !... vous voyez que notre capitaine,
s’il n’est pas causeur, a du bon !... Il n’est que de savoir
le prendre !... Après vous avoir donné jusqu’à Tristan
d’Acunha le passage qu’il vous refusait d’abord, voici
qu’il vous l’accorde jusqu’au pôle...
– Il n’est pas question du pôle, bosseman !
– Bon ! on finira bien par l’atteindre un jour !...
– La chose n’est point faite. D’ailleurs, à mon avis,
cela n’est pas de grand intérêt, et je n’ai pas l’ambition
de le conquérir !... Dans tous les cas, c’est uniquement à
l’île Tsalal...
– À l’île Tsalal... entendu ! répliqua Hurliguerly.
Néanmoins, reconnaissez que notre capitaine ne s’en est
pas moins montré fort accommodant à votre égard...
– Aussi lui en suis-je très obligé, bosseman – et à
vous, me hâtai-je d’ajouter, puisque c’est à votre
influence que je dois d’avoir fait cette traversée...
– Et celle que vous allez faire encore...
– Je n’en doute pas, bosseman. »
Il était possible que Hurliguerly – un brave homme
au fond, et je le vis bien par la suite – eût senti une
pointe d’ironie dans ma réponse. Toutefois, il n’en
laissa rien paraître, résolu à continuer envers moi son
rôle de protecteur. Du reste, sa conversation ne pouvait
que m’être profitable, car il connaissait les Falklands
comme toutes ces îles du Sud-Atlantique qu’il visitait
depuis tant d’années.
Il en résulta que j’étais suffisamment préparé et
documenté, lorsque, le lendemain, le canot qui me
transportait à terre vint accoster ce rivage, dont l’épais
matelas d’herbes semble posé là pour amortir le choc
des embarcations.
À cette époque, les Falklands n’étaient pas utilisées
comme elles l’ont été depuis. C’est, plus tard, à la
Soledad, que l’on a découvert le port Stanley – ce port
que le géographe français Élisée Reclus a traité
« d’idéal ». Abrité qu’il est sur toutes les aires du
compas, il pourrait contenir les flottes de la Grande-
Bretagne. C’était sur la côte nord de West-Falkland ou
Falkland proprement dite, que l’Halbrane était allée
chercher Port-Egmont.
Eh bien, si, depuis deux mois, j’eusse navigué, un
bandeau aux yeux, sans avoir le sentiment de la
direction suivie par la goélette, au cas que l’on m’eût
demandé, dès les premières heures de cette relâche :
« Êtes-vous aux Falklands ou en Norvège ?... » ma
réponse aurait témoigné de quelque embarras.
Assurément, devant ces côtes découpées en criques
profondes, devant ces montagnes escarpées aux flancs à
pic, devant ces falaises où s’étagent les roches grisâtres,
l’hésitation est permise. Il n’y a pas jusqu’à ce climat
maritime, exempt des grands écarts de la chaleur et du
froid, qui ne soit commun aux deux pays. En outre, les
pluies fréquentes du ciel scandinave sont versées avec
la même abondance par le ciel magellanique. Puis, ce
sont des brouillards intenses au printemps et à
l’automne, des vents d’une telle violence qu’ils
arrachent les légumes des potagers.
Il est vrai, quelques promenades m’eussent suffi
pour reconnaître que l’Équateur me séparait toujours
des parages de l’Europe septentrionale.
En effet, aux environs de Port-Egmont, que
j’explorai pendant les premiers jours, que me fut-il
donné d’observer ? Rien que les indices d’une
végétation maladive, nulle part arborescente. Çà et là ne
poussaient que de rares arbustes, au lieu de ces
admirables sapinières des montagnes norvégiennes, –
tels le bolax, une sorte de glaïeul, étroit comme un jonc
de six à sept pieds, qui distille une gomme aromatique,
des valérianes, des bomarées, des usnées, des fétuques,
des cénomyces, des azorelles, des cytises rampants, des
bionies, des stipas, des calcéolaires, des hépathiques,
des violettes, des vinaigrettes, et des plants de ce céleri
rouge et blanc, si bienfaisant contre les affections
scorbutiques. Puis, à la surface d’un sol tourbeux, qui
fléchit et se relève sous le pied, s’étendait un tapis
bariolé de mousses, de sphaignes, d’againes, de
lichens... Non ! ce n’était pas cette contrée attrayante,
où retentissent les échos des sagas, ce n’était pas ce
poétique domaine d’Odin, des Erses et des Valkyries !
Sur les eaux profondes du détroit de Falkland, qui
sépare les deux principales îles, s’étalaient
d’extraordinaires végétations aquatiques, ces baudeux,
que soutient un chapelet de petites ampoules gonflées
d’air, et qui appartiennent uniquement à la flore
falklandaise.
Reconnaissons aussi que les baies de cet archipel, où
les baleines se raréfiaient déjà, étaient fréquentées par
d’autres mammifères marins de taille énorme, – des
phoques otaries à crinière de chèvre, longs de vingt-
cinq pieds sur une vingtaine de circonférence, et, par
bandes, des éléphants, loups ou lions de mer, de
proportions non moins gigantesques. On ne saurait se
figurer la violence des cris que poussent ces amphibies,
– particulièrement les femelles et les jeunes. C’est à
croire que des troupeaux de bœufs mugissent sur ces
plages. La capture, ou tout au moins l’abattage de ces
animaux, n’offre ni difficultés ni périls. Les pêcheurs
les tuent d’un coup de bâton lorsqu’ils sont blottis sous
le sable des grèves.
Voilà donc les particularités qui différencient la
Scandinavie des Falklands, sans parler du nombre infini
d’oiseaux qui se levaient à mon approche, des outardes,
des cormorans, des grèbes, des cygnes à tête noire, et
surtout ces tribus de manchots ou de pingouins, dont on
massacre annuellement plusieurs centaines de mille.
Et, un jour, tandis que l’air était rempli de
braiements à vous rendre sourd, comme je demandais à
un vieux marin de Port-Egmont :
« Est-ce qu’il y a des ânes dans les environs ?...
– Monsieur, me répondit-il, ce ne sont point des
ânes que vous entendez, ce sont des pingouins... »
Soit, mais les ânes eux-mêmes s’y tromperaient à
entendre braire ces stupides volatiles !
Pendant les journées des 17, 18 et 19 octobre, Jem
West fit procéder à un examen très attentif de la coque.
Il fut constaté qu’elle n’avait aucunement souffert.
L’étrave parut assez solide pour briser les jeunes glaces
aux abords de la banquise. On fit à l’étambot plusieurs
réparations confortatives, de manière à assurer le jeu du
gouvernail sans qu’il risquât d’être démonté par les
chocs. La goélette étant gîtée sur tribord et sur bâbord,
plusieurs coutures furent étoupées et brayées très
soigneusement. Ainsi que la plupart des navires
destinés à naviguer dans les mers froides, l’Halbrane
n’était point doublée en cuivre, – ce qui est préférable,
lorsqu’on doit frôler des icefields dont les arêtes aiguës
détériorent facilement un carénage. On remplaça un
certain nombre des gournables qui liaient le bordé à la
membrure, et, sous la direction de Hardie, notre maître-
calfat, les maillets « chantèrent » avec un ensemble et
une sonorité de bon augure.
Dans l’après-midi du 20, en compagnie de ce vieux
marin dont j’ai parlé – un brave homme très sensible à
l’appât d’une piastre arrosée d’un verre de gin –, je
poussai plus avant ma promenade à l’ouest de la baie.
Cette île de West-Falkland dépasse en étendue sa
voisine la Soledad, et possède un autre port, à
l’extrémité de la pointe méridionale de Byron’s-Sound,
– trop éloigné pour que je pusse m’y rendre.
Je ne saurais – même approximativement – évaluer
la population de cet archipel. Peut-être ne comptait-il
alors que deux à trois centaines d’individus, Anglais la
plupart, puis quelques Indiens, Portugais, Espagnols,
Gauchos des Pampas argentines, Fuégiens de la Terre
de Feu. D’autre part, c’était par milliers et milliers de
têtes qu’il fallait chiffrer les représentants de la race
ovine disséminés à sa surface. Plus de cinq cent mille
moutons fournissent, chaque année, pour plus de quatre
cent mille dollars de laine. On élève aussi sur ces îles
des bœufs dont la taille semble s’être accrue, alors
qu’elle diminuait chez les autres quadrupèdes, chevaux,
porcs, lapins, – tous, d’ailleurs, vivant à l’état sauvage.
Quant au chien-renard, d’une espèce particulière à la
faune falklandaise, il est seul à rappeler dans ce pays la
gent carnassière.
Ce n’est pas sans raison que ce groupe a été qualifié
de « ferme à bestiaux ». Quels inépuisables pâturages,
quelle abondance de cette herbe savoureuse, le tussock,
que la nature réserve aux animaux avec une prodigalité
inépuisable ! L’Australie, si riche sous ce rapport,
n’offre pas une table mieux servie à ses convives des
espèces ovine et bovine.
Les Falklands doivent donc être recherchées,
lorsqu’il s’agit du ravitaillement des navires. Ce groupe
est, à coup sûr, d’une réelle importance pour les
navigateurs, ceux qui se dirigent vers le détroit de
Magellan comme ceux qui vont pêcher dans le
voisinage des terres polaires.
Les travaux de la coque terminés, le lieutenant
s’occupa de la mâture et du gréement avec l’aide de
notre maître-voilier Martin Holt très entendu à ce genre
de travail.
« Monsieur Jeorling, me dit, ce jour-là – 21 octobre
– le capitaine Len Guy, vous le voyez, rien ne sera
négligé pour assurer le succès de notre campagne. Tout
ce qui était à prévoir est prévu. Et si l’Halbrane doit
périr en quelque catastrophe, c’est qu’il n’appartient pas
à des êtres humains d’aller contre les desseins de Dieu !
– Je vous le répète, j’ai bon espoir, capitaine, ai-je
répondu. Votre goélette et votre équipage méritent toute
confiance.
– Vous avez raison, monsieur Jeorling, et nous
serons dans de bonnes conditions pour pénétrer à
travers les glaces. J’ignore ce que la vapeur donnera un
jour ; mais je doute que des bâtiments, avec leurs roues
encombrantes et fragiles, puissent valoir un voilier pour
la navigation australe... Et puis, il y aura toujours la
nécessité de refaire du charbon... Non ! il est plus sage
d’être à bord d’un navire qui gouverne bien, de se servir
du vent qui, après tout, est utilisable sur les trois
cinquièmes du compas, de se fier à la voilure d’une
goélette qui peut porter à près de cinq quarts...
– Je suis de votre avis, capitaine, et au point de vue
marin, jamais on ne trouverait un meilleur navire !...
Mais, dans le cas où la campagne se prolongerait, peut-
être les vivres...
– Nous en emporterons pour deux ans, monsieur
Jeorling, et ils seront de bonne qualité. Port-Egmont a
pu nous fournir tout ce qui nous était nécessaire...
– Une autre question, si vous permettez ?...
– Laquelle ?...
– N’aurez-vous pas besoin d’un équipage plus
nombreux à bord de l’Halbrane ?... Si ses hommes sont
en nombre suffisant pour la manœuvrer, peut-être y
aura-t-il lieu d’attaquer ou de se défendre dans ces
parages de la mer antarctique ?... N’oublions pas que,
d’après le récit d’Arthur Pym, les indigènes de l’île
Tsalal se comptaient par milliers... Et si votre frère
William Guy, si ses compagnons sont prisonniers...
– J’espère, monsieur Jeorling, que l’Halbrane sera
mieux protégée par notre artillerie que la Jane ne l’a été
avec la sienne. À dire vrai, l’équipage actuel, je le sais,
ne saurait suffire pour une expédition de ce genre.
Aussi me suis-je préoccupé de recruter un supplément
de matelots...
– Sera-ce difficile ?...
– Oui et non, car j’ai la promesse du gouverneur de
m’aider à ce recrutement.
– J’estime, capitaine, qu’il faudra s’attacher ces
recrues par une haute paie...
– Une paie double, monsieur Jeorling, telle qu’elle
le sera, d’ailleurs, pour tout l’équipage.
– Vous le savez, capitaine, je suis disposé... je désire
même contribuer aux frais de cette campagne...
Veuillez me considérer comme votre associé...
– Tout cela s’arrangera, monsieur Jeorling, et je
vous suis fort reconnaissant. L’essentiel, c’est que notre
armement se complète à court délai. Il faut que dans
huit jours nous soyons prêts pour l’appareillage. »
La nouvelle que la goélette devait faire route à
travers les mers de l’Antarctide avait produit une
certaine sensation dans les Falklands, à Port-Egmont
comme aux divers ports de la Soledad. Il s’y trouvait, à
cette époque, nombre de marins inoccupés, – de ceux
qui attendent le passage des baleiniers pour offrir leurs
services, bien rétribués d’habitude. S’il ne se fût agi que
d’une campagne de pêche sur les limites du cercle
polaire, entre les parages des Sandwich et de la
Nouvelle-Georgie, le capitaine Len Guy n’aurait eu que
l’embarras du choix. Mais, de s’enfoncer au-delà de la
banquise, de pénétrer plus avant qu’aucun autre
navigateur n’y avait réussi jusqu’alors, et bien que ce
fût dans le but d’aller au secours de naufragés, cela
pouvait donner à réfléchir, faire hésiter la plupart. Il
fallait être de ces anciens marins de l’Halbrane pour ne
point s’inquiéter des dangers d’une pareille navigation,
et consentir à suivre leur chef aussi loin qu’il lui plairait
d’aller.
En réalité, il n’était question de rien de moins que de
tripler l’équipage de la goélette. En comptant le
capitaine, le lieutenant, le bosseman, le cuisinier et moi,
nous étions treize à bord. Or, de trente-deux à trente-
quatre hommes, ce ne serait point trop, et il ne faut pas
oublier qu’ils étaient trente-huit sur la Jane.
Il est vrai, de s’adjoindre le double des matelots qui
formaient actuellement l’équipage, cela ne laissait pas
de causer certaine appréhension. Ces marins des
Falklands, à la disposition des baleiniers en relâche,
offraient-ils toutes les garanties désirables ? Si, d’en
introduire quatre ou cinq à bord d’un navire dont le
personnel est déjà élevé, ne comporte pas de graves
inconvénients, il n’en serait pas ainsi en ce qui
concernait la goélette.
Cependant le capitaine Len Guy espérait qu’il
n’aurait point à se repentir de ses choix, du moment que
les autorités de l’archipel y prêtaient les mains.
Le gouverneur déploya un véritable zèle en cette
affaire, à laquelle il s’intéressait de tout cœur.
Au surplus, grâce à la haute paie qui fut promise, les
demandes affluèrent.
Aussi, la veille du départ, fixé au 27 octobre,
l’équipage était-il au complet.
Il est inutile de faire connaître chacun des nouveaux
embarqués par leur nom et par leurs qualités
individuelles. On les verra, on les jugera à l’œuvre. Il y
en avait de bons, il y en avait de mauvais.
La vérité est qu’il eût été impossible de trouver
mieux – ou moins mal, comme on voudra.
Je me bornerai donc à noter que, parmi ces recrues,
on comptait six hommes d’origine anglaise –, et parmi
eux un certain Hearne, de Glasgow.
Cinq étaient d’origine américaine (États-Unis), et
huit de nationalité plus douteuse –, les uns appartenant
à la population hollandaise, les autres mi-Espagnols et
mi-Fuégiens de la Terre de Feu. Le plus jeune avait dix-
neuf ans, le plus âgé en avait quarante-quatre. La
plupart n’étaient point étrangers au métier de marin,
ayant déjà navigué, soit au commerce, soit à la pêche
des baleines, phoques et autres amphibies des parages
antarctiques. L’engagement des autres n’avait eu pour
but que d’accroître le personnel défensif de la goélette.
Cela faisait donc un total de dix-neuf recrues,
enrôlées pour la durée de la campagne, qui ne pouvait
être déterminée d’avance, mais qui ne devait pas les
entraîner au-delà de l’île Tsalal. Quant aux gages, ils
étaient tels qu’aucun de ces matelots n’en avait jamais
eu même la moitié au cours de leur navigation
antérieure.
Tout compte fait, sans parler de moi, l’équipage,
compris le capitaine et le lieutenant de l’Halbrane, se
montait à trente et un hommes –, plus un trente-
deuxième sur lequel il convient d’attirer l’attention
d’une façon spéciale.
La veille du départ, le capitaine Len Guy fut
accosté, à l’angle du port, par un individu – assurément
un marin –, ce qui se reconnaissait à ses vêtements, à sa
démarche, à son langage.
Cet individu, d’une voix rude et peu
compréhensible, dit :
« Capitaine... j’ai à vous faire une proposition...
– Laquelle ?
– Comprenez-moi... Avez-vous encore une place à
bord ?...
– Pour un matelot ?
– Pour un matelot.
– Oui et non, répliqua le capitaine Len Guy.
– Est-ce oui ?... demanda l’homme.
– C’est oui, si celui qui se propose me convient.
– Voulez-vous de moi ?...
– Tu es marin ?...
– J’ai navigué pendant vingt-cinq ans.
– Où ?...
– Dans les mers du sud.
– Loin ?...
– Oui... comprenez-moi... loin.
– Ton âge ?...
– Quarante-quatre ans...
– Et tu es à Port-Egmont ?...
– Depuis trois années... vienne le prochain
Christmas.
– Comptais-tu embarquer à bord d’un baleinier de
passage ?...
– Non.
– Alors que faisais-tu ici ?...
– Rien... et je ne songeais plus à naviguer...
– Alors pourquoi t’embarquer ?
– Une idée... La nouvelle de l’expédition que va
faire votre goélette s’est répandue... Je désire... oui je
désire en faire partie... avec votre aveu, s’entend !
– Tu es connu à Port-Egmont ?...
– Connu... et jamais je n’ai encouru aucun reproche
depuis que j’y suis.
– Soit, répondit le capitaine Len Guy. Je demanderai
des renseignements...
– Demandez, capitaine, et si vous dites oui, mon sac
sera ce soir à bord.
– Comment t’appelles-tu ?...
– Hunt.
– Et tu es ?...
– Américain. »
Ce Hunt était un homme de petite taille, le teint
fortement hâlé, d’une coloration de brique, la peau
jaunâtre comme celle d’un Indien, le torse énorme, la
tête volumineuse, les jambes très arquées. Ses membres
attestaient une vigueur exceptionnelle –, les bras surtout
que terminaient des mains d’une largeur !... Sa
chevelure grisonnait, semblable à une sorte de fourrure,
poil en dehors.
Ce qui imprimait à la physionomie de cet individu
un caractère particulier – cela ne prévenait guère en sa
faveur –, c’était la superacuité du regard de ses petits
yeux, sa bouche presque sans lèvres, fendue d’une
oreille à l’autre, et dont les dents longues, à l’émail
intact, n’avaient jamais été attaquées du scorbut, si
commun chez les marins des hautes latitudes.
Il y avait trois ans que Hunt habitait les Falklands,
d’abord un des ports de la Soledad, à la baie des
Français, puis, en dernier lieu, Port-Egmont. Peu
communicatif, il vivait seul, d’une pension de retraite –,
à quel titre, on l’ignorait. N’étant à la charge ni de l’un
ni de l’autre, il s’occupait de pêche, et ce métier aurait
suffi à lui assurer l’existence, soit qu’il se fût nourri de
son produit, soit qu’il en eût fait le commerce.
Les renseignements que rapporta le capitaine Len
Guy sur le compte de Hunt ne pouvaient être que très
incomplets, sauf en ce qui concernait sa conduite depuis
qu’il résidait à Port-Egmont. Cet homme ne se battait
pas, il ne buvait pas, on ne le voyait point avec un coup
de trop, et maintes fois, il avait donné des preuves
d’une force herculéenne. Quant à son passé, on ne
savait, mais certainement c’était celui d’un marin. Il en
avait dit là-dessus au capitaine Len Guy plus qu’il n’en
eut jamais dit à personne. Pour le reste, silence obstiné,
aussi bien sur la famille à laquelle il appartenait, que
sur le lieu précis de sa naissance. Peu importait,
d’ailleurs, si l’on pouvait tirer de bons services de ce
matelot.
En somme, renseignements recueillis, il ne résulta
rien qui fût de nature à faire repousser la proposition de
Hunt. Au vrai, il était à désirer que les autres recrues de
Port-Egmont n’eussent point mérité plus de reproches.
Hunt obtint donc une réponse favorable, et, dès le soir,
il s’installa à bord.
Tout était prêt pour le départ. L’Halbrane avait
embarqué deux années de vivres, viande préparée au
demi-sel, légumes de diverses sortes, quantité de
vinaigrettes, de céleris et de cochléarias, propres à
prévenir ou à combattre les affections scorbutiques. La
cale renfermait des fûts de brandevin, de whisky, de
bière, de gin, de vin, destinés à la consommation
quotidienne, et un large approvisionnement de farines et
de biscuits, achetés aux magasins du port.
Ajoutons qu’en fait de munitions, poudre, boulets,
balles pour fusils et pierriers avaient été fournis par
ordre du gouverneur. Le capitaine Len Guy s’était
même procuré les filets d’abordage d’un navire qui
avait récemment fait côte sur les roches en dehors de la
baie.
Le 27, au matin, en présence des autorités de
l’archipel, les préparatifs de l’appareillage s’achevèrent
avec une remarquable célérité. On échangea les derniers
souhaits et les derniers adieux. Puis, l’ancre remonta du
fond, et la goélette prit de l’erre.
Le vent soufflait du nord-ouest, en petite brise, et,
sous ses hautes et basses voiles, l’Halbrane se dirigea
vers les passes. Une fois au large, elle mit le cap à l’est,
afin de doubler la pointe de Tamar-Hart, à l’extrémité
du détroit qui sépare les deux îles. Dans l’après-midi, la
Soledad fut contournée et laissée sur bâbord. Enfin, le
soir venu, les caps Dolphin et Pembroke disparurent
derrière les brumes de l’horizon.
La campagne était commencée. À Dieu seul
appartenait de savoir si le succès attendait ces hommes
courageux, qu’un sentiment d’humanité poussait vers
les plus effrayantes régions de l’Antarctide !
10
Au début de la campagne
C’est du groupe des Falklands que le Tuba et le
Lively, sous le commandement du capitaine Biscoe,
étaient partis le 27 septembre 1830, en ralliant la terre
des Sandwich, dont, le 1er janvier suivant, ils doublaient
la pointe septentrionale. Il est vrai, six semaines après,
le Lively venait malheureusement se perdre sur les
Falklands, et – il fallait l’espérer –, tel n’était pas le sort
réservé à notre goélette.
Le capitaine Len Guy partait donc du même point
que Biscoe, qui avait employé cinq semaines pour
gagner les Sandwich. Mais, dès les premiers jours, très
contrarié par les glaces au-delà du cercle polaire, le
navigateur anglais avait dû se déhaler vers le sud-est
jusqu’au 45e degré de longitude orientale. C’est même à
cette circonstance que fut due la découverte de la Terre
Enderby.
Cet itinéraire, le capitaine Len Guy le montra sur sa
carte à Jem West et à moi, ajoutant :
« Ce n’est point, d’ailleurs, sur les traces de Biscoe
que nous devons nous lancer, mais sur celles de
Weddell, dont le voyage à la zone australe se fit en
1822 avec le Beaufoy et la Jane... La Jane !... un nom
prédestiné, monsieur Jeorling ! Mais cette Jane de
Biscoe fut plus heureuse que celle de mon frère, et ne se
perdit pas au-delà de la banquise1.
– Allons de l’avant, capitaine, répondis-je, et si nous
ne suivons pas Biscoe, suivons Weddell. Simple
pêcheur de phoques, cet audacieux marin a pu s’élever
1
C’est également aux Falklands, en 1838, que Dumont d’Urville,
commandant l’Astrolabe, donnait rendez-vous à sa conserve la Zélée, pour
le cas où les deux corvettes seraient séparées, soit par le mauvais temps,
soit par les glaces, – et précisément à la baie Soledad. Cette expédition de
1837, 1838, 1839, 1840, au cours d’une navigation des plus périlleuses,
amena le relèvement de cent vingt milles de côtes inconnues entre les 63e
et 64e parallèles sud, et entre les 58e et 62e méridiens à l’ouest de Paris,
sous les dénominations de Terres de Louis-Philippe et de Joinville. De
l’expédition de 1840, conduite, en janvier, à l’extrémité opposée du
continent polaire – si tant est qu’il y ait un continent polaire –, résulta,
entre 63° 3’ sud et 132° 21’ de longitude ouest, la découverte de la Terre
Adélie, puis, entre 64° 30’ sud et 129° 54’ de longitude est, celle de la côte
Clarie. Mais, à l’époque où il quittait les Falklands, M. Jeorling ne pouvait
avoir connaissance de ces faits géographiques d’une si grande importance.
Nous ajouterons que depuis cette époque, quelques autres tentatives furent
faites pour atteindre les hautes latitudes de la mer antarctique. Il y a lieu de
citer, en dehors de James Ross, un jeune marin norvégien, M.
Borchgrevinch, qui s’éleva plus haut que ne l’avait fait le navigateur
anglais, puis le voyage du capitaine Larsen, commandant la baleinière
norvégienne Jason, lequel, en 1893, trouva la mer libre au sud des terres
de Joinville et de Louis-Philippe, et s’avança jusqu’au-delà du 68e
parallèle.
vers le pôle plus près que ses prédécesseurs, et il nous
indique la direction à prendre...
– Et nous la prendrons, monsieur Jeorling.
D’ailleurs, si nous n’éprouvons aucun retard, si
l’Halbrane rencontrait la banquise vers la mi-décembre,
ce serait arriver trop tôt. En effet, les premiers jours de
février étaient déjà écoulés, lorsque Weddell atteignit le
72e parallèle, et, alors, comme il l’a dit, « pas une
parcelle de glace n’était visible ». Puis, le 20 février, il
arrêtait, par 74° 36’, sa pointe extrême vers le sud.
Aucun navire n’est allé au-delà –, aucun, sauf la Jane,
qui n’est pas revenue... Il existe donc de ce côté, dans
les terres antarctiques, une profonde entaille entre les
30e et 40e méridiens, puisque, après Weddell, William
Guy a pu s’approcher à moins de 7° du pôle austral. »
Conformément à son habitude, Jem West écoutait
sans parler. Il mesurait du regard les espaces que le
capitaine Len Guy renfermait entre les pointes de son
compas. Toujours l’homme qui reçoit un ordre,
l’exécute et ne le discute jamais, il irait où on lui
commanderait d’aller.
« Capitaine, ai-je repris, votre intention, sans doute,
est de vous conformer à l’itinéraire de la Jane ?
– Aussi exactement que possible.
– Eh bien, votre frère William s’est dirigé au sud de
Tristan d’Acunha pour chercher le gisement des îles
Aurora qu’il n’a pas trouvé, pas plus que celui de ces
îles auxquelles l’ex-caporal-gouverneur Glass eût été si
fier de donner son nom. C’est alors qu’il a voulu mettre
à exécution le projet, dont Arthur Pym l’avait
fréquemment entretenu, et c’est entre le 41e et le 42e
degré de longitude qu’il a coupé le cercle polaire, à la
date du 1er janvier...
– Je le sais, répliqua le capitaine Len Guy, et c’est
ce que fera l’Halbrane afin d’atteindre l’îlot Bennet,
puis l’île Tsalal... Et le Ciel permette que, comme la
Jane, comme les navires de Weddell, elle rencontre
devant elle la mer libre !
– Si les glaces l’encombrent encore, à l’époque où
notre goélette sera sur la limite de la banquise, dis-je,
nous n’aurons qu’à attendre au large...
– C’est bien mon intention, monsieur Jeorling, et il
est préférable d’être en avance. La banquise, c’est une
muraille dans laquelle une porte s’ouvre soudain et se
referme aussitôt... Il faut être là... prêt à passer... et sans
s’inquiéter du retour ! »
Du retour, il n’était personne qui y songeât !
« Forward ! » en avant ! eût été le seul cri qui se fût
échappé de toutes les bouches !
Jem West fit alors cette réflexion :
« Grâce aux renseignements contenus dans le récit
d’Arthur Pym, nous n’aurons pas à regretter l’absence
de son compagnon Dirk Peters !
– Et c’est fort heureux, répondit le capitaine Len
Guy, puisque je n’ai pu retrouver le métis, qui avait
disparu de l’Illinois. Les indications fournies par le
journal d’Arthur Pym, sur le gisement de l’île Tsalal,
doivent nous suffire...
– À moins qu’il ne soit nécessaire de pousser les
recherches au-delà du 84e degré... fis-je observer.
– Et pourquoi le faudrait-il, monsieur Jeorling, du
moment que les naufragés de la Jane n’ont pas quitté
l’île Tsalal... Est-ce que ce n’est pas écrit en toutes
lettres dans les notes de Patterson ?... »
Enfin, bien que Dirk Peters ne fût pas à bord –
personne n’en doutait –, l’Halbrane saurait atteindre
son but. Mais qu’elle n’oublie pas de mettre en pratique
les trois vertus théologales du marin : vigilance, audace,
persévérance !
Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure
qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes
voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?... Mais
j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers
l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet
inconnu, dont tant d’intrépides pionniers avaient en
vain tenté de pénétrer les secrets !... Et, cette fois, qui
sait si le sphinx des régions antarctiques ne parlerait pas
pour la première fois à des oreilles humaines ?...
Je n’oubliais pas cependant qu’il s’agissait
uniquement d’une œuvre d’humanité. La tâche que
s’imposait l’Halbrane, c’était de recueillir le capitaine
William Guy et ses cinq compagnons. C’était pour les
retrouver que notre goélette allait suivre l’itinéraire de
la Jane. Et cela fait, l’Halbrane n’aurait qu’à regagner
les mers de l’ancien continent, puisqu’il n’y avait plus à
rechercher ni Arthur Pym ni Dirk Peters, revenus, on ne
sait comment, mais revenus de leur extraordinaire
voyage !...
Pendant les premiers jours, l’équipage nouveau a dû
se mettre au courant du service, et les anciens – braves
gens, en vérité – lui ont facilité la besogne. Bien que le
capitaine Len Guy n’ait pas eu un grand choix, il
semble avoir eu la main assez heureuse. Ces matelots,
de nationalités différentes, montrent du zèle et de la
bonne volonté. Ils savaient, d’ailleurs, que le lieutenant
ne plaisantait pas. Hurliguerly leur avait fait entendre
que Jem West casserait la tête à quiconque ne
marcherait pas droit. Son chef lui laissait toute latitude
à cet égard.
« Une latitude, ajoutait-il, qui s’obtient en prenant la
hauteur de l’œil avec le poing fermé ! »
À cette manière d’avertir les intéressés, je
reconnaissais bien là mon bosseman !
Les nouveaux se le tinrent donc pour dit, et il n’y
eut pas lieu d’en punir aucun. Quant à ce Hunt, s’il
apportait dans ses fonctions la docilité d’un vrai marin,
il se tenait toujours à l’écart, ne parlant à personne, et il
couchait même sur le pont, en quelque coin, sans
vouloir occuper sa place dans le poste de l’équipage.
La température était encore froide. Les hommes
avaient gardé les vareuses et chemises de laine, les
caleçons de même étoffe, les pantalons de gros drap, la
capote imperméable à capuchon en épaisse toile peinte,
très propre à garantir contre la neige, la pluie et les
coups de mer.
L’intention du capitaine Len Guy était de prendre
les îles Sandwich pour point de départ vers le sud, après
avoir eu connaissance de la Nouvelle-Géorgie, située à
huit cents milles des Falklands. La goélette se trouverait
alors en longitude sur la route de la Jane, et elle n’aurait
qu’à la remonter pour pénétrer jusqu’au 84e parallèle.
Cette navigation nous amena, le 2 novembre, sur le
gisement que certains navigateurs ont assigné aux îles
Aurora, par 53° 15’ de latitude et 47° 33’ de longitude
occidentale.
Eh bien, malgré les affirmations – suspectes à mon
avis – des capitaines de l’Aurora, en 1762, du San
Miguel, en 1769, du Pearl, en 1779, du Prinicus et du
Dolorès, en 1790, de l’Atrevida, en 1794, qui donnèrent
le relèvement des trois îles du groupe, nous n’avons pas
aperçu un indice de terre sur tout l’espace parcouru.
Ainsi en avait-il été lors des recherches de Weddell, en
1820, et de William Guy en 1827.
Ajoutons qu’il en fut de même des prétendues îles
du vaniteux Glass. Nous n’en avons pas reconnu un
seul petit îlot sur la position indiquée, bien que le
service des vigies eût été fait avec soin. Il est donc à
craindre que Son Excellence le gouverneur de Tristan
d’Acunha ne voie jamais figurer son nom dans la
nomenclature géographique.
On était alors au 6 novembre. Le temps continuait à
être favorable. Cette traversée promettait de s’opérer
plus brièvement que celle de la Jane. Nous n’avions pas
à nous hâter, d’ailleurs. Ainsi que je l’ai fait observer,
notre goélette arriverait avant que les portes de la
banquise fussent ouvertes.
Pendant deux jours, l’Halbrane essuya plusieurs
grains qui obligèrent Jem West à haler bas : hunier,
perroquet, flèche et grand foc. Débarrassée de ses
hautes voiles, elle se comporta remarquablement,
mouillant à peine, tant elle s’élevait avec aisance à la
lame. À l’occasion de ces manœuvres, le nouvel
équipage fit preuve d’adresse, – ce qui lui valut les
félicitations du bosseman. Hurliguerly dut constater que
Hunt, si gauchement bâti qu’il fût, valait trois hommes
à lui seul.
« Une fameuse recrue !... me dit-il.
– En effet, répondis-je, et elle est arrivée tout juste à
la dernière heure.
– Tout juste, monsieur Jeorling !... Mais quelle tête
il vous a, ce Hunt !
– J’ai souvent rencontré des Américains de ce genre
dans la région du Far-West, répondis-je, et je ne serais
pas surpris que celui-ci eût du sang indien dans les
veines !
– Bon ! fit le bosseman, il y a de nos compatriotes
qui le valent dans le Lancashire ou le comté de Kent !
– Je vous crois volontiers, bosseman... entre autres...
vous, j’imagine !...
– Eh !... on vaut ce qu’on vaut, monsieur Jeorling !
– Causez-vous quelquefois avec Hunt ?... demandai-
je.
– Peu, monsieur Jeorling. Et que tirer d’un marsouin
qui se tient à l’écart et ne dit mot à personne ?...
Pourtant, ce n’est pas faute de bouche !... Jamais je n’en
ai vu de pareille !... Elle va de tribord à bâbord, comme
le grand panneau de l’avant... Si, avec pareil outil, Hunt
est gêné pour fabriquer des phrases !... Et ses mains !...
Avez-vous vu ses mains ?... Se défier, monsieur
Jeorling, s’il voulait serrer les vôtres !... Je suis sûr que
vous y laisseriez cinq doigts sur dix !...
– Heureusement, bosseman, Hunt ne paraît pas
querelleur... Tout indique en lui un homme tranquille,
qui ne cherche pas à abuser de sa force.
– Non... excepté quand il pèse sur une drisse,
monsieur Jeorling. Vrai Dieu !... J’ai toujours peur que
la poulie vienne en bas et la vergue avec ! »
Ledit Hunt, à le bien considérer, était un être
bizarre, qui méritait d’attirer l’attention. Lorsqu’il
s’accotait contre les montants du guindeau, ou debout à
l’arrière sa main posée sur les poignées de la roue du
gouvernail, je le dévisageais non sans une réelle
curiosité.
D’autre part, il me semblait que ses regards
honoraient les miens d’une certaine insistance. Il ne
devait pas ignorer ma qualité de passager à bord de la
goélette, et dans quelles conditions je m’étais associé
aux risques de cette campagne. Quant à penser qu’il
voulût atteindre un autre but que nous, au-delà de l’île
Tsalal, après que nous aurions sauvé les naufragés de la
Jane, cela n’était guère admissible. Le capitaine Len
Guy, d’ailleurs, ne cessait de le répéter :
« Notre mission, c’est de sauver nos compatriotes !
L’île Tsalal est le seul point qui nous attire, et
puissions-nous ne pas engager notre navire au-delà ! »
Le 10 novembre, vers deux heures de l’après-midi,
un cri de la vigie se fit entendre :
« Terre par tribord devant !... »
Une bonne observation avait donné 55° 7’ de
latitude et 41° 13’ de longitude ouest.
Cette terre ne pouvait être que l’île Saint-Pierre – de
ses noms britanniques, Georgie-Australe, Nouvelle-
Georgie, île du Roi-George –, qui, par son gisement,
appartient aux régions circumpolaires.
Dès 1675, avant Cook, elle fut découverte par le
Français Barbe. Mais, sans tenir compte de ce qu’il
n’était plus que le second en date, le célèbre navigateur
anglais lui imposa la série des noms qu’elle porte
aujourd’hui.
La goélette prit direction sur cette île dont les
hauteurs neigeuses – des masses formidables de roches
anciennes, gneiss et schiste argileux – montent à douze
cents toises à travers les brouillards jaunâtres de
l’espace.
Le capitaine Len Guy avait l’intention de relâcher
vingt-quatre heures dans la baie Royale, afin de
renouveler sa provision d’eau, car les caisses
s’échauffent facilement à fond de cale. Plus tard,
lorsque l’Halbrane naviguerait au milieu des glaces,
l’eau douce serait à discrétion.
Pendant l’après-midi, la goélette doubla le cap
Buller, au nord de l’île, laissa la baie Possession et la
baie Cumberland par tribord, et vint attaquer la baie
Royale, évoluant entre les débris tombés du glacier de
Ross. À six heures du soir, l’ancre fut envoyée par six
brasses de fond, et, comme la nuit approchait, on remit
le débarquement au lendemain.
La Nouvelle-Georgie mesure, en longueur, une
quarantaine de lieues sur une vingtaine en largeur.
Située à cinq cents lieues du détroit de Magellan, elle
appartient au domaine des Falklands. L’administration
britannique n’y est représentée par personne, puisque
l’île n’est point habitée, bien qu’elle soit habitable, au
moins pendant la saison d’été.
Le lendemain, alors que les hommes partaient à la
recherche d’une aiguade, j’allai me promener seul aux
alentours de la baie Royale. Ces lieux étaient déserts,
car nous n’étions pas à l’époque où les pêcheurs
s’occupent de chasser le phoque, et il s’en fallait d’un
bon mois. Exposée à l’action directe du courant polaire
antarctique, la Nouvelle-Georgie est volontiers
fréquentée par les mammifères marins. J’en vis
plusieurs troupes s’ébattre sur les grèves, le long des
roches, jusqu’au fond des grottes du littoral. Des smalas
de pingouins, immobiles en rangées interminables,
protestaient par leurs braiements contre cet
envahissement d’un intrus – c’est moi que je veux dire.
À la surface des eaux et des sables volaient des
nuées d’alouettes, dont le chant évoquait dans mon
esprit le souvenir de pays plus favorisés de la nature. Il
est heureux que ces oiseaux n’aient pas besoin de
branches pour nicher, puisqu’il n’existe pas un arbre sur
tout le sol de la Nouvelle-Georgie. Çà et là végètent
quelques phanérogames, des mousses à demi-
décolorées, et surtout cette herbe si abondante, ce
tussock, qui tapisse les pentes jusqu’à la hauteur de cent
cinquante toises, et dont la récolte suffirait à nourrir de
nombreux troupeaux.
Le 12 novembre, l’Halbrane appareilla sous ses
basses voiles. Après avoir doublé la pointe Charlotte à
l’extrémité de la baie Royale, elle mit le cap au sud-
sud-est, dans la direction des îles Sandwich, situées à
quatre cents milles de là.
Jusqu’ici nous n’avions rencontré aucune glace
flottante. Cela tenait à ce que le soleil de l’été ne les
avait pas détachées, soit de la banquise, soit des terres
australes. Plus tard, le courant les entraînerait à la
hauteur de ce 50e parallèle qui, dans l’hémisphère
septentrional, est celui de Paris ou de Québec.
Le ciel, dont la pureté commençait à s’altérer,
menaçait de se charger vers le levant. Un vent froid,
mêlé de pluie et de grenasses, soufflait avec une
certaine force. Comme il nous favorisait, il n’y eut pas
lieu de se plaindre. On en fut quitte pour s’abriter plus
étroitement sous le capuchon des capotes.
Ce qu’il y avait de gênant, c’étaient les larges bancs
de brumes, qui masquaient fréquemment l’horizon.
Toutefois, puisque ces parages ne présentaient aucun
danger et qu’il n’y avait point à redouter la rencontre de
packs ou d’icebergs en dérive, l’Halbrane, sans grandes
préoccupations, put continuer sa route au sud-est vers le
gisement des Sandwich.
Au milieu de ces brouillards passaient des bandes
d’oiseaux au cri strident, au vol plané contre le vent, et
remuant à peine leurs ailes, des pétrels, des plongeons,
des alcyons, des sternes, des albatros, qui fuyaient du
côté de la terre comme pour nous en indiquer le
chemin.
Ce furent sans doute ces épaisses brumailles qui
empêchèrent le capitaine Len Guy de relever dans le
sud-ouest, entre la Nouvelle-Georgie et les Sandwich,
cette île Traversey découverte par Bellingshausen, ainsi
que les quatre petites îles Welley, Polker, Prince’s
Island et Christmas, dont l’Américain James Brown du
schooner Pacific avait, d’après Fanning, reconnu la
position. L’essentiel, d’ailleurs, était de ne point se jeter
sur leurs accores, lorsque la vue ne s’étendait qu’à deux
ou trois encablures.
Aussi la surveillance fut-elle sévèrement établie à
bord, et les vigies observaient-elles le large, dès qu’une
subite éclaircie permettait au champ de vision de
s’agrandir.
Dans la nuit du 14 au 15, de vagues lueurs
vacillantes illuminèrent l’espace vers l’ouest. Le
capitaine Len Guy pensa que ces lueurs devaient
provenir d’un volcan, peut-être celui de l’île Traversey,
dont le cratère est souvent couronné de flammes.
Comme l’oreille ne put saisir aucune de ces longues
détonations qui accompagnent les éruptions
volcaniques, nous en conclûmes que la goélette se
tenait à une distance rassurante des écueils de cette île.
Il n’y eut donc pas lieu de modifier la route, et le
cap fut maintenu sur les Sandwich.
La pluie cessa dans la matinée du 16, et le vent hala
d’un quart le nord-ouest. Il n’y avait qu’à s’en réjouir,
puisque les brouillards ne tardèrent pas à se dissiper.
À ce moment, le matelot Stern, qui était en
observation sur les barres, crut apercevoir un grand
trois-mâts dont le phare de voilure se dessinait vers le
nord-est. À notre vif regret, ce bâtiment disparut avant
qu’il eût été possible de reconnaître sa nationalité. Peut-
être était-ce un des navires de l’expédition Wilkes, ou
quelque baleinier qui se rendait sur les lieux de pêche,
car les souffleurs se montraient en assez grand nombre.
Le 17 novembre, dès dix heures du matin, la
goélette releva l’archipel auquel Cook avait d’abord
donné le nom de Southern-Thulé, la terre la plus
méridionale qui eût été découverte à cette époque et
qu’il baptisa ensuite Terre des Sandwich, nom que ce
groupe d’îles a gardé sur les cartes géographiques et
qu’il portait déjà en 1830, lorsque Biscoe s’en éloigna
afin de chercher dans l’est le passage du pôle.
Bien d’autres navigateurs, depuis lors, ont visité les
Sandwich, et les pêcheurs chassent les baleines, les
cachalots, les phoques aux abords de leurs parages.
En 1820, le capitaine Morrell y avait atterri dans
l’espoir de trouver du bois de chauffage dont il
manquait. Fort heureusement, le capitaine Len Guy ne
s’y arrêta point dans ce but. Il en eût été pour sa peine,
le climat de ces îles ne permettant pas à l’arborescence
de s’y développer.
Si la goélette venait relâcher aux Sandwich durant
quarante-huit heures, c’est qu’il était prudent de visiter
toutes ces îles des régions australes rencontrées sur
notre itinéraire. Un document, un indice, une empreinte,
pouvaient s’y trouver. Patterson ayant été entraîné sur
un glaçon, cela n’avait-il pu arriver à l’un ou l’autre de
ses compagnons ?
Il convenait donc de ne rien négliger, puisque le
temps ne pressait pas. Après la Nouvelle-Georgie,
l’Halbrane irait aux Sandwich. Après les Sandwich,
elle irait aux New-South-Orkneys, puis, après le cercle
polaire, elle porterait droit sur la banquise.
On put débarquer le jour même, à l’abri des roches
de l’île Bristol, au fond d’une sorte de petit port naturel
de la côte orientale.
Cet archipel, situé par 59° de latitude et 30° de
longitude occidentale, se compose de plusieurs îles dont
les principales sont Bristol et Thulé. Nombre d’autres
ne méritent que la qualification plus modeste d’îlots.
Ce fut à Jem West que revint la mission de se rendre
à Thulé, à bord du grand canot, afin d’en explorer les
points abordables, tandis que le capitaine Len Guy et
moi nous descendions sur les grèves de Bristol.
En somme, quel pays désolé, n’ayant pour habitants
que les tristes oiseaux des espèces antarctiques ! La rare
végétation est celle de la Nouvelle-Georgie. Mousses et
lichens recouvrent la nudité d’un sol improductif. En
arrière des plages s’élèvent quelques maigres pins à une
hauteur considérable sur le flanc de collines décharnées,
d’où des masses pierreuses s’éboulent parfois avec un
fracas retentissant. Partout, l’affreuse solitude. Rien
n’attestait le passage d’un être humain ni la présence de
naufragés sur cette île Bristol. Les excursions que nous
avons faites ce jour-là et le lendemain ne donnèrent
aucun résultat.
Il en fut de même en ce qui concerne l’exploration
du lieutenant West à Thulé, dont il avait inutilement
longé la côte si effroyablement déchiquetée. Quelques
coups de canon, tirés par notre goélette, n’eurent
d’autre effet que de chasser au loin des bandes de
pétrels et de sternes, et d’effaroucher les stupides
manchots rangés sur le littoral.
En me promenant avec le capitaine Len Guy, je fus
amené à lui dire :
« Vous n’ignorez pas, sans doute, quelle fut
l’opinion de Cook au sujet du groupe des Sandwich,
lorsqu’il l’eut découvert. Tout d’abord, il crut avoir mis
le pied sur un continent. À son avis, c’était de là que se
détachaient les montagnes de glace que la dérive
entraîne hors de la mer antarctique. Il reconnut plus tard
que les Sandwich ne formaient qu’un archipel.
Toutefois, son opinion relative à l’existence d’un
continent polaire plus au sud n’en est pas moins
formelle.
– Je le sais, monsieur Jeorling, répondit le capitaine
Len Guy, mais si ce continent existe, il faut en conclure
qu’il présente une large échancrure – celle par laquelle
Weddell et mon frère ont pu pénétrer à six ans de
distance. Que notre grand navigateur n’ait pas eu la
chance de découvrir ce passage, puisqu’il s’est arrêté au
71e parallèle, soit ! D’autres l’ont fait après lui, d’autres
vont le faire...
– Et nous serons de ceux-là, capitaine...
– Oui... avec l’aide de Dieu ! Si Cook n’a pas craint
d’affirmer que personne ne se hasarderait jamais plus
loin que lui, et que les terres, s’il en existait, ne seraient
jamais reconnues, l’avenir prouvera qu’il s’est trompé...
Elles l’ont été jusqu’au-delà du 83e degré de latitude...
– Et qui sait, dis-je, peut-être plus loin, par cet
extraordinaire Arthur Pym...
– Peut-être, monsieur Jeorling. Il est vrai, nous
n’avons pas à nous préoccuper d’Arthur Pym, puisque
Dirk Peters et lui sont revenus en Amérique...
– Mais... s’ils ne fussent pas revenus...
– J’estime que nous n’avons pas à envisager cette
éventualité », répondit simplement le capitaine Len
Guy.
11
Des Sandwich au cercle polaire
Six jours après son appareillage, la goélette, cap au
sud-ouest, toujours favorisée par le temps, arrivait en
vue du groupe des New-South-Orkneys.
Deux îles principales le composent : à l’ouest, la
plus étendue, l’île Coronation, dont la cime géante ne se
dresse pas à moins de deux mille cinq cents pieds ; à
l’est, l’île Laurie, terminée par le cap Dundas projeté
vers le couchant. Autour émergent des îles moindres,
Saddle, Powell, et nombre d’îlots en pains de sucre.
Enfin, dans l’ouest, gisent l’île Inaccessible et l’île du
Désespoir, ainsi baptisées, sans doute, parce qu’un
navigateur n’avait pu accoster l’une et avait désespéré
d’atteindre l’autre.
Cet archipel fut découvert conjointement par
l’Américain Palmer et l’Anglais Botwel, 1821-1822.
Traversé par le 61e parallèle, il est compris entre le 44e
et le 47e méridien.
En s’approchant, l’Halbrane nous permit
d’observer, du côté nord, des masses convulsionnées,
des mornes abrupts, dont les pentes, plus
particulièrement à l’île Coronation, s’adoucissaient en
descendant vers le littoral. Au pied s’entassaient de
monstrueuses glaces dans un pêle-mêle formidable,
lesquelles, avant deux mois, iraient en dérive vers les
eaux tempérées.
Ce serait alors la saison où les baleiniers
apparaîtraient pour s’adonner à la pêche des souffleurs,
tandis que quelques-uns de leurs hommes resteraient
sur ces îles afin d’y poursuivre les phoques et les
éléphants de mer.
Oh ! qu’elles sont les bien nommées, ces terres de
deuil et de frimas, lorsque leur linceul d’hiver n’est pas
encore troué par les premiers rayons de l’été austral !
Désireux de ne point s’engager à travers le détroit,
encombré de récifs et de glaçons, qui sépare le groupe
en deux lots distincts, le capitaine Len Guy rallia
d’abord l’extrémité sud-est de l’île Laurie, où il passa la
journée du 24 : puis, après l’avoir contournée par le cap
Dundas, il rangea la côte méridionale de l’île
Coronation, près de laquelle la goélette stationna le 25.
Le résultat de nos recherches fut nul en ce qui
concernait les marins de la Jane.
Si, en 1822 – au mois de septembre, il est vrai –,
Weddell, dans l’intention de se procurer des phoques à
fourrure sur ce groupe, perdit son temps et ses peines,
c’est que l’hiver était encore trop rigoureux.
L’Halbrane, cette fois, aurait pu faire pleine cargaison
de ces amphibies.
Les volatiles occupaient îles et îlots par milliers.
Sans parler des pingouins, sur ces roches tapissées
d’une couche de fientes, il y avait un grand nombre de
ces pigeons blancs dont j’avais déjà vu quelques
échantillons. Ce sont des échassiers, non des
palmipèdes, au bec conique peu allongé, aux paupières
cerclées de rouge, et on les abat sans se donner grand
mal.
Quant au règne végétal des New-South-Orkneys, où
dominent les schistes quartzeux, et d’origine non
volcanique, il est uniquement représenté par des lichens
grisâtres et quelques rares fucus, de l’espèce laminaire.
En quantité foisonnent des patelles sur les grèves, et, le
long des roches, des poules, dont on fit ample
provision.
Je dois dire que le bosseman et ses hommes ne
laissèrent point échapper cette occasion d’exterminer à
coups de bâton plusieurs douzaines de pingouins. En
cela, ils n’obéissaient pas à un blâmable instinct de
destruction, mais au désir très légitime de se procurer
de la nourriture fraîche.
« Cela vaut le poulet, monsieur Jeorling, m’affirma
Hurliguerly. Est-ce que vous n’en avez pas mangé aux
Kerguelen ?...
– Si, bosseman, mais c’était Atkins qui le préparait.
– Eh bien, ici, c’est Endicott, et vous n’y verrez pas
de différence ! »
Et, en effet, dans le carré comme dans le poste de
l’équipage, on se régala de ces pingouins, qui
témoignaient des talents culinaires de notre maître coq.
L’Halbrane mit à la voile le 26 novembre, dès six
heures du matin, cap au sud. Elle remonta le 43e
méridien, qu’une bonne observation avait permis
d’établir très exactement. C’était celui que Weddell,
puis William Guy avaient suivi, et, si la goélette ne s’en
écartait ni à l’est ni à l’ouest, elle tomberait
inévitablement sur l’île Tsalal. Toutefois, il fallait
compter avec les difficultés de la navigation.
Les vents d’est, très fixés, nous favorisaient. La
goélette portait sa voilure au complet, même les
bonnettes de hunier, le foc volant et les voiles d’étais.
Sous cette large envergure, elle filait avec une vitesse
qui devait se maintenir entre onze et douze milles. Que
cette vitesse continuât, et la traversée serait courte des
New-South-Orkneys au cercle polaire.
Au-delà, je le sais, il s’agirait de forcer la porte de
l’épaisse banquise – ou, ce qui est plus pratique –, de
découvrir une brèche à travers cette courtine de glace.
Et, comme le capitaine Len Guy et moi nous nous
entretenions à ce sujet :
« Jusqu’ici, dis-je, l’Halbrane a toujours eu vent
sous vergue, et, pour peu que cela persiste, nous devons
atteindre la banquise avant la débâcle...
– Peut-être oui... peut-être non... monsieur Jeorling,
car la saison est extraordinairement précoce cette année.
À l’île Coronation, je l’ai constaté, les blocs se
détachaient déjà du littoral, et six semaines plus tôt que
d’habitude.
– Heureuse circonstance, capitaine, et il est possible
que notre goélette puisse franchir la banquise dès les
premières semaines de décembre, alors que la plupart
des navires n’y parviennent qu’à la fin de janvier.
– En effet, nous sommes servis par la douceur de la
température, répondit le capitaine Len Guy.
– J’ajoute, repris-je, que, lors de sa deuxième
expédition, Biscoe n’accosta qu’au milieu de février
cette terre que dominent le mont William et le mont
Stowerby sur le 64e degré de longitude. Les livres de
voyage que vous m’avez communiqués l’attestent...
– D’une façon précise, monsieur Jeorling.
– Dès lors, avant un mois, capitaine...
– Avant un mois, j’espère avoir retrouvé, au-delà de
la banquise, la mer libre, signalée avec tant d’insistance
par Weddell et Arthur Pym, et nous n’aurons plus qu’à
naviguer dans les conditions ordinaires jusqu’à l’îlot
Bennet d’abord, jusqu’à l’île Tsalal ensuite. Sur cette
mer largement dégagée, quel obstacle pourrait nous
arrêter, ou même nous occasionner des retards ?...
– Je n’en prévois aucun, capitaine, dès que nous
serons au revers de la banquise. Ce passage, c’est le
point difficile, c’est ce qui doit être l’objet de nos
constantes préoccupations, et pour peu que les vents
d’est tiennent...
– Ils tiendront, monsieur Jeorling, et tous les
navigateurs des mers australes ont pu constater, comme
je l’ai fait moi-même, la permanence de ces vents. Je
sais bien qu’entre le 30e et le 60e parallèle, les rafales
viennent le plus communément de la partie ouest. Mais,
au-delà, par suite d’un renversement très marqué, les
vents opposés prennent le dessus, et, vous ne l’ignorez
pas, depuis que nous avons dépassé cette limite, ils
soufflent régulièrement dans cette direction...
– Cela est vrai, et je m’en réjouis, capitaine.
D’ailleurs, je l’avoue – et cet aveu ne me gêne en rien –
, je commence à devenir superstitieux...
– Et pourquoi ne point l’être, monsieur Jeorling ?...
Qu’y a-t-il de déraisonnable à admettre l’intervention
d’une puissance surnaturelle dans les plus ordinaires
circonstances de la vie ?... Et nous, marins de
l’Halbrane, nous serait-il permis d’en douter ?...
Souvenez-vous donc... cette rencontre de l’infortuné
Patterson sur la route de notre goélette... ce glaçon
emporté jusqu’aux parages que nous traversions, et qui
se dissout presque aussitôt... Réfléchissez, monsieur
Jeorling, est-ce que ces faits ne sont pas d’ordre
providentiel ?... Je vais plus loin, et j’affirme qu’après
avoir tant fait pour nous guider vers nos compatriotes
de la Jane, Dieu ne voudra pas nous abandonner...
– Je le pense comme vous capitaine ! Non ! son
intervention n’est pas niable, et, à mon avis, il est faux
que le hasard joue sur la scène humaine le rôle que des
esprits superficiels lui attribuent !... Tous les faits sont
rattachés par un lien mystérieux... une chaîne...
– Une chaîne, monsieur Jeorling, dont, en ce qui
nous regarde, le premier maillon est le glaçon de
Patterson, et dont le dernier sera l’île Tsalal !... Ah !
mon frère, mon pauvre frère !... Délaissé là-bas depuis
onze ans... avec ses compagnons de misère... sans qu’ils
aient même pu conserver l’espoir d’être secourus !... Et
Patterson, entraîné loin d’eux... dans quelles conditions,
nous l’ignorons, comme ils ignorent ce qu’il est
devenu !... Si mon cœur se serre, lorsque je songe à ces
catastrophes, du moins ne faiblira-t-il pas, monsieur
Jeorling, si ce n’est peut-être au moment où mon frère
se jettera dans mes bras !... »
Le capitaine Len Guy était en proie à une émotion si
pénétrante, que mes yeux se mouillèrent. Non ! je
n’aurais pas eu le courage de lui répondre que ce
sauvetage comportait bien des malchances ! Certes, à
n’en point douter, il y a moins de six mois, William
Guy et cinq des matelots de la Jane se trouvaient encore
à l’île Tsalal, puisque le carnet de Patterson
l’affirmait... Mais quelle était leur situation ?... Étaient-
ils au pouvoir de ces insulaires dont Arthur Pym
estimait le nombre à plusieurs milliers, sans parler des
habitants des îles situées à l’ouest ?... Dès lors, ne
devions-nous pas attendre du chef de l’île Tsalal, de ce
Too-Wit, quelque attaque à laquelle l’Halbrane ne
résisterait peut-être pas plus que la Jane ?...
Oui !... mieux valait s’en rapporter à la Providence !
Son intervention s’était déjà manifestée d’une manière
éclatante, et cette mission que Dieu nous avait confiée,
nous ferions tout ce qu’il est humainement possible de
faire pour l’accomplir !
Je dois le mentionner, l’équipage de la goélette,
animé des mêmes sentiments, partageait les mêmes
espérances, – j’entends les anciens du bord, si dévoués
à leur capitaine. Quant aux nouveaux, il se pouvait
qu’ils fussent indifférents, ou à peu près, au résultat de
la campagne, du moment qu’ils en rapporteraient les
profits assurés par leur engagement.
C’est, du moins, ce que m’affirmait le bosseman, –
en exceptant Hunt, toutefois. Il ne semblait point que
cet homme eût été poussé à prendre du service par
l’appât des gages ou des primes. Ce qui est certain,
c’est qu’il n’en parlait pas, et du reste, ne parlait jamais
de rien à personne.
« Et j’imagine qu’il n’en pense pas davantage ! me
dit Hurliguerly. Je suis encore à connaître la couleur de
ses paroles !... En fait de conversation, il ne va pas plus
de l’avant qu’un navire mouillé sur sa maîtresse ancre !
– S’il ne vous parle pas, bosseman, il ne me parle
pas davantage.
– À mon idée, monsieur Jeorling, savez-vous ce
qu’il a déjà dû faire, ce particulier ?...
– Dites !
– Eh bien, c’est d’être allé loin dans les mers
australes... oui... loin... bien qu’il soit muet là-dessus
comme une carpe dans la friture !... Pourquoi se tait-il,
cela le regarde ! Mais si ce marsouin-là n’a pas franchi
le cercle antarctique et même la banquise d’une bonne
dizaine de degrés, je veux que le premier coup de mer
m’élingue par-dessus le bord...
– À quoi avez-vous vu cela, bosseman ?...
– À ses yeux, monsieur Jeorling, à ses yeux !...
N’importe à quel moment, que la goélette ait le cap ici
ou là, ils sont toujours braqués vers le sud... des yeux
qui ne brasillent jamais... fixes comme des feux de
position... »
Hurliguerly n’exagérait pas, et je l’avais déjà
remarqué. Pour employer une expression d’Edgar Poe,
Hunt avait des yeux de faucon étincelants...
« Lorsqu’il n’est pas de bordée, reprit le bosseman,
ce sauvage-là reste tout le temps accoudé sur le
bastingage, aussi immobile que muet !... En vérité, sa
véritable place serait au bout de notre étrave, où il
servirait de figure de proue à l’Halbrane !... une vilaine
figure, par exemple !... Et puis, lorsqu’il est à la barre,
monsieur Jeorling, observez-le !... Ses énormes mains
en tiennent les poignées comme si elles étaient rivées à
la roue !... Lorsque son œil regarde l’habitacle, on dirait
que l’aimant du compas l’attire !... Je me vante d’être
bon timonier, mais pour être de la force de Hunt,
point !... Avec lui, pas un instant l’aiguille ne s’écarte
de la ligne de foi, quelque rude que soit l’embardée !...
Tenez... la nuit... si la lampe de l’habitacle venait à
s’éteindre, je suis sûr que Hunt n’aurait pas besoin de la
rallumer !... Rien qu’avec le feu de ses prunelles, il
éclairerait le cadran et se maintiendrait en bonne
direction ! »
Décidément le bosseman aimait à se rattraper, en ma
compagnie, de l’inattention que le capitaine Len Guy
ou Jem West prêtaient d’ordinaire à ses interminables
bavardages. En somme, si Hurliguerly s’était fait de
Hunt une opinion qui paraîtra quelque peu excessive, je
dois avouer que l’attitude de ce singulier personnage l’y
autorisait. Positivement, il était permis de le ranger dans
la catégorie des êtres semi-fantastiques. Et, pour tout
dire, si Edgar Poe l’avait connu, il l’eût pu prendre
comme type de l’un de ses plus étranges héros.
Durant plusieurs jours, sans un seul incident, sans
que rien vînt en rompre la monotonie, notre navigation
se continua dans des conditions excellentes. Avec le
vent d’est, bon frais, la goélette obtenait son maximum
de vitesse, – ce qu’indiquait un long sillage, plat et
régulier, traînant à plusieurs milles en arrière.
D’autre part, la saison printanière progressait. Les
baleines commençaient à se montrer en troupe. Sur ces
parages, une semaine eût suffi à des bâtiments de fort
tonnage pour remplir leurs cuves de la précieuse huile.
Aussi, les nouveaux matelots du bord – surtout les
Américains – ne cachaient-ils point leurs regrets à voir
l’indifférence du capitaine en présence de tant
d’animaux qui valaient leur pesant d’or, et plus
abondants qu’ils ne les eussent jamais aperçus à cette
époque de l’année.
De tout l’équipage, celui qui marquait surtout son
désappointement c’était Hearne, un maître de pêche,
que ses compagnons écoutaient volontiers. Avec ses
manières brutales, l’audace farouche que révélait toute
sa personne, il avait su s’imposer aux autres matelots.
Ce sealing-master, âgé de quarante-quatre ans, était de
nationalité américaine. Adroit et vigoureux, je me le
figurais, lorsque, debout sur sa baleinière à double
pointe, il brandissait le harpon, le lançait dans le flanc
d’une baleine et lui filait de la corde... Il devait être
superbe ! Or, étant donné sa violente passion pour ce
métier, je ne m’étonnerais pas que son mécontentement
se fit jour à l’occasion.
Somme toute, notre goélette n’était pas armée pour
la pêche, et les engins que nécessite cette besogne ne se
trouvaient point à bord. Depuis qu’il naviguait avec
l’Halbrane, le capitaine Len Guy s’était uniquement
borné à trafiquer entre les îles méridionales de
l’Atlantique et du Pacifique.
Quoi qu’il en soit, la quantité de souffleurs que nous
apercevions dans un rayon de quelques encablures
devait être considérée comme extraordinaire.
Ce jour-là, vers trois heures de l’après-midi, j’étais
venu m’appuyer sur la lisse de l’avant, afin de suivre
les ébats de plusieurs couples de ces énormes animaux.
Hearne les montrait de la main à ses compagnons, en
même temps que de sa bouche s’échappaient ces
phrases entrecoupées :
« Là... là... c’est un fin-back... et même, en voici
deux... trois... avec leur nageoire dorsale de cinq à six
pieds !... Les voyez-vous nager entre deux eaux...
tranquillement... sans faire aucun bond !... Ah ! si
j’avais un harpon, je parie ma tête que je l’enverrais
dans l’une des quatre taches jaunâtres qu’ils ont sur le
corps !... Mais rien à faire dans cette boîte à trafic... et
pas moyen de se dégourdir le bras !... Mille noms du
diable ! quand on navigue sur ces mers, c’est pour
pêcher et non pour... »
Puis, s’interrompant, après un juron de colère :
« Et cette autre baleine !... s’écria-t-il.
– Celle qui vous a une bosse comme un
dromadaire ?... demanda un des matelots.
– Oui... c’est un hump-back, répondit Hearne.
Distingues-tu son ventre plissé, et aussi sa longue
nageoire dorsale ?... Une capture pas commode, ces
hump-backs, car ils coulent à de grandes profondeurs,
et vous mangent des brassées de ligne !... Vrai ! nous
mériterions qu’il nous envoie un coup de queue dans le
flanc, celui-là, puisque nous ne lui envoyons pas un
coup de harpon dans le sien !...
– Attention... attention ! » cria le bosseman.
Ce n’était point qu’il y eût à craindre de recevoir ce
formidable coup de queue souhaité par le sealing-
master. Non ! un énorme souffleur venait d’élonger la
goélette, et presque aussitôt, une trombe d’eau infecte
s’échappa de ses évents avec un bruit comparable à une
lointaine détonation d’artillerie. Tout l’avant fut inondé
jusqu’au grand panneau.
« C’est bien fait ! » grogna Hearne en haussant les
épaules, tandis que ses compagnons se secouaient en
pestant contre les aspergements du hump-back.
En outre de ces deux espèces de cétacés, on
apercevait aussi des baleines franches – les right-whales
–, et ce sont celles que l’on rencontre plus
communément dans les mers australes. Dépourvues
d’ailerons, elles portent une épaisse couche de lard. Les
poursuivre n’offre pas de grands dangers. Aussi les
baleines franches sont-elles recherchées au milieu de
ces eaux antarctiques, où fourmillent par milliards les
petits crustacés – ce qu’on appelle le « manger de la
baleine » –, dont elles forment leur unique nourriture.
Précisément, à moins de trois encablures de la
goélette, flottait une de ces right-whales, mesurant
soixante pieds de longueur, c’est-à-dire de quoi fournir
cent barils d’huile. Tel est le rendement de ces
monstrueux animaux que trois suffisent à compléter le
chargement d’un navire de moyen tonnage.
« Oui !... c’est une baleine franche ! s’écriait
Hearne. On la reconnaîtrait rien qu’à son jet gros et
court !... Tenez... celui que vous voyez là-bas, par
bâbord... comme une colonne de fumée... ça vient d’une
right-whale !... Et tout cela nous passe devant le nez...
en pure perte !... Vingt dieux !... ne pas remplir ses
cuves, quand on le peut, autant vider des sacs de
piastres à la mer !... Capitaine de malheur, qui laisse
perdre toute cette marchandise, et quel tort il fait à son
équipage...
– Hearne, dit une voix impérieuse, monte dans les
barres !... Tu y seras plus à l’aise pour compter les
baleines ! »
C’était la voix de Jem West.
« Lieutenant...
– Pas de réplique, ou je te tiendrai là-haut jusqu’à
demain !... Allons... déhale-toi en double ! »
Et, comme il eût été mal venu à résister, le sealing-
master obéit sans mot dire. En somme, je le répète,
l’Halbrane ne s’est pas engagée sous ces hautes
latitudes pour se livrer à la pêche des mammifères
marins, et les matelots n’ont point été recrutés aux
Falklands comme pêcheurs. Le seul but de notre
campagne, on le connaît, et rien ne doit nous en
détourner.
La goélette cinglait alors à la surface d’une eau
rougeâtre, colorée par des bancs de crustacés, ces sortes
de crevettes, qui appartiennent au genre des
thysanopodes. On voyait les baleines, nonchalamment
couchées sur le flanc, les rassembler avec les barbes de
leurs fanons, tendus comme un filet entre les deux
mâchoires, et les engloutir par myriades dans leur
énorme estomac.
Au total, puisque dans ce mois de novembre, en
cette portion de l’Atlantique méridional, il y avait un tel
nombre de cétacés de diverses espèces, c’est que, je ne
saurais trop le répéter, la saison était d’une précocité
vraiment anormale. Cependant, pas un baleinier ne se
montrait sur ces lieux de pêche.
Observons, en passant, que, dès cette première
moitié du siècle, les pêcheurs de baleines avaient à peu
près abandonné les mers de l’hémisphère boréal, où ne
se rencontraient plus que de rares baleinoptères par
suite d’une destruction immodérée. Ce sont
actuellement les parages sud de l’Atlantique et du
Pacifique que recherchent les Français, les Anglais et
les Américains pour cette pêche qui ne pourra plus
s’exercer qu’au prix d’extrêmes fatigues. Il est même
probable que cette industrie, si prospère autrefois, finira
par prendre fin.
Voici ce qu’il y avait lieu de déduire de cet
extraordinaire rassemblement de cétacés.
Depuis que le capitaine Len Guy avait eu avec moi
cette conversation au sujet du roman d’Edgar Poe, je
dois noter qu’il était devenu moins réservé. Nous
causions assez souvent de choses et d’autres, et, ce
jour-là, il me dit :
« La présence de ces baleines indique généralement
que la côte se trouve à courte distance, et cela pour
deux raisons. La première, c’est que les crustacés qui
leur servent de nourriture ne s’écartent jamais très au
large des terres. La seconde, c’est que les eaux peu
profondes sont nécessaires aux femelles pour déposer
leurs petits.
– S’il en est ainsi, capitaine, répondis-je, comment
se fait-il que nous ne relevions aucun groupe d’îles
entre les New-South-Orkneys et le cercle polaire ?...
– Votre observation est juste, répliqua le capitaine
Len Guy, et, pour avoir connaissance d’une côte, il
faudrait nous écarter d’une quinzaine de degrés dans
l’ouest, où gisent les New-South-Shetlands de
Bellingshausen, les îles Alexandre et Pierre, enfin la
Terre de Graham qui fut découverte par Biscoe.
– C’est donc, repris-je, que la présence des baleines
n’indique pas nécessairement la proximité d’une
terre ?...
– Je ne sais trop que vous répondre, monsieur
Jeorling, et il est possible que la remarque dont je vous
ai parlé ne soit pas fondée. Aussi est-il plus raisonnable
d’attribuer le nombre de ces animaux aux conditions
climatériques de cette année...
– Je ne vois pas d’autre explication, déclarai-je, et
elle concorde avec nos propres constatations.
– Eh bien, nous nous hâterons de profiter de ces
circonstances... répondit le capitaine Len Guy.
– Et sans tenir compte, ai-je ajouté, des
récriminations d’une partie de l’équipage...
– Et pourquoi récrimineraient-ils, ces gens-là ?...
s’écria le capitaine Len Guy. Ils n’ont pas été recrutés
en vue de la pêche, que je sache !... Ils n’ignorent pas
pour quel service ils ont été embarqués, et Jem West a
bien fait de couper court à ces mauvaises
dispositions !... Ce ne sont pas mes vieux compagnons
qui se seraient permis !... Voyez-vous, monsieur
Jeorling, il est regrettable que je n’aie pas pu me
contenter de mes hommes !... Par malheur, ce n’était
pas possible, eu égard à la population indigène de l’île
Tsalal ! »
Je m’empresse de dire que si l’on ne chassait pas la
baleine, aucune autre pêche n’était interdite à bord de
l’Halbrane. Étant donné sa vitesse, il eût été difficile
d’employer la seine ou le tramail. Mais le bosseman
avait fait mettre des lignes à la traîne, et le menu
quotidien en profitait à l’extrême satisfaction des
estomacs un peu fatigués de la viande au demi-sel. Ce
que ramenaient nos lignes, c’étaient des gobies, des
saumons, des morues, des maquereaux, des congres,
des mulets, des scares. Quant aux harpons, ils
frappaient soit des dauphins, soit des marsouins de
chair noirâtre, laquelle ne déplaisait point à l’équipage,
et dont le filet et le foie sont des morceaux excellents.
En ce qui concerne les oiseaux, toujours les mêmes
à venir de tous les points de l’horizon, des pétrels
d’espèces variées – les uns blancs, les autres bleus,
d’une remarquable élégance de formes –, des alcyons,
des plongeurs, des damiers par troupes innombrables.
Je vis également – hors de portée – un pétrel géant
dont les dimensions étaient bien pour causer quelque
étonnement. C’était un de ces quebrantahuesos, ainsi
dénommés par les Espagnols. Très remarquable, cet
oiseau des parages magellaniens, avec l’arquement et
l’effilement de ses larges ailes, son envergure de treize
à quatorze pieds, équivalente à celle des grands
albatros. Ces derniers ne manquaient pas non plus, –
entre autres, parmi ces puissants volateurs, l’albatros au
plumage fuligineux, l’hôte des froides latitudes, qui
regagnait la zone glaciale.
À noter, pour mémoire, que si Hearne et ceux de ses
compatriotes que nous avions parmi les recrues,
montraient tant d’envie et de regrets à la vue de ces
troupeaux de cétacés, c’est que ce sont les Américains
dont les campagnes se poursuivent plus spécialement au
milieu des mers australes. Il m’est revenu à la mémoire
que, vers 1827, une enquête ordonnée par les États-Unis
démontrait que le nombre des navires armés pour la
pêche de la baleine dans ces mers s’élevait à deux
cents, d’un total de cinquante mille tonnes, rapportant
chacun dix-sept cents barriques d’huile qui provenait du
dépeçage de huit mille baleines, sans compter deux
mille autres perdues. Il y a quatre ans, d’après une
seconde enquête, ce nombre montait à quatre cent
soixante, et le tonnage à cent soixante-douze mille cinq
cents – soit le dixième de toute la marine marchande de
l’Union –, valant près de dix-huit cent mille dollars, et
quarante millions étaient engagés dans les affaires.
On comprendra que le sealing-master et quelques
autres fussent passionnés pour ce rude et fructueux
métier. Mais, que les Américains prennent garde de se
livrer à une destruction exagérée !... Peu à peu les
baleines deviendront rares sur ces mers du sud, et il
faudra les pourchasser jusqu’au-delà des banquises.
À cette observation que je fis au capitaine Len Guy,
il me répondit que les Anglais se sont toujours montrés
plus réservés, – ce qui mériterait confirmation.
Le 30 novembre, après un angle horaire pris à dix
heures, la hauteur fut très exactement obtenue à midi.
De ces calculs il résulta que nous étions à cette date par
66° 23’ 2” de latitude.
L’Halbrane venait donc de franchir le cercle
polaire, qui circonscrit la zone antarctique.
12
Entre le cercle polaire et la banquise
Depuis que l’Halbrane a dépassé cette courbe
imaginaire, tracée à 23° et demi du pôle, il semble
qu’elle soit entrée en une contrée nouvelle, « cette
contrée de la Désolation et du Silence », comme le dit
Edgar Poe, cette magique prison de splendeur et de
gloire dans laquelle le chantre d’Éléonora souhaite
d’être enfermé comme pour l’éternité, cet immense
océan de lumière ineffable...
À mon avis – pour demeurer dans des hypothèses
moins fantaisistes –, cette région de l’Antarctide, d’une
superficialité qui dépasse cinq millions de milles carrés,
est restée ce qu’était notre sphéroïde pendant la période
glaciaire...
Durant l’été, l’Antarctide, on le sait, jouit du jour
perpétuel, dû aux rayons que l’astre radieux, dans sa
spirale ascendante, projette au-dessus de son horizon.
Puis, dès qu’il a disparu, c’est la longue nuit qui
commence, nuit souvent illuminée par les irradiations
des aurores polaires.
C’était donc en pleine saison de lumière que notre
goélette allait parcourir ces redoutables régions. La
clarté permanente ne lui ferait pas défaut jusqu’au
gisement de l’île Tsalal, où nous ne doutions pas de
retrouver les hommes de la Jane.
Un esprit plus imaginatif eût, sans doute, éprouvé de
singulières surexcitations lors des premières heures
passées sur cette limite de la nouvelle zone, – des
visions, des cauchemars, des hallucinations
d’hypnobate... il se fût senti comme transporté au
milieu du surnaturel... À l’approche de ces contrées
antarctiques, il se serait demandé ce que cachait le voile
nébuleux qui en dérobait la plus grande étendue... Y
découvrirait-il des éléments nouveaux dans le champ
des trois règnes minéral, végétal, animal, des êtres
d’une « humanité » spéciale, tels qu’affirme les avoir
vus Arthur Pym ?... Que lui offrirait ce théâtre des
météores, sur lequel est encore baissé le rideau des
brumes ?... Sous l’intense oppression de ses rêves,
lorsqu’il songerait au retour, ne perdrait-il pas tout
espoir ?... N’entendrait-il pas, à travers les stances du
plus étrange des poèmes, le corbeau du poète lui crier
de sa voix croassante :
« Never more... jamais plus !... jamais plus ! »
Il est vrai, cet état mental n’était pas le mien, et,
quoique je fusse très surexcité depuis quelque temps, je
parvenais à me maintenir dans les limites du réel. Je ne
formais plus qu’un seul vœu : c’était que la mer et le
vent restassent aussi propices au-delà qu’en deçà du
cercle antarctique.
En ce qui concerne le capitaine Len Guy, le
lieutenant, les anciens matelots de l’équipage, une
évidente satisfaction se peignit sur leurs traits rudes,
leurs figures bronzées par le hâle, lorsqu’ils apprirent
que le 70e parallèle venait d’être franchi par la goélette.
Le lendemain, d’un ton guilleret, la face épanouie,
Hurliguerly m’accosta sur le pont.
« Hé ! hé ! monsieur Jeorling, s’exclama-t-il, le
voilà derrière nous, le fameux cercle...
– Pas assez, bosseman, pas assez !
– Ça viendra... Ça viendra !... Mais j’ai un
désappointement...
– Lequel ?
– C’est que nous ne fassions pas ce qui se fait à bord
des navires au passage de la ligne !
– Vous le regrettez ?... demandai-je.
– Sans doute, et l’Halbrane aurait pu s’accorder la
cérémonie d’un baptême austral !...
– D’un baptême ?... Et qui auriez-vous baptisé,
bosseman, puisque nos hommes, tout comme vous, ont
déjà navigué au-delà de ce parallèle ?
– Nous... oui !... Vous... non, monsieur Jeorling !...
Et pourquoi, s’il vous plaît, cette cérémonie ne se
serait-elle pas faite en votre honneur ?...
– Il est vrai, bosseman, c’est la première fois, au
cours de mes voyages, que je me serai élevé si haut en
latitude...
– Ce qui eût mérité un baptême, monsieur Jeorling...
Oh ! sans grand fracas... sans tambour ni trompette... et
sans faire intervenir le Père Antarctique avec sa
mascarade habituelle !... Si vous vouliez me permettre
de vous bénir...
– Soit, Hurliguerly ! répondis-je en portant la main à
la poche. Bénissez et baptisez à votre aise !... Voici une
piastre pour boire à ma santé au plus prochain cabaret...
– Alors ce ne sera que sur l’îlot Bennet ou sur l’île
Tsalal, s’il y a toutefois des auberges dans ces îles
sauvages, et s’il s’est trouvé des Atkins pour s’y
établir !...
– Dites-moi, bosseman, j’en reviens toujours à
Hunt... Paraît-il aussi satisfait que les anciens matelots
de l’Halbrane d’avoir dépassé le cercle polaire ?
– Le sait-on !... me répondit Hurliguerly. Il navigue
toujours à sec de toile, celui-là, et on n’en peut rien tirer
d’un bord ou de l’autre... Mais, comme je vous l’ai dit,
s’il n’a pas déjà tâté des glaces et de la banquise...
– Qui vous le donne à penser ?...
– Tout et rien, monsieur Jeorling !... Ces choses-là
se sentent !... Hunt est un vieux loup de mer, qui a
traîné son sac dans tous les coins du monde !... »
L’opinion du bosseman était la mienne, et, par je ne
sais quel pressentiment, je ne cessais d’observer Hunt,
qui occupait très particulièrement ma pensée.
Pendant les premiers jours de décembre, du 1er au 4,
à la suite de quelques accalmies, le vent montra une
certaine tendance à hâler le nord-ouest. Or, il en est du
nord de ces hautes régions, comme du sud de
l’hémisphère boréal – rien de bon à attendre. Des
mauvais temps, voilà le plus ordinairement ce qu’on y
attrape sous forme de rafales et de bourrasques.
Cependant il n’y aurait pas lieu de trop se plaindre, si le
vent ne retombait pas jusqu’au sud-ouest. En ce dernier
cas, la goélette aurait été rejetée hors de sa route, ou, du
moins, elle eût dû lutter pour s’y maintenir, et mieux
valait, en définitive, ne point s’écarter du méridien suivi
depuis notre départ des New-South-Orkneys.
Cette modification présumable de l’état
atmosphérique ne laissait pas de causer une inquiétude
au capitaine Len Guy. En outre, la vitesse de
l’Halbrane subit une sensible diminution, car la brise
commença à mollir pendant la journée du 4, et même,
au milieu de la nuit du 4 au 5, elle refusa.
Le matin, les voiles pendaient, inertes et dégonflées,
le long des mâts, ou battaient d’un bord à l’autre. Bien
qu’aucun souffle n’arrivât jusqu’à nous et que la
surface de l’Océan fût sans rides, les longues
oscillations de la houle, qui venait de l’ouest,
imprimaient de rudes balancements à la goélette.
« La mer sent quelque chose, me dit le capitaine Len
Guy, et il doit y avoir du gros temps de ce côté, ajouta-
t-il, en étendant la main dans la direction du couchant.
– L’horizon est brumeux, en effet, répondis-je. Peut-
être que le soleil vers midi...
– Il n’a plus grande force à cette latitude, même en
été, monsieur Jeorling ! – Jem ? »
Le lieutenant s’approcha.
« Que penses-tu du ciel ?
– Je ne suis pas rassuré... Aussi faut-il être prêt à
tout, capitaine. Je vais amener les voiles hautes, rentrer
le grand foc, et parer le tourmentin. Il est possible que
l’horizon se dégage dans l’après-midi... Si le coup de
chien tombe à bord, nous serons en mesure de le
recevoir.
– Ce qui est essentiel, Jem, c’est de conserver notre
direction en longitude...
– Autant que faire se pourra, capitaine, car nous
sommes en bonne route.
– Est-ce que la vigie n’a pas signalé les premières
glaces en dérive ?... demandai-je.
– Oui, répondit le capitaine Len Guy, et dans un
abordage avec les icebergs, le dommage ne serait pas
pour eux. Si donc la prudence exige que l’on s’écarte à
l’est ou à l’ouest, nous nous y résignerons, mais en cas
de force majeure seulement. »
La vigie n’avait point fait erreur. Dans l’après-midi,
on vit des masses se déplacer avec lenteur au sud,
quelques îles de glace, qui n’étaient encore
considérables ni par leur étendue ni par leur hauteur.
Par exemple, en assez grande quantité, surnageaient des
débris d’ice-fields. C’étaient ce que les Anglais
appellent des packs, pièces longues de trois à quatre
cents pieds, dont les bords se touchent, des palchs,
quand elles ont la forme circulaire, des streams quand
elles sont de forme allongée. Ces débris, faciles à éviter,
ne pouvaient gêner la navigation de l’Halbrane. Il est
vrai, si le vent lui avait permis de conserver sa direction
jusqu’alors, elle n’allait guère de l’avant, à cette heure,
et, faute de vitesse, ne gouvernait pas sans peine. Et, ce
qu’il y avait de plus désagréable, c’est qu’une mer
creuse et dure nous affligeait de contrecoups
insupportables.
Vers deux heures, de grands courants
atmosphériques se précipitèrent en tourbillons, tantôt
d’un côté, tantôt de l’autre. Le vent soufflait de toutes
les aires du compas.
La goélette fut horriblement secouée, et le bosseman
dut faire saisir sur le pont les objets susceptibles de se
déralinguer au roulis ou au tangage.
Vers trois heures, des rafales d’une force
extraordinaire se déchaînèrent décidément à l’ouest-
nord-ouest. Le lieutenant mit au bas ris la brigantine, la
misaine-goélette et la trinquette. Il espérait ainsi se
maintenir contre la bourrasque et ne pas être rejeté à
l’est, en dehors de l’itinéraire de Weddell. Il est vrai, les
drifts ou glaces flottantes tendaient à se masser de ce
côté, et rien de dangereux pour un navire comme de
s’engager à travers ce labyrinthe mouvant...
Sous les coups de l’ouragan, accompagné de grosse
houle, la goélette donnait parfois une bande excessive.
Heureusement, sa cargaison ne pouvait se déplacer,
l’arrimage ayant été fait avec une parfaite entente des
éventualités nautiques. Nous n’avions point à redouter
le sort du Grampus, ce chavirement, dû à la négligence,
qui avait amené sa perte. On n’a pas oublié que ce brick
s’était retourné quille en l’air, et qu’Arthur Pym et Dirk
Peters restèrent plusieurs jours accrochés à sa coque.
Du reste, les pompes ne donnèrent pas une goutte
d’eau. Aucune des coutures du bordé et du pont ne
s’était ouverte, grâce aux réparations qui avaient été
soigneusement faites pendant notre relâche des
Falklands.
Ce que durerait cette tempête, le meilleur « weather-
wise », le plus habile pronostiqueur, ne l’aurait pu dire.
Vingt-quatre heures, deux jours, trois jours de mauvais
temps, on ne sait jamais ce que vous réservent ces mers
australes.
Une heure après que la bourrasque fut tombée à
bord, les grains se succédèrent presque sans interruption
avec pluie, grenasse et neige, ou plutôt averses
neigeuses. Cela tenait à ce que la température avait
notablement baissé. Le thermomètre ne marquait plus
que 36° Fahrenheit (2° 22 C. sur zéro), et la colonne
barométrique vingt-six pouces huit lignes (721
millimètres).
Il était dix heures du soir, – force m’est d’employer
ce mot, bien que le soleil se maintînt toujours au-dessus
de l’horizon. En effet, il s’en fallait d’une quinzaine de
jours qu’il atteignît le point culminant de son orbite ; et,
à 23° du pôle, il ne cessait de lancer à la surface de
l’Antarctide ses pâles et obliques rayons.
À dix heures trente-cinq se produisit un
redoublement de la bourrasque.
Je ne pus me décider à regagner ma cabine, et je
m’abritai derrière le rouf.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant discutaient à
quelques pas de moi. Au milieu de ce fracas des
éléments, c’est à peine s’ils devaient s’entendre ; mais,
entre marins, on se comprend rien qu’au geste.
Il était visible alors que la goélette dérivait du côté
des glaces vers le sud-est, et qu’elle ne tarderait pas à
les rencontrer, puisque ces masses marchaient moins
vite qu’elle. Double malchance qui nous repoussait hors
de notre route et nous menaçait de quelque redoutable
collision. Le roulis était maintenant si dur qu’il y avait
lieu de craindre pour les mâts dont la pointe décrivait
des arcs d’une amplitude effrayante. Pendant les grains,
on aurait pu se figurer que l’Halbrane était coupée en
deux. De l’avant à l’arrière, impossible de se voir.
Au large, quelques vagues éclaircies laissaient
apparaître une mer démontée, qui se brisait avec rage
sur l’accore des icebergs comme sur les roches d’un
littoral, et les couvrait d’embruns pulvérisés par le vent.
Le nombre des blocs errants s’étant accru, cela
donnait à espérer que cette tempête hâterait la débâcle
et rendrait plus accessibles les abords de la banquise.
Toutefois, il importait de tenir tête au vent. De là,
nécessité de se mettre à la cape. La goélette fatiguait
horriblement, prise par le travers des lames, piquant
dans leurs profonds entre-deux, et ne se relevant pas
sans subir de violentes secousses. Fuir, il n’y fallait
point songer, car, sous cette allure, un bâtiment
s’expose au très grave péril d’embarquer des paquets de
mer par son couronnement.
Tout d’abord, en fait de première manœuvre, il
s’agissait de venir au plus près. Puis, la cape prise sous
le hunier au bas ris, le petit foc à l’avant, le tourmentin
à l’arrière, l’Halbrane se trouverait dans des conditions
favorables pour résister à la bourrasque et à la dérive,
quitte à diminuer encore cette voilure, si le mauvais
temps empirait.
Le matelot Drap vint se poster à la barre. Le
capitaine Len Guy, près de lui, veillait aux embardées.
À l’avant, l’équipage se tint prêt à exécuter les
ordres de Jem West, tandis que six hommes, dirigés par
le bosseman, s’occupaient d’installer un tourmentin à la
place de la brigantine. Ce tourmentin est un morceau
triangulaire de forte toile, taillé comme un foc, qui se
hisse au capelage du bas mât, s’amure au pied et se
borde à l’arrière.
Pour prendre les ris du hunier, il fallait grimper aux
barres du mât de misaine, et quatre hommes y devaient
suffire.
Le premier, qui s’élança sur les enfléchures, fut
Hunt. Le deuxième fut Martin Holt, notre maître-
voilier. Le matelot Burry et l’une des recrues les
suivirent aussitôt.
Jamais je n’aurais cru qu’un homme pût déployer
autant d’agilité et d’adresse que le fit Hunt. C’est à
peine si ses mains et ses pieds saisissaient les
enfléchures. Arrivé à la hauteur des barres, il s’élongea
sur les marchepieds jusqu’à l’un des bouts de la vergue,
afin de larguer les rabans du hunier.
Martin Holt se porta à l’extrémité opposée, tandis
que les deux autres hommes restaient au milieu.
Dès que la voile serait amenée, il n’y aurait plus
qu’à la réduire au bas ris. Puis, après que Hunt, Martin
Holt et les matelots seraient redescendus, on
l’étarquerait d’en bas.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant savaient que,
sous cette voilure, l’Halbrane tenait convenablement la
cape.
Tandis que Hunt et les autres travaillaient, le
bosseman avait paré le tourmentin, et il attendait du
lieutenant l’ordre de le hisser à bloc.
La bourrasque se déchaînait alors avec une
incomparable furie. Haubans et galhaubans, tendus à se
rompre, vibraient comme des cordes métalliques.
C’était à se demander si les voiles, même diminuées, ne
seraient pas déchirées en mille pièces...
Soudain, un effroyable coup de roulis chavira tout
sur le pont. Quelques barils, cassant leurs saisines,
roulèrent jusqu’aux bastingages. La goélette donna une
bande si prononcée sur tribord, que la mer entra par les
dallots.
Renversé du coup contre le rouf, je fus quelques
instants sans pouvoir me relever...
Telle avait été l’inclinaison de la goélette que le
bout de la vergue du hunier s’était plongée de trois à
quatre pieds dans la crête d’une lame...
Lorsque la vergue sortit de l’eau, Martin Holt, qui
s’était achevalé à l’extrémité pour terminer son travail,
avait disparu.
Un cri se fit entendre, – le cri du maître-voilier,
entraîné par la houle, et dont les bras s’agitaient
désespérément au milieu des blancheurs de l’écume.
Les matelots se précipitèrent à tribord, et lancèrent,
qui un cordage, qui un baril, qui un espar, – n’importe
quel objet susceptible de flotter, et auquel pourrait
s’accrocher Martin Holt.
Au moment où j’empoignais un taquet afin de me
maintenir, j’entrevis une masse qui fendait l’air et
disparut dans le déferlement des lames...
Était-ce un second accident ?... Non !... c’était un
acte volontaire... un acte de dévouement.
Ayant fini d’amarrer la dernière garcette de ris,
Hunt, après s’être pomoyé le long de la vergue, venait
de se jeter au secours du maître-voilier.
« Deux hommes à la mer ! » cria-t-on du bord.
Oui, deux... l’un pour sauver l’autre... Et n’allaient-
ils pas périr ensemble ?...
Jem West courut à la barre, et, d’un tour de roue, fit
lofer la goélette d’un quart, – tout ce qu’elle pouvait
donner sans dépasser le lit du vent. Puis, son foc
traversé, son tourmentin bordé à plat, elle resta à peu
près immobile.
D’abord, à la surface écumante des eaux, on aperçut
Martin Holt et Hunt, dont les têtes émergaient...
Hunt nageait d’un bras rapide, piquant à travers les
lames, et se rapprochait du maître-voilier.
Celui-ci, éloigné déjà d’une encablure, paraissait et
disparaissait tour à tour, – un point noirâtre, difficile à
distinguer au milieu des rafales.
Après avoir jeté espars et barils, l’équipage
attendait, ayant fait tout ce qui était à faire. Quant à
lancer une embarcation au milieu de cette houle
furieuse qui couvrait le gaillard d’avant, y pouvait-on
songer ?... Ou elle eût chaviré, ou elle se fût brisée
contre les flancs de la goélette.
« Ils sont perdus tous deux... tous deux ! » murmura
le capitaine Len Guy.
Puis, au lieutenant :
« Jem... le canot... le canot... cria-t-il.
– Si vous donnez l’ordre de le mettre à la mer,
répondit le lieutenant, je m’y embarquerai le premier,
quoique ce soit risquer sa vie... Mais il me faut
l’ordre ! »
Il y eut quelques minutes d’inexprimables angoisses
pour les témoins de cette scène. On ne songeait plus à la
situation de l’Halbrane, si compromise qu’elle fût.
Bientôt une clameur éclata, lorsque Hunt fut aperçu
une dernière fois entre deux lames. Il s’enfonça encore,
puis, comme si son pied eût rencontré un point d’appui
solide, on le vit s’élancer avec une surhumaine vigueur
vers Martin Holt, ou plutôt vers l’endroit où le
malheureux venait de s’engloutir...
Cependant, en gagnant un peu au plus près, dès que
Jem West eut fait mollir les écoutes du petit foc et du
tourmentin, la goélette s’était rapprochée d’une demi-
encablure.
C’est alors que de nouveaux cris dominèrent le bruit
des éléments déchaînés.
« Hurrah !... hurrah !... hurrah !... » poussa tout
l’équipage.
De son bras gauche Hunt soutenait Martin Holt,
incapable d’aucun mouvement, ballotté comme une
épave. De l’autre, il nageait vigoureusement, et gagnait
vers la goélette.
« Serre le vent... serre le vent !... » commanda Jem
West au timonier.
La barre mise dessous, les voiles ralinguèrent avec
des détonations d’armes à feu...
L’Halbrane bondit sous les lames, semblable au
cheval qui se cabre, lorsque le mors le retient à lui
briser la bouche. Livrée aux plus terribles secousses de
roulis et de tangage, on eût dit, pour continuer la
comparaison dont je me suis servi, qu’elle piaffait sur
place...
Une interminable minute s’écoula. C’est à peine si
l’on pouvait distinguer, au milieu des eaux
tourbillonnantes, ces deux hommes dont l’un traînait
l’autre... Enfin Hunt rejoignit la goélette, et saisit une
des amarres qui pendaient du bord...
« Arrive... arrive !... » s’écria le lieutenant, en
faisant un geste au matelot du gouvernail.
La goélette évolua juste de ce qu’il fallait pour que
le hunier, le petit foc et le tourmentin pussent porter, et
elle prit l’allure de la cape courante.
En un tour de main, Hunt et Martin Holt avaient été
hissés sur le pont, l’un déposé au pied du mât de
misaine, l’autre prêt à donner la main à la manœuvre.
Le maître-voilier reçut les soins que nécessitait son
état. La respiration lui revint peu à peu, après un
commencement d’asphyxie. Quelques frottements
énergiques achevèrent de le rappeler à lui, et ses yeux
s’ouvrirent.
« Martin Holt, lui dit le capitaine Len Guy, qui
s’était penché sur le maître-voilier, te voilà revenu de
loin...
– Oui... oui... capitaine ! répondit Martin Holt en
cherchant du regard... Mais... qui est venu à moi ?...
– C’est Hunt... s’écria le bosseman, Hunt qui a
risqué sa vie pour te tirer de là !... »
Martin Holt se releva à demi, s’appuya sur le coude
et se tourna du côté de Hunt.
Comme celui-ci se tenait en arrière, Hurliguerly vint
le pousser vers Martin Holt dont les yeux exprimaient
la plus vive reconnaissance.
« Hunt, dit-il, tu m’as sauvé... Sans toi... j’étais
perdu... je te remercie... »
Hunt ne répondit pas.
« Eh bien... Hunt... reprit le capitaine Len Guy, est-
ce que tu n’entends pas ?... »
Hunt ne semblait point avoir entendu.
« Hunt, redit Martin Holt, approche... Je te
remercie... je voudrais te serrer la main !... »
Et il lui tendit la sienne...
Hunt recula de quelques pas, secouant la tête, dans
l’attitude d’un homme qui n’a pas besoin de tant de
compliments pour une chose si simple...
Puis, se dirigeant vers l’avant, il s’occupa de
remplacer une des écoutes du petit foc, qui venait de
casser à la suite d’un tel coup de mer, que la goélette en
avait été ébranlée de la quille à la pomme des mâts.
Décidément, c’est un héros de dévouement et de
courage, ce Hunt !... Décidément aussi, c’est un être
fermé à toutes les impressions, et ce ne fut pas encore
ce jour-là que le bosseman connut « la couleur de ses
paroles » !
Il n’y eut aucun répit dans la violence de cette
tempête, et, à plusieurs reprises, elle nous donna de
sérieuses inquiétudes. Au milieu des fureurs de la
tourmente, on put cent fois craindre que, malgré sa
voilure réduite, la mâture ne vînt à bas. Oui !... cent
fois, bien que Hunt tînt la barre d’une main habile et
vigoureuse, la goélette, emportée dans des embardées
inévitables, donna la bande et fut sur le point d’engager.
Il fallut même amener le hunier, et se borner au
tourmentin et au petit foc pour garder la cape.
« Jem, dit le capitaine Len Guy –, il était alors cinq
heures du matin –, s’il est nécessaire de fuir...
– Nous fuirons, capitaine, mais c’est risquer d’être
mangés par la mer ! »
En effet, rien de plus dangereux que cette allure du
vent arrière, quand on ne peut plus devancer les lames,
et on ne la prend que lorsqu’il est impossible de garder
la cape. D’ailleurs, à courir vers l’est, l’Halbrane se fût
éloignée de sa route, au milieu du dédale des glaces
accumulées dans cette direction.
Trois jours durant, 6, 7 et 8 décembre, la tempête se
déchaîna sur ces parages avec accompagnement de
rafales neigeuses qui provoquèrent un sensible
abaissement de la température. Cependant la cape put
être maintenue, après que le petit foc, déchiré dans une
rafale, eut été remplacé par un autre de toile plus
résistante.
Inutile de dire que le capitaine Len Guy se montra
un vrai marin, que Jem West eut l’œil à tout, que
l’équipage les seconda résolument, que Hunt fut
toujours le premier à la besogne, lorsqu’il y eut
manœuvre à faire ou danger à courir.
En vérité, ce qu’était cet homme, on ne saurait en
donner une idée ! Quelle différence entre lui et la
plupart des matelots recrutés aux Falklands, – surtout le
sealing-master Hearne. De ceux-ci, il était bien difficile
d’obtenir ce qu’on avait le droit d’attendre et d’exiger.
Sans doute, ils obéissaient, car, bon gré mal gré, il faut
obéir à un officier tel que Jem West. Mais, par-derrière,
que de plaintes, que de récriminations ! Cela, je le
craignais, ne présageait rien de bon dans l’avenir.
Il va sans dire que Martin Holt n’avait pas tardé à
reprendre ses occupations, et qu’il n’y boudait point.
Très entendu à son métier, il était le seul qui, pour
l’adresse et le zèle, pouvait rivaliser avec Hunt.
« Eh bien, Holt, lui demandai-je un jour qu’il se
trouvait en conversation avec le bosseman, en quels
termes êtes-vous maintenant avec ce diable de Hunt ?...
Depuis le sauvetage, s’est-il montré un peu plus
communicatif ?...
– Non, monsieur Jeorling, répondit le maître-voilier,
et il semble même qu’il cherche à m’éviter.
– À vous éviter ?... répliquai-je.
– Comme il le faisait auparavant, du reste...
– Voilà qui est singulier...
– Et qui est vrai, ajouta Hurliguerly. J’en ai fait la
remarque plus d’une fois.
– Alors il vous fuit comme les autres ?...
– Moi... plus que les autres...
– À quoi cela tient-il ?...
– Je ne sais, monsieur Jeorling !
– N’empêche, Holt, que tu lui dois une fameuse
chandelle !... déclara le bosseman. Mais n’essaie pas
d’en allumer en son honneur !... Je le connais... il
soufflerait dessus ! »
Je fus surpris de ce que je venais d’apprendre.
Toutefois, en y prêtant attention, je pus m’assurer, en
effet, que Hunt refusait toutes les occasions d’être en
contact avec notre maître-voilier. Ne croyait-il donc pas
avoir droit à sa reconnaissance, bien que celui-ci lui dût
la vie ?... Assurément, la conduite de cet homme était
au moins bizarre.
Dans l’après-minuit du 8 au 9, le vent indiqua une
certaine tendance à remonter vers l’est, ce qui devait
rendre le temps plus maniable.
L’Halbrane, si cette circonstance se produisait,
pourrait donc regagner ce qu’elle avait perdu par la
dérive, et reprendre son itinéraire sur le quarante-
troisième méridien.
Cependant, quoique la mer restât dure, la surface de
voilure put être augmentée sans risques vers deux
heures du matin. Aussi, sous la misaine-goélette et la
brigantine à deux ris, la trinquette et le petit foc,
l’Halbrane, bâbord amures, se rapprocha-t-elle de la
route dont l’avait écartée cette longue tourmente.
En cette portion de la mer antarctique, les glaces
dérivaient en plus grand nombre, et il y avait lieu de
penser que la tempête, hâtant la débâcle, avait peut-être
rompu vers l’est les barrières de la banquise.
13
Le long de la banquise
Bien que ces parages au-delà du cercle polaire
eussent été profondément troublés, il est juste de
reconnaître que notre navigation, jusqu’alors, s’était
accomplie dans des conditions exceptionnelles. Et
quelle heureuse chance si l’Halbrane, dès cette
première quinzaine de décembre, allait trouver ouverte
la route de Weddell ?...
En vérité, voici que je dis la route de Weddell,
comme s’il s’agissait d’une route terrestre, bien
entretenue, garnie de ses bornes milliaires, avec cette
inscription sur un poteau indicateur : Route du pôle
sud !
Durant la journée du 10, la goélette put sans
difficulté manœuvrer au milieu de ces glaçons isolés
qu’on appelle floes et brashs. La direction du vent ne
l’obligea point à courir des bords, et lui permit de
suivre la ligne droite entre les passes des icefields ?
Quoique nous fussions encore à un mois de l’époque où
la désagrégation se fait en grand, le capitaine Len Guy,
habitué à ces phénomènes, affirmait que ce qui se
produit d’ordinaire en janvier – la débâcle générale –
allait se produire, cette fois, en décembre.
Éviter ces nombreuses masses errantes ne donna
aucun embarras à l’équipage. De réelles difficultés ne
se présenteraient vraisemblablement qu’au jour
prochain où la goélette essaierait de se frayer un
passage à travers la banquise.
Au surplus, il n’y avait aucune surprise à craindre.
La présence des glaces était signalée par une teinte
presque jaunâtre de l’atmosphère, laquelle les baleiniers
désignaient sous le nom de blink. C’est un phénomène
de réverbération, particulier aux zones glaciales, qui ne
trompe jamais l’observateur.
Cinq jours de suite, l’Halbrane navigua sans faire
d’avarie, sans avoir eu, même un instant, à redouter une
collision. Il est vrai, au fur et à mesure qu’elle
descendait vers le sud, le nombre des glaces
s’accroissait et les passes devenaient plus étroites. Une
observation du 14 nous donna 72° 37’ pour la latitude,
notre longitude restant sensiblement la même entre le
42e et le 43e méridien. C’était déjà un point que peu de
navigateurs avaient pu atteindre au-delà du cercle
antarctique, – ni les Balleny ni les Bellingshausen.
Nous étions à 2° moins haut seulement que James
Weddell.
La navigation de la goélette devint donc plus
délicate au milieu de ces débris ternes et blafards,
souillés de fientes d’oiseaux. Quelques-uns avaient une
apparence lépreuse. Relativement à leur volume
considérable déjà, combien paraissait petit notre navire
dont certains icebergs dominaient la mâture !
En ce qui concerne ces masses, la variété des
grandeurs se doublait de celle des formes, différenciées
à l’infini. L’effet était merveilleux, lorsque ces
enchevêtrements, dégagés des brumes, réverbéraient,
comme d’énormes cabochons, les rayons solaires.
Parfois, les strates se dessinaient en couleurs
rougeâtres, sur l’origine desquelles on n’est pas
exactement fixé, puis se coloraient des nuances du
violet et du bleu, probablement dues à des effets de
réfraction.
Je ne me lassais pas d’admirer ce spectacle, si
remarquablement décrit dans le récit d’Arthur Pym – ici
des pyramides à pointes aiguës, là des dômes arrondis
comme ceux d’une église byzantine, ou renflés comme
ceux d’une église russe, des mamelles qui se dressaient,
des dolmens à tables horizontales, des kromlechs, des
menhirs debout comme au champ de Karnac, des vases
brisés, des coupes renversées –, enfin tout ce que l’œil
imaginatif se plaît parfois à retrouver dans la
capricieuse disposition des nuages... Et les nuages ne
sont-ils pas les glaces errantes de la mer céleste ?...
Je dois reconnaître que le capitaine Len Guy joignait
à beaucoup de hardiesse beaucoup de prudence. Jamais
il ne passait sous le vent d’un iceberg, si la distance ne
lui garantissait pas le succès de n’importe quelle
manœuvre qui deviendrait soudain nécessaire.
Familiarisé avec tous les aléas de cette navigation, il ne
craignait pas de s’aventurer au milieu de ces flottilles
de drifts et de packs.
Ce jour-là, il me dit :
« Monsieur Jeorling, ce n’est pas la première fois
que j’ai voulu pénétrer dans la mer polaire, et sans y
réussir. Eh bien, si je tentais de le faire, alors que j’en
étais réduit à de simples présomptions sur le sort de la
Jane, que ne ferai-je pas, aujourd’hui que ces
présomptions se sont changées en certitudes ?...
– Je vous comprends, capitaine, et, à mon avis,
l’expérience que vous avez de la navigation dans ces
parages doit accroître nos chances de succès.
– Sans doute, monsieur Jeorling ! Cependant, au-
delà de la banquise, c’est encore l’inconnu pour moi,
comme pour tant d’autres navigateurs !
– L’inconnu ?... Non pas absolument, capitaine,
puisque nous possédons les rapports très sérieux de
Weddell, et, j’ajoute, ceux d’Arthur Pym.
– Oui !... je le saisi... Ils ont parlé de la mer libre...
– Est-ce que vous n’y croyez pas ?...
– Oui... j’y crois !... Oui !... Elle existe, et cela pour
des raisons qui ont leur valeur. En effet, il est de toute
évidence que ces masses, désignées sous les noms
d’icefields et d’icebergs, ne sauraient se former en
pleine mer. C’est un violent et irrésistible effort,
provoqué par les houles, qui les détache des continents
ou des îles des hautes latitudes. Puis, les courants les
entraînent vers les eaux plus tempérées, où les chocs
entament leurs arêtes, alors que la température
désagrège leurs bases et leurs flancs soumis aux
influences thermométriques.
– Cela me paraît l’évidence même, répondis-je.
– Donc, reprit le capitaine Len Guy, ces masses ne
sont point venues de la banquise. C’est en dérivant
qu’elles l’atteignent, qu’elles la brisent parfois, qu’elles
franchissent ses passes. D’ailleurs, il ne faut pas juger
la zone australe d’après la zone boréale. Les conditions
n’y sont pas identiques. Aussi Cook a-t-il pu affirmer
qu’il n’avait jamais rencontré dans les mers
groënlandaises l’équivalent des montagnes de glace de
la mer antarctique, même à une latitude plus élevée.
– Et à quoi cela tient-il ?... demandai-je.
– À ceci, sans doute, c’est que, dans les contrées
boréales, l’influence des vents du sud est prédominante.
Or, ils n’y arrivent qu’après s’être chargés des brûlants
apports de l’Amérique, de l’Asie, de l’Europe, et
contribuent à relever la température de l’atmosphère. Ici
les terres les plus rapprochées, terminées par les pointes
du cap de Bonne-Espérance, de la Patagonie, de la
Tasmanie, ne modifient guère les courants
atmosphériques. C’est pourquoi la température demeure
plus uniforme sur ce domaine antarctique.
– C’est là une observation importante, capitaine, et
elle justifie votre opinion relative à une mer libre...
– Oui... libre... au moins sur une dizaine de degrés
derrière la banquise. Donc, commençons par franchir
celle-ci, et la plus grosse difficulté sera vaincue... Vous
avez eu raison de dire, monsieur Jeorling, que
l’existence de cette mer libre a été formellement
reconnue par Weddell...
– Et par Arthur Pym, capitaine...
– Et par Arthur Pym. »
À partir du 15 décembre, les embarras de navigation
s’accrurent avec le nombre des glaces. Toutefois, le
vent continua d’être favorable, variant du nord-est au
nord-ouest sans jamais accuser une tendance à tomber
au sud. Pas une heure il ne fut question de louvoyer
entre les icebergs et les icefields, ni de se tenir la nuit
sous petits bords, – opération toujours pénible et
dangereuse. La brise fraîchissait parfois, et il était
nécessaire de diminuer la voilure ? On voyait alors la
mer écumer le long des blocs, les couvrant d’embruns
comme les rochers d’une île flottante, sans parvenir à
suspendre leur marche.
Plusieurs fois, des angles de relèvement furent
mesurés par Jem West, et de ses calculs il résultait que
la hauteur de ces blocs était généralement comprise
entre dix et cent toises.
Pour mon compte, je partageais l’opinion du
capitaine Len Guy sur ce point, que de telles masses
n’avaient pu se former que le long d’un littoral, – peut-
être celui d’un continent polaire. Mais, très
évidemment, ce continent devait être échancré par des
baies, divisé par des bras de mer, entaillé par des
détroits, qui avaient permis à la Jane d’atteindre le
gisement de l’île Tsalal.
Et n’est-ce pas, somme toute, cette existence de
terres polaires qui entrave les tentatives des
découvreurs pour s’élever jusqu’aux pôles arctique ou
antarctique ? Ne donnent-elles pas aux montagnes de
glace un point d’appui solide, dont celles-ci se
détachent à l’époque de la débâcle ? Si les calottes
boréales et australes n’étaient recouvertes que par les
eaux, peut-être les navires auraient-ils déjà su s’y frayer
passage ?...
On peut donc affirmer que, lors de sa pénétration
jusqu’au 23e parallèle, le capitaine William Guy, de la
Jane, soit que son instinct de navigateur, soit que le
hasard l’eussent guidé, avait dû remonter à travers
quelque large bras de mer.
Notre équipage ne laissa pas d’être très
impressionné à voir la goélette s’engager au milieu de
ces masses en mouvement, – les nouveaux du moins,
puisque les anciens du bord n’en étaient plus à ces
premières surprises. Il est vrai, l’habitude ne tarda pas à
les blaser sur les inattendus de cette navigation.
Ce qu’il convenait d’organiser avec le plus de soin,
c’était une incessante surveillance. Aussi, en tête du
mât de misaine, Jem West fit-il hisser un tonneau – ce
qu’on appelle le « nid de pie » –, où une vigie fut
constamment de garde.
L’Halbrane, servie par une brise ronde, filait avec
rapidité. La température était supportable, – environ 42°
(de 4° à 5° C. sur zéro). Le danger venait des brumes,
qui flottaient le plus souvent au-dessus de ces mers
encombrées, et rendaient difficile d’éviter les
abordages.
Pendant la journée du 16, les hommes éprouvèrent
d’extrêmes fatigues. Les packs et les drifts n’offraient
entre eux que d’étroites passes, très découpées, avec des
angles brusques, qui obligeaient à changer
fréquemment les amures.
Quatre ou cinq fois par heure retentissaient ces
ordres :
« Lofe tour !...
– Arrive en grand ! »
L’homme de barre ne chômait pas à la roue du
gouvernail, tandis que les matelots ne cessaient de
masquer le hunier, le perroquet, ou de ralinguer les
voiles basses.
Dans ces circonstances, personne ne boudait à la
besogne, et Hunt se distinguait entre tous.
Où cet homme – marin dans l’âme – se montrait le
plus utile, c’était lorsqu’il s’agissait de porter un grelin
sur des glaçons, de l’y fixer avec une ancre à jet pour le
garnir au guindeau, afin que la goélette, hâlée
lentement, parvînt à doubler l’obstacle. Suffisait-il
d’élonger des faux bras, afin de les tourner sur une
saillie de bloc, Hunt se jetait dans le canot, le dirigeait
au milieu des débris et débarquait sur leur surface
glissante. Aussi, le capitaine Len Guy et son équipage
tenaient-ils Hunt pour un matelot hors ligne. Mais ce
qu’il y avait de mystérieux dans sa personne ne laissait
pas d’exciter la curiosité au plus haut point.
Plus d’une fois, il arriva que Hunt et Martin Holt
embarquèrent, dans le même canot, pour quelque
manœuvre périlleuse qu’ils accomplissaient de
conserve. Si le maître-voilier lui donnait un ordre, Hunt
l’exécutait avec autant de zèle que d’adresse.
Seulement, il ne lui répondait jamais.
À cette date, l’Halbrane ne pouvait plus être
éloignée de la banquise. Qu’elle continuât sa route en
cette direction, elle ne tarderait certes pas à l’atteindre,
et n’aurait plus qu’à y chercher un passage. Jusqu’alors,
cependant, par-dessus les icefields, entre les sommets
capricieux des icebergs, la vigie n’avait pu apercevoir
une crête ininterrompue de glaces.
La journée du 16 exigea de minutieuses et
indispensables précautions, car le gouvernail, ébranlé
par des heurts inévitables, courait le risque d’être
démonté.
En même temps, plusieurs chocs avaient été
provoqués par les débris qui se frottaient contre les
façons de la goélette, plus dangereux que ne l’étaient
les gros blocs. En effet, lorsque ces derniers se jetaient
sur les flancs du navire, il s’ensuivait des contacts
violents, sans doute. Néanmoins, l’Halbrane, solide de
membrure et de bordage, n’avait à craindre ni d’être
défoncée, ni, n’étant pas doublée, de perdre son
doublage.
Quant au safre du gouvernail, Jem West le fit
emboîter entre deux jumelles, puis consolider avec des
espars appliqués à la tige, sorte de fourreau qui devait
suffire à le préserver.
Il ne faudrait pas croire que les mammifères marins
eussent abandonné ces parages, encombrés de masses
flottantes de toutes grandeurs et de toutes formes. Les
baleines s’y montraient en grand nombre, et quel
spectacle féerique, lorsque les colonnes d’eau
s’échappaient de leurs évents ! Avec les fin-backs et les
hump-backs apparaissaient des marsouins de taille
colossale, pesant plusieurs centaines de livres, et que
Hearne frappait adroitement de son harpon, lorsqu’ils
arrivaient à portée. Toujours bien reçus et appréciés, ces
marsouins, après qu’ils avaient passé par les mains
d’Endicott, habile accommodeur de sauces.
Quant aux habituels oiseaux antarctiques, pétrels,
damiers, cormorans, ils filaient en bandes criardes, et
c’était des légions de pingouins, rangés sur le bord des
icefields, qui regardaient évoluer la goélette. Ceux-là
sont bien les véritables habitants de ces tristes solitudes,
et la nature n’aurait pu créer un type plus en rapport
avec les désolations de la zone glaciale.
Ce fut dans la matinée du 17 que l’homme du nid de
pie signala enfin la banquise.
« Par tribord devant ! » cria-t-il.
À cinq ou six milles au sud se dressait une
interminable crête, découpée en dents de scie, qui se
profilait sur le fond assez clair du ciel, et le long de
laquelle dérivaient des milliers de glaçons. Cette
barrière, immobile, s’orientait du nord-ouest au sud-est,
et, rien qu’en la prolongeant, la goélette gagnerait
encore quelques degrés vers le sud.
Voici ce qu’il convient de retenir, si l’on veut se
faire une idée très exacte des différences qui existent
entre la banquise et la barrière de glace.
Cette dernière, je l’ai noté déjà, ne se forme point en
pleine mer. Il est indispensable qu’elle repose sur une
base solide, soit pour dresser ses plans verticaux le long
d’un littoral, soit pour développer ses cimes
montagneuses en arrière-plan. Mais si ladite barrière ne
peut abandonner le noyau fixe qui la supporte, c’est
elle, d’après les navigateurs les plus compétents, qui
fournit ce contingent d’icebergs et d’icefields, de drifts
et de packs, de floes et de brashs, dont nous apercevions
au large le cheminement interminable. Les côtes qui la
soutiennent sont soumises à l’influence des courants
descendus des mers plus chaudes. À l’époque des
marées de syzygies, dont la hauteur est parfois
considérable, l’assiette de la barrière se mine, s’effrite,
se ronge, et d’énormes blocs – des centaines en
quelques heures – se détachent avec un fracas
assourdissant, tombent dans la mer, plongent au milieu
de remous formidables et remontent à la surface. Alors,
les voilà devenus montagnes de glace, dont il émerge
un tiers seulement, et qui flottent jusqu’au moment où
l’influence climatérique des basses latitudes achève de
les dissoudre.
Et, un jour que je m’entretenais à ce sujet avec le
capitaine Len Guy :
« Cette explication est juste, me répondit-il, et c’est
pour cela que la barrière de glace oppose un
infranchissable obstacle au navigateur, puisqu’elle a
pour base un littoral. Mais il n’en est pas ainsi de la
banquise. C’est en avant des terres, sur l’Océan même
que celle-ci s’édifie par l’amalgame continu de débris
en dérive. Soumise également aux assauts de la houle,
au rongement des eaux plus chaudes pendant l’été, elle
se disloque, des passes s’entrouvrent, et nombre de
bâtiments ont déjà pu la prendre à revers...
– Il est vrai, ai-je ajouté, elle n’offre pas une masse
indéfiniment continue qu’il serait impossible de
contourner...
– Aussi Weddell a-t-il pu en doubler l’extrémité,
monsieur Jeorling, grâce, je le sais, à des circonstances
exceptionnelles de température et de précocité. Or,
puisque ces circonstances se présentent cette année, il
n’est pas téméraire de dire que nous saurons en profiter.
– Assurément, capitaine. Et maintenant que la
banquise est signalée...
– Je vais en rapprocher l’Halbrane autant qu’il se
pourra, monsieur Jeorling, puis la lancer à travers la
première passe que nous parviendrons à découvrir. S’il
ne s’en présente pas, nous essaierons de longer cette
banquise jusqu’à son extrémité orientale, avec l’aide du
courant qui porte en cette direction, et au plus près,
tribord amures, pour peu que la brise se maintienne au
nord-est. »
À cingler vers le sud, la goélette rencontra des
icefields de dimensions considérables. Plusieurs angles,
relevés au cercle, avec la base mesurée par le loch,
permirent de leur donner de cinq à six cents toises
superficielles. Il fallut manœuvrer avec autant de
précision que de prudence afin d’éviter d’être bloqué au
fond de couloirs dont on ne voyait pas toujours l’issue.
Lorsque l’Halbrane ne se trouva plus qu’à trois
milles de la banquise, elle mit en panne au milieu d’un
large bassin qui lui laissait toute liberté de mouvement.
Une embarcation fut détachée du bord. Le capitaine
Len Guy y descendit avec le bosseman, quatre matelots
aux avirons et un à la barre. Elle se dirigea vers
l’énorme rempart, y chercha vainement une passe à
travers laquelle aurait pu se glisser la goélette, et, après
trois heures de cette fatigante reconnaissance, rallia le
bord.
Survint alors un grain de pluie neigeuse, qui fit
tomber la température à 36° (2° 22 C. sur zéro) et nous
déroba la vue de la banquise.
Il devenait donc indispensable de mettre le cap au
sud-est, et de naviguer au milieu de ces innombrables
glaçons, tout en prenant garde d’être drossé vers la
barrière de glace, car de s’en élever ensuite eût présenté
de sérieuses difficultés.
Jem West donna ordre de brasser les vergues de
manière à serrer le vent d’aussi près que possible.
L’équipage opéra lestement, et la goélette, animée
d’une vitesse de sept à huit milles, inclinée sur tribord,
se lança au milieu des blocs épars sur sa route. Elle
savait éviter leur contact, lorsque la rencontre lui eût été
dommageable, et, lorsqu’il ne s’agissait que de minces
couches, courait dessus et les déchirait avec sa guibre
faisant office de bélier. Puis, après une série de
frôlements, de craquements, dont frémissait parfois
toute sa membrure, l’Halbrane retrouvait les eaux
libres.
L’essentiel était surtout de se garer de la collision
des icebergs. Il n’y avait aucun embarras à évoluer par
un ciel clair, qui permettait de manœuvrer à temps, soit
pour accroître la vitesse de la goélette, soit pour la
diminuer. Toutefois, avec les fréquentes brumes qui
limitaient à une ou deux encablures la portée de la vue,
cette navigation ne laissait pas d’être périlleuse.
Mais, sans parler de ces icebergs, est-ce que
l’Halbrane ne risquerait pas d’être abordée par les
icefields ?... Incontestablement, et qui ne l’a pas
observé ne saurait imaginer quel degré de puissance
possèdent ces masses en mouvement.
Ce jour-là, nous avons vu un de ces icefields,
quoiqu’il ne fût animé que d’une médiocre vitesse, en
heurter un autre qui était immobile. Eh bien, ce champ
fut brisé sur ses arêtes, bouleversé à sa surface, presque
entièrement anéanti. Il n’y eut plus qu’énormes débris
montant les uns sur les autres, hummocks se dressant
jusqu’à cent pieds de hauteur, calfs s’immergeant sous
les eaux. Et cela peut-il surprendre, lorsque le poids de
l’icefield abordeur se chiffre par plusieurs millions de
tonnes ?...
Vingt-quatre heures s’écoulèrent dans ces
conditions, la goélette se tenant entre trois et quatre
milles de la banquise. La ranger de plus près, c’eût été
s’engager à travers des sinuosités dont on n’aurait pu
sortir. Non pas que l’envie en manquât au capitaine Len
Guy, tant il craignait de ranger, sans l’apercevoir,
l’ouverture de quelque passe...
« Si j’avais une conserve, me dit-il, je longerais de
plus près la banquise, et c’est un grand avantage que
d’être à deux navires, lorsqu’on entreprend de telles
campagnes !... Or, l’Halbrane est seule, et si elle venait
à nous manquer... »
Néanmoins, tout en ne manœuvrant pas plus que ne
le voulait la prudence, notre goélette s’exposait à de
réels dangers. Après quelque parcours de cent toises, il
fallait brusquement l’arrêter, modifier sa direction, et,
parfois, juste au moment où son bout-dehors de beaupré
allait buter contre un bloc. Pendant des heures aussi,
Jem West était obligé de changer son allure, de se tenir
sous petits bords, afin d’éviter le choc d’un icefield.
Par bonne chance, le vent soufflait de l’est au nord-
nord-est sans autre variation, et permettait de garder la
voilure entre le plus près et le largue. En outre, il ne
fraîchissait pas. Mais, s’il eût tourné à la tempête, je ne
sais ce que serait devenue la goélette, – ou, je ne le sais
que trop : elle se fût perdue corps et biens.
Dans ce cas, en effet, nous n’aurions eu aucune
possibilité de fuir, et l’Halbrane eût fait côte au pied de
la banquise.
Après une longue reconnaissance, le capitaine Len
Guy dut renoncer à trouver un passage à travers cette
muraille. En atteindre la pointe au sud-est, il n’y avait
pas autre chose à tenter. Du reste, à suivre cette
orientation, nous ne perdions rien en latitude. Et, en
effet, dans la journée du 18, l’observation indiqua, pour
la situation de l’Halbrane, le 73e parallèle.
Je le répète, cependant, jamais navigation dans les
mers antarctiques ne rencontra peut-être des
circonstances plus heureuses –, précocité de la saison
estivale, permanence des vents de nord, température
que le thermomètre marquait à quarante-neuf degrés (9°
44 C. sur zéro) en moyenne. Il va sans dire que nous
jouissions d’une clarté perpétuelle, et, vingt-quatre
heures durant, les rayons solaires nous arrivaient de
tous les points de l’horizon.
Aussi, les icebergs s’égouttaient-ils en multiples
ruisseaux, qui creusaient leurs parois et se réunissaient
en cascades retentissantes. En somme, il y avait à se
garer des culbutes, lorsque le déplacement de leur
centre de gravité, par suite de l’usure de la base
immergée, venait à les culbuter.
Deux ou trois fois encore, on se rapprocha de la
banquise à moins de deux milles. Il était impossible
qu’elle n’eût pas subi les influences climatériques, que
des ruptures ne se fussent pas produites en quelques
points.
Les recherches n’aboutirent pas, et il fallut se rejeter
dans le courant de l’ouest à l’est.
Ce courant nous aidait, d’ailleurs, et il n’y avait à
regretter que d’être emporté au-delà du 43e méridien,
vers lequel il y aurait nécessité de ramener la goélette,
afin de mettre le cap sur l’île Tsalal. Dans ce cas, il est
vrai, le vent d’est la reporterait vers son itinéraire.
Du reste, je dois faire observer que, pendant cette
reconnaissance, nous n’avons relevé aucune terre ni
apparence de terre au large, conformément aux cartes
établies par les précédents navigateurs, – cartes
incomplètes, sans doute, mais assez exactes dans leurs
grandes lignes. Je ne l’ignore pas, des navires ont
souvent passé là où des gisements de terres avaient été
indiqués. Toutefois, ce n’était pas admissible en ce qui
concernait l’île Tsalal. Si la Jane avait pu l’atteindre,
c’est que cette portion de la mer antarctique était libre,
et dans une année aussi en avance, nous n’avions aucun
obstacle à craindre en cette direction.
Enfin, le 19, entre deux et trois heures de l’après-
midi, un cri de la vigie se fit entendre aux barres du mât
de misaine.
« Qu’y a-t-il ?... demanda Jem West.
– La banquise est coupée au sud-est...
– Et au-delà ?...
– Rien en vue. »
Le lieutenant gravit les haubans, et, en quelques
instants, il eut atteint le capelage du mât de hune.
En bas, tous attendaient, et avec quelle
impatience !... Si la vigie s’était trompée... si quelque
illusion d’optique... Dans tous les cas, lui, Jem West, ne
ferait pas erreur !...
Après dix minutes d’observation – dix interminables
minutes –, sa voix claire descendit jusqu’au pont :
« Mer libre ! » cria-t-il.
D’unanimes hurrahs lui répondirent.
La goélette mit le cap au sud-est, en serrant le vent
d’aussi près que possible.
Deux heures après, l’extrémité de la banquise était
doublée, et, devant nos regards, se développait une mer
étincelante, entièrement dégagée de glaces.
14
Une voix dans un rêve
Entièrement dégagée de glaces ? non. C’eût été trop
tôt affirmer le fait. Quelques icebergs apparaissaient au
loin, drifts et packs dérivaient encore vers l’est.
Néanmoins, la débâcle avait battu son plein de ce côté,
et la mer était bien libre, puisqu’un navire y pouvait
librement naviguer.
Nul doute que ce fût dans ces parages, en remontant
ce large bras de mer, sorte de canal creusé à travers le
continent antarctique, que les bâtiments de Weddell
avaient rallié ce 74e degré de latitude, que la Jane
devait dépasser d’environ six cents milles.
« Dieu nous est venu en aide, me dit le capitaine
Len Guy, et qu’il daigne nous conduire au but !
– En huit jours, ai-je répondu, notre goélette peut
être en vue de l’île Tsalal.
– Oui... à la condition que les vents d’est persistent,
monsieur Jeorling. Or, ne l’oubliez pas, en longeant la
banquise jusqu’à l’extrémité orientale, l’Halbrane s’est
écartée de son itinéraire, et il faut la ramener vers
l’ouest.
– La brise est pour nous, capitaine...
– Et nous en profiterons, car mon intention est de
me diriger sur l’îlot Bennet. C’est là que mon frère
William a tout d’abord débarqué. Dès que nous aurons
aperçu cet îlot, nous serons certains d’être en bonne
route...
– Qui sait si nous n’y recueillerons pas de nouveaux
indices, capitaine...
– Il se peut, monsieur Jeorling. Aujourd’hui donc,
lorsque j’aurai pris hauteur et reconnu exactement notre
position, nous mettrons le cap sur l’îlot Bennet. »
Il va sans dire qu’il y avait lieu de consulter le guide
le plus sûr qui se trouvait à notre disposition. Je veux
parler du livre d’Edgar Poe, – en réalité le récit
véridique d’Arthur Gordon Pym.
Après l’avoir relu, ce récit, avec tout le soin qu’il
méritait, voici la conclusion à laquelle je m’étais
désormais arrêté :
Que le fond fût vrai, que la Jane eût découvert et
accosté l’île Tsalal, aucun doute à cet égard, pas plus
que sur l’existence des six survivants du naufrage, à
l’époque où Patterson avait été entraîné à la surface du
glaçon en dérive. Cela, c’était la part du réel, du certain,
de l’indubitable.
Mais une autre part ne devait-elle pas être mise au
compte de l’imagination du narrateur, – imagination
prestigieuse, excessive, déréglée, à s’en rapporter au
portrait qu’il a fait de lui-même ?... Et, d’avance,
convenait-il de tenir pour certains les faits étranges
qu’il prétend avoir observés au sein de cette lointaine
Antarctide ?... Devait-on admettre l’existence
d’hommes et d’animaux bizarres ?... Était-il vrai que le
sol de cette île fût d’une nature spéciale, et ses eaux
courantes d’une composition particulière ?... Existaient-
ils, ces gouffres hiéroglyphiques dont Arthur Pym
donnait le dessin ?... Était-ce croyable que la vue de la
couleur blanche produisît sur les insulaires un effet
d’épouvante ?... Et pourquoi pas, après tout, puisque le
blanc, la livrée de l’hiver, la couleur des neiges, leur
annonçait l’approche de la mauvaise saison, qui devait
les enfermer dans une prison de glace ? Il est vrai, que
penser de ces phénomènes insolites signalés au-delà, les
vapeurs grises de l’horizon, l’enténèbrement de
l’espace, la transparence lumineuse des profondeurs
pélagiques, enfin la cataracte aérienne, et ce géant blanc
qui se dressait sur le seuil polaire ?...
Là-dessus, je faisais mes réserves et j’attendais.
Quant au capitaine Len Guy, il se montrait très
indifférent à tout ce qui, dans le récit d’Arthur Pym, ne
se rapportait pas directement aux abandonnés de l’île
Tsalal, dont le salut était son unique et constante
préoccupation.
Or, puisque j’avais sous les yeux le récit d’Arthur
Pym, je me promettais de le contrôler pas à pas, d’en
dégager le vrai du faux, le réel du fictif... Et ma
conviction était bien que je ne retrouverais pas trace des
dernières étrangetés qui, à mon avis, avaient dû être
inspirées par cet « Ange du bizarre » de l’une des plus
suggestives nouvelles du poète américain.
À la date du 19 décembre, notre goélette se trouvait
donc d’un degré et demi plus au sud que ne l’avait été
la Jane dix-huit jours plus tard. De là cette conclusion
que les circonstances, état de la mer, direction du vent,
précocité de la belle saison, nous avaient été
extrêmement favorables.
Une mer libre – ou tout au moins navigable –
s’étendait devant le capitaine Len Guy comme elle
s’étendait devant le capitaine William Guy, et, derrière
eux, la banquise développait du nord-ouest au nord-est
ses énormes masses solidifiées.
En premier lieu, Jem West voulut reconnaître si le
courant portait au sud dans ce bras de mer, ainsi que
l’indiquait Arthur Pym. Sur son ordre, le bosseman
envoya par le fond une ligne de deux cents brasses avec
un poids suffisant, et il fut constaté que la direction du
courant était la même, – en conséquence très propice à
la marche de notre goélette.
À dix heures et à midi, deux observations furent
faites avec grande exactitude, le ciel étant d’une
extraordinaire pureté. Les calculs donnèrent 74° 45’
pour la latitude, et – ce qui ne pouvait nous surprendre
– 39° 15’ pour la longitude.
On le voit, le détour que nous avait imposé le
prolongement de la banquise, la nécessité de la doubler
par son extrémité orientale, avaient obligé l’Halbrane à
se jeter d’environ 4° dans l’est. Son point établi, le
capitaine Len Guy fit mettre le cap au sud-ouest, afin de
revenir au 43e méridien, tout en gagnant vers le sud.
Je n’ai point à rappeler ici que les mots matin et
soir, dont je me servirai faute d’autres, n’impliquaient
ni un lever ni un coucher de soleil. Le disque radieux,
décrivant sa spirale ininterrompue au-dessus de
l’horizon, ne cessait d’éclairer l’espace. Quelques mois
plus tard, il disparaîtrait. Toutefois, durant la froide et
sombre période de l’hiver antarctique, le ciel serait
presque quotidiennement illuminé par des aurores
polaires. Peut-être serions-nous plus tard témoins de ces
phénomènes d’une splendeur inexprimable, dont
l’influence électrique se manifeste avec tant de
puissance !
À s’en rapporter au récit d’Arthur Pym, du 1er au 4
janvier de l’année 1828, la traversée de la Jane ne
s’effectua pas sans de graves complications, dues au
mauvais temps. Une forte tempête du nord-est lança
contre elle des glaçons qui faillirent briser son
gouvernail. Elle eut encore sa route barrée par une
épaisse banquise qui, heureusement, lui livra passage.
En fin de compte, ce fut seulement dans la matinée du 5
janvier, par 73° 15’ de latitude, qu’elle franchit les
derniers obstacles. Alors que la température de l’air
était pour elle à 33° (0° 56 C. sur zéro), elle s’élevait
pour nous à 49° (9° 44 C. sur zéro ). Quant à la
déviation de l’aiguille de la boussole, elle se chiffrait
par un nombre identique, soit 14° 28’ vers l’est.
Une dernière remarque à faire pour indiquer
mathématiquement la différence dans la situation
respective des deux goélettes à cette date. Du 5 au 19
janvier, s’écoulèrent les quinze jours que la Jane mit à
parcourir les 10° – soit six cents milles – qui la
séparaient de l’île Tsalal, tandis que l’Halbrane, au 19
décembre, ne s’en trouvait plus qu’à 7° environ, soit
quatre cents milles. Si le vent se maintenait de ce côté,
la semaine ne s’achèverait pas sans que l’île eût été
relevée, – ou tout au moins l’îlot Bennet, plus
rapproché d’une cinquantaine de milles, près duquel le
capitaine Len Guy comptait relâcher vingt-quatre
heures.
La navigation se poursuivit dans d’excellentes
conditions. À peine fallait-il éviter les quelques glaçons
que les courants portaient vers le sud-ouest avec la
vitesse d’un quart de mille à l’heure. Notre goélette les
dépassait sans peine. Bien que la brise fût fraîche, Jem
West avait établi les voiles hautes, et l’Halbrane
glissait doucement sur une mer à peine clapoteuse.
Nous n’avions en vue aucun de ces icebergs qu’Arthur
Pym apercevait à cette latitude, et dont certains
mesuraient une hauteur de cent brasses, – en
commencement de fusion, il est vrai. L’équipage n’était
pas dans l’obligation de manœuvrer au milieu des
brouillards qui gênèrent la marche de la Jane. Nous ne
subîmes ni les rafales de grêle et de neige qui
l’assaillirent parfois, ni les abaissements de température
dont les matelots eurent à souffrir. Seulement de rares
floes dérivaient sur notre passage, quelques-uns chargés
de pingouins comme des touristes naviguant à bord
d’un yacht de plaisance, et aussi de phoques noirâtres,
collés à ces surfaces blanches comme d’énormes
sangsues. Au-dessus de cette flottille, se dispersait le
vol incessant des pétrels, des damiers, des puffins noirs,
des plongeons, des grèbes, des sternes, des cormorans,
de ces albatros à teinte fuligineuse des hautes latitudes.
Sur la mer flottaient çà et là de larges méduses, parées
des couleurs les plus tendres, s’étalant en ombrelles
ouvertes. Quant aux poissons, dont les pêcheurs de la
goélette purent faire ample provision, soit à la ligne,
soit à la foëne, je citerai plus particulièrement des
coryphènes, sortes de dorades géantes, longues de trois
pieds, d’une chair ferme et savoureuse.
Le lendemain matin, après une nuit calme pendant
laquelle la brise avait un peu molli, le bosseman me
rejoignit, la figure riante, la voix fraîche, en homme qui
ne s’inquiète guère des contingences de la vie.
« Bonjour, monsieur Jeorling, bonjour ! s’écria-t-il.
D’ailleurs, dans ces régions australes et à cette époque
de l’année, il ne serait pas permis de souhaiter le
bonsoir, puisqu’il n’existe aucun soir ni de bonne ni de
mauvaise qualité...
– Bonjour, Hurliguerly, répondis-je, tout disposé à
soutenir une conversation avec ce joyeux causeur.
– Eh bien, comment trouvez-vous les mers qui se
développent au-delà de la banquise ?...
– Je les comparerais volontiers, répondis-je, aux
grands lacs de la Suède ou de l’Amérique.
– Oui... sans doute... des lacs entourés d’icebergs en
guise de montagnes !
– J’ajoute que nous ne pourrions désirer mieux,
bosseman, et, à la condition que le voyage continue de
la sorte jusqu’en vue de l’île Tsalal...
– Et pourquoi pas jusqu’au pôle, monsieur
Jeorling ?...
– Le pôle ?... Il est loin, le pôle, et l’on ne sait guère
ce qui s’y trouve !...
– On le saura lorsqu’on y sera allé, riposta le
bosseman, et c’est même la seule manière de le savoir !
– Naturellement, Hurliguerly, naturellement... Mais
l’Halbrane n’est point partie pour découvrir le pôle sud.
Si le capitaine Guy parvient à rapatrier vos
compatriotes de la Jane, mon avis est qu’il aura
accompli son œuvre, et je ne crois pas qu’il doive
chercher à obtenir davantage.
– C’est entendu, monsieur Jeorling, c’est entendu !...
Cependant, lorsqu’il ne sera plus qu’à trois ou quatre
cents milles du pôle, n’aura-t-il pas la tentation d’aller
voir le bout de l’axe sur lequel la Terre tourne comme
un poulet à la broche ?... répondit en riant le bosseman.
– Est-ce que cela vaudrait la peine de courir de
nouveaux dangers, dis-je, et est-il si intéressant de
pousser jusque-là cette passion des conquêtes
géographiques ?...
– Oui et non, monsieur Jeorling. Je l’avoue,
toutefois, d’avoir été plus loin que les navigateurs qui
nous ont précédés, plus loin peut-être que n’iront jamais
ceux qui nous suivront, cela serait de nature à satisfaire
mon amour-propre de marin...
– Oui... vous pensez qu’on n’a rien fait tant qu’il
reste à faire, bosseman...
– Comme vous dites, monsieur Jeorling, et si l’on
nous proposait de nous enfoncer à quelques degrés plus
loin que l’île Tsalal, ce n’est pas de moi que viendrait
l’opposition.
– Je ne crois pas que le capitaine Len Guy y puisse
jamais songer, bosseman...
– Ni moi, répondit Hurliguerly, et dès qu’il aura
recueilli son frère et les cinq matelots de la Jane,
j’imagine que notre capitaine se hâtera de les ramener
en Angleterre !
– C’est à la fois probable et logique, bosseman.
D’ailleurs, si les anciens de l’équipage sont gens à aller
partout où leur chef voudrait les conduire, je crois que
les nouveaux s’y refuseraient. Ils n’ont point été
recrutés pour une campagne si longue et si périlleuse,
qui les entraînerait jusqu’au pôle...
– Vous avez raison, monsieur Jeorling, et, afin de
les décider, il faudrait l’appât d’une forte prime par
chaque parallèle franchi au-delà de l’île Tsalal...
– Et même cela n’est pas certain, répondis-je.
– Non, car Hearne et les recrues des Falklands – ils
forment la majorité à bord – espéraient bien qu’on ne
parviendrait pas à franchir la banquise, que la
navigation ne dépasserait guère le cercle antarctique !
Aussi récriminent-ils déjà à se voir si loin !... Enfin, je
ne sais trop comment les choses tourneront, mais ce
Hearne est un homme à surveiller, et je le surveille ! »
Peut-être, en effet, y avait-il là, sinon un danger, du
moins une complication pour l’avenir.
Pendant la nuit – ou ce qui aurait dû être la nuit du
19 au 20 –, mon sommeil fut un instant troublé par un
rêve bizarre. Oui ! ce ne pouvait être qu’un rêve !
Pourtant, j’ai cru devoir le noter dans ce récit, car il
témoigne, une fois de plus, des hantises dont mon
cerveau commençait à être obsédé.
Par ces temps encore froids, après m’être étendu sur
mon cadre, je m’enveloppais étroitement de mes
couvertures. D’ordinaire, le sommeil, qui me prenait
vers neuf heures du soir, durait sans discontinuer
jusqu’à cinq heures du matin.
Je dormais donc – et il devait être environ deux
heures après minuit –, lorsque je fus réveillé par une
sorte de murmure plaintif et continu.
J’ouvris – ou je m’imaginai ouvrir les yeux. Les
volets des deux châssis étant rabattus, ma cabine était
plongée dans une obscurité profonde.
Le murmure se reproduisant, je prêtai l’oreille, et il
me sembla qu’une voix – une voix que je ne connaissais
pas – chuchotait ces mots :
« Pym... Pym... le pauvre Pym ! »
Évidemment, ce ne pouvait être qu’une
hallucination... à moins que quelqu’un se fût introduit
dans ma cabine, dont la porte n’était point fermée à
clef ?
« Pym !... continua la voix. Il ne faut pas... il ne faut
jamais oublier le pauvre Pym !... »
Cette fois, je perçus très distinctement ces mots
prononcés à mon oreille. Que signifiait cette
recommandation, et pourquoi m’était-elle adressée ?...
Ne pas oublier Arthur Pym ?... Mais, après son retour
en Amérique, est-ce qu’il n’était pas mort... d’une mort
soudaine et déplorable, dont personne ne connaissait ni
les circonstances ni les détails ?...
Le sentiment me vint alors que je déraisonnais, et je
me réveillai tout de bon, cette fois, avec le sentiment
que je venais d’être troublé par un rêve d’une extrême
intensité, dû à quelque trouble cérébral...
En un saut, je fus hors de mon cadre, et j’ouvris le
volet de l’un des châssis de ma cabine...
Je regardai au-dehors.
Personne à l’arrière de la goélette, – si ce n’est
Hunt, debout à la roue du gouvernail, l’œil fixé sur
l’habitacle.
Je n’avais qu’à me recoucher. C’est ce que je fis, et,
bien qu’il me semblât entendre le nom d’Arthur Pym
résonner plusieurs fois à mon oreille, je dormis
jusqu’au matin.
Lorsque je me levai, il ne me restait de cet incident
de la nuit qu’une très vague, très fugitive impression,
qui ne tarda pas à s’éteindre.
En relisant – le plus souvent, le capitaine Len Guy le
faisait avec moi –, en relisant, dis-je, le récit d’Arthur
Pym, comme si ce récit eût été le journal de l’Halbrane,
– je remarquai le fait suivant, mentionné à la date du 10
janvier :
Dans l’après-midi, il se produisit un accident très
regrettable, et précisément dans cette partie de mer que
nous traversions alors. Un Américain, originaire de
New York, le nommé Peter Vredenburgh, l’un des
meilleurs matelots de l’équipage de la Jane, glissa et
tomba entre deux quartiers de glace, disparut et ne put
être sauvé.
C’était la première victime de cette funeste
campagne, et combien d’autres devaient encore être
inscrites au nécrologe de la malheureuse goélette !
À ce propos, le capitaine Len Guy et moi, nous
fîmes cette remarque, que, d’après Arthur Pym, le froid
avait été excessif pendant cette journée du 10 janvier,
l’état atmosphérique très troublé, puisque les rafales du
nord-est se succédaient sous forme de neige et de grêle.
Il est vrai, à cette époque, la banquise se dressait au
loin vers le sud, – ce qui explique que la Jane ne l’eût
pas encore doublée par l’ouest. À s’en rapporter au
récit, elle n’y parvint que le 14 janvier. Une mer « où il
n’y avait plus un seul morceau de glace » se
développait alors jusqu’à l’horizon, avec un courant
d’un demi-mille par heure. La température était à 34°
(1° 11 C. sur zéro), et ne tarda pas à s’élever à 51°
(10° 56 C. sur zéro)
C’était précisément celle dont jouissait l’Halbrane
et, comme Arthur Pym, on aurait volontiers dit « que
personne n’eût douté de la possibilité d’atteindre le
pôle ! »
Ce jour-là, l’observation du capitaine de la Jane
avait donné 81° 21’ pour la latitude et 42° 5’ pour la
longitude. À quelques minutes d’arc près, ce
relèvement se trouva être aussi le nôtre dans la matinée
du 20 décembre. Nous marchions donc droit sur l’îlot
Bennet, et vingt-quatre heures ne s’écouleraient pas
sans qu’il eût été visible.
Je n’ai eu aucun incident à relater durant notre
navigation en ces parages. Il ne se passa rien de
particulier à bord de notre goélette, alors que le journal
de la Jane, à la date du 17 janvier, enregistrait plusieurs
faits assez curieux. Voici le principal, qui fournit à
Arthur Pym et à son compagnon Dirk Peters une
occasion de montrer leur dévouement et leur courage.
Vers trois heures de l’après-midi, la vigie avait
reconnu la présence d’un banc de glace en dérive, – ce
qui prouve que quelques glaçons avaient reparu à la
surface de la mer libre. Sur ce banc reposait un animal
de taille gigantesque. Le capitaine William Guy fit
armer la plus grande des embarcations, dans laquelle
prirent place Arthur Pym, Dirk Peters et le second de la
Jane, – précisément l’infortuné Patterson dont nous
avions recueilli le corps entre les îles du Prince-
Édouard et de Tristan d’Acunha.
L’animal était un ours de l’espèce arctique,
mesurant quinze pieds dans sa plus grande longueur, le
poil très rude, « frisant très serré » et d’une parfaite
blancheur, le museau rond comme celui d’un
bouledogue. Plusieurs coups de feu qui l’atteignirent ne
suffirent pas à l’abattre. Après s’être jetée à la mer, la
monstrueuse bête nagea vers l’embarcation, et, en s’y
appuyant, elle l’eût fait chavirer, si Dirk Peters,
s’élançant, ne lui eût planté son couteau dans la moelle
épinière. L’ours, ayant entraîné le métis, il fallut jeter
une corde qui aida celui-ci à remonter à bord.
L’ours, rapporté sur le pont de la Jane, ne présentait,
sauf sa taille exceptionnelle, rien d’anormal, qui pût
permettre de le ranger parmi les quadrupèdes étranges
signalés par Arthur Pym sur ces régions australes.
Cela dit, revenons à l’Halbrane.
La brise du nord, qui nous avait abandonnés, ne
reprit pas, et seul le courant drossait la goélette vers le
sud. De là un retard que notre impatience trouvait
insupportable. Enfin, le 21, l’observation donna 82° 50’
de latitude et 42° 20’ de longitude ouest.
L’îlot Bennet – s’il existait – ne pouvait être éloigné
maintenant...
Oui !... il existait, cet îlot... et sur le gisement même
indiqué par Arthur Pym.
En effet, vers six heures du soir, le cri d’un des
hommes annonça une terre par bâbord devant.
15
L’îlot Bennet
L’Halbrane, après avoir franchi huit cents milles
environ depuis le cercle polaire, manœuvrait donc en
vue de l’îlot Bennet ! L’équipage avait grand besoin de
repos, car, pendant les dernières heures, il s’était
exténué à remorquer la goélette avec les canots sur une
mer au calme blanc. Aussi remit-on le débarquement au
lendemain, et je regagnai ma cabine.
Cette fois, aucun murmure ne troubla mon sommeil,
et, dès cinq heures, je fus un des premiers sur le pont.
Il va sans dire que Jem West avait pris toutes les
mesures de précaution qu’exigeait une navigation au
milieu de ces parages suspects. La plus sévère
surveillance régnait à bord. Les pierriers étaient
chargés, les boulets et les gargousses montés, les fusils
et les pistolets en état, les filets d’abordage prêts à être
hissés. On se souvenait que la Jane avait été attaquée
par les insulaires de l’île Tsalal. Notre goélette se
trouvait alors à moins de soixante milles du théâtre de
cette catastrophe.
La nuit s’était passée sans alerte. Le jour venu, pas
une embarcation ne se montrait dans les eaux de
l’Halbrane, pas un indigène sur les grèves. L’endroit
paraissait désert, et, du reste, le capitaine William Guy
n’y avait pas relevé trace d’êtres humains. On ne
distinguait ni cases sur le littoral, ni fumée en arrière
qui eût indiqué que l’îlot Bennet fût habité.
Ce que je vis de cet îlot, c’était – ainsi que le
marquait Arthur Pym – une base rocheuse, dont la
circonférence mesurait une lieue environ, et d’une
aridité telle qu’on n’y apercevait pas le moindre indice
de végétation. Notre goélette était mouillée sur une
seule ancre à un mille au nord.
Le capitaine Len Guy me fit observer qu’il n’y avait
pas d’erreur possible sur ce gisement.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, apercevez-vous ce
promontoire en direction du nord-est ?...
– Je l’aperçois, capitaine.
– N’est-il pas formé d’un entassement de roches qui
figure des balles de coton roulé ?...
– En effet, et tel que cela est mentionné dans le récit.
– Il ne nous reste donc plus qu’à débarquer sur le
promontoire, monsieur Jeorling. Qui sait si nous n’y
rencontrerons pas quelque vestige des hommes de la
Jane, pour le cas où ils seraient parvenus à s’enfuir de
l’île Tsalal ?... »
Un mot seulement sur la disposition d’esprit dans
laquelle nous étions tous à bord de l’Halbrane.
À quelques encablures gisait cet îlot sur lequel
Arthur Pym et William Guy avaient mis pied onze ans
auparavant. Lorsque la Jane l’atteignit, elle était loin de
se trouver dans des conditions favorables, puisque le
combustible commençait à lui manquer et que des
symptômes de scorbut se manifestaient chez son
équipage. Au contraire, à bord de notre goélette, la
bonne santé des matelots faisait plaisir à voir, et si les
recrues récriminaient entre elles, les anciens se
montraient remplis de zèle et d’espoir, en pleine
satisfaction d’être si près du but.
Quant à ce que devaient être les pensées, les désirs,
les impatiences du capitaine Len Guy, on les devine...
Il dévorait des yeux l’îlot Bennet.
Mais il y avait un homme dont les regards s’y
attachaient avec plus d’obstination encore : c’était
Hunt.
Depuis le mouillage, Hunt ne s’était pas couché sur
le pont, comme il avait l’habitude de le faire, – pas
même pour prendre deux ou trois heures de sommeil.
Accoudé sur le bastingage de tribord à l’avant, sa large
bouche serrée, son front creusé de mille plis, il n’avait
pas quitté cette place, et ses yeux ne s’étaient pas
détournés un seul instant du rivage.
Je rappelle, pour mémoire, que le nom de Bennet est
celui de l’associé du capitaine de la Jane, et qu’il fut
donné en son honneur à la première terre découverte sur
cette partie de l’Antarctide.
Avant de quitter l’Halbrane, Len Guy recommanda
au lieutenant de ne pas se départir d’une minutieuse
surveillance, – recommandation dont Jem West n’avait
pas besoin. Notre exploration ne devait exiger au plus
qu’une demi-journée. Si le canot n’était pas revenu
dans l’après-midi, il y aurait lieu d’envoyer la seconde
embarcation à sa recherche.
« Prends garde également à nos recrues, ajouta le
capitaine Len Guy.
– Soyez sans inquiétude, capitaine, répondit le
lieutenant. Et même, puisqu’il vous faut quatre hommes
aux avirons, choisissez-les parmi les nouveaux. Ce sera
quatre mauvaises têtes de moins à bord. »
L’avis était sage, car, sous l’influence déplorable de
Hearne, le mécontentement de ses compagnons des
Falklands montrait une tendance à s’accroître.
L’embarcation parée, quatre des nouveaux y prirent
place à l’avant, tandis que Hunt, sur sa demande, se
mettait à la barre. Le capitaine Len Guy, le bosseman et
moi, nous nous assîmes à l’arrière, tous bien armés, et
l’on déborda afin de rallier le nord de l’îlot.
Une demi-heure plus tard, nous avions doublé le
promontoire, qui, vu de près, ne présentait plus un
entassement de balles roulées. Alors s’ouvrit la petite
baie au fond de laquelle avaient accosté les canots de la
Jane.
C’est vers cette baie que nous dirigea Hunt. On
pouvait d’ailleurs se fier à son instinct. Il manœuvrait
avec une remarquable précision entre les pointes
rocheuses qui affleuraient çà et là. C’était à croire qu’il
connaissait cet atterrage...
L’exploration de l’îlot ne pouvait être de longue
durée. Le capitaine William Guy y avait seulement
consacré quelques heures, et aucun indice, s’il en
existait, n’échapperait sans doute à nos recherches.
Nous débarquâmes, au fond de la baie, sur des
pierres tapissées d’un maigre lichen. La marée déhalait
déjà, laissant à découvert le fond de sable d’une sorte
de grève, semée de blocs noirâtres, semblables à de
grosses têtes de clous.
Le capitaine Len Guy me fit remarquer, sur ce tapis
sablonneux, quantité de mollusques à structure
oblongue, dont la longueur variait de trois à dix-huit
pouces, et gros de un à huit. Les uns reposaient sur leur
côté aplati ; les autres rampaient pour rechercher le
soleil et se nourrir de ces animalcules auxquels est due
la production du corail. Et, en effet, à deux ou trois
endroits, j’observai plusieurs pointes d’un banc en
formation.
« Ce mollusque, me dit le capitaine Len Guy, c’est
celui qu’on appelle biche de mer, et qui est très
apprécié des Chinois. Si j’attire votre attention là-
dessus, monsieur Jeorling, c’est que ce fut dans le but
de se procurer cette biche de mer que la Jane visita ces
parages. Vous n’avez pas oublié que mon frère avait
traité avec Too-Wit, le chef de l’île Tsalal, pour la
livraison de quelques centaines de piculs de ces
mollusques, que des hangars furent construits près de la
côte, que trois hommes y devaient s’occuper de la
préparation de ce produit, pendant que la goélette
continuerait sa campagne de découverte... Enfin vous
vous rappelez dans quelles conditions elle fut attaquée
et détruite... »
Oui ! tous ces détails étaient présents à ma mémoire,
comme ceux qu’Arthur Pym donne relativement à cette
biche de mer, le gasteropeda pulmonifera de Cuvier. Il
ressemble à une sorte de ver, de chenille, sans coquille
ni pattes, uniquement pourvu d’anneaux élastiques.
Lorsqu’on a ramassé ces mollusques sur le sable, on les
fend suivant leur longueur, on les débarrasse de leurs
entrailles, on les lave, on les fait bouillir, on les enterre
pendant quelques heures, on les expose ensuite à la
chaleur du soleil ; puis, une fois séchés et encaqués, on
les expédie en Chine. Très estimés sur les marchés du
Céleste Empire, au même titre que les nids
d’hirondelles, considérés comme un fortifiant, ils sont
vendus, en première qualité, jusqu’à quatre-vingt-dix
dollars le picul – soit cent trente-trois livres et demie –,
et non seulement à Canton, mais à Singapour, à
Batavia, à Manille.
Dès que nous eûmes atteint les roches, deux
hommes furent laissés à la garde du canot.
Accompagnés des deux autres, le capitaine Len Guy, le
bosseman, Hunt et moi, nous prîmes direction vers le
centre de l’îlot Bennet.
Hunt marchait en tête, toujours silencieux, tandis
que j’échangeais quelques mots avec le capitaine Len
Guy et le bosseman. On eût véritablement dit qu’il nous
servait de guide, et je ne pus retenir certaines
observations à cet égard.
Peu importait, après tout. L’essentiel, c’était de ne
pas rentrer à bord avant que la reconnaissance fût
complète.
Le sol que nous foulions était extrêmement aride.
Impropre à toute culture, il n’aurait pu fournir aucune
ressource – même à des sauvages.
Comment y aurait-on pu vivre, puisqu’il ne
produisait d’autre plante qu’une sorte de raquette
épineuse, dont les plus rustiques ruminants ne se
fussent pas contentés ? Si William Guy et ses
compagnons n’avaient eu d’autre refuge que cet îlot,
après la catastrophe de la Jane, la faim les aurait depuis
longtemps détruits jusqu’au dernier.
Du médiocre monticule qui s’arrondissait au centre
de l’îlot Bennet, nos regards purent l’embrasser dans
toute son étendue. Rien... rien nulle part... Mais peut-
être avait-il conservé çà et là des empreintes de pied
humain, des restes de foyer en cendres, des ruines de
cases, – enfin des preuves matérielles que quelques
hommes de la Jane y étaient venus ?...
Aussi, désireux de le vérifier, résolûmes-nous de
suivre le périmètre du littoral depuis le fond de la petite
baie où le canot avait accosté...
En descendant du monticule, Hunt reprit les devants,
comme s’il eût été convenu qu’il nous conduirait. Nous
le suivions donc, tandis qu’il se dirigeait vers
l’extrémité méridionale de l’îlot.
Arrivé à la pointe, Hunt promena son regard autour
de lui, se baissa, et montra, au milieu de pierres éparses,
une pièce de bois, à demi rongée de pourriture.
« Je me souviens !... m’écriai-je. Arthur Pym parle
de cette pièce de bois, qui paraissait avoir appartenu à
l’étrave d’une embarcation, de traces de sculptures...
– Parmi lesquelles mon frère crut découvrir le dessin
d’une tortue... ajouta le capitaine Len Guy.
– En effet, repris-je, mais cette ressemblance fut
déclarée douteuse par Arthur Pym. N’importe, puisque
cette pièce de bois est encore à l’endroit même indiqué
dans le récit, on doit en conclure que, depuis la relâche
de la Jane, aucun équipage n’a pris pied sur l’îlot
Bennet. J’estime que nous perdrions notre temps à y
rechercher des vestiges quelconques. C’est à l’île Tsalal
seulement que nous serons fixés...
– Oui... à l’île Tsalal ! » répondit le capitaine Len
Guy.
Nous revînmes dans la direction de la baie, en
longeant, près du relais de marées, la lisière rocheuse.
En divers endroits se dessinaient quelques ébauches de
banc de corail. Quant à la biche de mer, elle était en si
grande abondance que notre goélette aurait pu en
embarquer tout une cargaison.
Hunt, silencieux, ne cessait de marcher les yeux
baissés vers le sol.
Quant à nous, lorsque nos regards se portaient au
large, ils n’apercevaient que l’immensité déserte. Vers
le nord, l’Halbrane montrait sa mâture balancée par un
léger roulis. Vers le sud, aucune apparence de terre, et,
dans tous les cas, ce n’est pas l’île Tsalal que nous
aurions pu relever en cette direction, puisque son
gisement la plaçait à trente minutes d’arc dans le sud,
soit trente milles marins.
Ce qui resterait à faire, après avoir parcouru le
contour de l’îlot, ce serait de revenir à bord et
d’appareiller sans retard pour l’île Tsalal.
Nous remontions alors les grèves de l’est, Hunt, en
tête, à quelque dizaine de pas, lorsqu’il suspendit
brusquement sa marche, et, cette fois, nous appela d’un
geste précipité.
En un instant, nous fûmes près de lui.
Si Hunt n’avait témoigné aucune surprise au sujet de
la pièce de bois, son attitude changea, lorsqu’il se fut
agenouillé devant un morceau de planche vermoulue,
abandonnée sur le sable. Il la tâtait de ses énormes
mains, la palpait comme pour en sentir les aspérités,
cherchant à sa surface quelques rayures qui pouvaient
avoir une signification...
Cette planche, longue de cinq à six pieds, large de
six pouces, en cœur de chêne, devait avoir appartenu à
une embarcation d’assez grande dimension, – peut-être
un navire de plusieurs centaines de tonneaux. La
peinture noire qui la recouvrait autrefois avait disparu
sous l’épaisse crasse déposée par les intempéries
climatériques. Plus spécialement, elle semblait provenir
du tableau d’arrière d’un bâtiment.
Le bosseman le fit remarquer.
« Oui... oui... répéta le capitaine Len Guy, elle
faisait partie d’un tableau d’arrière ! »
Hunt, toujours agenouillé, hochait sa grosse tête en
signe d’assentiment.
« Mais, répondis-je, cette planche n’a pu être jetée
sur l’îlot Bennet qu’après un naufrage... Il faut que les
contre-courants l’aient trouvée en pleine mer, et...
– Si c’était ?... » s’écria le capitaine Len Guy.
La même pensée nous était venue à tous les deux...
Et, quelle fut notre surprise, notre stupéfaction,
notre indicible émotion, lorsque Hunt nous montra sept
ou huit lettres inscrites sur la planche, – non point
peintes, mais en creux et que l’on sentait sous le doigt...
Il n’était que trop aisé de reconnaître les lettres de
deux noms, ainsi disposées sur deux lignes :
AN
LI E PO L
La Jane de Liverpool !... La goélette commandée
par le capitaine William Guy !... Qu’importait que le
temps eût effacé les autres lettres ?... Celles qui
restaient ne suffisaient-elles pas à dire le nom du navire
et celui de son port d’attache ?... La Jane de
Liverpool !...
Le capitaine Len Guy avait pris cette planche entre
ses mains, et il y appuya ses lèvres, tandis qu’une
grosse larme tombait de ses yeux...
C’était un des débris de la Jane, un de ceux que
l’explosion avait dispersés, apporté soit par les contre-
courants, soit par un glaçon, jusqu’à cette grève !...
Je laissai, sans prononcer un mot, l’émotion du
capitaine Len Guy se calmer.
Quant à Hunt, je n’avais jamais vu un regard si
fulgurant s’échapper de ses yeux – ses yeux de faucon
étincelants – tandis qu’il observait l’horizon du sud...
Le capitaine Len Guy se releva.
Hunt, toujours muet, plaça la planche sur son
épaule, et nous continuâmes notre route...
Lorsque le tour de l’îlot fut achevé, nous fîmes halte
à l’endroit où le canot avait été laissé au fond de la baie
sous la garde des deux matelots, et, vers deux heures et
demie après midi, nous étions rentrés à bord.
Le capitaine Len Guy voulut rester jusqu’au
lendemain à ce mouillage, dans l’espérance que les
vents du nord ou de l’est viendraient à s’établir. C’était
à souhaiter, car pouvait-on songer à faire remorquer
l’Halbrane par ses embarcations jusqu’en vue de l’île
Tsalal ? Quoique le courant portât de ce côté, surtout
pendant le flot, deux jours n’eussent pas suffi à cette
traversée d’une trentaine de milles.
L’appareillage fut donc remis au lever du jour. Or,
comme une légère brise se déclara vers trois heures
après minuit, on put espérer que la goélette atteindrait
sans trop de retard le suprême but de son voyage.
Ce fut à six heures et demie du matin, le 23
décembre, que l’Halbrane, tout dessus, cap au sud,
quitta le mouillage de l’îlot Bennet. Ce qui n’était pas
douteux, c’est que nous avions recueilli un nouveau et
affirmatif témoignage de la catastrophe dont l’île Tsalal
avait été le théâtre.
Elle était bien faible, la brise qui nous poussait, et
trop souvent les voiles dégonflées venaient battre sur
les mâts. Par bonne chance, un coup de sonde indiqua
que le courant se propageait invariablement vers le sud.
Il est vrai, étant donné cette marche assez lente, le
capitaine Len Guy ne devait pas relever le gisement de
l’île Tsalal avant trente-six heures.
Durant cette journée, j’observai très attentivement
les eaux de la mer, qui me parurent d’un bleu moins
foncé que ne le dit Arthur Pym. Nous n’avons non plus
rencontré aucune de ces touffes d’épines à baies rouges
qui furent recueillies à bord de la Jane, ni le pareil de ce
monstre de la faune australe, – un animal long de trois
pieds, haut de six pouces, aux quatre jambes courtes,
aux pieds à longues griffes couleur de corail, au corps
soyeux et blanc, la queue d’un rat, la tête d’un chat, les
oreilles rabattues d’un chien, les dents rouge vif.
D’ailleurs, je considérais toujours nombre de ces détails
comme suspects, et uniquement dus à un instinct par
trop imaginatif.
Assis à l’arrière, le livre d’Edgar Poe à la main, je
lisais, non sans remarquer que Hunt, lorsque son service
l’appelait près du rouf, ne cessait de me regarder avec
une obstination singulière.
Et, précisément, j’en étais à cette fin du chapitre
XVII, où Arthur Pym se reconnaît responsable des
« tristes et sanglants événements qui furent le résultat
de ses conseils ». Ce fut lui, en effet, qui vainquit les
hésitations du capitaine William Guy, qui le poussa « à
profiter d’une occasion aussi tentante de résoudre le
grand problème relatif à un continent antarctique ! » Et,
du reste, tout en acceptant cette responsabilité, ne se
félicitait-il pas « d’avoir été l’instrument d’une
découverte, et d’avoir servi en quelque façon à ouvrir
aux yeux de la science un des plus enthousiasmants
secrets qui aient jamais accaparé son attention... » ?
Pendant cette journée, de nombreuses baleines
s’ébattirent au large de l’Halbrane. Également
passèrent aussi d’innombrables vols d’albatros, toujours
dirigés vers le sud. De glaces, pas une seule en vue. Au-
dessus des extrêmes limites de l’horizon, on
n’apercevait même pas la réverbération du blink des
icefields.
Le vent ne marquait aucune tendance à fraîchir, et
quelques brumes voilaient le soleil.
Il était déjà cinq heures du soir, lorsque les derniers
linéaments de l’îlot Bennet s’effacèrent. Quel peu de
route nous avions fait depuis le matin !...
La boussole, observée toutes les heures, ne donnait
plus qu’une variation insignifiante – ce qui confirmait
les dires du récit. Divers sondages ne nous rapportèrent
point de fond, bien que le bosseman y employât des
lignes de deux cents brasses. Il était heureux que la
direction du courant permît à la goélette de gagner peu
à peu vers le sud –, une vitesse d’une demi-mille
seulement.
Dès six heures, le soleil disparut derrière un opaque
rideau de brumes, au-delà duquel il continua de décrire
sa longue spirale descendante.
La brise ne se laissait plus sentir, – contrariété que
nous ne supportions pas sans une vive impatience. Si
ces retards se prolongeaient, si le vent venait à changer,
quel parti prendre ? Cette mer ne devait point être à
l’abri des tempêtes, et une bourrasque, qui eût rejeté la
goélette vers le nord, aurait « fait le jeu » de Hearne et
de ses compagnons en justifiant leurs récriminations
dans une certaine mesure.
Après minuit, cependant, le vent fraîchit, et
l’Halbrane put s’élever d’une douzaine de milles.
Aussi, le lendemain, 24, le point donna-t-il 83° 2’
pour la latitude et 43° 5’ pour la longitude.
L’Halbrane ne se trouvait plus qu’à dix-huit
minutes d’arc du gisement de l’île Tsalal, – soit moins
d’un tiers de degré, soit moins de vingt milles...
Par malheur, à partir de midi, le vent refusa encore.
Toutefois, grâce au courant, l’île Tsalal fut signalée à
six heures quarante-cinq du soir.
Dès que l’ancre eût été envoyée par le fond, on
veilla avec le plus grand soin, canons chargés, fusils à
portée de la main, filets d’abordage en place.
L’Halbrane ne courait pas le risque d’être surprise.
Trop d’yeux veillaient à bord, – particulièrement ceux
de Hunt, qui ne se détachèrent pas un instant de cet
horizon de la zone australe.
16
L’île Tsalal
La nuit se passa sans alerte. Aucun canot n’avait
quitté l’île. Aucun indigène ne se montrait sur son
littoral. La seule conclusion à tirer de là, c’était que la
population devait occuper l’intérieur. En effet, nous
savions, d’après le récit, qu’il fallait marcher trois ou
quatre heures avant d’atteindre le principal village de
Tsalal.
Donc, l’Halbrane n’avait pas été aperçue à son
arrivée, et cela valait mieux, en somme.
Nous étions mouillés à trois milles de la côte, sur
dix brasses de fond.
Dès six heures, on leva l’ancre, et la goélette, servie
par une petite brise matinale, vint prendre un nouveau
mouillage à un demi-mille d’une ceinture de corail,
semblable aux anneaux coralligènes de l’océan
Pacifique. De cette distance, il était assez aisé de saisir
l’île dans tout son ensemble.
Neuf à dix milles de circonférence – ce que n’avait
pas mentionné Arthur Pym –, une côte très abrupte d’un
accès difficile, de longues plaines arides, noirâtres,
encadrées d’une suite de collines de médiocre altitude,
tel est l’aspect que présentait Tsalal. Je le répète, le
rivage était désert. On ne voyait pas une embarcation au
large ni dans les criques. Il ne s’élevait aucune fumée
au-dessus des roches, et il semblait bien qu’il n’y eût
pas un seul habitant de ce côté.
Que s’était-il donc passé depuis onze ans ?... Peut-
être le chef des indigènes, ce Too-Wit, n’existait-il
plus ? Soit, mais la population relativement
nombreuse... et William Guy... et les survivants de la
goélette anglaise ?...
Lorsque la Jane avait paru sur ces parages, c’était la
première fois que les Tsalalais voyaient un navire.
Aussi dès leur arrivée à bord, l’avaient-ils pris pour un
énorme animal, sa mâture pour des membres, ses voiles
pour des vêtements. Maintenant, ils devaient savoir à
quoi s’en tenir à ce sujet. Or, s’ils ne cherchaient pas à
nous rendre visite, à quoi fallait-il attribuer cette
conduite singulièrement réservée ?...
« À la mer, le grand canot ! » commanda le
capitaine Len Guy d’une voix impatiente.
L’ordre fut exécuté, et le capitaine Len Guy,
s’adressant au lieutenant :
« Jem, fais descendre huit hommes avec Martin
Holt, Hunt à la barre. Tu resteras au mouillage, et veille
du côté de la terre comme du côté de la mer...
– Soyez sans inquiétude, capitaine.
– Nous allons débarquer, et nous tenterons de
gagner le village de Klock-Klock. S’il survenait
quelque complication au large, préviens par trois coups
de pierrier...
– C’est entendu, trois coups tirés à une minute
d’intervalle, répondit le lieutenant.
– Si tu ne nous as pas vus reparaître avant le soir,
envoie le second canot bien armé avec dix hommes
sous la direction du bosseman, et qu’ils stationnent à
une encablure du rivage, afin de nous recueillir.
– Ce sera fait.
– En aucun cas, tu ne quitteras le bord, Jem...
– En aucun cas.
– Si nous n’avions pas été retrouvés, après avoir fait
tout ce qui serait en ton pouvoir, tu prendrais le
commandement de la goélette, et tu la ramènerais aux
Falklands...
– C’est convenu. »
Le grand canot fut vite paré. Huit hommes s’y
embarquèrent, compris Martin Holt et Hunt tous armés
de fusils, de pistolets, la cartouchière pleine, le couteau
à la ceinture.
À ce moment je m’avançai et dis :
« Ne me permettrez-vous pas de vous accompagner
à terre, capitaine ?...
– Si cela vous convient, monsieur Jeorling. »
Rentré dans ma cabine, je pris mon fusil – un fusil
de chasse à deux coups –, la poire à poudre, le sac à
plomb, quelques balles, et je vins rejoindre le capitaine
Len Guy, qui m’avait gardé une place à l’arrière.
L’embarcation déborda, et, vigoureusement menée,
se dirigea vers le récif, afin de découvrir la passe par
laquelle Arthur Pym et Dirk Peters l’avaient franchi, le
19 janvier 1828, dans le canot de la Jane.
C’est à ce moment que les sauvages étaient apparus
sur leurs longues pirogues... Que William Guy leur
avait montré un mouchoir blanc en signe d’amitié...
qu’ils avaient répondu par les cris de anamoo-moo et
lamalama... et que le capitaine leur avait permis de
venir à bord avec leur chef Too-Wit.
Le récit déclare que des relations amicales
s’établirent alors entre ces sauvages et les hommes de la
Jane. Il fut décidé qu’une cargaison de biches de mer
serait embarquée au retour de la goélette, qui, sur les
instigations d’Arthur Pym, allait pousser une pointe
vers le sud. Quelques jours après, le 1er février, on le
sait, le capitaine William Guy et trente et un des siens
avaient été victimes d’un guet-apens dans le ravin de
Klock-Klock, et, des six hommes restés à la garde de la
Jane, détruite par une explosion, il ne s’en sauva pas un
seul.
Pendant vingt minutes, notre canot côtoya le récif.
Dès que la passe eut été découverte par Hunt, il s’y
engagea, afin d’atteindre une étroite coupure des
roches.
Deux matelots furent laissés dans le canot, qui
retraversa le petit bras large de deux cents toises et vint
jeter son grappin sur les roches, à l’entrée même de la
passe.
Après avoir remonté la gorge sinueuse, qui donnait
accès sur la crête du rivage, notre petite troupe, Hunt en
tête, se dirigea vers le centre de l’île.
Le capitaine Len Guy et moi, tout en marchant,
échangions nos remarques, au sujet de ce pays qui, au
dire d’Arthur Pym, « différait essentiellement de toutes
terres visitées jusqu’alors par des hommes civilisés ».
Nous le verrions bien. Dans tous les cas, ce que je
puis dire, c’est que la couleur générale des plaines était
noire, comme si l’humus eût été fait d’une poussière de
laves, et que, nulle part, on ne voyait rien « qui fût
blanc ».
À cent pas de là, Hunt se mit à courir vers une
énorme masse rocheuse. Dès qu’il l’eut atteinte, il la
gravit avec l’agilité d’un isard, il se dressa au sommet,
et promena ses regards sur un espace de plusieurs
milles.
Hunt semblait être dans l’attitude d’un homme « qui
ne s’y reconnaissait pas » !
« Qu’a-t-il donc ?... me demanda le capitaine Len
Guy, après l’avoir observé avec attention.
– Ce qu’il a, répliquai-je, je ne sais, capitaine. Mais,
vous ne l’ignorez pas, tout est bizarre en cet homme,
tout est inexplicable dans ses manières, et, par certains
côtés, il mériterait de figurer parmi les êtres nouveaux
qu’Arthur Pym prétend avoir rencontrés sur cette île !...
On dirait même que...
– Que ?... » répéta le capitaine Len Guy.
Et alors, sans terminer ma phrase, je m’écriai.
« Capitaine, êtes-vous certain d’avoir fait une bonne
observation, quand vous avez pris hauteur hier ?...
– Assurément.
– Ainsi votre point ?...
– M’a donné 83° 20’ de latitude et 43° 5’ de
longitude...
– Exactement ?...
– Exactement.
– Il n’y a donc pas à mettre en doute que cette île
soit l’île Tsalal ?...
– Non, monsieur Jeorling, si l’île Tsalal est bien au
gisement indiqué par Arthur Pym. »
Effectivement, il ne pouvait naître aucun doute à ce
sujet. Il est vrai, si Arthur Pym ne s’était pas trompé sur
ce gisement exprimé en degrés et en minutes, que
devait-on penser de la fidélité de son récit, concernant
la région que traversa notre petite troupe sous la
direction de Hunt. Il parle d’étrangetés qui ne lui étaient
point familières... Il parle d’arbres dont aucun ne
ressemblait aux produits de la zone torride, ni de la
zone tempérée, ni de la zone glaciale du nord, ni à ceux
des latitudes inférieures méridionales, – ce sont ses
propres expressions... Il parle de roches d’une structure
nouvelle, soit par leur masse, soit par leur
stratification... Il parle de ruisseaux prodigieux, dont le
lit contenait un liquide indescriptible sans apparence de
limpidité, une sorte de dissolution de gomme arabique,
partagée en veines distinctes, qui offrait tous les
chatoiements de la soie changeante, et que la puissance
de cohésion ne rapprochait pas, après qu’une lame de
couteau les avait divisées...
Eh bien, il n’y avait rien – ou il n’y avait plus rien
de tout cela ! Pas un arbre, pas un arbrisseau, pas un
arbuste ne se montrait à travers la campagne... Des
collines boisées entre lesquelles devait s’étaler le
village de Klock-Klock, nous ne vîmes pas apparence...
De ces ruisseaux où les hommes de la Jane n’avaient
point osé se désaltérer, je n’aperçus pas un seul –, non
pas même une goutte d’eau ni ordinaire ni
extraordinaire... Partout l’affreuse, la désolante,
l’absolue aridité !
Cependant Hunt marchait d’un pas rapide, sans
montrer aucune hésitation. Il semblait qu’un instinct
naturel le conduisît, ainsi que ces hirondelles, ces
pigeons voyageurs, ramenés à leurs nids par le plus
court, – à vol d’oiseau, « à vol d’abeille », disons-nous
en Amérique. Je ne sais quel pressentiment nous incitait
à le suivre comme le meilleur des guides, un Bas de
Cuir, un Renard Subtil !... Et – après tout – peut-être
était-il le compatriote de ces héros de Fenimore
Cooper ?...
Mais, je ne saurais trop le répéter, nous n’avions pas
devant les yeux cette contrée fabuleuse, décrite par
Arthur Pym. Ce que nos pieds foulaient, c’était un sol
tourmenté, ravagé, convulsionné. Il était noir... oui...
noir et calciné comme s’il eût été vomi des entrailles de
la terre sous l’action des forces plutoniennes. On eût dit
que quelque effroyable et irrésistible cataclysme l’avait
bouleversé sur toute sa surface...
Quant aux animaux dont il est question dans le récit,
nous n’en apercevions plus un seul, – ni les canards de
l’espèce anas valisneria, ni les tortues galapagos, ni les
boubies noires, ni ces oiseaux noirs taillés comme des
busards, ni les cochons noirs, à queue touffante et à
jambes d’antilopes, ni ces sortes de moutons à laine
noire, ni les gigantesques albatros à plumage noir... Les
pingouins, même, si nombreux dans les parages
antarctiques, semblaient avoir fui cette terre, devenue
inhabitable... C’était la solitude silencieuse et morne du
plus affreux désert !
Et, aucun être humain... personne... pas plus à
l’intérieur de l’île que sur le rivage !
Au milieu de cette désolation, restait-il encore
chance de retrouver William Guy et les survivants de la
Jane ?...
Je regardai le capitaine Len Guy. Son visage pâle,
son front creusé de profondes rides, disaient trop
clairement que l’espoir commençait à l’abandonner...
Nous atteignîmes enfin la vallée dont les plis
enveloppaient autrefois le village de Klock-Klock. Là,
comme ailleurs, complet abandon. Plus une seule de ces
habitations – et combien misérables elles étaient alors –
, ni ces yampoos, formées d’une grande peau noire
reposant sur un tronc d’arbre coupé à quatre pieds de
terre, ni ces huttes faites de branches rabattues, ni ces
trous de troglodytes, évidés dans les parois de la
colline, à même d’une pierre noire qui ressemblait à de
la terre à foulon... Et ce ruisseau qui clapotait en
descendant les pentes du ravin, où était-il, et de quel
côté s’enfuyait son eau magique, roulant sur un lit de
sable noir ?...
Quant à la population tsalalaise, ces hommes
presque entièrement nus, quelques-uns vêtus d’une
peau à fourrure noire, armés de lances et de massues, et
ces femmes droites, grandes, bien faites, « douées d’une
grâce et d’une liberté d’allure qu’on ne retrouve pas
dans une société civilisée » – encore les propres
expressions d’Arthur Pym –, et cette multitude
d’enfants qui leur faisaient cortège... oui ! qu’était
devenu tout ce monde d’indigènes à la peau noire, à la
chevelure noire, aux dents noires, que la couleur
blanche remplissait d’épouvante...
En vain cherchai-je la case de Too-Wit, faite de
quatre grandes peaux que liaient entre elles des
chevilles de bois, et assujetties par de petits pieux fichés
en terre... Je n’en reconnus même pas la place !... Et
c’était là, cependant, que William Guy, Arthur Pym,
Dirk Peters et leurs compagnons avaient été reçus non
sans des marques de respect, tandis que la foule des
insulaires se pressait au-dehors... C’était là que fut servi
le repas où figuraient des entrailles palpitantes d’un
animal inconnu, que Too-Wit et les siens dévorèrent
avec une répugnante avidité...
À cet instant, une éclaircie se fit dans mon cerveau.
Ce fut comme une révélation. Je devinai ce qui s’était
passé sur l’île, quelle était la raison de cette solitude, la
cause de ce bouleversement dont le sol portait encore
les traces...
« Un tremblement de terre !... m’écriai-je. Oui ! il a
suffi de deux ou trois de ces terribles secousses, si
communes en ces régions sous lesquelles la mer pénètre
par infiltration !... Un jour, les quantités de vapeur
accumulées se fraient une issue et anéantissent tout à la
surface...
– Un tremblement de terre aurait changé à ce point
l’île Tsalal ?... murmura le capitaine Len Guy.
– Oui, capitaine, et il a détruit cette végétation
particulière... ces ruisseaux au liquide bizarre... ces
étrangetés naturelles, enfouies maintenant dans les
profondeurs du sol et dont nous ne retrouvons aucune
trace !... Rien ne se voit plus ici de ce qu’avait vu
Arthur Pym !... »
Hunt, qui s’était approché, écoutait, relevant et
abaissant son énorme tête en signe d’approbation.
« Est-ce que ces contrées de la mer australe ne sont
pas volcaniques ? repris-je. Est-ce que si l’Halbrane
nous transportait à la Terre Victoria, nous n’y
trouverions pas l’Erebus et le Terror en pleine
éruption ?...
– Cependant, fit observer Martin Holt, s’il y avait eu
éruption, on verrait des laves...
– Je ne dis pas qu’il y ait eu éruption, répondis-je au
maître-voilier, mais je dis que le sol a été remué de fond
en comble par un tremblement de terre ! »
En y bien réfléchissant, l’explication que je donnais
méritait d’être admise.
Et il me revint alors à la mémoire que, d’après le
récit d’Arthur Pym, Tsalal appartenait à un groupe
d’îles qui s’étendait vers l’ouest. Si elle n’avait pas été
détruite, il était possible que la population tsalalaise se
fût enfuie sur une des îles voisines. Il conviendrait donc
d’aller reconnaître cet archipel, où les survivants de la
Jane avaient pu trouver refuge, après avoir quitté
Tsalal, qui, depuis le cataclysme, ne devait plus offrir
aucune ressource...
J’en parlai au capitaine Len Guy.
« Oui, s’écria-t-il – et des larmes jaillissaient de ses
yeux –, oui... il se peut !... Et, pourtant, comment mon
frère, comment ses malheureux compagnons auraient-
ils eu le moyen de s’enfuir, et n’est-il pas plus probable
qu’ils ont tous péri dans ce tremblement de terre ?... »
Un geste de Hunt qui signifiait : Venez ! nous
entraîna sur ses pas.
Après s’être enfoncé, à travers la vallée, de deux
portées de fusil, il s’arrêta.
Quel spectacle s’offrit à nos regards !
Là gisaient en tas des monceaux d’ossements, des
amas de sternums, de tibias, de fémurs, de vertèbres,
des débris de toute cette charpente qui compose le
squelette humain et sans un lambeau de chair, des
agglomérations de crânes avec quelques touffes de
cheveux, enfin un amoncellement énorme qui avait
blanchi à cette place !...
Devant ce formidable ossuaire, nous fûmes saisis
d’épouvante et d’horreur !
Était-ce donc là ce qui restait de la population de
l’île, évaluée à plusieurs milliers d’individus ?... Mais,
s’ils avaient succombé jusqu’au dernier dans ce
tremblement de terre, comment expliquer que ces débris
fussent répandus à la surface du sol et non enfouis dans
ses entrailles ? Et puis, pouvait-on admettre que ces
indigènes, hommes, femmes, enfants, vieillards, eussent
été surpris à ce point qu’ils n’avaient pas eu le temps de
gagner avec leurs embarcations les autres îles du
groupe ?...
Nous demeurions immobiles, accablés, désespérés,
incapables de prononcer une parole !
« Mon frère... mon pauvre frère ! » répétait le
capitaine Len Guy, qui venait de s’agenouiller.
Toutefois, en y réfléchissant, il y avait des choses
que mon esprit se refusait à admettre. Ainsi comment
accorder cette catastrophe avec les notes du carnet de
Patterson ? Ces notes disaient formellement que le
second de la Jane, sept mois auparavant, avait laissé ses
compagnons sur l’île Tsalal. Ils ne pouvaient donc avoir
péri dans ce tremblement de terre, qui, étant donné
l’état des ossements, remontait à plusieurs années, et
qui devait s’être produit après le départ d’Arthur Pym et
de Dirk Peters, puisque le récit n’en parlait pas...
En vérité, ces faits étaient inconciliables. Si le
tremblement de terre était de date récente, ce n’était pas
à lui qu’il fallait attribuer la présence de ces squelettes,
déjà blanchis par le temps. En tout cas, les survivants de
la Jane n’étaient pas parmi eux... Mais alors... où
étaient-ils ?...
Comme la vallée de Klock-Klock ne se prolongeait
point au-delà, il y eut nécessité de revenir sur nos pas,
afin de reprendre le chemin du littoral.
Nous avions à peine franchi un demi-mille, le long
des talus, lorsque Hunt s’arrêta de nouveau devant
quelques fragments d’os presque à l’état de poussière,
et qui ne semblaient pas appartenir à un être humain.
Était-ce donc les restes de l’un de ces bizarres
animaux décrits par Arthur Pym, et dont nous n’avions
pas aperçu un seul échantillon jusqu’alors ?
Un cri – ou plutôt une sorte de rugissement sauvage
– s’échappa de la bouche de Hunt.
Son énorme main, qui se tendait vers nous, tenait un
collier de métal...
Oui !... un collier de cuivre... un collier à demi rongé
d’oxyde, sur lequel quelques lettres gravées se
pouvaient lire encore.
Ces lettres formaient les trois mots que voici :
Tigre. – Arthur Pym. –
Tigre ! c’était le terre-neuve qui avait sauvé la vie à
son maître, lorsque celui-ci était caché dans la cale du
Grampus... Tigre, qui avait déjà donné des signes
d’hydrophobie... Tigre qui, pendant la révolte de
l’équipage, s’était jeté à la gorge du matelot Jones
presque aussitôt achevé par Dirk Peters !...
Ainsi ce fidèle animal n’avait pas péri dans le
naufrage du Grampus... Il avait été recueilli à bord de la
Jane en même temps qu’Arthur Pym et le métis... Et,
pourtant, le récit ne le mentionnait pas, et, même avant
la rencontre de la goélette, il n’était plus question du
chien...
Mille contradictions se pressaient dans mon esprit...
Je ne savais comment concilier ces faits... Cependant,
nul doute que Tigre eût été tiré du naufrage comme
Arthur Pym, qu’il l’eût suivi jusqu’à l’île Tsalal, qu’il
eût survécu à l’éboulement de la colline de Klock-
Klock, qu’il eût enfin trouvé la mort dans cette
catastrophe qui avait anéanti une partie de la population
tsalalaise...
Mais, encore une fois, William Guy et ses cinq
matelots ne pouvaient se trouver parmi ces squelettes
qui jonchaient le sol, puisqu’ils étaient vivants au
départ de Patterson, il y avait sept mois, et que la
catastrophe datait de bien des années déjà !...
Trois heures plus tard, nous étions de retour à bord
de l’Halbrane, n’ayant fait aucune autre découverte.
Le capitaine Len Guy regagna sa cabine, s’y
enferma, et ne parut pas même à l’heure du dîner.
Je pensai que mieux valait respecter sa douleur, et je
ne cherchai pas à le revoir.
Le lendemain, désireux de retourner sur l’île et de
reprendre l’exploration d’un littoral à l’autre, je
demandai au lieutenant de m’y faire conduire.
Jem West y consentit, après avoir été autorisé par le
capitaine Len Guy, qui s’abstint de venir avec nous.
Hunt, le bosseman, Martin Holt, quatre hommes et moi,
nous prîmes place dans le canot, sans armes, puisqu’il
n’y avait plus rien à craindre.
Nous débarquâmes au même endroit que la veille, et
Hunt nous dirigea de nouveau vers la colline de Klock-
Klock.
Une fois là, on remonta l’étroit ravin par lequel
Arthur Pym, Dirk Peters et le matelot Allen, séparés de
William Guy et de ses vingt-neuf compagnons,
s’enfoncèrent à travers cette fissure, creusée dans une
substance savonneuse, une espèce de stéatite assez
fragile.
À cette place, il n’y avait plus vestige des parois qui
avaient dû disparaître dans le tremblement de terre, ni
de la fissure dont quelques noisetiers ombrageaient
alors l’orifice, ni du sombre couloir qui conduisait au
labyrinthe, dans lequel Allen mourut étouffé, ni de la
terrasse d’où Arthur Pym et le métis avaient vu
l’attaque des canots indigènes contre la goélette, et
entendu l’explosion qui fît des milliers de victimes.
Il ne restait rien non plus de la colline abattue dans
l’éboulement artificiel, auquel le capitaine de la Jane,
son second Patterson et cinq de ses hommes avaient pu
échapper...
Il en était de même de ce labyrinthe, dont les
boucles entrecroisées figuraient des lettres, lesquelles
lettres formaient des mots, lesquels mots composaient
une phrase reproduite dans le texte d’Arthur Pym, –
cette phrase dont la première ligne signifiait « être
blanc », et la seconde, « région du sud » !
Ainsi avaient disparu la colline, le village de Klock-
Klock, et tout ce qui donnait à l’île Tsalal un aspect
surnaturel. À présent, sans doute, le mystère de ces
invraisemblables découvertes ne serait jamais révélé à
personne !...
Nous n’avions qu’à regagner notre goélette en
revenant par l’est du littoral.
Hunt nous fit alors traverser l’emplacement où des
hangars avaient été élevés pour la préparation de la
biche de mer et dont nous ne vîmes que des débris.
Inutile d’ajouter que le cri tékéli-li ne retentissait
point à nos oreilles, – ce cri que poussaient les
insulaires et les gigantesques oiseaux noirs de
l’espace... Partout, le silence, l’abandon !...
Une dernière halte eut lieu à l’endroit où Arthur
Pym et Dirk Peters s’étaient emparés du canot qui les
porta vers de plus hautes latitudes... jusqu’à cet horizon
de vapeurs sombres, dont les déchirures laissaient
apercevoir la grande figure humaine... le géant blanc...
Hunt, les bras croisés, dévorait des yeux l’infinie
étendue de mer.
« Eh bien, Hunt ?... » lui dis-je.
Hunt ne parut pas m’entendre, et ne tourna même
pas la tête de mon côté.
« Que faisons-nous ici ?... » lui demandai-je en le
touchant à l’épaule.
Ma main le fit tressaillir, et il me jeta un regard qui
me pénétra jusqu’au cœur.
« Allons, Hunt, s’écria Hurliguerly, est-ce que tu vas
prendre racine sur ce bout de roche ?... Ne vois-tu pas
l’Halbrane qui nous attend au mouillage ? En route !...
Nous déraperons dès demain !... Il n’y a plus rien à faire
ici ! »
Il me sembla que les lèvres tremblotantes de Hunt
répétaient ce mot « rien », tandis que toute son attitude
protestait contre les paroles du bosseman...
Le canot nous ramena à bord.
Le capitaine Len Guy n’avait point quitté sa cabine.
Jem West, n’ayant pas reçu l’ordre d’appareiller,
attendait en se promenant à l’arrière.
J’allai m’asseoir au pied du grand mât, observant la
mer librement ouverte devant nous.
En ce moment, le capitaine Len Guy sortit du rouf,
la figure pâle et contractée.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, j’ai conscience
d’avoir fait tout ce qu’il était possible de faire !... Mon
frère William et ses compagnons, puis-je espérer
désormais ?... Non !... Il faut repartir... avant que
l’hiver... »
Le capitaine Len Guy, se redressant, lança un
dernier regard vers l’île Tsalal.
« Demain, Jem, dit-il, demain, nous appareillerons à
la première heure... »
En ce moment, une voix rude prononça ces mots :
« Et Pym... le pauvre Pym ?... »
Cette voix... je la reconnus...
C’était celle que j’avais entendue dans mon rêve !
Deuxième partie
1
Et Pym ?...
La décision du capitaine Len Guy de quitter, dès le
lendemain, le mouillage de l’île Tsalal et de reprendre
la route du nord, cette campagne terminée sans résultat,
ce renoncement à rechercher en une autre partie de la
mer antarctique les naufragés de la goélette anglaise, –
tout cela s’était tumultueusement présenté à mon esprit.
Comment, les six hommes qui, à s’en rapporter au
carnet de Patterson, se trouvaient encore, il y a quelques
mois, dans ces parages, l’Halbrane allait les
abandonner ?... Son équipage ne remplirait-il pas
jusqu’au bout le devoir que l’humanité lui
commandait ?... Ne tenterait-il pas l’impossible pour
découvrir le continent ou l’île sur lesquels les
survivants de la Jane avaient peut-être réussi à se
réfugier, en quittant cette Tsalal, devenue inhabitable
depuis le tremblement de terre ?...
Cependant nous n’étions qu’à la fin de décembre, au
lendemain du Christmas, presque au début de la belle
saison. Deux grands mois d’été nous permettraient de
naviguer à travers cette portion de l’Antarctide. Nous
aurions le temps de revenir au cercle polaire avant la
terrible saison australe... Et voilà que l’Halbrane se
préparait à mettre le cap au nord...
Oui, tel était bien le « pour » de la question. Il est
vrai – je suis forcé de l’avouer –, le « contre »
s’appuyait sur une série d’arguments de réelle valeur.
Et d’abord, jusqu’à ce jour, l’Halbrane n’avait point
marché à l’aventure. En suivant l’itinéraire indiqué par
Arthur Pym, elle se dirigeait vers un point nettement
déterminé, – l’île Tsalal. L’infortuné Patterson
l’affirmait, c’était sur cette île, d’un gisement connu,
que notre capitaine devait recueillir William Guy et les
cinq matelots échappés au guet-apens de Klock-Klock.
Or, nous ne les avions plus trouvés à Tsalal, – ni
personne de cette population indigène, anéantie dans on
ne sait quelle catastrophe dont nous ignorions la date.
Étaient-ils parvenus à s’enfuir avant ladite catastrophe,
survenue depuis le départ de Patterson, c’est-à-dire
depuis moins de sept à huit mois ?...
Dans tous les cas, la question se réduisait à ce
dilemme très simple :
Ou les gens de la Jane avaient succombé, et
l’Halbrane devait repartir sans retard, ou ils avaient
survécu, et il ne fallait pas abandonner les recherches.
Eh bien, si l’on s’en tenait au second terme du
dilemme, que convenait-il de faire, si ce n’est de
fouiller, île par île, le groupe de l’ouest signalé dans le
récit, et que le tremblement de terre avait peut-être
épargné ?... D’ailleurs, à défaut de ce groupe, les
fugitifs de l’île Tsalal n’avaient-ils pu prendre pied sur
quelque autre partie de l’Antarctide ?... N’existait-il
point de nombreux archipels au milieu de cette mer
libre que l’embarcation d’Arthur Pym et du métis avait
parcourue... jusqu’où, on ne savait ?...
Il est vrai, si leur canot avait été entraîné au-delà du
quatre-vingt-quatrième degré, où aurait-il pu atterrir,
puisque nulle terre, ni insulaire ni continentale,
n’émergeait de cette immense plaine liquide ?... Au
surplus, je ne cesse de le répéter, la fin du récit ne
comporte qu’étrangetés, invraisemblances, confusions,
nées des hallucinations d’un cerveau quasi malade...
Ah ! c’est maintenant que Dirk Peters nous eût été utile,
si le capitaine Len Guy avait été assez heureux pour le
découvrir dans sa retraite de l’Illinois, et s’il s’était
embarqué sur l’Halbrane !...
Donc, pour en revenir à la question, en cas qu’il fût
décidé de continuer la campagne, vers quel point de ces
mystérieuses régions notre goélette devrait-elle se
diriger ?... N’en serait-elle pas réduite, dirai-je, à mettre
le cap sur le hasard ?...
Et puis – autre difficulté –, l’équipage de l’Halbrane
consentirait-il à courir les chances d’une navigation si
remplie d’inconnu, à s’enfoncer plus profondément vers
les régions du pôle, avec la crainte de se heurter contre
une infranchissable banquise, lorsqu’il s’agirait de
regagner les mers d’Amérique ou d’Afrique ?...
En effet, quelques semaines encore, et l’hiver
antarctique ramènerait son cortège d’intempéries et de
froidures. Cette mer, actuellement libre, se congèlerait
tout entière et ne serait plus navigable. Or, d’être
séquestré au milieu des glaces pendant sept ou huit
mois, sans même être assuré d’accoster quelque part,
cela ne ferait-il pas reculer les plus braves ? La vie de
nos hommes, leurs chefs avaient-ils le droit de la
risquer pour cet infime espoir de recueillir les
survivants de la Jane introuvés sur l’île Tsalal ?...
C’est à cela qu’avait réfléchi le capitaine Len Guy
depuis la veille. Puis, le cœur brisé, n’ayant plus aucun
espoir de rencontrer son frère et ses compatriotes, il
venait de commander, d’une voix que l’émotion faisait
trembler :
« À demain le départ, dès la première heure ! »
Et, à mon sens, il lui fallait autant d’énergie morale
pour revenir en arrière qu’il en avait montré pour aller
en avant. Mais sa résolution était prise, et il saurait
refouler en lui l’inexprimable douleur que lui causait
l’insuccès de cette campagne.
En ce qui me concerne, je l’avoue, j’éprouvais un
vif désappointement, on ne peut plus chagriné que notre
expédition finît dans ces conditions désolantes. Après
m’être si passionnément attaché aux aventures de la
Jane, j’aurais voulu ne point suspendre les recherches,
tant qu’il serait possible de les continuer à travers les
parages de l’Antarctide...
Et, à notre place, combien de navigateurs auraient
eu à cœur de résoudre le problème géographique du
pôle austral ! En effet, l’Halbrane s’était avancée au-
delà des régions visitées par les navires de Weddell,
puisque l’île Tsalal gisait à moins de sept degrés du
point où se croisent les méridiens. Aucun obstacle ne
semblait s’opposer à ce qu’elle pût s’élever aux
dernières latitudes. Grâce à cette saison exceptionnelle,
vents et courants la conduiraient peut-être à l’extrémité
de l’axe terrestre, dont elle n’était éloignée que de
quatre cents milles ?... Si la mer libre s’étendait jusque-
là, ce serait l’affaire de quelques jours... S’il existait un
continent, ce serait l’affaire de quelques semaines...
Mais, en réalité, personne de nous ne songeait au pôle
sud, et ce n’était pas pour le conquérir que l’Halbrane
avait affronté les dangers de l’océan Antarctique !
Et puis, en admettant que le capitaine Len Guy,
désireux de pousser plus loin ses investigations, eût
obtenu l’acquiescement de Jem West, du bosseman et
des anciens de l’équipage, est-ce qu’il aurait pu y
décider les vingt recrues engagées aux Falklands, dont
le sealing-master Hearne ne cessait d’entretenir les
mauvaises dispositions ?... Non ! impossible au
capitaine Len Guy de faire fond sur ces hommes en
majorité dans l’équipage, et qu’il avait déjà conduits
jusqu’à la hauteur de l’île Tsalal. Ils eussent assurément
refusé de s’aventurer plus haut dans les mers
antarctiques, et ce devait être une des raisons pour
lesquelles notre capitaine avait pris la résolution de
revenir vers le nord, malgré la profonde douleur qu’il
en éprouvait...
Nous considérions donc la campagne comme
terminée, et que l’on juge de notre surprise, lorsque ces
mots se firent entendre :
« Et Pym... le pauvre Pym ?... »
Je me retournai...
C’était Hunt qui venait de parler.
Immobile près du rouf, cet étrange personnage
dévorait l’horizon du regard...
À bord de la goélette, on était si peu habitué à
entendre la voix de Hunt – peut-être étaient-ce même
les premiers mots qu’il eût prononcés devant tous
depuis son embarquement – que la curiosité ramena nos
hommes près de lui. Son intervention inopinée
n’annonçait-elle pas – j’en eus une sorte de
pressentiment – quelque prodigieuse révélation ?...
Un geste de Jem West renvoya l’équipage à l’avant.
Il ne resta plus que le lieutenant, le bosseman, le maître-
voilier Martin Holt, et le maître-calfat Hardie, qui se
considérèrent comme autorisés à demeurer avec nous.
« Qu’as-tu dit ?... demanda le capitaine Len Guy en
s’approchant de Hunt.
– J’ai dit : Et Pym... le pauvre Pym ?...
– Eh bien, que prétends-tu en nous rappelant le nom
de l’homme dont les détestables conseils ont entraîné
mon frère jusqu’à cette île où la Jane a été détruite, où
la plus grande partie de son équipage a été massacrée,
où nous n’avons plus trouvé un seul de ceux qui y
étaient encore il y a sept mois ?... »
Et comme Hunt restait muet :
« Réponds donc ! » s’écria le capitaine Len Guy,
qui, le cœur ulcéré, ne pouvait se contenir.
L’hésitation de Hunt ne venait point de ce qu’il ne
savait que répondre, mais, ainsi qu’on va le voir, d’une
certaine difficulté à exprimer ses idées. Elles étaient
très nettes cependant, bien que sa phrase fût
entrecoupée, ses mots à peine reliés entre eux. Enfin, il
avait une sorte de langage à lui, imagé parfois, et sa
prononciation était fortement empreinte de l’accent
rauque des Indiens du Far West.
« Voilà... dit-il, je ne sais pas raconter les choses...
Ma langue s’arrête... Comprenez-moi... J’ai parlé de
Pym... du pauvre Pym... n’est-ce pas ?...
– Oui, répliqua le lieutenant d’un ton bref, et qu’as-
tu à nous dire d’Arthur Pym ?...
– J’ai à dire... qu’il ne faut pas l’abandonner...
– Ne pas l’abandonner ?... m’écriai-je.
– Non... jamais !... reprit Hunt. Songez-y... ce serait
cruel... trop cruel !... Nous irons le chercher...
– Le chercher ?... répéta le capitaine Len Guy.
– Comprenez-moi... c’est pour cela que j’ai
embarqué à bord de l’Halbrane... oui... pour retrouver...
le pauvre Pym !...
– Et où est-il donc, demandai-je, si ce n’est au fond
d’une tombe... dans le cimetière de sa ville natale ?
– Non... il est là où il est resté... seul... tout seul...
répondit Hunt en tendant sa main vers le sud, et, depuis,
onze fois déjà le soleil s’est levé sur cet horizon ! »
Hunt voulait ainsi désigner les régions antarctiques,
c’était évident... Mais que prétendait-il ?...
« Est-ce que tu ne sais pas qu’Arthur Pym est
mort ?... dit le capitaine Len Guy.
– Mort !... répartit Hunt, en soulignant ce mot d’un
geste expressif. Non !... écoutez-moi... je connais les
choses... comprenez-moi... Il n’est pas mort...
– Voyons, Hunt, repris-je... rappelez-vous... au
dernier chapitre des aventures d’Arthur Pym, Edgar Poe
ne raconte-t-il pas que sa fin a été soudaine et
déplorable ?... »
Il est vrai, de quelle façon s’était terminée cette vie
si extraordinaire, le poète américain ne l’indiquait pas,
et, j’y insiste, cela m’avait toujours semblé assez
suspect ! Le secret de cette mort allait-il donc m’être
enfin révélé, puisque, à en croire Hunt, Arthur Pym ne
serait jamais revenu des régions polaires ?...
« Explique-toi, Hunt, ordonna le capitaine Len Guy,
qui partageait ma surprise. Réfléchis... prends ton
temps... et dis bien ce que tu as à dire ! »
Et, tandis que Hunt passait sa main sur son front
comme pour y recueillir de lointains souvenirs, je fis
cette observation au capitaine Len Guy :
« Il y a quelque chose de singulier dans
l’intervention de cet homme, et s’il n’est pas fou... »
À ces mots, le bosseman secoua la tête, car, pour lui,
Hunt ne jouissait pas de son bon sens.
Celui-ci le comprit, et, d’une voix dure :
« Non... pas fou... s’écria-t-il. Les fous là-bas... dans
la Prairie... on les respecte, si on ne les croit pas !... Et
moi... il faut me croire !... Non !... Pym n’est pas
mort !...
– Edgar Poe l’affirme, répondis-je.
– Oui... je sais... Edgar Poe... de Baltimore... Mais...
il n’a jamais vu le pauvre Pym... jamais...
– Comment ! s’écria le capitaine Len Guy, ces deux
hommes ne se connaissaient pas ?...
– Non !
– Et ce n’est pas Arthur Pym qui a raconté lui-même
ses aventures à Edgar Poe ?...
– Non... capitaine... non ! répondit Hunt... Celui-là...
à Baltimore... il n’a eu que les notes écrites par Pym
depuis le jour où il s’était caché à bord du Grampus...
écrites jusqu’à la dernière heure... la dernière...
comprenez-moi... comprenez-moi !... »
Évidemment, la crainte de Hunt était de ne pas être
intelligible, et il le répétait sans cesse. D’ailleurs – je ne
puis en disconvenir –, ce qu’il déclarait semblait
impossible à admettre. Ainsi, d’après lui, Arthur Pym
ne serait jamais entré en relation avec Edgar Poe ?... Le
poète américain aurait seulement eu connaissance de
notes rédigées jour par jour pendant toute la durée de
cet invraisemblable voyage ?...
« Qui donc a rapporté ce journal ?... demanda le
capitaine Len Guy en saisissant la main de Hunt.
– C’est le compagnon de Pym... celui qui l’aimait
comme un fils, son pauvre Pym... le métis Dirk Peters...
qui est revenu seul de là-bas...
– Le métis Dirk Peters ?... m’écriai-je.
– Oui.
– Seul ?
– Seul.
– Et Arthur Pym serait ?...
– Là ! » répondit Hunt d’une voix puissante, en se
penchant vers ces régions du sud, où son regard restait
obstinément attaché.
Une telle affirmation pouvait-elle avoir raison de
l’incrédulité générale ? Non, certes ! Aussi Martin Holt
poussa-t-il Hurliguerly du coude, et tous deux parurent
prendre Hunt en pitié, tandis que Jem West l’observait
sans exprimer son sentiment. Quant au capitaine Len
Guy, il me fit signe qu’il n’y avait rien de sérieux à tirer
de ce pauvre diable, dont les facultés mentales devaient
être depuis longtemps troublées.
Et pourtant, lorsque j’examinais Hunt, je croyais
surprendre une sorte de rayonnement de vérité qui
s’échappait de ses yeux.
Alors je m’ingéniai à interroger Hunt, à lui poser
des questions précises et pressantes, auxquelles il
essaya de répondre par des affirmations successives,
ainsi qu’on va le voir, et sans jamais se contredire.
« Voyons... demandai-je, après avoir été recueilli sur
la coque du Grampus avec Dirk Peters, Arthur Pym est
bien venu à bord de la Jane jusqu’à l’île Tsalal ?...
– Oui.
– Pendant une visite du capitaine William Guy au
village de Klock-Klock, Arthur Pym s’est séparé de ses
compagnons en même temps que le métis et un des
matelots ?
– Oui... répondit Hunt, le matelot Allen... qui
presque aussitôt a été étouffé sous les pierres...
– Puis, tous deux ont assisté, du haut de la colline, à
l’attaque et à la destruction de la goélette ?...
– Oui...
– Puis, à quelque temps de là, tous deux ont quitté
l’île, après s’être emparés d’une des embarcations que
les indigènes n’ont pu leur reprendre ?...
– Oui...
– Et, vingt jours plus tard, arrivés devant le rideau
des vapeurs, tous deux ont été emportés dans le gouffre
de la cataracte ?... »
Hunt ne répondit pas d’une manière affirmative
cette fois... hésitant, balbutiant des paroles vagues... Il
semblait qu’il cherchât à raviver le feu de sa mémoire à
demi éteinte... Enfin, me regardant et secouant la tête :
« Non... pas tous deux, répondit-il. Comprenez-
moi... Dirk Peters... ne m’a jamais dit...
– Dirk Peters..., interrogea vivement le capitaine
Len Guy. Tu as connu Dirk Peters ?...
– Oui...
– Où ?...
– À Vandalia... État de Illlinois.
– Et c’est de lui que tu tiens tous ces renseignements
sur le voyage ?...
– De lui.
– Et il était revenu seul... seul... de là-bas... après
avoir laissé Arthur Pym ?...
– Seul.
– Mais parlez donc... parlez donc ! » m’écriai-je.
En effet, je bouillais d’impatience. Quoi ! Hunt avait
connu Dirk Peters, et, grâce à lui, il savait des choses
que je croyais condamnées à n’être jamais sues !... Il
connaissait le dénouement de ces extraordinaires
aventures !...
Et alors, par phrases entrecoupées, mais
intelligibles, Hunt de répondre :
« Oui... là... un rideau de vapeurs... m’a souvent dit
le métis... comprenez-moi... Tous deux, Arthur Pym et
lui, étaient dans le canot de Tsalal... Puis... un glaçon...
un énorme glaçon est venu sur eux... Au choc, Dirk
Peters est tombé à la mer... Mais il a pu s’accrocher au
glaçon... monter dessus... et... comprenez-moi... il a vu
le canot dériver avec le courant, loin... bien loin... trop
loin !... En vain Pym chercha-t-il à rejoindre son
compagnon... Il n’a pas pu... Le canot s’en allait... s’en
allait !... Et Pym..., le pauvre et cher Pym a été
emporté... C’est lui qui n’est pas revenu... et il est là...
toujours là !... »
En vérité, cet homme eût été Dirk Peters en
personne qu’il n’aurait pas parlé avec plus d’émotion,
plus de force, plus de cœur, du « pauvre et cher Pym » !
Cependant, le fait était acquis – et pourquoi en
aurions-nous douté ? – c’était donc devant ce rideau de
vapeurs qu’Arthur Pym et le métis avaient été séparés
l’un de l’autre ?...
Il est vrai, si Arthur Pym avait continué à s’élever
vers de plus hautes latitudes, comment son compagnon
Dirk Peters avait-il pu revenir vers le nord... revenir au-
delà de la banquise... revenir au-delà du cercle polaire...
revenir en Amérique, où il aurait rapporté ces notes qui
furent communiquées à Edgar Poe ?...
Ces diverses questions furent minutieusement
posées à Hunt, et il répondit à toutes, conformément –
disait-il – à ce que lui avait maintes fois raconté le
métis.
D’après ce qu’il nous apprit, Dirk Peters avait dans
sa poche le carnet d’Arthur Pym, lorsqu’il s’accrocha
au glaçon, et c’est ainsi que fut sauvé le journal que le
métis mit à la disposition du romancier américain.
« Comprenez-moi... répétait Hunt, car je vous dis les
choses telles que je les tiens de Dirk Peters... Tandis
que la dérive l’entraînait, il cria de toutes ses forces...
Pym, le pauvre Pym avait déjà disparu au milieu du
rideau de vapeurs... Quant au métis, en se nourrissant
de poissons crus qu’il put prendre, il fut ramené par un
contre-courant à l’île Tsalal, où il débarqua à demi mort
de faim...
– À l’île Tsalal ?... s’écria le capitaine Len Guy. Et
depuis combien de temps l’avait-il quittée ?...
– Depuis trois semaines... oui... trois semaines au
plus... m’a déclaré Dirk Peters...
– Alors il a dû retrouver ce qui restait de l’équipage
de la Jane... demanda le capitaine Len Guy, mon frère
William et ceux qui avaient survécu avec lui ?
– Non... répondit Hunt, et Dirk Peters a toujours cru
qu’ils avaient péri jusqu’au dernier... oui... tous !... Il
n’y avait plus personne sur l’île...
– Personne ?... répétai-je, très surpris de cette
affirmation.
– Personne ! déclara Hunt.
– Mais la population de Tsalal ?...
– Personne... vous dis-je... personne !... île déserte...
oui !... déserte !... »
Cela contredisait absolument certains faits dont nous
étions sûrs. Après tout, il se pouvait que, lorsque Dirk
Peters revint à l’île Tsalal, la population, prise d’on ne
sait quelle épouvante, eût déjà cherché refuge sur le
groupe du sud-ouest, et que William Guy et ses
compagnons fussent encore cachés dans les gorges de
Klock-Klock. Cela expliquait comment le métis ne les
avait pas rencontrés et aussi comment les survivants de
la Jane n’avaient plus rien eu à craindre des insulaires
pendant les onze années de leur séjour sur l’île. D’autre
part, puisque Patterson les y avait laissés sept mois
auparavant, si nous ne les retrouvions plus, c’est qu’ils
avaient dû quitter Tsalal, où ils ne trouvaient plus à
vivre depuis le tremblement de terre...
« Ainsi, reprit le capitaine Len Guy, au retour de
Dirk Peters, plus un habitant sur l’île ?...
– Personne... répéta Hunt, personne... Le métis n’y
rencontra pas un seul indigène...
– Et alors que fit Dirk Peters ?... demanda le
bosseman.
– Comprenez-moi !... répondit Hunt. Une
embarcation abandonnée était là... au fond de cette
baie... contenant des viandes séchées et plusieurs barils
d’eau douce. Le métis s’y jeta... Un vent du sud... oui...
du sud... très vif – celui qui, avec le contre-courant,
avait ramené son glaçon vers l’île Tsalal – l’entraîna
pendant des semaines et des semaines... du côté de la
banquise... dont il put traverser une passe... Croyez-
moi... car je ne fais que répéter ce que m’a dit cent fois
Dirk Peters... oui ! une passe... et il franchit le cercle
polaire...
– Et au-delà ?... questionnai-je.
– Au-delà... il fut recueilli par un baleinier
américain, le Sandy-Hook, et reconduit en Amérique. »
Voilà donc, en tenant le récit de Hunt pour véridique
– et il était possible qu’il le fût –, de quelle façon s’était
dénoué, au moins en ce qui concernait Dirk Peters, ce
terrible drame des régions antarctiques. De retour aux
États-Unis, le métis avait été mis en relation avec Edgar
Poe, alors éditeur du Southern Literary Messenger, et
des notes d’Arthur Pym était sorti ce prodigieux récit,
non imaginaire comme on l’avait cru jusqu’alors, et
auquel manquait le suprême dénouement.
Quant à la part de l’imagination dans l’œuvre de
l’auteur américain, c’était sans doute les étrangetés
signalées aux derniers chapitres, – à moins que, en
proie au délire des heures finales, Arthur Pym eût cru
voir ces prodigieux et surnaturels phénomènes à travers
le rideau de vapeurs...
Quoi qu’il en soit – ce fait était acquis –, jamais
Edgar Poe n’avait connu Arthur Pym. C’est pourquoi,
voulant laisser au lecteur une incertitude surexcitante, il
l’avait fait mourir de cette mort « aussi soudaine que
déplorable » dont il n’indiquait ni la nature ni la cause.
Cependant, si Arthur Pym n’était jamais revenu,
pouvait-on raisonnablement admettre qu’il n’eût pas
succombé à bref délai, après avoir été séparé de son
compagnon... qu’il fût encore vivant, bien que onze
années se fussent écoulées depuis sa disparition ?...
« Oui... oui ! » répondit Hunt.
Et il l’affirmait avec cette conviction que Dirk
Peters avait fait passer dans son âme, alors que tous
deux habitaient la bourgade de Vandalia au fond de
l’Illinois.
Maintenant, y avait-il lieu de se demander si Hunt
possédait toute sa raison ?... N’était-ce pas lui qui,
pendant une crise mentale – je n’en doutais plus –,
après s’être introduit dans ma cabine, avait murmuré
ces mots à mon oreille :
« Et Pym... le pauvre Pym ?... »
Oui !... et je n’avais pas rêvé !...
En résumé, si tout ce que venait de dire Hunt était
vrai, s’il n’était que le fidèle rapporteur des secrets que
lui avait confiés Dirk Peters, devait-il être cru, lorsqu’il
répétait d’une voix à la fois impérieuse et suppliante :
« Pym n’est pas mort !... Pym est là !... Il ne faut pas
abandonner le pauvre Pym ! »
Lorsque j’eus fini de procéder à l’interrogatoire de
Hunt, le capitaine Len Guy, profondément troublé,
sortit enfin de cet état méditatif, et, d’une voix brusque,
commanda :
« Tout l’équipage à l’arrière ! »
Lorsque les hommes de la goélette furent réunis
autour de lui, il dit :
« Écoute-moi, Hunt, et songe bien à la gravité des
demandes que je vais te faire ! »
Hunt, relevant la tête, promena son regard sur les
matelots de l’Halbrane.
« Tu affirmes, Hunt, que tout ce que tu viens de dire
sur Arthur Pym est vrai ?...
– Oui, répondit Hunt, en accentuant d’un geste rude
son affirmation.
– Tu as connu Dirk Peters...
– Oui.
– Tu as vécu quelques années avec lui dans
l’Illinois ?...
– Pendant neuf ans.
– Et il t’a souvent raconté ces choses ?...
– Oui.
– Et, pour ta part, tu ne mets pas en doute qu’il t’ait
dit l’exacte vérité ?...
– Non.
– Eh bien, n’a-t-il jamais eu la pensée que quelques-
uns des hommes de la Jane eussent pu être restés sur
l’île Tsalal ?...
– Non.
– Il croyait que William Guy et ses compagnons
avaient dû tous périr dans l’éboulement des collines de
Klock-Klock ?...
– Oui... et... d’après ce qu’il m’a souvent répété...
Pym le croyait aussi.
– Et où as-tu vu Dirk Peters pour la dernière fois ?...
– À Vandalia.
– Il y a longtemps ?
– Deux ans passés.
– Et, de vous deux, est-ce toi... ou lui... qui a le
premier quitté Vandalia ?... »
Il me sembla surprendre une légère hésitation chez
Hunt au moment de répondre.
« Nous l’avons quitté ensemble... dit-il.
– Toi, pour aller ?
– Aux Falklands.
– Et lui ?
– Lui !... » répéta Hunt.
Et son regard vint, finalement, s’arrêter sur notre
maître-voilier Martin Holt, – celui dont il avait sauvé la
vie au péril de la sienne pendant la tempête.
« Eh bien, reprit le capitaine Len Guy, comprends-tu
ce que je te demande ?...
– Oui.
– Réponds... alors !... Lorsque Dirk Peters est parti
de l’Illinois, a-t-il abandonné l’Amérique ?...
– Oui.
– Pour aller ? Parle !...
– Aux Falklands !
– Et où est-il maintenant ?...
– Devant vous ! »
2
Décision prise
Dirk Peters !... Hunt était le métis Dirk Peters... le
dévoué compagnon d’Arthur Pym, celui que le
capitaine Len Guy avait si longtemps et si inutilement
cherché aux États-Unis et dont la présence allait peut-
être nous fournir une nouvelle raison de poursuivre
cette campagne...
Qu’il ait dû suffire de quelque flair au lecteur pour
que, depuis bien des pages de mon récit, il eût reconnu
Dirk Peters dans ce personnage de Hunt, qu’il se soit
attendu à ce coup de théâtre, je ne m’en étonnerai pas,
et j’affirme même que le contraire aurait lieu de me
surprendre.
En effet, rien de plus naturel, de plus indiqué que
d’avoir fait ce raisonnement : Comment le capitaine
Len Guy et moi, ayant si souvent lu le livre d’Edgar
Poe, où le portrait physique de Dirk Peters est tracé
d’un crayon précis, comment n’avons-nous pas
soupçonné que l’homme qui s’était embarqué aux
Falklands et le métis ne faisaient qu’un ?... De notre
part, cela ne témoignait-il pas d’un manque de
perspicacité ?... Je l’accorde, et, pourtant, cela
s’explique dans une certaine mesure.
Oui, tout trahissait chez Hunt une origine indienne,
qui était celle de Dirk Peters, puisqu’il appartenait à la
tribu des Upsarokas du Far-West, et cela aurait peut-
être dû nous lancer sur la voie de la vérité. Mais, que
l’on veuille bien considérer les circonstances dans
lesquelles Hunt s’était présenté au capitaine Len Guy,
circonstances qui ne permettaient pas de mettre son
identité en doute. Hunt habitait les Falklands, très loin
de l’Illinois, au milieu de ces matelots de toute
nationalité qui attendent la saison de la pêche pour
passer à bord des baleiniers... Depuis son
embarquement, il s’était tenu, vis-à-vis de nous, sur une
excessive réserve... C’était la première fois que nous
venions de l’entendre parler, et rien jusqu’alors – du
moins par son attitude – n’avait induit à croire qu’il eût
caché son véritable nom... Et, on vient de le voir, ce
nom de Dirk Peters, il ne l’avait déclaré que sur les
dernières instances de notre capitaine.
Il est vrai, Hunt était d’un type assez extraordinaire,
un être assez à part, pour provoquer notre attention.
Oui... cela me revenait maintenant, – ses façons bizarres
depuis que la goélette avait franchi le cercle
antarctique, depuis qu’elle naviguait sur les eaux de
cette mer libre... ses regards incessamment dirigés vers
l’horizon du sud... sa main qui, par un mouvement
instinctif, se tendait dans cette direction... Puis, c’était
l’îlot Bennet qu’il semblait avoir visité déjà, et sur
lequel il avait ramassé un débris de bordage de la Jane,
et, enfin, l’île Tsalal... Là, il avait pris les devants, et
nous l’avions suivi comme un guide à travers la plaine
bouleversée, jusqu’à l’emplacement du village de
Klock-Klock, à l’entrée du ravin, près de cette colline
où se creusaient les labyrinthes dont il ne restait aucun
vestige... Oui... tout cela aurait dû nous tenir en éveil,
faire naître – en moi au moins – la pensée que ce Hunt
avait pu être mêlé aux aventures d’Arthur Pym !...
Eh bien, non seulement le capitaine Len Guy, mais
aussi son passager Jeorling avaient une taie sur l’œil !...
Je l’avoue, nous étions deux aveugles, alors que
certaines pages du livre d’Edgar Poe auraient dû nous
rendre très clairvoyants !
En somme, il n’y avait pas à mettre en doute que
Hunt fût réellement Dirk Peters. Quoique plus vieux de
onze ans, il était encore tel que l’avait dépeint Arthur
Pym. Il est vrai, l’aspect féroce dont parle le récit
n’existait plus, et, d’ailleurs, d’après Arthur Pym lui-
même, ce n’était qu’« une férocité apparente ». Donc,
au physique, rien de changé, – la petite taille, la
puissante musculature, les membres « coulés dans un
moule herculéen », et ses mains « si épaisses et si larges
qu’elles avaient à peine conservé la forme humaine », et
ses bras et ses jambes arquées, et sa tête d’une grosseur
prodigieuse, et sa bouche fendue sur toute la largeur de
la face, et « ses dents longues que les lèvres ne
recouvraient jamais même partiellement ». Je le répète,
ce signalement s’appliquait à notre recrue des
Falklands. Mais on ne retrouvait plus sur son visage
cette expression qui, si elle était le symptôme de la
gaieté, ne pouvait être que « la gaieté d’un démon » !
En effet, le métis avait changé avec l’âge,
l’expérience, les à-coups de la vie, les terribles scènes
auxquelles il avait pris part, – incidents, comme le dit
Arthur Pym, « si complètement en dehors du registre de
l’expérience et dépassant les bornes de la crédulité des
hommes ». Oui ! cette rude lime des épreuves avait
profondément usé le moral de Dirk Peters ! N’importe !
c’était bien le fidèle compagnon auquel Arthur Pym
avait souvent dû son salut, ce Dirk Peters qui l’aimait
comme son fils, et qui n’avait jamais perdu, non !
jamais, l’espoir de le retrouver quelque jour au milieu
des affreuses solitudes de l’Antarctide !
Maintenant, pourquoi Dirk Peters se cachait-il aux
Falklands sous le nom de Hunt, pourquoi, depuis son
embarquement sur l’Halbrane, avait-il tenu à conserver
cet incognito, pourquoi n’avoir pas dit qui il était,
puisqu’il connaissait les intentions du capitaine Len
Guy, dont tous les efforts allaient tendre à sauver ses
compatriotes en suivant l’itinéraire de la Jane ?...
Pourquoi ?... Sans doute parce qu’il craignait que
son nom fût un objet d’horreur !... En effet, n’était-ce
pas celui de l’homme qui avait été mêlé aux
épouvantables scènes du Grampus... qui avait frappé le
matelot Parker... qui s’était nourri de sa chair, désaltéré
de son sang !... Pour qu’il eût révélé son nom, il fallait
qu’il espérât que, grâce à cette révélation, l’Halbrane
tenterait de retrouver Arthur Pym !...
Ainsi, après avoir vécu quelques années dans
l’Illinois, si le métis était venu s’installer aux Falklands,
c’était avec l’intention de saisir la première occasion
qui s’offrirait à lui de retourner dans les mers
antarctiques. En embarquant sur l’Halbrane, il comptait
décider le capitaine Len Guy, lorsqu’il aurait recueilli
ses compatriotes sur l’île Tsalal, à s’élever vers de plus
hautes latitudes, à prolonger l’expédition au profit
d’Arthur Pym ?... Et pourtant, que cet infortuné, après
onze ans, fût de ce monde, quel homme de bon sens eût
voulu l’admettre ?... Au moins, l’existence du capitaine
William Guy et de ses compagnons était-elle assurée
par les ressources de l’île Tsalal, et, d’ailleurs, les notes
de Patterson affirmaient qu’ils s’y trouvaient encore
lorsqu’il l’avait quittée... Quant à l’existence d’Arthur
Pym...
Néanmoins, devant cette affirmation de Dirk Peters
– laquelle, je dois en convenir, ne reposait sur rien de
positif –, mon esprit ne se révoltait pas comme il aurait
dû le faire !... Non !... Et lorsque le métis cria : « Pym
n’est pas mort... Pym est là... Il ne faut pas abandonner
le pauvre Pym ! » ce cri ne laissa pas de me causer un
trouble profond...
Et alors, je songeai à Edgar Poe, et je me demandais
quelle serait son attitude, peut-être son embarras, si
l’Halbrane ramenait celui dont il avait annoncé la mort
« aussi soudaine que déplorable !... »
Décidément, depuis que j’avais résolu de prendre
part à la campagne de l’Halbrane, je n’étais plus le
même homme, – l’homme pratique et raisonnable
d’autrefois. Comment, à propos d’Arthur Pym, voici
que je sentais mon cœur battre comme battait celui de
Dirk Peters !... Quitter l’île Tsalal pour revenir au nord,
vers l’Atlantique, l’idée me prenait que c’eût été se
décharger d’un devoir d’humanité, le devoir d’aller au
secours d’un malheureux, abandonné dans les déserts
glacés de l’Antarctide !...
Il est vrai, demander au capitaine Len Guy
d’engager la goélette plus avant dans ces mers, obtenir
ce nouvel effort de l’équipage, après tant de dangers
déjà bravés en pure perte, c’eût été s’exposer à un refus,
et, au total, il ne m’appartenait pas d’intervenir en cette
occasion ?... Et, cependant, je le sentais, Dirk Peters
comptait sur moi pour plaider la cause de son pauvre
Pym !
Un assez long silence avait suivi la déclaration du
métis. Personne, à coup sûr, ne songeait à suspecter sa
véracité. Il avait dit : « Je suis Dirk Peters » ; il était
Dirk Peters.
En ce qui concernait Arthur Pym, qu’il ne fût jamais
revenu en Amérique, qu’il eût été séparé de son
compagnon, puis entraîné avec le canot tsalalien vers
les régions du pôle, ces faits étaient admissibles en eux-
mêmes, et rien n’autorisait à croire que Dirk Peters
n’eût pas dit la vérité. Mais, qu’Arthur Pym fût encore
vivant, comme le déclarait le métis, que le devoir
s’imposât de se lancer à sa recherche, comme il le
demandait, de s’exposer à tant de nouveaux périls,
c’était une autre question.
Toutefois, résolu à soutenir Dirk Peters, mais
craignant de m’avancer sur un terrain où j’eusse risqué
d’être battu dès le début, je revins à l’argumentation
très acceptable, en somme, qui remettait en cause le
capitaine William Guy et ses cinq matelots dont nous
n’avions plus trouvé trace à l’île Tsalal.
« Mes amis, dis-je, avant de prendre un parti
définitif, il est sage d’envisager la situation de sang-
froid. Ne serait-ce pas nous préparer d’éternels regrets,
de cuisants remords, que d’abandonner notre expédition
au moment peut-être où elle avait quelque chance
d’aboutir ?... Réfléchissez-y, capitaine, et vous aussi,
mes compagnons. Il y a moins de sept mois, vos
compatriotes ont été laissés en pleine vie par l’infortuné
Patterson sur l’île Tsalal !... S’ils y étaient à cette
époque, c’est que depuis onze ans, grâce aux ressources
de l’île, ils avaient pu assurer leur existence, n’ayant
plus à redouter ces insulaires, dont une partie avait
succombé dans des circonstances que nous ne
connaissons pas et dont l’autre s’était probablement
transportée sur quelque île voisine... Ceci est l’évidence
même, et je ne vois pas ce que l’on pourrait objecter à
ce raisonnement... »
À ce que je venais de dire, personne ne répondit : il
n’y avait rien à répondre.
« Si nous n’avons plus rencontré le capitaine de la
Jane et les siens, repris-je en m’animant, c’est que,
depuis le départ de Patterson, ils ont été contraints
d’abandonner l’île Tsalal... Pour quel motif ?... À mon
avis, c’est parce que le tremblement de terre l’avait si
profondément bouleversée. qu’elle était devenue
inhabitable. Or, il leur aura suffi d’une embarcation
indigène pour gagner avec le courant du nord, soit une
autre île, soit quelque point du continent antarctique...
Que les choses se soient passées ainsi, je ne crois pas
trop m’avancer en l’affirmant... En tout cas, ce que je
sais, ce que je répète, c’est que nous n’aurons rien fait,
si nous ne continuons pas des recherches desquelles
dépend le salut de vos compatriotes ! »
J’interrogeai du regard mon auditoire... Je n’en
obtins aucune réponse...
Le capitaine Len Guy, en proie à la plus vive
émotion, courbait la tête, car il sentait que j’avais
raison, que j’indiquais, en invoquant les devoirs de
l’humanité, la seule conduite qu’eussent à tenir des
gens de cœur !
« Et de quoi s’agit-il ? déclarai-je, après un court
silence : de franchir quelques degrés en latitude, et cela,
lorsque la mer est navigable, quand la saison nous
assure deux mois de beau temps et que nous n’avons
rien à redouter de l’hiver austral, dont je ne vous
demande pas de braver les rigueurs !... Et nous
hésiterions, alors que l’Halbrane est largement
approvisionnée, que son équipage est valide, qu’il est
au complet, qu’aucune maladie ne s’est introduite à
bord !... Nous nous effraierions de dangers
imaginaires !... Nous n’aurions pas le courage d’aller
plus avant... là... là... »
Et je montrais l’horizon du sud, tandis que Dirk
Peters le montrait aussi, sans prononcer une parole,
d’un geste impératif qui parlait pour lui !
Toujours les yeux restaient fixés sur nous, et, cette
fois encore, pas de réponse !
Assurément, la goélette saurait, sans trop
d’imprudence, s’aventurer à travers ces parages pendant
huit à neuf semaines. Nous n’étions qu’au 26 décembre,
et c’est en janvier, en février, en mars même, que les
expéditions antérieures avaient été entreprises, – celles
de Bellingshausen, de Biscoe, de Kendal, de Weddell,
lesquels avaient pu remettre le cap au nord, avant que le
froid leur eût fermé toute issue. En outre, si leurs
navires ne s’étaient pas engagés aussi haut dans les
régions australes qu’il s’agissait pour l’Halbrane de le
faire, ils n’avaient point été favorisés comme nous
pouvions espérer de l’être en ces circonstances...
Je fis valoir ces divers arguments, guettant une
approbation dont personne ne voulait accepter la
responsabilité...
Silence absolu, tous yeux baissés...
Et, cependant, je n’avais pas prononcé une seule fois
le nom d’Arthur Pym, ni appuyé la proposition de Dirks
Peters. C’est alors que des haussements d’épaules
m’auraient répondu... et peut-être des menaces contre
ma personne !
Je me demandais donc si, oui ou non, j’avais réussi
à faire pénétrer chez mes compagnons cette foi dont
mon âme était pleine, lorsque le capitaine Len Guy prit
la parole :
« Dirk Peters, dit-il, affirmes-tu qu’Arthur Pym et
toi, après votre départ de Tsalal, vous avez entrevu des
terres dans la direction du sud ?...
– Oui... des terres... répondit le métis... îles ou
continent... comprenez-moi... et c’est là... je crois... je
suis sûr... que Pym... le pauvre Pym... attend que l’on
vienne à son secours...
– Là où attendent peut-être aussi William Guy et ses
compagnons... », m’écriai-je, afin de ramener la
discussion sur un meilleur terrain.
Et, de fait, ces terres entrevues, c’était un but, un but
qu’il serait facile d’atteindre !... L’Halbrane ne
naviguerait pas à l’aventure... Elle irait là où il était
possible que se fussent réfugiés les survivants de la
Jane !...
Le capitaine Len Guy ne reprit pas la parole, sans
avoir réfléchi quelques instants.
« Et, au-delà du 84e degré, Dirk Peters, dit-il, est-ce
vrai que l’horizon était fermé par ce rideau de vapeurs
dont il est question dans le récit ?... L’as-tu vu... de tes
yeux vu... et ces cataractes aériennes... et ce gouffre à
travers lequel s’est perdue l’embarcation d’Arthur
Pym ?... »
Après nous avoir regardés les uns les autres, le métis
secoua sa grosse tête.
« Je ne sais... dit-il. Que me demandez-vous,
capitaine ?... Un rideau de vapeurs ?... Oui... peut-être...
et aussi des apparences de terre vers le sud...
Évidemment, Dirk Peters n’avait jamais lu le livre
d’Edgar Poe, et il est même probable qu’il ne savait pas
lire. Après avoir communiqué le journal d’Arthur Pym,
il ne s’était plus inquiété de sa publication. Retiré dans
l’Illinois d’abord, aux Falklands ensuite, il ne se doutait
guère du bruit qu’avait fait l’ouvrage ni du fantastique
et invraisemblable dénouement donné par notre grand
poète à ces étranges aventures !...
Et, d’ailleurs, ne se pouvait-il qu’Arthur Pym, avec
sa propension au surnaturel, eût cru voir ces choses
prodigieuses, uniquement dues à sa trop imaginative
cérébralité ?...
Alors, et pour la première fois depuis le début de
cette discussion, la voix de Jem West se fit entendre. Le
lieutenant s’était-il rangé à mon opinion, mes
arguments l’avaient-ils ébranlé, conclurait-il pour la
continuation de la campagne, je n’aurais pu le dire.
Dans tous les cas, il se borna à demander :
« Capitaine... vos ordres ?... »
Le capitaine Len Guy se retourna vers son équipage.
Anciens et nouveaux l’entouraient, tandis que le
sealing-master Hearne restait un peu en arrière, prêt à
intervenir, s’il jugeait son intervention nécessaire.
Le capitaine Len Guy interrogea du regard le
bosseman et ses camarades, dont le dévouement lui
était acquis sans réserve. Releva-t-il dans leur attitude
une sorte d’acquiescement à la continuation du voyage,
je ne sais trop, car j’entendis ces mots chuchotés entre
ses lèvres :
« Ah ! s’il ne dépendait que de moi... si tous
m’assuraient de leur concours ! »
En effet, sans une entente commune, on ne pouvait
se lancer dans de nouvelles recherches.
Hearne prit alors la parole, – rudement.
« Capitaine, dit-il, voilà deux mois passés que nous
avons quitté les Falklands... Or, mes compagnons ont
été engagés pour une navigation qui ne devait pas les
conduire, au-delà de la banquise, plus loin que l’île
Tsalal...
– Cela n’est pas ! s’écria le capitaine Len Guy,
surexcité par cette déclaration de Hearne. Non... cela
n’est pas !... Je vous ai recrutés tous pour une campagne
que j’ai le droit de poursuivre jusqu’où il me plaira !
– Pardon, capitaine, reprit Hearne d’un ton sec, mais
nous voici là où aucun navigateur n’est encore arrivé...
où jamais un navire ne s’est risqué, sauf la Jane...
Aussi, mes camarades et moi, nous pensons qu’il
convient de retourner aux Falklands avant la mauvaise
saison... De là, vous pourrez revenir à l’île Tsalal et
même remonter jusqu’au pôle... si cela vous plaît ! »
Un murmure approbatif se fit entendre. Nul doute
que le sealing-master ne traduisît les sentiments de la
majorité, qui était précisément composée des nouveaux
de l’équipage. Aller contre leur opinion, exiger
l’obéissance de ces hommes mal disposés à obéir, et,
dans ces conditions, s’aventurer à travers les lointains
parages de l’Antarctide, c’eût été acte de témérité – plus
même –, acte de folie, qui aurait amené quelque
catastrophe.
Cependant Jem West intervint, en se portant sur
Hearne, auquel il dit d’une voix menaçante :
« Qui t’a permis de parler ?...
– Le capitaine nous interrogeait... répliqua Hearne.
J’avais le droit de répondre. »
Et ces paroles furent prononcées avec une telle
insolence que le lieutenant – si maître de lui d’habitude
– allait donner libre cours à sa colère, lorsque le
capitaine Len Guy, l’arrêtant d’un geste, s’en tint à
dire :
« Calme-toi, Jem !... Rien à faire, à moins que nous
soyons tous d’accord ! »
Puis, s’adressant au bosseman :
« Ton avis, Hurliguerly ?...
– Il est très net, capitaine, répondit le bosseman.
J’obéirai à vos ordres, quels qu’ils soient !... C’est notre
devoir de ne point abandonner William Guy et les
autres tant qu’il reste quelque chance de les sauver ! »
Le bosseman s’arrêta un instant, tandis que plusieurs
des matelots, Drap, Rogers, Gratian, Stern, Burry,
faisaient des signes non équivoques d’approbation.
« Quant à ce qui concerne Arthur Pym... reprit-il.
– Il n’est pas question d’Arthur Pym, répliqua avec
une extrême vivacité le capitaine Len Guy, mais de
mon frère William... de ses compagnons... »
Et, comme je vis que Dirk Peters allait protester, je
lui saisis le bras, et, bien qu’il frémît de colère, il se tut.
Non ! ce n’était pas l’heure de revenir sur le cas
d’Arthur Pym. S’en fier à l’avenir, être prêt à profiter
des aléas de cette navigation, laisser les hommes
s’entraîner eux-mêmes, inconsciemment – ou même
instinctivement –, je ne pensais pas qu’il y eût alors
d’autre parti à prendre. Toutefois je crus devoir venir en
aide à Dirk Peters par des moyens plus directs.
Le capitaine Len Guy avait continué d’interroger
l’équipage. Ceux sur lesquels il pourrait compter, il
voulait les connaître nominativement. Tous les anciens
acquiescèrent à ses propositions, et s’engagèrent à ne
jamais discuter ses ordres, à le suivre aussi loin qu’il lui
conviendrait.
Ces braves gens furent imités par quelques-unes des
recrues, – trois seulement, qui étaient de nationalité
anglaise. Néanmoins, le plus grand nombre me parut se
ranger à l’opinion de Hearne. Pour eux la campagne de
l’Halbrane était terminée à l’île Tsalal. D’où refus de
leur part de la continuer au-delà, et demande formelle
de remettre le cap au nord, afin de franchir la banquise
à l’époque la plus favorable de la saison...
Ils étaient près d’une vingtaine à tenir ce langage, et
nul doute que le sealing-master eût interprété leurs
véritables sentiments. Or, les contraindre quand même à
prêter la main aux manœuvres de la goélette, lorsqu’elle
se dirigeait vers le sud, c’eût été les provoquer à la
révolte.
Il n’y avait plus, afin d’opérer un revirement chez
ces matelots travaillés par Hearne, qu’à surexciter leurs
convoitises, à faire vibrer la corde de l’intérêt.
Je repris donc la parole et, d’une voix ferme, qui
n’eût autorisé personne à douter du sérieux de ma
proposition :
« Marins de l’Halbrane, dis-je, écoutez-moi !...
Ainsi que divers États l’ont fait pour les voyages de
découverte dans les régions polaires, j’offre une prime à
l’équipage de la goélette !... Deux mille dollars vous
seront acquis par degré au-delà du 84e parallèle ! »
Près de soixante-dix dollars à chaque homme, cela
ne laissait pas d’être tentant.
Je sentis que j’avais touché juste.
« Cet engagement, ajoutai-je, je vais le signer au
capitaine Len Guy, qui sera votre mandataire, et les
sommes gagnées vous seront versées à votre retour,
quelles que soient les conditions dans lesquelles il se
sera accompli. »
J’attendis l’effet de cette promesse et, je dois le dire,
ce ne fut pas long.
« Hurrah !... » cria le bosseman, afin de donner
l’élan à ses camarades, qui, presque unanimement,
joignirent leurs hurrahs aux siens.
Hearne ne fit plus aucune opposition. Il lui serait
toujours loisible d’aviser, lorsque de meilleures
circonstances se présenteraient.
Le pacte était donc conclu, et, pour arriver à mes
fins, j’eusse sacrifié une somme plus forte.
Il est vrai, nous n’étions qu’à sept degrés du pôle
austral, et, si l’Halbrane devait s’élever jusque-là, il ne
m’en coûterait jamais que quatorze mille dollars !
3
Le groupe disparu
Dès la première heure, le vendredi 27 décembre,
l’Halbrane reprit la mer, cap au sud-ouest.
Le service du bord marcha comme d’habitude avec
la même obéissance, la même régularité. Il ne
comportait alors ni dangers ni fatigues. Le temps était
toujours beau, la mer toujours calme. Si ces conditions
ne changeaient pas, les germes d’insubordination – je
l’espérais du moins – ne trouveraient pas à se
développer, et les difficultés ne viendraient pas de ce
chef. D’ailleurs, le cerveau travaille peu chez les
natures grossières. Des hommes ignorants et cupides ne
s’abandonnent guère aux hantises de l’imagination.
Confinés dans le présent, l’avenir n’est point pour les
préoccuper. Seul le fait brutal, qui les met en face de la
réalité, peut les tirer de leur insouciance.
Ce fait se produirait-il ?...
En ce qui concerne Dirk Peters, son identité
reconnue, il ne devait rien changer à sa manière d’être,
il resterait aussi peu communicatif ? Je dois noter que,
depuis cette révélation, l’équipage ne parut lui
témoigner aucune répugnance à propos des scènes du
Grampus, excusables après tout, étant donné les
circonstances... Et puis, pouvait-on oublier que le métis
avait risqué sa vie pour sauver celle de Martin Holt ?...
Néanmoins, il allait continuer de se tenir à part,
mangeant dans un coin, dormant dans un autre,
« naviguant au large » de l’équipage !... Avait-il donc,
pour se conduire de la sorte, quelque autre motif que
nous ne connaissions pas, que l’avenir nous apprendrait
peut-être ?...
Ces vents persistants de la partie du nord, qui
avaient poussé la Jane jusqu’à l’île Tsalal et le canot
d’Arthur Pym à quelques degrés au-delà, favorisaient la
marche de notre goélette. Amures à bâbord, et grand
largue, Jem West put la couvrir de toile, en utilisant
cette brise fraîche et régulière. Notre étrave fendait
rapidement ces eaux transparentes, et non laiteuses, qui
se dentelaient d’un long sillage blanc à l’arrière.
Après la scène de la veille, le capitaine Len Guy
avait été prendre quelques heures de repos. Et ce repos,
de quelles obsédantes pensées il avait dû être troublé, –
d’une part, l’espérance attachée à de nouvelles
recherches, de l’autre, la responsabilité d’une telle
expédition à travers l’Antarctide !
Lorsque je le rencontrai, le lendemain, sur le pont,
alors que le lieutenant allait et venait à l’arrière, il nous
appela tous les deux près de lui.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, c’était la mort dans
l’âme que je m’étais résolu à ramener notre goélette
vers le nord !... Je sentais que je n’avais pas fait tout ce
que je devais faire pour nos malheureux
compatriotes !... Mais je comprenais bien que la
majorité de l’équipage serait contre moi, si je voulais
l’entraîner au-delà de l’île Tsalal...
– En effet, capitaine, répondis-je, un commencement
d’indiscipline s’est produit à bord et peut-être une
révolte eût-elle fini par éclater...
– Révolte dont nous aurions eu raison, répliqua
froidement Jem West, ne fût-ce qu’en cassant la tête à
ce Hearne, qui ne cesse d’exciter les mutins.
– Et tu aurais bien fait, Jem, déclara le capitaine Len
Guy. Seulement, justice faite, que fût devenu l’accord
dont nous avons besoin ?...
– Soit, capitaine, dit le lieutenant. Mieux vaut que
les choses se soient passées sans violence !... Mais, à
l’avenir, que Hearne prenne garde à lui !
– Ses compagnons, fit observer le capitaine Len
Guy, sont maintenant appâtés par les primes qui leur
ont été promises. Le désir du gain les rendra plus
endurants et plus souples. La générosité de M. Jeorling
a réussi là où nos prières eussent échoué, sans doute...
Je l’en remercie...
– Capitaine, dis-je, lorsque nous étions aux
Falklands, je vous avais fait connaître mon désir de
m’associer pécuniairement à votre entreprise.
L’occasion s’est présentée, je l’ai saisie, et je ne mérite
aucun remerciement. Arrivons au but... sauvons votre
frère William et les cinq matelots de la Jane... C’est
tout ce que je demande. »
Le capitaine Len Guy me tendit une main que je
serrai cordialement.
« Monsieur Jeorling, ajouta-t-il, vous avez remarqué
que l’Halbrane ne porte pas cap au sud, bien que les
terres entrevues par Dirk Peters – ou tout au moins des
apparences de terre – soient situées dans cette
direction...
– Je l’ai remarqué, capitaine.
– Et, à ce propos, dit Jem West, n’oublions pas que
le récit d’Arthur Pym ne contient rien de relatif à ces
apparences de terre dans le sud, et que nous en sommes
réduits aux seules déclarations du métis.
– C’est vrai, lieutenant, ai-je répondu. Mais y a-t-il
lieu de suspecter Dirk Peters ?... Sa conduite, depuis
l’embarquement, n’est-elle pas pour inspirer toute
confiance ?...
– Je n’ai rien à lui reprocher au point de vue du
service... répliqua Jem West.
– Et nous ne mettons en doute ni son courage ni son
honnêteté, déclara le capitaine Len Guy. Non seulement
la manière dont il s’est comporté à bord de l’Halbrane,
mais aussi tout ce qu’il a fait, lorsqu’il naviguait à bord
du Grampus d’abord, de la Jane ensuite, justifient la
bonne opinion...
– Qu’il mérite assurément ! » ai-je ajouté.
Et je ne sais pourquoi, j’étais enclin à prendre la
défense du métis. Était-ce donc parce que – je le
pressentais – il lui restait un rôle à jouer au cours de
cette expédition, parce qu’il se croyait assuré de
retrouver Arthur Pym... auquel décidément je
m’intéressais à m’en étonner ?
J’en conviens, toutefois, c’était en ce qui concernait
son ancien compagnon que les idées de Dirk Peters
pouvaient paraître poussées jusqu’à l’absurde. Le
capitaine Len Guy ne laissa pas de le souligner.
« Nous ne devons pas l’oublier, monsieur Jeorling,
dit-il, le métis a conservé l’espoir qu’Arthur Pym, après
avoir été entraîné à travers la mer antarctique, a pu
aborder sur quelque terre plus méridionale... où il serait
encore vivant !...
– Vivant... depuis onze années... dans ces parages
polaires !... répartit Jem West.
– C’est assez difficile à admettre, je l’avoue
volontiers, capitaine, répliquai-je. Et pourtant, à bien
réfléchir, serait-il impossible qu’Arthur Pym eût
rencontré, plus au sud, une île semblable à cette Tsalal,
où William Guy et ses compagnons ont pu vivre
pendant le même temps ?...
– Impossible, non, monsieur Jeorling, probable, je
ne le crois guère !
– Et même, répliquai-je, puisque nous en sommes
aux hypothèses, pourquoi vos compatriotes, après avoir
abandonné Tsalal, et entraînés par le même courant,
n’auraient-ils pas rejoint Arthur Pym là où peut-être... »
Je n’achevai pas, car cette supposition n’eût pas été
acceptée, quoi que je pusse dire, et il n’y avait pas lieu
d’insister, en ce moment, sur le projet d’aller à la
recherche d’Arthur Pym, lorsque les hommes de la Jane
seraient retrouvés, si tant est qu’ils dussent l’être.
Le capitaine Len Guy revint alors au but de cet
entretien, et, comme la conversation, avec ses
digressions, avait « fait pas mal d’embardées », dirait le
bosseman, il convenait de la remettre en droit chemin.
« Je disais donc, reprit le capitaine Len Guy, que si
je n’ai pas donné la route au sud, c’est que mon
intention est de reconnaître d’abord le gisement des îles
voisines de Tsalal, ce groupe qui est situé à l’ouest...
– Sage idée, approuvai-je, et peut-être acquerrons-
nous, en visitant ces îles, la certitude que le
tremblement de terre s’est produit à une date récente...
– Récente... cela n’est pas douteux, affirma le
capitaine Len Guy, et postérieure au départ de
Patterson, puisque le second de la Jane avait laissé ses
compatriotes sur l’île ! »
On le sait, et pour quelles sérieuses raisons, notre
opinion n’avait jamais varié à cet égard.
« Est-ce que, dans le récit d’Arthur Pym, demanda
Jem West, il n’est pas question d’un ensemble de huit
îles ?...
– Huit, répondis-je, ou du moins, c’est ce que Dirk
Peters a entendu dire au sauvage que l’embarcation
entraînait avec son compagnon et lui. Ce Nu-Nu a
même prétendu que l’archipel était gouverné par une
sorte de souverain, un roi unique, du nom de Tsalemon,
qui résidait dans la plus petite des îles, et, au besoin, le
métis nous confirmera ce détail.
– Aussi, reprit le capitaine Len Guy, comme il se
pourrait que le tremblement de terre n’eût pas étendu
ses ravages jusqu’à ce groupe et qu’il fût encore habité,
nous nous tiendrons en garde aux approches du
gisement...
– Qui ne saurait être éloigné, ajoutai-je. Et puis,
capitaine, qui sait si votre frère et ses matelots
n’auraient pas pris refuge sur l’une de ces îles ?... »
Éventualité admissible, mais peu rassurante, en
somme, car ces pauvres gens fussent retombés entre les
mains de ces sauvages, dont ils avaient été débarrassés
durant leur séjour à Tsalal. Et puis, pour les recueillir,
en cas que leur vie eût été épargnée, l’Halbrane ne
serait-elle pas obligée d’agir par la force, et réussirait-
elle dans sa tentative ?...
« Jem, reprit le capitaine Len Guy, nous filons de
huit à neuf milles, et, en quelques heures, la terre sera
sans doute signalée... donne l’ordre de veiller avec soin.
– C’est fait, capitaine.
– Il y a un homme au nid de pie ?...
– Dirk Peters lui-même, qui s’est offert.
– Bien, Jem, on peut se fier à sa vigilance...
– Et aussi à ses yeux, ajoutai-je, car il est doué d’une
vue prodigieuse ! »
La goélette continua de courir vers l’ouest jusqu’à
dix heures, sans que la voix du métis se fût fait
entendre. Aussi je me demandais s’il en allait être de
ces îles comme des Auroras ou des Glass que nous
avions vainement cherchées entre les Falklands et la
Nouvelle-Georgie. Aucune tumescence n’émergeait à la
surface de la mer, aucun linéament ne se dessinait à
l’horizon. Peut-être ces îles étaient-elles de relief peu
élevé, et ne les apercevrait-on que d’un ou deux
milles ?...
D’ailleurs, la brise mollit d’une manière sensible
pendant la matinée. Notre goélette fut même drossée
plus que nous le voulions par le courant du sud. Par
bonheur, le vent reprit vers deux heures de l’après-midi,
et Jem West s’orienta de manière à regagner ce que la
dérive lui avait fait perdre.
Pendant deux heures l’Halbrane tint le cap en cette
direction avec une vitesse de sept à huit milles, et pas la
moindre hauteur n’apparut au large.
« Il n’est guère croyable que nous n’ayons pas
atteint le gisement, me dit le capitaine Len Guy, car,
d’après Arthur Pym, Tsalal appartenait à un groupe très
vaste...
– Il ne dit pas les avoir jamais aperçues pendant que
la Jane était au mouillage... fis-je observer.
– Vous avez raison, monsieur Jeorling. Mais,
comme je n’estime pas à moins de cinquante milles la
route que l’Halbrane a parcourue depuis ce matin, et
qu’il s’agit d’îles assez voisines les unes des autres...
– Alors, capitaine, il faudrait en conclure – ce qui
n’est pas invraisemblable – que le groupe d’où
dépendait Tsalal a disparu en entier dans le
tremblement de terre...
– Terre par tribord devant ! » cria Dirk Peters.
Tous les regards se portèrent de ce côté, sans rien
distinguer à la surface de la mer. Il est vrai, posté en
tête du mât de misaine, le métis avait pu apercevoir ce
qui n’était encore visible pour aucun de nous. Au
surplus, étant donné la puissance de sa vue, son
habitude d’interroger les horizons du large, je
n’admettais pas qu’il se fût trompé.
En effet, un quart d’heure après, nos lunettes
marines nous permirent de reconnaître quelques îlots
épars à la surface des eaux, toute rayée des obliques
rayons du soleil, et à la distance de deux ou trois milles
vers l’ouest. Le lieutenant fit amener les voiles hautes,
et l’Halbrane resta sous la brigantine, la misaine-
goélette et le grand foc.
Convenait-il, dès maintenant, de se mettre en
défense, de monter les armes sur le pont, de charger les
pierriers, de hisser les filets d’abordage ?... Avant de
prendre ces mesures de prudence, le capitaine Len Guy
crut pouvoir, sans grand risque, rallier le gisement de
plus près.
Quel changement avait dû se produire ? Là où
Arthur Pym indiquait qu’il existait des îles spacieuses,
on n’apercevait qu’un petit nombre d’îlots – une demi-
douzaine au plus – émergeant de huit à dix toises...
En ce moment, le métis, qui s’était laissé glisser le
long du galhauban de tribord, sauta sur le pont.
« Eh bien, Dirk Peters, tu as reconnu ce groupe ?...
lui demanda le capitaine Len Guy.
– Le groupe ?... répondit le métis en secouant la tête.
Non... je n’ai vu que cinq ou six têtes d’îlots... Il n’y a
là que des cailloux... pas une seule île ! »
En effet, quelques pointes, ou plutôt quelques
sommets arrondis, voilà tout ce qui restait de cet
archipel – du moins de sa partie occidentale. Il était
possible, après tout, si le gisement embrassait plusieurs
degrés, que le tremblement de terre n’eût anéanti que
les îles de l’ouest.
C’est, du reste, ce que nous nous proposions de
vérifier, lorsque nous aurions visité chaque îlot et
déterminé à quelle date ancienne ou récente remontait
la secousse sismique dont Tsalal portait des traces
indiscutables.
À mesure que s’approchait la goélette on pouvait
aisément reconnaître ces miettes du groupe presque
entièrement anéanti dans sa partie occidentale. La
superficialité des plus grands îlots ne dépassait pas
cinquante à soixante toises carrées, et celle des plus
petits n’en comprenait que trois ou quatre. Ces derniers
formaient un semis d’écueils que frangeait le léger
ressac de la mer.
Il est entendu que l’Halbrane ne devait point
s’aventurer à travers ces récifs qui eussent menacé ses
flancs ou sa quille. Elle se bornerait à faire le tour du
gisement, afin de constater si l’engloutissement de
l’archipel avait été complet. Toutefois, il serait
nécessaire de débarquer sur quelques points, où il y
aurait peut-être des indices à recueillir.
Arrivé à une dizaine d’encablures du principal îlot,
le capitaine Len Guy fit donner un coup de sonde. On
trouva le fond par vingt brasses, – un fond qui devait
être le sol d’une île immergée, dont la partie centrale
dépassait le niveau de la mer d’une hauteur de cinq à
six toises.
La goélette s’approcha encore, et, par cinq brasses,
envoya son ancre.
Jem West avait songé à mettre en panne pendant le
temps que durerait l’exploration de l’îlot. Mais, avec le
vif courant qui portait au sud, la goélette aurait été prise
par la dérive. Donc mieux valait mouiller dans le
voisinage du groupe. La mer y clapotait à peine, et
l’état du ciel ne faisait pressentir aucun changement
atmosphérique.
Dès que l’ancre eut mordu, une des embarcations
reçut le capitaine Len Guy, le bosseman, Dirk Peters,
Martin Holt, deux hommes et moi.
Un quart de mille nous séparait du premier îlot. Il
fut franchi rapidement à travers d’étroites passes. Les
pointes rocheuses couvraient et découvraient avec les
longues oscillations de la houle. Balayées, lavées et
relavées, elles ne pouvaient avoir conservé aucun
témoignage qui permît d’assigner une date au
tremblement de terre. À ce sujet, je le répète, on sait
qu’il n’y avait aucun doute dans notre esprit.
Le canot s’engagea entre les roches. Dirk Peters,
debout à l’arrière, la barre entre ses jambes, cherchait à
éviter les arêtes des récifs qui affleuraient çà et là.
L’eau, transparente et calme, laissait voir, non point
un fond de sable semé de coquilles, mais des blocs
noirâtres, tapissés de végétations terrestres, des touffes
de ces plantes qui n’appartiennent pas à la flore marine,
et dont quelques-unes flottaient à la surface de la mer.
C’était déjà une preuve que le sol qui leur avait
donné naissance s’était récemment affaissé.
Lorsque l’embarcation eut atteint l’îlot, un des
hommes largua le grappin dont les pattes rencontrèrent
une fente.
Dès qu’on eut halé sur l’amarre, le débarquement
put s’opérer sans difficulté.
Ainsi donc, en cet endroit gisait une des grandes îles
du groupe, actuellement réduite à un ovale irrégulier,
qui mesurait cent cinquante toises de circonférence et
s’arrondissait à vingt-cinq ou trente pieds au-dessus du
niveau de la mer.
« Est-ce que les marées s’élèvent quelquefois à cette
hauteur ? demandai-je au capitaine Len Guy.
– Jamais, me répondit-il, et peut-être découvrirons-
nous, au centre de cet îlot, quelques restes du règne
végétal, des débris d’habitations ou de campement...
– Ce qu’il y a de mieux à faire, dit le bosseman,
c’est de suivre Dirk Peters qui nous a déjà distancés. Ce
diable de métis est capable de voir de ses yeux de lynx
ce que nous ne verrions pas ! »
En peu d’instants, nous fûmes tous rendus au point
culminant de l’îlot.
Les débris n’y manquaient pas – probablement des
débris de ces animaux domestiques dont il est question
dans le journal d’Arthur Pym –, volailles de diverses
sortes, canards cauwass-back, cochons d’espèce
commune dont la peau racornie était hérissée de soies
noires. Toutefois – détail à retenir –, il y avait entre ces
ossements et ceux de l’île Tsalal, cette différence de
formation, qu’ici l’entassement ne datait que de
quelques mois au plus. Cela s’accordait donc avec
l’époque récente admise par nous du tremblement de
terre.
En outre, çà et là verdissaient des plants de céleris et
de cochléarias, des bouquets de fleurettes encore
fraîches.
« Et qui sont de cette année ! m’écriai-je. Aucun
hiver austral n’a passé sur elles...
– Je suis de votre avis, monsieur Jeorling, répliqua
Hurliguerly. Mais n’est-il pas possible qu’elles aient
poussé là depuis le grand déchiquetage du groupe ?...
– Cela me paraît inadmissible », répondis-je, en
homme qui ne veut pas démordre de son idée.
En maint endroit végétaient aussi quelques maigres
arbustes, sortes de coudriers sauvages, et Dirk Peters en
détacha une branche imprégnée de sève.
À cette branche pendaient des noisettes, – pareilles à
celles que son compagnon et lui avaient mangées lors
de leur emprisonnement entre les fissures de la colline
de Klock-Klock et au fond de ces gouffres
hiéroglyphiques dont nous n’avions plus trouvé vestige
à l’île Tsalal.
Dirk Peters tira quelques-unes de ces noisettes de
leur gousse verte, et il les fit craquer sous ses puissantes
dents qui eussent broyé des billes de fer.
Ces constatations faites, nul doute ne pouvait
subsister sur la date du cataclysme, postérieure au
départ de Patterson. Ce n’était donc pas à ce cataclysme
qu’était dû l’anéantissement de cette partie de la
population tsalalaise dont les ossements jonchaient les
environs du village. Quant au capitaine William Guy et
aux cinq matelots de la Jane, il nous paraissait
démontré qu’ils avaient pu fuir à temps, puisque le
corps d’aucun d’eux n’avait été retrouvé sur l’île.
Où avaient-ils eu la possibilité de se réfugier, après
avoir abandonné Tsalal ?...
Tel était le point d’interrogation sans cesse dressé
devant notre esprit, et quelle réponse obtiendrait-il ?...
À mon avis, pourtant, il ne me semblait pas le plus
extraordinaire de tous ceux qui surgissaient à chaque
ligne de cette histoire !
Je n’ai pas à insister davantage sur l’exploration du
groupe. Elle exigea trente-six heures, car la goélette en
fit le tour. À la surface de ces divers îlots furent relevés
les mêmes indices – plantes et débris –, qui
provoquèrent les mêmes conclusions. À propos des
troubles dont ces parages avaient été le théâtre, le
capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman et moi,
nous étions en parfait accord sur ce qui concernait la
complète destruction des indigènes. L’Halbrane n’avait
plus à redouter aucune attaque, et cela méritait qu’on en
tînt compte.
Maintenant devions-nous conclure que William Guy
et ses cinq matelots, après avoir gagné l’une de ces îles,
eussent péri, eux aussi, dans l’engloutissement de cet
archipel ?...
Voici, à ce sujet, le raisonnement que le capitaine
Len Guy finit par accepter :
« À mon avis, dis-je, et pour me résumer,
l’éboulement artificiel de la colline de Klock-Klock a
épargné un certain nombre des hommes de la Jane, –
sept au moins en comprenant Patterson – et en outre le
chien Tigre dont nous avons retrouvé les restes près du
village. Puis, à quelque temps de là, lors de la
destruction d’une partie de la population tsalalaise due à
une cause que j’ignore, ceux des indigènes qui
n’avaient pas succombé ont quitté Tsalal pour se
réfugier sur les autres îles du groupe. Restés seuls, en
parfaite sécurité, le capitaine William Guy et ses
compagnons ont pu facilement vivre là où vivaient
avant eux plusieurs milliers de sauvages. Des années
s’écoulèrent – dix à onze ans –, sans qu’ils fussent
parvenus à sortir de leur prison, bien qu’ils aient dû
l’essayer, je n’en doute pas, soit avec une des
embarcations indigènes, soit avec un canot construit de
leurs propres mains. Enfin, il y a environ sept mois,
après la disparition de Patterson, un tremblement de
terre vint bouleverser l’île Tsalal et engloutir ses
voisines. C’est alors, suivant moi, que William Guy et
les siens, ne la jugeant plus habitable, ont dû
s’embarquer pour tenter de revenir au cercle
antarctique. Très vraisemblablement cette tentative
n’aura pas réussi, et, en fin de compte, sous l’action
d’un courant qui portait au sud, pourquoi n’auraient-ils
pas gagné ces terres entrevues par Dirk Peters et Arthur
Pym, au-delà du 84e degré de latitude ? C’est donc en
cette direction, capitaine, qu’il convient de lancer
l’Halbrane. C’est en franchissant encore deux ou trois
parallèles que nous aurons quelque chance de les
retrouver. Le but est là, et qui de nous ne voudrait
sacrifier même sa vie pour l’atteindre ?...
– Dieu nous conduise, monsieur Jeorling ! »
répondit le capitaine Len Guy.
Et, plus tard, lorsque je fus seul avec le bosseman,
celui-ci crut devoir me dire :
« Je vous ai écouté avec attention, monsieur
Jeorling, et, je l’avoue, vous m’avez presque
convaincu...
– Vous finirez par l’être tout à fait, Hurliguerly.
– Quand ?...
– Plus tôt peut-être que vous ne le pensez ! »
Le lendemain, 29 décembre, dès six heures du
matin, la goélette appareilla par une légère brise du
nord-est, et, cette fois, elle mit le cap directement au
sud.
4
Du 29 décembre au 9 janvier
Dans la matinée, le volume d’Edgar Poe sous les
yeux, j’en ai relu attentivement le vingt-cinquième
chapitre. Il y est raconté que, lorsque les indigènes
voulurent les poursuivre, les deux fugitifs,
accompagnés du sauvage Nu-Nu, étaient déjà à cinq ou
six milles au large de la baie. Des six ou sept îles
groupées dans l’ouest, nous venions de reconnaître qu’il
ne restait plus que quelques vestiges sous forme d’îlots.
Ce qui nous intéressait surtout dans ce chapitre, ce
sont ces lignes que j’ai à cœur de transcrire :
« En arrivant par le nord, sur la Jane, – pour
atteindre l’île Tsalal, nous avions graduellement laissé
derrière nous les régions les plus rigoureuses de glace, –
et, bien que cela puisse paraître un absolu démenti aux
notions généralement acceptées sur l’océan antarctique,
c’était là un fait que l’expérience ne nous permettait pas
de nier. Aussi, essayer – maintenant – de retourner vers
le nord eût été folie, particulièrement à une période si
avancée de la saison. Une seule route semblait encore
ouverte à l’espérance. Nous nous décidâmes à
gouverner hardiment vers le sud, où il y avait pour nous
quelques chances de découvrir d’autres îles, et où il
était probable que nous trouverions un climat de plus en
plus doux... »
Ainsi avait raisonné Arthur Pym, ainsi le devions-
nous faire a fortiori. Eh bien, c’était le 29 février –
l’année 1828 fut bissextile – que les fugitifs se
trouvèrent sur l’Océan « immense et désolé » au-delà
du 84e parallèle. Or, nous n’étions qu’au 29 décembre.
L’Halbrane, était en avance de deux mois sur
l’embarcation qui fuyait l’île Tsalal, déjà menacée par
l’approche du long hiver des pôles. D’autre part, notre
goélette, bien approvisionnée, bien commandée, bien
équipée, inspirait plus de confiance que cette
embarcation d’Arthur Pym, ce canot à membrure
d’osier, long d’une cinquantaine de pieds sur quatre à
six de large, et qui n’emportait que trois tortues pour la
nourriture de trois hommes.
J’avais donc bon espoir dans le succès de cette
seconde partie de notre campagne.
Durant la matinée, les derniers îlots de l’archipel
disparurent à l’horizon. La mer s’offrait telle que nous
l’avions observée depuis l’îlot Bennet – sans un seul
morceau de glace – et cela s’explique, puisque la
température de l’eau marquait 43° (6° 11 C. sur zéro).
Le courant, très accentué – quatre à cinq milles par
heure –, se propageait du nord au sud avec une
constante régularité.
Des bandes d’oiseaux animaient l’espace, –
invariablement les mêmes espèces, alcyons, pélicans,
damiers, pétrels, albatros. Toutefois, je dois l’avouer,
ces derniers ne présentaient pas les dimensions
gigantesques notées dans le journal d’Arthur Pym, et
aucun ne poussait ce sempiternel tékéli-li, qui paraissait
être d’ailleurs le mot le plus usité de la langue
tsalalaise.
Aucun incident à relater pendant les deux jours qui
suivirent. On ne signala ni terre ni apparence de terre.
Les hommes du bord firent de fructueuses pêches au
milieu de ces eaux où pullulaient scares, merluches,
raies, congres, dauphins de couleur azurée, et autres
sortes de poissons. Les talents combinés d’Hurliguerly
et d’Endicott varièrent agréablement le menu du carré
et du poste de l’équipage, et je pense qu’il convenait de
faire part égale aux deux amis dans cette collaboration
culinaire.
Le lendemain, 1er janvier 1840, – encore une année
bissextile, – un léger brouillard voila le soleil pendant
les premières heures, et nous n’en conclûmes pas que ce
fût l’annonce d’un changement dans l’état
atmosphérique.
Il y avait alors quatre mois et dix-sept jours que
j’avais quitté les Kerguelen, deux mois et cinq jours que
l’Halbrane avait quitté les Falklands.
Que durerait cette navigation ?... Ce n’était pas ce
qui me préoccupait, mais plutôt de savoir jusqu’où elle
allait nous conduire à travers les parages antarctiques.
Je dois reconnaître ici qu’une certaine modification
s’était manifestée dans la manière d’être du métis
envers moi – sinon envers le capitaine Len Guy ou les
hommes de l’équipage. Ayant, sans doute, compris que
je m’intéressais au sort d’Arthur Pym, il me recherchait,
et, pour employer une expression vulgaire, « nous nous
entendions », sans qu’il fût nécessaire d’échanger une
seule parole. Parfois, cependant, il se départissait, vis-à-
vis de moi, de son mutisme habituel. Lorsque le service
ne le réclamait pas, il se glissait vers le banc où je
m’asseyais volontiers, derrière le rouf. À trois ou quatre
reprises, quelques tentatives d’entretien avaient été
ébauchées entre nous. D’ailleurs, sitôt que le capitaine
Len Guy, le lieutenant ou le bosseman nous
rejoignaient, il s’éloignait.
Ce jour-là, vers dix heures, Jem West étant de quart,
et le capitaine Len Guy enfermé dans sa cabine, le
métis longea la coursive à petits pas avec l’évidente
intention de converser, – et sur quel sujet, on le devine
sans peine.
Dès qu’il fut près du banc :
« Dirk Peters, dis-je, afin d’entrer directement en
matière, voulez-vous que nous parlions de lui ?... »
Les prunelles du métis flamboyèrent comme une
braise sur laquelle on vient de souffler.
« Lui !... murmura-t-il.
– Vous êtes resté fidèle à son souvenir, Dirk Peters !
– L’oublier... monsieur ?... jamais !
– Il est toujours là... devant vous...
– Toujours !... Comprenez-moi... tant de dangers
courus ensemble !... Ça fait de vous des frères, non !...
un père et son fils !... Oui !... je l’aime comme mon
enfant !... Avoir été tous deux si loin... trop loin... lui...
puisqu’il n’est pas revenu !... On m’a revu au pays
d’Amérique, moi... mais Pym... le pauvre Pym... il est
encore là-bas !... »
Les yeux du métis se mouillèrent de grosses
larmes !... Et, comment ne se vaporisaient-elles pas à
l’ardente flamme qui jaillissait de ses yeux ?...
« Dirk Peters, lui demandai-je, vous n’avez aucune
idée de la route qu’Arthur Pym et vous avez suivie à
bord du canot depuis votre départ de l’île Tsalal ?...
– Aucune, monsieur !... Le pauvre Pym ne possédait
plus d’instruments... vous savez... des machines de
marine... pour regarder le soleil... On ne pouvait pas
savoir... Tout de même, pendant les huit jours, le
courant nous a poussés vers le sud... et le vent aussi...
Bonne brise et mer belle... Deux pagaies plantées sur le
plat-bord en guise de mât... et nos chemises en guise de
voile...
– Oui, répondis-je, des chemises de toile blanche,
dont la couleur effrayait tant votre prisonnier Nu-Nu...
– Peut-être... Je ne me rendais pas bien compte...
Mais si Pym l’a dit, il faut croire Pym ! »
Je n’en étais plus à savoir que quelques-uns des
phénomènes décrits dans le journal rapporté aux États-
Unis par le métis ne semblaient pas avoir attiré son
attention. Aussi m’entêtais-je à cette idée que ces
phénomènes n’avaient dû exister que dans une
imagination surexcitée outre mesure. Toutefois, je
voulus presser plus vivement Dirk Peters à ce sujet.
« Et, pendant ces huit jours, ai-je repris, vous avez
pu pourvoir à votre nourriture ?...
– Oui... monsieur... et les jours après... nous et le
sauvage... Vous savez... les trois tortues qui étaient à
bord... Ces bêtes, ça contient une provision d’eau
douce... et leur chair est bonne... même crue... Oh ! la
chair crue... monsieur !... »
En prononçant ces derniers mots, Dirk Peters,
baissant la voix comme s’il eût craint d’être entendu,
jeta un rapide regard autour de lui...
Ainsi, cette âme frissonnait toujours à l’impérissable
souvenir des scènes du Grampus !... On ne saurait se
figurer l’effroyable expression peinte sur la figure du
métis au moment où il parla de chair crue !... Et non pas
l’expression d’un cannibale de l’Australie ou des
Nouvelles-Hébrides, mais celle d’un homme qui
éprouve une insurmontable horreur de lui-même !
Après un assez long silence, je ramenai la
conversation vers son but.
« N’est-ce pas le 1er mars, Dirk Peters, demandai-je,
que, si je m’en rapporte au récit de votre compagnon,
vous avez, pour la première fois, aperçu le large voile
d’une vapeur grise, coupée de raies lumineuses et
vacillantes...
– Je ne sais plus... monsieur !... Mais si Pym l’a dit,
il faut croire ce qu’a dit Pym !
– Il ne vous a jamais parlé de rayons de feu qui
tombaient du ciel... », repris-je, ne voulant pas me
servir des mots « aurore polaire » que le métis n’eût
peut-être pas compris.
J’en revenais ainsi à l’hypothèse que ces
phénomènes pouvaient être dus à l’intensité des
effluences électriques, si puissantes sous les hautes
latitudes, – en admettant qu’ils se fussent réellement
produits.
« Jamais... monsieur, dit Dirk Peters, non sans avoir
réfléchi avant de répondre à ma question.
– Vous n’avez pas remarqué, non plus, que la
couleur de la mer s’altérait... qu’elle perdait sa
transparence... qu’elle devenait blanche... qu’elle
ressemblait à du lait... que sa surface se troublait autour
de votre embarcation...
– Si cela était... monsieur... je ne sais... Comprenez-
moi... Je n’avais plus la connaissance des choses... Le
canot s’en allait... s’en allait... et ma tête avec...
– Et puis, Dirk Peters, cette poussière très fine qui
tombait... fine comme de la cendre... de la cendre
blanche...
– Je ne me rappelle pas...
– Est-ce que ce n’était pas de la neige ?...
– De la neige ?... Oui... non !... Il faisait chaud...
Qu’a dit Pym ?... Il faut croire ce qu’a dit Pym ! »
Je compris bien qu’au sujet de ces faits
invraisemblables, je n’obtiendrais aucune explication,
en continuant d’interroger le métis. À supposer qu’il eût
observé les choses surnaturelles, relatées dans les
derniers chapitres du récit, il n’en avait plus conservé le
souvenir. Et alors, à mi-voix :
« Mais Pym vous dira tout cela... monsieur... Lui
sait... Moi je ne sais pas... Il a vu... et vous le croirez...
– Je le croirai, Dirk Peters, oui... je le croirai,
répondis-je, ne voulant pas chagriner le métis.
– Et puis, nous irons à sa recherche, n’est-ce pas ?...
– Je l’espère...
– Après que nous aurons retrouvé William Guy et
les matelots de la Jane ?...
– Oui... après...
– Et même si nous ne les retrouvons pas ?...
– Même... en ce cas... Dirk Peters... Je pense que je
déciderai notre capitaine...
– Qui ne refusera pas de porter secours à un
homme... un homme comme lui...
– Non... il ne refusera pas !... Et pourtant, ajoutai-je,
si William Guy et les siens sont vivants, peut-on
admettre qu’Arthur Pym...
– Vivant ?... oui !... vivant ! s’écria le métis. Par le
Grand Esprit de mes pères... il l’est... il m’attend... mon
pauvre Pym !... Et quelle sera sa joie, lorsqu’il se jettera
dans les bras de son vieux Dirk, – et à moi la mienne...
quand je le sentirai là... là... »
Et la vaste poitrine de Dirk Peters se soulevait
comme une mer houleuse...
Puis il s’en alla, me laissant en proie à une
inexprimable émotion, tant je sentais ce qu’il y avait,
dans le cœur de ce demi-sauvage, de tendresse pour son
infortuné compagnon... pour celui qu’il appelait son
enfant !...
La goélette ne cessa de gagner vers le sud pendant
les journées du 2, du 3 et du 4 janvier, sans relever
aucune terre. Toujours, à l’horizon, la ligne
périmétrique qui se dessinait sur le fond de la mer et du
ciel. L’homme du nid de pie ne signala ni continent ni
îles en cette partie de l’Antarctide. Devait-on suspecter
l’assertion de Dirk Peters relativement aux terres
entrevues ? Les illusions d’optique sont si fréquentes en
ces régions hyperaustraliennes !...
« Il est vrai, fis-je remarquer au capitaine Len Guy,
que, depuis qu’il avait quitté l’île Tsalal, Arthur Pym ne
possédait plus d’instruments pour prendre hauteur...
– Je le sais, monsieur Jeorling, et il est fort possible
que les terres se trouvent dans l’est ou dans l’ouest de
notre itinéraire. Ce qu’il y a de regrettable, c’est
qu’Arthur Pym et Dirk Peters n’y aient point débarqué.
Nous n’aurions plus aucun doute sur leur existence
assez problématique – je le crains –, et nous finirions
par les découvrir...
– Nous les découvririons, capitaine, en remontant de
quelques degrés au sud...
– Soit, mais je me demande, monsieur Jeorling, s’il
ne serait pas préférable d’explorer ces parages compris
entre le 40e et le 45e méridien...
– Le temps nous est mesuré, répondis-je assez
vivement, et ce serait autant de jours perdus, puisque
nous n’avons pas encore atteint la latitude où les deux
fugitifs ont été séparés l’un de l’autre...
– Et, s’il vous plaît, quelle est-elle cette latitude,
monsieur Jeorling ?... Je n’en trouve pas indication dans
le récit, et, pour cette raison qu’il était impossible de la
calculer...
– Cela est certain, capitaine, comme il est certain
que l’embarcation de Tsalal a dû être entraînée très loin,
si l’on s’en rapporte à ce passage du dernier chapitre. »
Et, en effet, ce chapitre contenait ces lignes :
« Nous continuâmes notre route, sans aucun incident
important pendant sept à huit jours peut-être : et, durant
cette période, nous dûmes avancer d’une distance
énorme, car le vent fut presque toujours pour nous, et
un fort courant nous poussa continuellement dans la
direction que nous voulions suivre. »
Le capitaine Len Guy connaissait ce passage,
l’ayant maintes fois lu. J’ajoutai :
« Il est dit « une distance énorme », et cela au 1er
mars seulement. Or, le voyage s’est prolongé jusqu’au
22 du même mois, et, ainsi qu’Arthur Pym l’indique
ensuite, « son canot se précipitait toujours vers le sud,
sous l’influence d’un puissant courant d’une horrible
vélocité », – ce sont ses propres expressions. De tout
ceci, capitaine, ne peut-on tirer la conclusion...
– Qu’il est allé jusqu’au pôle, monsieur Jeorling ?...
– Pourquoi non, puisque, à partir de l’île Tsalal, il
n’en était plus qu’à quatre cents milles ?
– Après tout, peu importe ! répondit le capitaine Len
Guy. Ce n’est pas à la recherche d’Arthur Pym que
nous conduisons l’Halbrane, c’est à celle de mon frère
et de ses compagnons. Ont-ils pu atterrir sur les terres
entrevues, voilà ce qu’il s’agit uniquement de
reconnaître. »
Sur ce point spécial, le capitaine Len Guy avait
raison. Aussi, craignais-je sans cesse qu’il donnât
l’ordre de porter vers l’est ou vers l’ouest. Toutefois,
comme le métis affirmait que son embarcation avait
couru au sud, que les terres dont il parlait gisaient dans
cette direction, le cap de la goélette ne fut pas modifié.
Ce qui m’aurait vraiment désespéré, c’eût été qu’elle ne
se maintînt pas sur l’itinéraire d’Arthur Pym.
Du reste, j’avais la conviction que, si lesdites terres
existaient, elles devaient se rencontrer sous de plus
hautes latitudes.
Il n’est pas indifférent de noter qu’aucun
phénomène extraordinaire ne se manifesta au cours de
cette navigation des 5 et 6 janvier. Nous ne vîmes rien
de la barrière de vapeurs vacillantes, rien de l’altération
des couches supérieures de la mer. Quant à la chaleur
excessive de l’eau, et telle « que la main ne pouvait la
supporter », – il fallait en beaucoup rabattre. La
température ne dépassait pas 50° (10° C. sur zéro),
élévation déjà anormale en cette partie de la zone
antarctique. Et, bien que Dirk Peters ne cessât de me
répéter : « Il faut croire ce qu’a dit Pym ! » ma raison
s’imposait une extrême réserve sur la réalité de ces faits
surnaturels. Ainsi, il n’y eut ni voile de brume, ni
apparence laiteuse des eaux, ni chute de poussière
blanche.
C’était également en ces parages que les deux
fugitifs avaient aperçu un de ces énormes animaux
blancs, qui causaient tant d’effroi aux insulaires de
Tsalal. Dans quelles conditions ces monstres passèrent-
ils en vue de l’embarcation ?... C’est ce que le récit
négligeait d’indiquer. Au surplus, mammifères marins,
oiseaux gigantesques, redoutables carnassiers des
régions polaires, il ne s’en rencontra pas un seul sur la
route de l’Halbrane.
J’ajouterai que personne à bord ne subissait cette
influence singulière dont parle Arthur Pym, cet
engourdissement du corps et de l’esprit, cette indolence
soudaine, qui rendaient incapable du moindre effort
physique.
Et peut-être faut-il expliquer par cet état
pathologique et physiologique, qu’il ait cru voir ces
phénomènes, uniquement dus à quelque trouble des
facultés mentales ?...
Enfin, le 7 janvier – d’après Dirk Peters, et il n’avait
pu l’estimer que par le temps écoulé –, nous étions
arrivés à l’endroit où le sauvage Nu-Nu, étendu au fond
du canot, avait rendu le dernier soupir. Deux mois et
demi plus tard, à la date du 22 mars, se termine le
journal de cet extraordinaire voyage. Et c’est alors que
flottaient d’épaisses ténèbres, tempérées par la clarté
des eaux, qui réfléchissaient le voile de vapeurs
blanches tendu sur le ciel...
Eh bien, l’Halbrane ne fut témoin d’aucun de ces
stupéfiants prodiges, et le soleil, inclinant sa spirale
allongée, illuminait toujours l’horizon.
Et il était heureux que l’espace ne fût pas plongé
dans l’obscurité, puisqu’il nous eût été impossible de
prendre hauteur.
Ce jour-là, 9 janvier, une bonne observation donna –
la longitude restant la même entre le 42e et le 43e
méridien –, donna, dis-je, 86° 33’ pour la latitude.
Ce fut en cet endroit, à s’en rapporter aux souvenirs
du métis, que s’effectua la séparation des deux fugitifs,
après le heurt du canot et du glaçon.
Mais une question se posait. Puisque ce glaçon,
entraînant Dirk Peters, avait dérivé vers le nord, est-ce
donc qu’il était soumis à l’action d’un contre-
courant ?...
Oui, cela devait être, car, depuis deux jours, notre
goélette ne sentait plus l’influence de celui auquel elle
avait obéi en quittant l’île Tsalal. Et pourquoi s’en
étonner, lorsque tout est si variable en ces mers
australes ! Très heureusement, la fraîche brise du nord-
est persistait, et l’Halbrane, couverte de toile,
continuait à s’élever vers de plus hauts parages, en
avance de treize degrés sur les navires de Weddell et de
deux degrés sur la Jane. Quant aux terres – îles ou
continent –, que le capitaine Len Guy cherchait à la
surface de cette immense mer, elles n’apparaissaient
pas. Je sentais bien qu’il perdait peu à peu d’une
confiance bien ébranlée déjà après tant de vaines
recherches...
Quant à moi, j’étais obsédé du désir de recueillir
Arthur Pym autant que les survivants de la Jane. Et
pourtant, de croire qu’il eût pu survivre ?... Oui... je le
sais !... C’était l’idée fixe du métis qu’il le retrouverait
encore vivant !... Et si notre capitaine eût donné l’ordre
de revenir en arrière, je me demande à quelles
extrémités Dirk Peters se fût porté !... Peut-être se
serait-il précipité à la mer plutôt que de retourner vers
le nord !... C’est pourquoi, lorsqu’il entendait la plupart
des matelots protester contre cette navigation insensée,
parler de virer cap pour cap, avais-je toujours la crainte
qu’il s’abandonnât à quelque violence, – contre Hearne
surtout, qui excitait sourdement à l’insubordination ses
camarades des Falklands !
Cependant il convenait de ne pas laisser
l’indiscipline et le découragement s’introduire à bord.
Aussi, ce jour-là, désireux de remonter les esprits, le
capitaine Len Guy, sur ma demande, fit-il réunir
l’équipage au pied du grand mât, et il lui parla en ces
termes :
« Marins de l’Halbrane, depuis notre départ de l’île
Tsalal, la goélette a gagné 2° vers le sud, et je vous
annonce, conformément à l’engagement signé par M.
Jeorling, que quatre mille dollars – soit deux mille
dollars par degré – vous sont acquis présentement et
seront payés au terme du voyage. »
Il y eut bien quelques murmures de satisfaction,
mais point de hurrahs, si ce n’est ceux que poussèrent,
sans trouver d’écho, le bosseman Hurliguerly et le
cuisinier Endicott.
5
Une embardée
Lors même que les anciens de l’équipage se fussent
joints au bosseman et au maître coq, au capitaine Len
Guy, à Jem West et à moi pour continuer la campagne,
si les nouveaux décidaient de revenir, nous ne serions
pas de force à l’emporter. Quatorze hommes, compris
Dirk Peters, contre dix-neuf, c’était insuffisant. Et,
d’ailleurs, eût-il été sage de compter sur tous les
anciens du bord ?... L’épouvante ne les prendrait-elle
pas à naviguer au milieu de ces régions qui semblent en
dehors du domaine terrestre ?... Résisteraient-ils aux
incessantes excitations de Hearne et de ses
camarades ?... Ne s’uniraient-ils pas à eux pour exiger
le retour vers la banquise ?...
Et, pour dire mon entière pensée, le capitaine Len
Guy lui-même ne se lasserait-il pas de prolonger une
campagne qui ne donnait aucun résultat ? Ne
renoncerait-il pas bientôt à ce dernier espoir de sauver
en ces lointains parages les matelots de la Jane ?...
Menacé par l’approche de l’hiver austral, des froids
insoutenables, des tempêtes polaires auxquelles ne
pourrait résister sa goélette, ne donnerait-il pas enfin
ordre de virer de bord ?... Et de quel poids pèseraient
mes arguments, mes adjurations, mes prières, lorsque je
serais seul à les formuler ?
Seul ? non !... Dirk Peters me soutiendrait... Mais lui
et moi, qui voudrait nous écouter ?...
Si, le cœur déchiré à la pensée d’abandonner son
frère et ses compatriotes, le capitaine Len Guy résistait
encore, je sentais qu’il devait être sur la limite du
découragement. Néanmoins, la goélette ne déviait pas
de la ligne droite imposée depuis l’île Tsalal. Il semblait
qu’elle fût rattachée comme par un aimant sous-marin à
cette longitude de la Jane, et plût au Ciel que ni les
courants ni les vents ne vinssent à l’en écarter ! Contre
ces forces de la nature, il aurait fallu céder, tandis que
les inquiétudes nées de l’apeurement, on peut essayer
de lutter contre elles...
Je dois mentionner, d’ailleurs, une circonstance qui
favorisait la marche vers le sud. Après avoir molli
pendant quelques jours, le courant se faisait de nouveau
sentir avec une vitesse de trois à quatre milles à l’heure.
Évidemment – ainsi que me fit observer le capitaine
Len Guy –, il dominait dans cette mer, bien qu’il fût
détourné ou refoulé, de temps à autre, par des contre-
courants très difficiles à indiquer avec quelque
exactitude sur les cartes. Par malheur, ce que nous ne
pouvions déterminer, ce qui était précisément désirable,
c’eût été de savoir si l’embarcation qui emportait
William Guy et les siens, au large de Tsalal, avait subi
l’influence de ceux-ci ou de celui-là. Il ne faut pas
oublier que leur action avait dû être supérieure à celle
du vent sur un canot dépourvu de voilure comme tous
ceux de ces insulaires, manœuvrés à la pagaie.
Quoi qu’il en soit et en ce qui nous concerne, ces
deux forces naturelles s’accordaient pour entraîner
l’Halbrane vers les confins de la zone polaire.
Ainsi en fut-il les 10, 11 et 12 janvier. Il n’y eut
aucune particularité à noter, si ce n’est un certain
abaissement qui se produisit dans l’état
thermométrique. La température de l’air revint à 48° (8°
89 C. sur zéro) et celle de l’eau à 33 (0° 56 C. sur zéro).
Quel écart déjà entre les cotes relevées par Arthur
Pym, alors que la chaleur des eaux était telle – à l’en
croire – que la main ne pouvait la supporter !
Nous n’étions, en somme, que dans la seconde
semaine de janvier. Deux mois devaient encore
s’écouler avant que l’hiver eût mis en mouvement les
icebergs, formé les icefields et les drifts, consolidé les
énormes masses de la banquise, solidifié les plaines
liquides de l’Antarctide. Dans tous les cas, ce qui doit
être tenu pour certain, c’est l’existence d’une mer libre
pendant la saison estivale, sur un espace compris entre
le 72e et le 87e parallèle.
Cette mer a été parcourue, à différentes latitudes,
par les navires de Weddell, par la Jane, par l’Halbrane,
et pourquoi, sous ce rapport, le domaine austral serait-il
moins privilégié que le domaine boréal ?
Le 13 janvier, le bosseman et moi, nous eûmes une
conversation de nature à justifier mes inquiétudes
relativement aux dispositions fâcheuses de notre
équipage.
Les hommes déjeunaient dans le poste, à l’exception
de Drap et de Stern, en ce moment de quart sur l’avant.
La goélette fendait les eaux sous une fraîche brise avec
toute sa voilure haute et basse. Francis, à la barre,
gouvernait au sud-sud-est de manière à porter bon
plein.
Je me promenais entre le mât de misaine et le grand
mât, regardant les bandes d’oiseaux, qui poussaient des
cris assourdissants et dont quelques-uns, des pétrels,
venaient parfois se percher sur le bout des vergues. On
ne cherchait point à s’en emparer ni à les tirer. C’eût été
cruauté bien inutile, puisque leur chair, huileuse et
coriace, n’est point comestible.
À ce moment Hurliguerly s’approcha de moi, après
avoir regardé ces oiseaux, et me dit :
« Je remarque une chose, monsieur Jeorling...
– Et laquelle, bosseman ?...
– C’est que ces volatiles ne s’envolent plus vers le
sud aussi directement qu’ils l’avaient fait jusqu’ici...
Quelques-uns se disposent à gagner le nord...
– Je l’ai remarqué comme vous, Hurliguerly.
– J’ajoute, monsieur Jeorling, que ceux qui sont là-
bas ne tarderont pas à revenir.
– Et vous en concluez ?
– J’en conclus qu’ils sentent l’approche de l’hiver...
– De l’hiver ?...
– Sans doute.
– Erreur, bosseman, et l’élévation de la température
est telle que ces oiseaux ne peuvent songer à regagner si
prématurément des régions moins froides.
– Oh ! prématurément, monsieur Jeorling...
– Voyons, bosseman, ne savons-nous pas que les
navigateurs ont toujours pu fréquenter les parages
antarctiques jusqu’au mois de mars ?...
– Pas à cette latitude, répondit Hurliguerly, pas à
cette latitude ! Et, d’ailleurs, il y a des hivers précoces
comme il y a des étés précoces. La belle saison, cette
année, a été en avance de deux grands mois, et il est à
craindre que la mauvaise ne se fasse sentir plus tôt qu’à
l’ordinaire.
– C’est fort admissible, répondis-je. Après tout,
qu’importe, puisque notre campagne aura certainement
pris fin avant trois semaines...
– Si quelque obstacle ne se présente pas auparavant,
monsieur Jeorling...
– Et lequel ?
– Par exemple, un continent qui s’étendrait au sud et
nous barrerait la route...
– Un continent, Hurliguerly ?...
– Savez-vous que je n’en serais pas autrement
étonné, monsieur Jeorling...
– Et, en somme, cela n’aurait rien d’étonnant,
répliquai-je.
– Quant à ces terres entrevues par Dirk Peters, reprit
Hurliguerly, et sur lesquelles les hommes de la Jane
auraient pu se réfugier, je n’y crois guère...
– Pourquoi ?...
– Parce que, William Guy, qui ne devait disposer
que d’une embarcation de faible dimension, n’aurait pu
s’enfoncer si loin dans ces mers...
– Je ne me prononce pas d’une façon aussi
affirmative, bosseman.
– Cependant, monsieur Jeorling...
– Et qu’y aurait-il donc de surprenant, m’écriai-je, à
ce que William Guy eût atterri quelque part sous
l’action des courants ?... Il n’est pas resté à bord de son
canot depuis huit mois, je suppose !... Ses compagnons
et lui auront pu débarquer soit sur une île, soit sur un
continent, et c’est là un motif suffisant pour ne pas
abandonner nos recherches...
– Sans doute... mais, dans l’équipage, tous ne sont
pas de cet avis, répondit Hurliguerly en hochant la tête.
– Je le sais, bosseman, et c’est ce qui me préoccupe
le plus. Est-ce que les mauvaises dispositions
s’accroissent ?...
– Je le crains, monsieur Jeorling. La satisfaction
d’avoir gagné plusieurs centaines de dollars est déjà très
amoindrie, et la perspective d’en gagner quelques autres
centaines n’empêche pas les récriminations...
Cependant la prime est alléchante !... De l’île Tsalal au
pôle, en admettant qu’on pût s’élever jusque-là, il y a
6°... Or, six degrés à deux mille dollars chaque, cela fait
une douzaine de mille dollars pour trente hommes, soit
quatre cents dollars par tête !... Un joli denier à glisser
dans sa poche au retour de l’Halbrane !... Malgré cela,
ce maudit Hearne travaille si méchamment ses
camarades, que je les vois prêts à larguer la barre et
l’amarre, comme on dit !...
– De la part des recrues, je l’admets, bosseman...
Pour les anciens...
– Hum !... il y en a, de ceux-là, trois ou quatre qui
commencent à réfléchir... et ils ne voient pas sans
inquiétude la navigation se prolonger...
– Je pense que le capitaine Len Guy et son
lieutenant sauraient se faire obéir...
– C’est à voir, monsieur Jeorling !... Et, ne peut-il
arriver que notre capitaine lui-même se décourage... que
le sentiment de sa responsabilité l’emporte... et qu’il
renonce à poursuivre cette campagne ?... »
Oui ! c’était bien ce que je craignais, et à cela aucun
remède.
« Quant à mon ami Endicott, monsieur Jeorling, je
réponds de lui comme de moi. Nous irions au bout du
monde – en admettant que le monde ait un bout –, si le
capitaine voulait y aller. Il est vrai, nous deux, Dirk
Peters et vous, c’est peu pour faire la loi aux autres !...
– Et que pense-t-on du métis ?... demandai-je.
– Ma foi, c’est lui surtout que nos hommes me
paraissent accuser de la prolongation du voyage !...
Sans doute, monsieur Jeorling, si vous y êtes pour une
bonne part, laissez-moi dire le mot... vous payez et
payez bien... tandis que ce cabochard de Dirk Peters
s’entête à soutenir que son pauvre Pym vit encore...
alors qu’il est noyé, ou gelé, ou écrasé... enfin mort
d’une façon quelconque depuis onze ans !... »
C’était tellement mon avis que je ne discutais plus
jamais avec le métis à ce sujet.
« Voyez-vous, monsieur Jeorling, reprit le
bosseman, au commencement de la traversée, Dirk
Peters inspirait quelque curiosité. Puis ce fut de
l’intérêt, après qu’il eut sauvé Martin Holt... Certes, il
ne devint pas plus familier ni plus causeur
qu’auparavant, et l’ours ne sortit guère de son trou !...
Mais, à présent, on sait ce qui est... et, ma foi, cela ne
l’a pas rendu plus sympathique !... Dans tous les cas,
c’est en parlant d’un gisement de terres au sud de l’île
Tsalal, qu’il a décidé notre capitaine à pousser la
goélette dans cette direction, et si actuellement elle a
dépassé le 86e degré de latitude, c’est à lui qu’on le
doit...
– J’en conviens, bosseman.
– Aussi, monsieur Jeorling, je crains toujours qu’on
essaie de lui faire un mauvais parti !...
– Dirk Peters se défendrait, et je plaindrais celui qui
oserait le toucher du bout du doigt !
– D’accord, monsieur Jeorling, d’accord, et il ne
ferait pas bon d’être pris entre ses mains qui
courberaient des plaques de tôle ! Pourtant, tous contre
lui, on arriverait à le souquer ferme, je suppose, à le
bloquer à fond de cale...
– Enfin nous n’en sommes pas là, je l’espère, et je
compte sur vous, Hurliguerly, pour prévenir toute
tentative contre Dirk Peters... Raisonnez vos hommes...
Faites leur comprendre que nous avons le temps de
revenir aux Falklands avant la fin de la belle saison... Il
ne faut pas que leurs récriminations fournissent à notre
capitaine un prétexte pour virer de bord sans que le but
ait été atteint...
– Comptez sur moi, monsieur Jeorling !... Je vous
servirai... vent sous vergue...
– Et vous ne vous en repentirez pas, Hurliguerly !
Rien de plus facile que d’ajouter un zéro aux quatre
cents dollars qui seront acquis à chaque homme par
chaque degré, si cet homme est plus qu’un simple
matelot... ne remplît-il même que les fonctions de
bosseman à bord de la Jane ! »
C’était prendre cet original par son endroit sensible,
et j’étais sûr de son appui. Oui ! il ferait tout pour
déjouer les machinations des uns, relever le courage des
autres, veiller sur Dirk Peters. Réussirait-il à empêcher
la révolte d’éclater à bord ?...
Il ne se passa rien de notable pendant les journées
du 13 et du 14. Toutefois, un nouvel abaissement de la
température se produisit. C’est ce que me fit observer le
capitaine Len Guy, en montrant les nombreuses bandes
d’oiseaux, qui ne cessaient de remonter dans la
direction du nord.
Tandis qu’il me parlait, je sentais que ses dernières
espérances ne tarderaient pas à s’éteindre. Et comment
s’en étonner ? Du gisement indiqué par le métis, on ne
voyait rien, et nous étions déjà à plus de cent quatre-
vingts milles de l’île Tsalal. À toutes les aires du
compas, c’était la mer – rien que la mer immense avec
son horizon désert dont le disque solaire se rapprochait
depuis le 21 décembre, et qu’il effleurerait au 21 mars
pour disparaître pendant les six mois de la nuit
australe !... De bonne foi, pouvait-on admettre que
William Guy et ses cinq compagnons eussent pu
franchir une telle distance sur une frêle embarcation, et
y avait-il une chance sur cent de jamais les recueillir ?...
Le 15 janvier, une observation, très exactement
faite, donna 43° 13’ pour la longitude et 88° 17’ pour la
latitude. L’Halbrane n’était plus qu’à moins de 2° du
pôle, – moins de cent vingt milles marins.
Le capitaine Len Guy ne chercha point à cacher le
résultat de cette observation, et les matelots étaient
assez familiarisés avec les calculs de navigation pour la
comprendre. D’ailleurs, s’il s’agissait de leur en
expliquer les conséquences, n’avaient-ils pas les
maîtres Martin Holt et Hardie ?... Puis, Hearne n’était-il
pas là pour les exagérer jusqu’à l’absurde ?
Aussi, pendant l’après-midi, je ne pus mettre en
doute que le sealing-master eût manœuvré de manière à
surexciter les esprits. Les hommes, accroupis au pied du
mât de misaine, causaient à voix basse en nous jetant de
mauvais regards. Des conciliabules se formaient.
Deux ou trois matelots, tournés vers l’avant, ne
ménageaient guère les gestes de menace. Bref, cela finit
par des murmures si violents que Jem West ne put ne
point entendre.
« Silence ! » cria-t-il.
Et, s’avançant :
« Le premier qui ouvre la bouche, dit-il d’une voix
brève, aura affaire à moi ! »
Quant au capitaine Len Guy, il était enfermé dans sa
cabine. Mais, à chaque instant, je m’attendais à ce qu’il
en sortît, et, après un dernier coup d’œil jeté au large, je
ne doutais pas qu’il donnât l’ordre de virer de bord...
Cependant, le lendemain, la goélette suivait encore
la même direction. Le timonier tenait toujours le cap au
sud. Par malheur – circonstance d’une certaine gravité –
, quelques brumes commençaient à se lever au large.
Je ne pouvais plus, je l’avoue, tenir en place. Mes
appréhensions redoublaient.
Il était visible que le lieutenant n’attendait que
l’ordre de changer la barre. Quelque mortel chagrin
qu’il dût en éprouver, le capitaine Len Guy, je ne le
comprenais que trop, ne tarderait pas à donner cet
ordre...
Depuis plusieurs jours, je n’avais point aperçu le
métis, ou, du moins, je n’avais pas échangé un mot avec
lui. Évidemment mis en quarantaine, dès qu’il paraissait
sur le pont, on s’écartait de lui. Allait-il s’accouder à
bâbord, l’équipage se portait aussitôt à tribord. Seul le
bosseman, affectant de ne pas s’éloigner, lui adressait la
parole. Il est vrai, ses questions restaient généralement
sans réponse.
Je dois dire, d’ailleurs, que Dirk Peters ne
s’inquiétait aucunement de cet état de choses. Absorbé
dans ses obsédantes pensées, peut-être ne le voyait-il
pas. Je le répète, s’il eût entendu Jem West crier : Cap
au nord ! je ne sais à quels actes de violence il se fût
porté !...
Et, puisqu’il semblait m’éviter, je me demandais si
cela ne provenait pas d’un certain sentiment de réserve,
et « pour ne pas me compromettre davantage ».
Cependant, le 17, dans l’après-midi, le métis
manifesta l’intention de me parler, et jamais... non !
jamais je n’aurais pu imaginer ce que j’allais apprendre
dans cet entretien.
Il était environ deux heures et demie.
Un peu fatigué, mal à l’aise, je venais de rentrer
dans ma cabine, dont le châssis latéral était ouvert,
tandis que celui d’arrière était fermé.
Un léger coup fut frappé à ma porte, qui donnait sur
le carré du rouf.
« Qui est là ? dis-je.
– Dirk Peters.
– Vous avez à me parler ?
– Oui.
– Je vais sortir...
– S’il vous plaît... je préférerais... Puis-je entrer dans
votre cabine ?...
– Entrez. »
Le métis poussa la porte et la referma.
Sans me lever de mon cadre, sur lequel j’étais
étendu, je lui fis signe de s’asseoir sur le fauteuil.
Dirk Peters resta debout.
Comme il ne se pressait pas de prendre la parole,
embarrassé suivant son habitude :
« Que me voulez-vous, Dirk Peters ?... demandai-je.
– Vous dire une chose... Comprenez-moi...
monsieur... parce qu’il me paraît bon que vous
sachiez... et vous serez seul à savoir !... Dans
l’équipage... qu’on ne puisse jamais se douter...
– Si cela est grave, et si vous craignez quelque
indiscrétion, Dirk Peters, pourquoi me parler ?
– Si... il le faut... oui !... il le faut !... Impossible de
garder cela !... Ça me pèse... là... là... comme une
roche !... »
Et Dirk Peters se battait violemment la poitrine.
Puis, reprenant :
« Oui... j’ai toujours peur que ça m’échappe pendant
mon sommeil... et qu’on l’entende... car je rêve de
cela... et en rêvant...
– Vous rêvez, répondis-je, et de qui ?...
– De lui... de lui... Aussi... c’est pour cela que je
dors dans les coins... tout seul... de peur qu’on apprenne
son vrai nom... »
J’eus alors le pressentiment que le métis allait peut-
être répondre à une demande que je ne lui avais pas
encore faite – demande relative à ce point demeuré
obscur dans mon esprit : pourquoi, après avoir quitté
l’Illinois, était-il venu vivre aux Falklands sous le nom
de Hunt ?
Dès que je lui eus posé cette question :
« Ce n’est pas cela... répliqua-t-il, non... ce n’est pas
cela que je veux...
– J’insiste, Dirk Peters, et je désire savoir d’abord
pour quelle raison vous n’êtes pas resté en Amérique,
pour quelle raison vous avez choisi les Falklands...
– Pour quelle raison... monsieur ?... Parce que je
voulais me rapprocher de Pym... de mon pauvre Pym...
parce que j’espérais trouver aux Falklands une occasion
de m’embarquer sur un baleinier à destination de la mer
australe...
– Mais ce nom de Hunt ?
– Je ne voulais plus du mien... non !... je n’en
voulais plus... à cause de l’affaire du Grampus ! »
Le métis venait de faire allusion à cette scène de la
courte paille, à bord du brick américain, lorsqu’il fut
décidé entre Auguste Barnard, Arthur Pym, Dirk Peters
et le matelot Parker, que l’un des quatre serait sacrifié...
qu’il servirait de nourriture aux trois autres... Je me
rappelais la résistance opiniâtre d’Arthur Pym, et
comment il fut dans l’obligation de ne point refuser son
« franc jeu dans la tragédie qui allait se jouer vivement
– telle est sa propre phrase –, et l’horrible acte dont le
cruel souvenir devait empoisonner l’existence de tous
ceux qui y avaient survécu... »
Oui ! la courte paille, – de petits éclats de bois, des
esquilles de longueur inégale, qu’Arthur Pym tenait
dans sa main... La plus courte désignerait celui qui
serait immolé... Et il parle de cette sorte d’involontaire
férocité qu’il éprouva de tromper ses compagnons, de
« tricher » – c’est le mot dont il se sert... Mais il ne le fit
pas et demande pardon d’en avoir eu l’idée !... Que l’on
veuille bien se mettre dans une position semblable à la
sienne !...
Puis, il se décide, il présente sa main refermée sur
les quatre esquilles...
Dirk Peters tire le premier... Le sort l’a favorisé... Il
n’a plus rien à craindre.
Arthur Pym calcule qu’il existe une chance de plus
contre lui.
Auguste Barnard tire à son tour... Sauvé aussi, celui-
là !
Et maintenant Arthur Pym chiffre les chances qui
sont égales entre Parker et lui...
À ce moment, toute la férocité du tigre s’empare de
son âme... Il éprouve contre son pauvre camarade, son
semblable, la haine la plus intense et la plus
diabolique...
Cinq minutes s’écoulent avant que Parker ose tirer...
Enfin Arthur Pym, les yeux fermés, ne sachant si le sort
avait été pour ou contre lui, sent une main saisir la
sienne...
C’était la main de Dirk Peters... Arthur Pym venait
d’échapper à la mort...
Et alors, le métis se précipite sur Parker qui est
abattu d’un coup dans le dos. Puis, suit l’effroyable
repas – immédiatement – et, « les mots n’ont point une
vertu suffisante pour frapper l’esprit de la parfaite
horreur de la réalité ! »
Oui !... je la connaissais cette effroyable histoire, –
non point imaginaire, comme je l’avais longtemps cru.
Voilà ce qui s’était passé à bord du Grampus, le 16
juillet 1827, et c’est en vain que je cherchais à
comprendre pour quelle raison Dirk Peters venait m’en
rappeler le souvenir.
Je ne devais pas tarder à le savoir.
« Eh bien, Dirk Peters, dis-je, je vous demanderai,
puisque vous teniez à cacher votre nom, pourquoi vous
l’avez révélé, lorsque l’Halbrane était au mouillage de
l’île Tsalal... pourquoi vous n’avez pas conservé celui
de Hunt ?...
– Monsieur... comprenez-moi... on hésitait à aller
plus loin... on voulait revenir en arrière... C’était
décidé... et alors j’ai pensé... oui !... qu’en disant que
j’étais... Dirk Peters... le maître-cordier du Grampus...
le compagnon du pauvre Pym... on m’écouterait... on
croirait avec moi qu’il était encore vivant... on irait à sa
recherche... Et pourtant... c’était grave... car d’avouer
que j’étais Dirk Peters... celui qui avait tué Parker...
Mais la faim... la faim dévorante...
– Voyons, Dirk Peters, repris-je, vous vous
exagérez... Si la paille vous avait désigné, c’eût été
vous qui auriez subi le sort de Parker !... On ne saurait
vous faire un crime...
– Monsieur... comprenez-moi !... Est-ce que la
famille de Parker parlerait comme vous le faites ?...
– Sa famille ?... Avait-il donc des parents ?...
– Oui... et c’est pourquoi... dans le récit... Pym avait
changé ce nom... Parker ne s’appelait pas Parker... Il se
nommait...
– Arthur Pym a eu raison, répondis-je, et quant à
moi, je ne veux pas savoir le vrai nom de Parker !...
Gardez ce secret...
– Non... je vous le dirai... Ça me pèse trop... et ça
me soulagera peut-être... lorsque je vous l’aurai dit...
monsieur Jeorling...
– Non... Dirk Peters... non !
– Il se nommait Holt... Ned Holt...
– Holt... m’écriai-je, Holt... du même nom que notre
maître-voilier...
– Qui est son propre frère, monsieur...
– Martin Holt... le frère de Ned ?...
– Oui !... comprenez-moi... son frère...
– Mais il croit que Ned Holt a péri comme les autres
dans le naufrage du Grampus...
– Cela n’est pas... et s’il apprenait que j’ai... »
Juste à cet instant, une violente secousse me jeta
hors de mon cadre.
La goélette venait de donner une telle bande sur
tribord qu’elle faillit chavirer.
Et j’entendis une voix irritée, criant :
« Quel est donc le chien qui est à la barre ?... »
C’était la voix de Jem West, et celui qu’il
interpellait ainsi, c’était Hearne.
Je me précipitai hors de la cabine.
« Tu as donc lâché la roue ?... répétait Jem West, qui
avait saisi Hearne par le collet de sa vareuse.
– Lieutenant... je ne sais...
– Si... te dis-je !... Il faut que tu l’aies lâchée, et un
peu plus la goélette capotait sous voiles ! »
Il était évident que Hearne – pour un motif ou un
autre – avait abandonné un moment le gouvernail.
« Gratian, cria Jem West en appelant un des
matelots, prends la barre, et toi, Hearne, à fond de
cale... »
Soudain le cri de « terre ! » retentit, et tous les
regards se dirigèrent vers le sud.
6
Terre ?...
Tel est l’unique mot qui se trouve en tête du chapitre
XVII dans le livre d’Edgar Poe. J’ai cru bon – en le
faisant suivre d’un point d’interrogation – de le placer
en tête de ce chapitre VI de mon récit.
Ce mot, tombé du haut de notre mât de misaine,
désignait-il une île ou un continent ?... Et continent ou
île n’était-ce pas une déception qui nous y attendait ?...
Seraient-ils là, ceux que nous étions venus chercher
sous de telles latitudes ? Et Arthur Pym, – mort,
incontestablement mort, malgré les affirmations de Dirk
Peters, – avait-il jamais mis le pied sur cette terre ?...
Lorsque ce cri retentit à bord de la Jane, le 17
janvier 1828 – journée pleine d’incidents, dit le journal
d’Arthur Pym –, ce fut en ces termes :
« Terre par le bossoir de tribord ! »
Tel il aurait pu l’être à bord de l’Halbrane.
En effet, du même côté se dessinaient quelques
contours, légèrement accusés au-dessus de la ligne du
ciel et de la mer.
Il est vrai, cette terre, qui avait été ainsi annoncée
aux marins de la Jane, c’était l’îlot Bennet, aride,
désert, auquel succéda à moins d’un degré dans le sud
l’île Tsalal, fertile alors, habitable, habitée, et sur
laquelle le capitaine Len Guy avait espéré rencontrer
ses compatriotes. Mais que serait-elle, pour notre
goélette, cette inconnue de 5° plus reculée dans les
profondeurs de la mer australe ?... Était-ce là le but si
ardemment désiré, si obstinément cherché ?... Là, les
deux frères William et Len Guy tomberaient-ils dans les
bras l’un de l’autre ?... L’Halbrane se trouvait-elle au
terme d’un voyage dont le succès aurait été
définitivement assuré par le rapatriement des survivants
de la Jane ?...
Je le répète, il en était de moi comme du métis.
Notre but n’était pas seulement ce but, – ni ce succès,
notre succès. Toutefois, puisqu’une terre se présentait à
nos yeux, il fallait la rallier d’abord... On verrait plus
tard.
Ce que je dois mentionner avant tout, c’est que le cri
amena une diversion immédiate. Je ne pensai plus à la
confidence que Dirk Peters venait de me faire, – et
peut-être le métis l’oublia-t-il, car il s’élança vers
l’avant, et ses regards ne se détachèrent plus de
l’horizon.
Quant à Jem West, que rien ne pouvait distraire de
son service, il réitéra ses ordres. Gratian vint se mettre à
la barre, et Hearne fut enfermé dans la cale.
Juste punition, en somme, et contre laquelle
personne n’aurait dû protester, car l’inattention ou la
maladresse de Hearne avait compromis un instant la
goélette.
Toutefois, cinq ou six matelots des Falklands
laissèrent échapper quelques murmures.
Un geste du lieutenant les fit taire, et ils regagnèrent
aussitôt leur poste.
Il va de soi que, au cri de la vigie, le capitaine Len
Guy s’était précipité hors de sa cabine, et, d’un œil
ardent, il observait cette terre, distante alors de dix à
douze milles.
Je ne songeais plus, ai-je dit, au secret que venait de
me confier Dirk Peters. D’ailleurs, tant que ce secret
resterait entre nous deux – et ni lui ni moi ne le
trahirions –, il n’y aurait rien à redouter. Mais si jamais
un malheureux hasard apprenait à Martin Holt que le
nom de son frère avait été changé en celui de Parker...
que l’infortuné n’avait pas péri dans le naufrage du
Grampus... que, désigné par le sort, il avait été sacrifié
pour empêcher ses compagnons de succomber à la
faim... que Dirk Peters, à qui, lui, Martin Holt devait la
vie, l’avait frappé de sa main !... Et voilà donc la raison
pour laquelle le métis se refusait obstinément aux
remerciements de Martin Holt... pourquoi il fuyait
Martin Holt... le frère de l’homme dont il s’était repu...
Le bosseman venait de piquer trois heures. La
goélette marchait avec la prudence qu’exigeait une
navigation sur ces parages inconnus. Peut-être s’y
trouvait-il des hauts-fonds, des récifs à fleur d’eau, où il
y aurait eu risque de s’échouer ou de se briser. Un
échouage, dans les conditions où se trouvait
l’Halbrane, même en admettant qu’elle pût être
renflouée, aurait rendu impossible son retour avant la
venue de l’hiver. Toutes les chances, il fallait les avoir
pour, pas une contre.
Ordre avait été donné par Jem West de diminuer la
voilure. Après que le bosseman eut fait serrer perroquet,
hunier et flèche, l’Halbrane resta sous sa brigantine, sa
misaine-goélette et ses focs, – toile suffisante pour
franchir en quelques heures la distance qui la séparait
de la terre.
Aussitôt le capitaine Len Guy fit envoyer un plomb,
qui accusa cent vingt brasses de profondeur. Plusieurs
autres sondages indiquèrent que la côte, très accore,
devait se prolonger sous les eaux par une muraille à pic.
Néanmoins, comme il pouvait se faire que le fond vînt à
remonter brusquement au lieu de se raccorder au littoral
par une pente allongée, on n’avançait que la sonde à la
main.
Beau temps toujours, quoique le ciel s’embrumât
légèrement du sud-est au sud-ouest. De là, certaine
difficulté à reconnaître les vagues linéaments qui se
profilaient comme une vapeur flottante sur le ciel,
disparaissaient et reparaissaient entre les déchirures des
brumes. Néanmoins, nous étions d’accord pour attribuer
à cette terre une hauteur de vingt-cinq à trente toises, –
au moins dans sa partie la plus élevée.
Non ! il n’était pas admissible que nous eussions été
dupes d’une illusion, et, cependant, nos esprits si
tourmentés le craignaient. N’est-il pas naturel, après
tout, que le cœur soit assailli de mille appréhensions à
l’approche du suprême but ?... Tant d’espérances
reposaient sur ce littoral seulement entrevu, et il en
résulterait tant de découragement, s’il n’y avait là qu’un
fantôme, une ombre insaisissable !... À cette pensée,
mon cerveau se troublait, s’hallucinait. Il me semblait
que l’Halbrane se rapetissait, qu’elle se réduisait aux
dimensions d’un canot perdu sur cette immensité – le
contraire de cette mer indéfinissable dont parle Edgar
Poe, où le navire grossit... grossit comme un corps
vivant...
Lorsque des cartes marines, même de simples
portulans, vous renseignent sur l’hydrographie des
côtes, sur la nature des atterrages, sur des baies ou des
criques, on peut naviguer avec une certaine audace. En
toute autre région, sans être taxé de témérité, un
capitaine n’eût pas remis au lendemain l’ordre de
mouiller près du rivage. Mais, ici, quelle prudence
s’imposait ! Et pourtant, devant nous, aucun obstacle.
En outre, l’atmosphère ne devait rien perdre de sa clarté
pendant ces heures ensoleillées de la nuit. À cette
époque, l’astre radieux ne se couchait pas encore sous
l’horizon de l’ouest, et ses rayons baignaient d’une
lumière incessante le vaste domaine de l’Antarctide.
Le livre de bord consigna, à partir de cette date, que
la température ne cessa de subir un abaissement
continu. Le thermomètre, exposé à l’air et à l’ombre, ne
marquait plus que 32° (0° C). Plongé dans l’eau, il n’en
indiquait plus que 26 (3° 33 C. sous zéro). D’où
provenait cet abaissement, puisque nous étions en plein
été antarctique ?...
Quoi qu’il en soit, l’équipage avait dû reprendre les
vêtements de laine, dont il s’était débarrassé, après
avoir franchi la banquise, un mois avant. Il est vrai, la
goélette marchait dans le sens de la brise, sous l’allure
du grand largue, et ces premières ébauches de froid
furent moins sensibles. On comprenait, néanmoins,
qu’il fallait se hâter d’atteindre le but. S’attarder en
cette région, s’exposer aux dangers d’un hivernage,
c’eût été braver Dieu.
Le capitaine Len Guy fit, à plusieurs reprises,
relever le sens du courant, en envoyant de lourdes
sondes, et reconnut qu’il commençait à dévier de sa
direction.
« Est-ce un continent qui s’étend devant nous, est-ce
une île, dit-il, rien ne nous permet encore de l’affirmer.
Si c’est un continent, nous devrons en conclure que le
courant doit trouver une issue vers le sud-est...
– Et il est possible, en effet, ai-je répondu, que cette
partie solide de l’Antarctide soit réduite à une simple
calotte polaire, dont nous pourrions contourner les
bords. Dans tous les cas, il est bon de noter celles de ces
observations qui présenteront une certaine exactitude...
– C’est ce que je fais, monsieur Jeorling, et nous
rapporterons quantité de renseignements sur cette
portion de la mer australe, lesquels serviront aux futurs
navigateurs...
– S’il en est jamais qui se hasardent jusqu’ici,
capitaine ! Pour y avoir réussi, il a fallu que nous
fussions servis par des circonstances particulières, la
précocité de la belle saison, une température supérieure
à la normale, une débâcle rapide des glaces. En vingt
ans... en cinquante ans... ces circonstances s’offrent-
elles une seule fois ?...
– Aussi, monsieur Jeorling, j’en remercie la
Providence, et l’espoir m’est quelque peu revenu.
Puisque le temps a été constamment beau, pourquoi
mon frère, pourquoi mes compatriotes n’auraient-ils pas
atterri sur cette côte, où les portaient les vents et les
courants ?... Ce que notre goélette a fait, leur
embarcation a pu le faire... Ils n’ont pas dû partir sans
s’être munis de provisions pour un voyage qui pouvait
indéfiniment se prolonger... Pourquoi n’auraient-ils pas
trouvé là les ressources que l’île Tsalal leur avait
offertes pendant de longues années ?... Ils possédaient
des munitions et des armes... Le poisson abonde en ces
parages, le gibier aquatique aussi... Oui, mon cœur est
rempli d’espérance, et je voudrais être plus vieux de
quelques heures ! »
Sans partager toute la confiance du capitaine Len
Guy, j’étais heureux qu’il eût repris le dessus. Peut-être,
si ses recherches aboutissaient, peut-être obtiendrais-je
qu’elles fussent continuées dans l’intérêt d’Arthur Pym,
– même à l’intérieur de cette terre dont nous n’étions
plus éloignés.
L’Halbrane avançait lentement à la surface de ces
eaux claires, fourmillant de poissons qui appartenaient
aux espèces déjà rencontrées. Les oiseaux marins se
montraient en plus grand nombre et ne semblaient pas
trop effrayés, volant autour de la mâture ou se perchant
sur les vergues. Plusieurs cordons blanchâtres, d’une
longueur de cinq à six pieds, furent ramenés à bord.
C’étaient de véritables chapelets à millions de grains,
formés par une agglomération de petits mollusques aux
couleurs étincelantes.
Des baleines, empanachées des jets de leurs évents,
apparurent au large, et je remarquai que toutes
prenaient la route du sud. Il y avait donc lieu d’admettre
que la mer s’étendait au loin dans cette direction.
La goélette gagna deux à trois milles, sans essayer
d’accroître sa vitesse. Cette côte, vue pour la première
fois, se développait-elle du nord-ouest au sud-est ?...
aucun doute à ce sujet. Néanmoins, les longues-vues
n’en pouvaient saisir aucun détail, – même après trois
heures de navigation.
L’équipage, rassemblé sur le gaillard d’avant,
regardait sans laisser voir ses impressions. Jem West,
après s’être hissé aux barres du mât de misaine, où il
était resté dix minutes en observation, n’avait rien
rapporté de précis.
Posté à bâbord, à l’arrière du rouf, accoudé au
bastingage, je suivais du regard la ligne du ciel et de la
mer dont la circularité s’interrompait seulement à l’est.
En ce moment, le bosseman me rejoignit, et, sans autre
préparation, me dit :
« Voulez-vous permettre que je vous donne mon
idée, monsieur Jeorling ?...
– Donnez, bosseman, sauf à ce que je ne l’adopte
point, si elle ne me paraît pas juste, répondis-je.
– Elle l’est, et, à mesure que nous approchons, il
faudrait être aveugle pour ne pas s’y ranger.
– Et quelle idée avez-vous ?...
– Que ce n’est point une terre qui se présente devant
nous, monsieur Jeorling...
– Vous dites... bosseman ?...
– Regardez attentivement... en mettant un doigt en
avant de vos yeux... tenez... par le bossoir de tribord... »
Je fis ce que demandait Hurliguerly.
« Voyez-vous ?... reprit-il. Que je perde l’envie de
boire ma topette de whisky, si ces masses ne se
déplacent pas, non par rapport à la goélette, mais par
rapport à elles-mêmes...
– Et vous en concluez ?
– Que ce sont des icebergs en mouvement.
– Des icebergs ?...
– Assurément, monsieur Jeorling. »
Le bosseman ne se trompait-il pas ?... Était-ce donc
une déception qui nous attendait ?... Au lieu d’une côte,
n’y avait-il au large que des montagnes de glace en
dérive ?...
Il n’y eut bientôt aucune hésitation à cet égard, et,
depuis quelques instants déjà, l’équipage ne croyait plus
à l’existence de la terre dans cette direction.
Dix minutes après, l’homme du nid de pie annonçait
que plusieurs icebergs descendaient du nord-ouest,
obliquement à la route de l’Halbrane.
Quel déplorable effet cette nouvelle produisit à
bord !... Notre dernier espoir venait soudain de
s’anéantir !... Et quel coup pour le capitaine Len
Guy !... Cette terre de la zone australe, il faudrait la
chercher sous de plus hautes latitudes, sans même être
sûr de jamais la rencontrer !...
Et alors ce cri, presque unanime, retentit sur
l’Halbrane :
« Pare à virer !... Pare à virer ! »
Oui, les recrues des Falklands déclaraient leur
volonté, exigeaient le retour en arrière, bien que Hearne
ne fût pas là pour souffler l’indiscipline, – et, je dois
l’avouer, la plupart des anciens de l’équipage
semblaient d’accord avec eux.
Jem West, n’osant pas leur imposer silence, attendit
les ordres de son chef.
Gratian, à la barre, était prêt à donner un tour de
roue, tandis que ses camarades, la main sur les taquets,
se disposaient à larguer les écoutes...
Dirk Peters, appuyé contre le mât de misaine, la tête
basse, le corps replié, la bouche contractée, restait
immobile, et pas un mot ne s’échappait de ses lèvres.
Mais voici qu’il se tourne vers moi, et quel regard il
m’adresse, – un regard plein à la fois de prière et de
colère !...
Je ne sais quelle irrésistible puissance me porta à
intervenir personnellement, à protester une fois de
plus !... Un dernier argument venait de s’offrir à mon
esprit, – argument dont la valeur ne pouvait être
contestée.
Je pris donc la parole, résolu à le soutenir envers et
contre tous, et je le fis avec un tel accent de conviction
que personne n’essaya de m’interrompre.
En substance, je dis ceci :
« Non ! tout espoir ne doit pas être abandonné... La
terre ne peut être loin... Nous n’avons pas en face de
nous une de ces banquises qui ne se forment qu’en plein
océan par l’accumulation des glaces... Ce sont des
icebergs, et ces icebergs ont nécessairement dû se
détacher d’une base solide, d’un continent ou d’une
île... Or, puisque c’est à cette époque de l’année que
commence la débâcle, la dérive ne les a entraînés que
depuis très peu de temps... Derrière eux, nous devons
rencontrer la côte sur laquelle ils se sont formés...
Encore vingt-quatre heures, quarante-huit heures au
plus, et si la terre ne se montre pas, le capitaine Len
Guy remettra le cap au nord !... »
Avais-je convaincu l’équipage, ou devais-je le tenter
par l’appât d’une surprime, profiter de ce que Hearne
n’était pas au milieu de ses camarades, qu’il ne pouvait
correspondre avec eux, les exciter, leur crier qu’on les
leurrait une dernière fois, leur répéter que ce serait
entraîner la goélette à sa perte...
Ce fut le bosseman qui me vint en aide, et, d’un ton
de belle humeur :
« Très bien raisonné, dit-il, et pour mon compte, je
me rends à l’opinion de monsieur Jeorling...
Assurément la terre est proche... En la cherchant au-
delà de ces icebergs, nous la découvrirons sans grandes
fatigues ni grands dangers... Un degré au sud, qu’est-ce
cela, quand il s’agit de fourrer quelque centaine de
dollars de plus dans sa poche ?... Et n’oublions pas que
s’ils sont agréables quand ils y entrent, ils ne le sont pas
moins quand ils en sortent !... »
Et, là-dessus, le cuisinier Endicott de prêter
assistance à son ami le bosseman.
« Oui... très bons... les dollars ! » cria-t-il, en
montrant deux rangées de dents d’une blancheur
éclatante.
L’équipage allait-il se rendre à cette argumentation
d’Hurliguerly, ou essaierait-il de résister, si l’Halbrane
se lançait dans la direction des icebergs ?...
Le capitaine Len Guy reprit sa longue-vue, il la
braqua sur ces masses mouvantes, il les observa avec
une extrême attention, et, d’une voix forte :
« Cap au sud-sud-ouest ! » cria-t-il.
Jem West donna ordre d’exécuter la manœuvre.
Les matelots hésitèrent un instant. Puis, ramenés à
l’obéissance, ils se mirent à brasser légèrement les
vergues, à raidir les écoutes, et la goélette, ses voiles
plus pleines, reprit de la vitesse.
Lorsque l’opération fut achevée, je m’approchai
d’Hurliguerly, et le tirant à l’écart :
« Merci, bosseman, lui dis-je.
– Eh ! monsieur Jeorling, c’est bon pour cette fois,
répondit-il en hochant la tête. Mais il ne faudrait pas
recommencer à haler tant que ça sur la drisse !... Tout le
monde serait contre moi... peut-être même Endicott...
– Je n’ai rien avancé qui ne fût au moins probable...
répliquai-je vivement.
– Je n’en disconviens pas, et la chose peut se
soutenir avec quelque vraisemblance.
– Oui... Hurliguerly, oui... ce que j’ai dit, je le pense,
et je ne mets pas en doute que nous finirons par
apercevoir la terre au-delà des icebergs...
– Possible, monsieur Jeorling, possible !... Alors
qu’elle apparaisse avant deux jours, car, foi de
bosseman, rien ne pourrait nous empêcher de virer de
bord ! »
Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent,
l’Halbrane fit route au sud-sud-ouest. Il est vrai, sa
direction dut être fréquemment modifiée, et sa vitesse
réduite au milieu des glaces. La navigation devint très
difficile, dès que la goélette se fut engagée à travers la
ligne des icebergs qu’il fallait couper obliquement.
D’ailleurs, il n’y avait aucun de ces packs, de ces drifts,
qui encombraient les abords de la banquise sur le 70e
parallèle, rien du désordre que présentent ces parages
du cercle polaire, battus par les tempêtes antarctiques.
Les énormes masses dérivaient avec une majestueuse
lenteur. Les blocs paraissaient « tout neufs », pour
employer une expression d’une parfaite justesse, et,
peut-être, leur formation ne datait-elle que de quelques
jours ?... Toutefois, avec une hauteur de cent à cent
cinquante pieds, leur volume devait se chiffrer par des
milliers de tonnes. Éviter les collisions, c’est à cela que
veillait minutieusement Jem West, et il ne quitta pas le
pont d’un instant.
En vain, au milieu des passes que les icebergs
laissaient entre eux, cherchai-je à distinguer les indices
d’une terre dont l’orientation eût obligé notre goélette à
revenir plus directement au sud... Je n’apercevais rien
de nature à me fixer.
Du teste, et jusqu’alors, le capitaine Len Guy avait
toujours pu tenir pour exactes les indications du
compas. Le pôle magnétique, encore éloigné de
plusieurs centaines de milles, puisque sa longitude est
orientale, n’avait aucune influence sur la boussole.
L’aiguille, au lieu de ces variations de six à sept rumbs
qui l’affolent dans le voisinage de ce pôle, conservait sa
stabilité, et l’on pouvait s’en rapporter à elle.
Donc, en dépit de ma conviction – qui se basait
cependant sur de très sérieux arguments –, il n’y avait
aucune apparence de terre, et je me demandais s’il ne
conviendrait pas de mettre le cap plus à l’ouest, quitte à
éloigner l’Halbrane du point extrême où se croisent les
méridiens du globe.
Aussi à mesure que s’écoulaient ces heures, dont on
m’avait accordé quarante-huit, les esprits revenaient-ils
peu à peu – c’était trop visible – au découragement et
penchaient-ils vers l’indiscipline. Encore une journée et
demie, et il ne me serait plus possible de combattre
cette défaillance générale... La goélette rétrograderait
définitivement vers le nord.
L’équipage manœuvrait en silence, lorsque Jem
West, d’une voix brève, donnait l’ordre d’évoluer à
travers les passes, tantôt lofant avec rapidité pour éviter
quelque collision, tantôt arrivant presque plat vent
arrière. Néanmoins, malgré une surveillance continue,
malgré l’habileté des matelots, malgré la prompte
exécution des manœuvres, il se produisait, de temps à
autre, de dangereux frottements contre la coque, qui
laissait, après son passage, de longues traces de
goudron sur l’arête des icebergs. Et, en vérité, le plus
brave ne pouvait se défendre d’un sentiment de terreur
à la pensée que les bordages auraient pu larguer, l’eau
nous envahir...
Ce qu’il faut noter, c’est que la base de ces
montagnes flottantes était très accore. Un débarquement
eût été impraticable. Aussi, n’apercevions-nous aucun
de ces phoques, d’ordinaire si nombreux dans les
parages où abondent les icefields, – ni même aucune
bande de ces pingouins criards que l’Halbrane faisait
autrefois plonger par myriades sur son passage. Les
oiseaux eux-mêmes semblaient être plus rares et plus
fuyards. De ces régions désolées et désertes se
dégageait une impression d’angoisse et d’horreur à
laquelle nul de nous n’eût réussi à se soustraire.
Comment aurait-on gardé l’espoir que les survivants de
la Jane, s’ils avaient été entraînés au milieu de ces
affreuses solitudes, eussent pu y trouver un abri et
assurer leur existence ?... Et si l’Halbrane naufrageait à
son tour, resterait-il seulement un témoin de son
naufrage ?...
On put observer que, depuis la veille, à partir du
moment où la direction du sud avait été abandonnée
pour couper la ligne des icebergs, un changement s’était
opéré dans l’attitude habituelle du métis. Le plus
souvent accroupi au pied du mât de misaine, ses regards
détournés du large, il ne se relevait que pour donner la
main à quelque manœuvre, sans apporter à son travail
ni le zèle ni la vigilance d’autrefois. C’était, à vrai dire,
un découragé. Non point qu’il eût renoncé à croire que
son compagnon de la Jane fût encore vivant... cette
pensée n’aurait pu naître dans son cerveau. Mais,
d’instinct, il sentait que ce n’était pas à suivre cette
direction qu’il retrouverait les traces du pauvre Pym !
« Monsieur... m’aurait-il dit, comprenez-moi... ce
n’est pas par là... non... ce n’est pas par là !... »
Et qu’aurais-je eu à lui répondre ?...
Vers sept heures du soir, s’éleva une brume assez
épaisse, qui allait rendre malaisée et périlleuse la
navigation de la goélette, tant qu’elle durerait.
Cette journée d’émotions, d’anxiétés, d’alternatives
sans cesse renaissantes, m’avait brisé... Aussi regagnai-
je ma cabine, où je me jetai tout habillé sur mon cadre.
Le sommeil ne me vint pas, sous l’obsession des
troublantes pensées de mon imagination, si calme
autrefois, si surexcitée maintenant. J’imagine volontiers
que la lecture constante des œuvres d’Edgar Poe, et
dans ce milieu extraordinaire où se fussent complu ses
héros, avait exercé sur moi une influence dont je ne me
rendais pas bien compte...
C’était demain qu’allaient finir les quarante-huit
heures, – dernière aumône que l’équipage avait faite à
mes instances.
« Ça ne va pas comme vous voulez ?... » m’avait dit
le bosseman au moment où je pénétrais dans le rouf.
Non ! certes, puisque la terre ne s’était point
montrée derrière la flottille des icebergs. Entre ces
masses mouvantes, nul indice de côte n’ayant été
relevé, le capitaine Len Guy mettrait demain le cap au
nord...
Ah ! que n’étais-je le maître de cette goélette !... Si
j’avais pu l’acheter, fût-ce au prix de toute ma fortune,
si ces hommes eussent été mes esclaves que j’aurais
conduits sous le fouet, jamais l’Halbrane n’aurait
abandonné cette campagne... dût-elle l’entraîner jusqu’à
ce point axial de l’Antarctide, au-dessus duquel la
Croix du Sud jette ses feux étincelants !...
Mon cerveau bouleversé foisonnait de mille
pensées, de mille regrets, de mille désirs !... Je voulais
me lever, et il semblait qu’une pesante et irrésistible
main me clouait sur mon cadre !... Et l’envie me venait
de quitter à l’instant cette cabine où je me débattais
contre les cauchemars du demi-sommeil... de lancer à la
mer une des embarcations de l’Halbrane... de m’y jeter
avec Dirk Peters, qui n’hésiterait pas à me suivre, lui !...
puis, de nous abandonner au courant qui se propageait
vers le sud...
Et je le faisais... oui ! Je le faisais... en rêve !... Nous
sommes au lendemain... Le capitaine Len Guy, après un
dernier regard à l’horizon, a donné ordre de virer de
bord... Un des canots est à la traîne... Je préviens le
métis... Nous nous glissons sans être aperçus... Nous
coupons la bosse... Tandis que la goélette va de l’avant,
nous restons en arrière, et le courant nous emporte...
Nous allons ainsi sur la mer toujours libre... Enfin
notre canot s’arrête... Une terre est là... Je crois
apercevoir une sorte de sphinx, qui domine la calotte
australe... le sphinx des glaces... Je vais à lui... Je
l’interroge... Il me livre les secrets de ces mystérieuses
régions... Et alors, autour du mythologique monstre
apparaissent les phénomènes dont Arthur Pym affirmait
la réalité... Le rideau de vapeurs vacillantes, zébré de
raies lumineuses, se déchire... Et ce n’est pas la figure
de grandeur surhumaine qui se dresse devant mes
regards éblouis... c’est Arthur Pym... farouche gardien
du pôle sud, déployant au vent des hautes latitudes le
pavillon des États-Unis d’Amérique !...
Ce rêve fut-il brusquement interrompu, ou se
modifiait-il au caprice d’une imagination affolée, je ne
sais, mais j’eus le sentiment que je venais d’être
soudain réveillé... Il me sembla qu’un changement
s’opérait dans les balancements de la goélette, qui,
doucement inclinée sur tribord, glissait à la surface de
cette mer si tranquille... Et pourtant, ce n’était pas du
roulis... ce n’était pas du tangage...
Oui... positivement, je me sentis enlevé, comme si
mon cadre eût été la nacelle d’un aérostat... comme si
les effets de la pesanteur se fussent annihilés en moi...
Je ne me trompais pas, et j’étais retombé du rêve
dans la réalité...
Des chocs, dont la cause m’échappait encore,
retentirent au-dessus de ma tête. À l’intérieur de la
cabine les cloisons déviaient de la verticale à faire
croire que l’Halbrane se renversait sur le flanc. Presque
aussitôt je fus projeté hors de mon cadre, et il s’en fallut
d’un rien que l’angle de la table me fendît le crâne...
Enfin je me relevai, je parvins à me cramponner au
rebord du châssis latéral, je m’arc-boutai contre la porte
qui s’ouvrait sur le carré et céda sous mes pieds...
À cet instant se produisirent des craquements dans
les bastingages, des déchirements dans le flanc de
bâbord...
Est-ce donc qu’il y avait eu collision entre la
goélette et l’une de ces colossales masses flottantes que
Jem West n’avait pu éviter au milieu de la brume ?...
Soudain de violentes vociférations éclatèrent au-
dessus du rouf, à l’arrière, puis des cris d’épouvante,
dans lesquels se mélangeaient toutes les voix affolées
de l’équipage...
Enfin un dernier heurt se fit, et l’Halbrane demeura
immobile.
7
L’iceberg culbuté
Je dus ramper sur le plancher du rouf pour atteindre
la porte et gagner le pont.
Le capitaine Len Guy, ayant déjà quitté sa cabine, se
traînait sur les genoux, tant la bande était accusée, et il
vint s’accrocher de son mieux au râtelier de tournage
des pavois.
Vers l’avant, entre le gaillard et le mât de misaine,
quelques têtes sortaient des plis de la trinquette abattue
comme une tente dont la drisse aurait largué.
Étaient suspendus aux haubans de tribord, Dirk
Peters, Hardie, Martin Holt, Endicott, sa face noire tout
hébétée.
Il est à croire qu’à cette heure, le bosseman et lui
eussent volontiers cédé à cinquante pour cent les primes
qui leur étaient dues depuis le 24e parallèle !...
Un homme parvint jusqu’à moi en rampant, car
l’inclinaison du pont empêchait de se tenir debout, – au
moins 50°.
C’était Hurliguerly, qui se pomoyait à la façon d’un
gabier sur une vergue.
Étendu tout de mon long, les pieds appuyés contre le
chambranle de la porte, je ne craignais plus de glisser
jusqu’à l’extrémité de la coursive.
La main que je tendis au bosseman, l’aida à se
hisser, non sans peine, près de moi.
« Qu’y a-t-il ?... lui demandai-je.
– Un échouement, monsieur Jeorling !
– Nous sommes à la côte ?... m’écriai-je.
– Une côte suppose une terre, répondit ironiquement
le bosseman, et, en fait de terre, il n’y en a jamais eu
que dans l’imagination de ce diable de Dirk Peters !
– Enfin... qu’est-il arrivé ?...
– Il est arrivé un iceberg au milieu de la brume, un
iceberg dont on n’a pu se garer...
– Un iceberg, bosseman ?...
– Oui !... un iceberg, qui a choisi ce moment pour
faire la culbute !... En se retournant, il a rencontré
l’Halbrane, et il l’a enlevée comme une raquette
ramasse un volant, et nous voici maintenant échoués à
une bonne centaine de pieds au-dessus du niveau de la
mer antarctique. »
Aurait-on pu imaginer plus terrible dénouement à
l’aventureuse campagne de l’Halbrane !... Au milieu de
ces extrêmes parages, notre unique moyen de transport
venait d’être arraché de son élément naturel, emporté
par le basculage d’un iceberg à une hauteur qui
dépassait cent pieds !... Oui ! je le répète, quel
dénouement ! De s’engloutir au plus fort d’une tempête,
d’être détruit dans une attaque de sauvages, d’être
écrasé entre des glaces, ce sont les dangers auxquels
s’expose tout navire engagé dans les mers polaires !...
Mais que l’Halbrane eût été soulevée par une montagne
flottante à l’instant où cette montagne se retournait, et
qu’elle fût, à cette heure, échouée presque à sa cime,
non ! cela dépassait les limites du vraisemblable !
Avec les moyens dont nous disposions,
parviendrions-nous à descendre la goélette de cette
hauteur, je l’ignorais. Ce que je savais, d’autre part,
c’est que le capitaine Len Guy, le lieutenant, les anciens
de l’équipage, revenus d’un premier effroi, ne seraient
pas gens à désespérer, si effrayante que fût la situation.
De cela je ne doutais pas. Oui !... ils s’emploieraient
tous au salut commun. Quant aux mesures qu’il y aurait
à prendre, personne ne l’eût pu dire encore.
En effet, un voile de brume, une sorte de crêpe
grisâtre enveloppait toujours l’iceberg. On ne voyait
rien de son énorme masse, si ce n’est l’étroite
anfractuosité dans laquelle la goélette était coincée, ni
quelle place il occupait au milieu de cette flottille en
dérive vers le sud-est.
La plus élémentaire prudence commandait
d’évacuer l’Halbrane, dont le glissement pouvait être
déterminé par quelque brusque secousse de l’iceberg.
Étions-nous même certains qu’il eût définitivement
repris son assiette à la surface de la mer ?... Sa stabilité
était-elle assurée ?... Ne fallait-il pas s’attendre à
quelque nouvelle culbute ?... Et si la goélette dévalait
dans le vide, qui de nous aurait pu se tirer sain et sauf
d’une pareille chute, puis de l’engloutissement final
dans les profondeurs de l’abîme ?...
En quelques minutes, l’Halbrane fut abandonnée de
l’équipage. Chacun chercha refuge sur les talus, en
attendant que l’iceberg se dégageât de son capuchon de
vapeurs. Les obliques rayons solaires ne parvenaient
point à le percer, et c’est à peine si le disque rougeâtre
se sentait à travers cet amas d’opaques vésicules qui en
éteignaient le flamboiement.
Cependant, à une douzaine de pas on pouvait
s’apercevoir les uns les autres. Quant à l’Halbrane, elle
ne présentait qu’une masse confuse, dont la couleur
noirâtre tranchait vivement sur la blancheur des glaces.
Il y eut alors lieu de se demander si, de tous ceux qui se
tenaient sur le pont de la goélette au moment de la
catastrophe, aucun n’avait été projeté par-dessus les
bastingages, entraîné sur les pentes, précipité dans la
mer ?...
À l’ordre du capitaine Len Guy, les matelots
présents vinrent grossir le groupe où j’étais avec le
lieutenant, le bosseman, les maîtres Hardie et Martin
Holt.
Jem West fit l’appel... Cinq de nos hommes ne
répondirent pas : le matelot Drap, un des anciens de
l’équipage, et quatre des recrues, à savoir, deux
Anglais, un Américain et un des Fuégiens embarqués
aux Falklands.
Ainsi, cette catastrophe coûtait la vie à cinq des
nôtres – les premières victimes de cette campagne
depuis le départ des Kerguelen, et seraient-ce les
dernières ?...
Et, en effet, il n’était pas douteux que ces
malheureux eussent péri, car on les appela vainement,
vainement on les chercha sur les flancs de l’iceberg,
partout où ils auraient peut-être pu s’accrocher à
quelque saillie...
Les tentatives, qui furent faites après le lever du
brouillard, demeurèrent infructueuses. Au moment où
l’Halbrane avait été saisie par-dessous, la secousse
avait été si violente, si soudaine que ces hommes
n’eurent pas la force de se retenir aux bastingages, et,
vraisemblablement, on ne retrouverait jamais leurs
corps que le courant avait dû entraîner au large.
Lorsque cette disparition de cinq des nôtres eut été
constatée, le désespoir envahit tous les cœurs. Alors
apparut plus vivement l’affreuse perspective de ces
dangers qui menacent une expédition à travers la zone
antarctique !
« Et Hearne ?... » dit une voix.
Martin Holt venait de jeter ce nom au milieu du
silence général.
Le sealing-master, que nous avions oublié, n’avait-il
pas été écrasé dans l’étroit réduit de la cale où il était
enfermé ?...
Jem West s’élança vers la goélette, se hissa au
moyen d’une amarre qui pendait de l’avant, et gagna le
poste par lequel on pénétrait dans cette partie de la
cale...
Nous attendions, immobiles et silencieux, d’être
fixés sur le sort de Hearne, bien que ce mauvais génie
de l’équipage fût peu digne de pitié.
Pourtant, combien de nous pensaient alors que si on
eût écouté ses conseils, si la goélette avait repris la
route du nord, tout un équipage n’en serait pas à n’avoir
pour unique refuge qu’une montagne de glace en
dérive !... Et dans ces conjonctures, ce que devait être
ma part de responsabilité, moi qui avais tant poussé à la
prolongation de cette campagne, c’est à peine si j’osais
l’envisager !
Enfin le lieutenant reparut sur le pont, Hearne après
lui. Par miracle, ni les cloisons, ni la membrure, ni le
bordage n’avaient cédé à l’endroit où se trouvait le
sealing-master.
Hearne se déhala le long de la goélette, rejoignit ses
camarades, sans prononcer une parole, et il n’y eut plus
à s’occuper de lui.
Vers six heures du matin, le brouillard se dissipa,
grâce à un abaissement assez accentué de la
température. Il ne s’agissait pas de ces vapeurs dont la
congélation est complète, mais bien du phénomène
appelé frost-rime ou fumée gelée, qui se produit
quelquefois sous ces hautes latitudes. Le capitaine Len
Guy le reconnut à la quantité de fibres prismatiques, la
pointe dirigée dans le sens du vent, qui hérissaient la
légère croûte déposée sur les flancs de l’iceberg. Ce
frost-rime, les navigateurs ne sauraient le confondre
avec la gelée blanche des zones tempérées, dont la
congélation ne s’opère qu’après son dépôt à la surface
du sol.
On put alors évaluer la grosseur du massif, sur
lequel nous étions posés comme des mouches sur un
pain de sucre, et, assurément, vue d’en bas, la goélette
ne devait pas paraître plus grosse que la yole d’un
navire de commerce.
Cet iceberg, dont la circonférence parut être de trois
à quatre cents toises, mesurait de cent trente à cent
quarante pieds de hauteur. Il devait donc, d’après les
calculs, plonger à une profondeur quatre à cinq fois plus
grande, et, par conséquent, peser des millions de tonnes.
Voici ce qui était arrivé :
Après avoir été miné à sa base au contact des eaux
plus chaudes, l’iceberg s’était peu à peu relevé. Son
centre de gravité déplacé, l’équilibre n’avait pu se
rétablir que par un chavirement brusque, qui reporta au-
dessus du niveau de la mer ce qui était au-dessous.
Prise dans ce basculage, l’Halbrane fut enlevée comme
avec un énorme bras de levier. Nombre d’icebergs se
retournent ainsi à la surface des mers polaires, et c’est
un des gros dangers auxquels sont exposés les navires
qui les avoisinent.
C’était dans une échancrure de la face ouest de
l’iceberg, que notre goélette se trouvait encastrée. Elle
inclinait sur tribord, son arrière relevé, son avant
rabaissé. La pensée nous venait que, à la moindre
secousse, elle glisserait le long des pentes de l’iceberg
jusqu’à la mer. Du côté où elle donnait la gîte, le choc
avait été assez violent pour défoncer quelques bordages
de sa coque et de ses pavois sur une longueur de deux
toises. Dès le premier choc, la cuisine, fixée devant le
mât de misaine, avait cassé ses saisines et dégringolé
jusqu’à l’entrée du rouf, dont la porte, entre les deux
cabines du capitaine Len Guy et du lieutenant, était
arrachée de ses gonds. Le mât de hune et le mât de
flèche étaient venus en bas, après la rupture des
galhaubans, et on apercevait leur brisure toute fraîche à
la hauteur du chouquet. Des débris de toutes sortes, les
vergues, des espars, une partie de la voilure, des barils,
des caisses, des cages à poules, devaient flotter à la base
du massif et dériver avec lui.
Ce qu’il y avait de particulièrement inquiétant dans
notre situation, c’est que, des deux embarcations de
l’Halbrane, celle de tribord ayant été écrasée au
moment de l’abordage, il ne restait que la seconde – la
plus grande, il est vrai –, encore suspendue par ses
palans aux pistolets de tribord. Avant tout, il fallait la
mettre en sûreté, car peut-être serait-elle notre unique
moyen de salut.
De ce premier examen, il résultait que les bas mâts
de la goélette étaient restés en place, et pourraient
servir, si l’on parvenait à la dégager. Mais comment
l’extraire de cette souille de glace, la rendre à son
élément naturel, en un mot la « lancer » comme on
lance un bâtiment à la mer ?...
Lorsque le capitaine Len Guy, le lieutenant, le
bosseman et moi nous fûmes seuls, je les interrogeai à
ce sujet.
« Que l’opération entraîne de gros risques, j’en
conviens, répondit Jem West, mais puisqu’il est
indispensable quelle se fasse, nous la ferons. Je pense
qu’il sera nécessaire de creuser une sorte de lit jusqu’à
la base de l’iceberg...
– Et sans tarder d’un seul jour, ajouta le capitaine
Len Guy.
– Vous entendez, bosseman ?... reprit Jem West.
Dès aujourd’hui à la besogne.
– J’entends, et tout le monde s’y mettra, répondit
Hurliguerly. Une observation, toutefois, si vous le
permettez, capitaine...
– Laquelle ?...
– Avant de commencer le travail, visitons la coque,
voyons quelles sont ses avaries et si elles sont
réparables. À quoi servirait de lancer un navire
décarcassé, qui s’en irait immédiatement par le fond ? »
On se rendit à la juste demande du bosseman.
La brume s’étant dissipée, un clair soleil illuminait
alors la partie orientale de l’iceberg, d’où le regard
embrassait un large secteur de mer. De ce côté, au lieu
de surfaces lisses sur lesquelles le pied n’aurait pu
trouver un point d’appui, les flancs présentaient des
anfractuosités, des rebords, des épaulements, des
plateaux même où il serait facile d’établir un
campement provisoire. Cependant il y aurait à se garer
contre la chute d’énormes blocs, mal en équilibre,
qu’une secousse pouvait détacher. Et, de fait, pendant la
matinée, plusieurs de ces blocs roulèrent avec un
effroyable bruit d’avalanche jusqu’à la mer.
Au total, il semblait bien que l’iceberg fût très solide
sur sa nouvelle base. D’ailleurs, si son centre de gravité
se trouvait au-dessous du niveau de la ligne de
flottaison, un nouveau renversement n’était pas à
craindre.
Je n’avais pas encore eu l’occasion de parler à Dirk
Peters depuis la catastrophe. Comme il avait répondu à
l’appel de son nom, je savais qu’il ne comptait pas
parmi les victimes. En ce moment, je l’aperçus
immobile, debout sur une étroite saillie, et de quel côté
se portaient ses regards, on le devine...
Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman, les
maîtres Hardie et Martin Holt, que j’accompagnai,
remontèrent alors vers la goélette, afin de procéder à un
minutieux examen de sa coque. Du côté de bâbord,
l’opération serait aisée, puisque l’Halbrane s’inclinait
sur le flanc opposé. De l’autre côté, il faudrait, tant bien
que mal, se glisser jusqu’à la quille en creusant la glace,
si l’on voulait qu’aucune partie du bordé n’échappât à
cette visite.
Voici ce qui fut reconnu, après un examen qui dura
deux heures ; les avaries étaient peu importantes, et, en
somme, de réparation courante. Deux ou trois bordages
rompus, sous la violence du choc, laissaient voir leurs
gournables faussées, leurs coutures ouvertes. À
l’intérieur, la membrure était intacte, les varangues
n’ayant point cédé. Notre bâtiment, fait pour naviguer
au milieu des mers polaires, avait résisté alors que tant
d’autres, moins solidement construits, eussent été
disloqués de toutes pièces. Il est vrai, le gouvernail
avait été démonté de ses ferrures, mais il serait facile de
le rétablir.
L’inspection terminée au-dehors et au-dedans, le
dommage fut reconnu moins considérable qu’on eût pu
le craindre, et nous fûmes rassurés à ce sujet...
Rassurés... oui... si nous parvenions à remettre à flot
notre goélette !
Après le déjeuner du matin, il fut décidé que les
hommes commenceraient à creuser un lit oblique, qui
permettrait à l’Halbrane de glisser jusqu’à la base de
l’iceberg. Plût au ciel que l’opération réussît, car de
braver dans ces conditions les rigueurs de l’hiver
austral, de passer six mois sur cette masse flottante,
entraînée on ne savait où, qui eût pu y songer sans
épouvante ? L’hiver venu, aucun de nous n’aurait
échappé à la plus terrible des morts, – la mort par le
froid...
En ce moment, Dirk Peters, qui, à une centaine de
pas, observait l’horizon du sud à l’est, cria d’une voix
rude :
« En panne ! »
En panne ?... Qu’entendait par là le métis, si ce n’est
que la dérive de l’iceberg venait de cesser subitement.
Quant à la cause de cet arrêt, ce n’était pas l’instant de
la rechercher, ni de se demander quelles en seraient les
conséquences.
« C’est pourtant vrai ! s’écria le bosseman.
L’iceberg ne marche pas, et peut-être même n’a-t-il
jamais marché depuis sa culbute !...
– Comment, m’écriai-je, il ne se déplace plus...
– Non, me répondit le lieutenant, et la preuve, c’est
que les autres qui défilent, le laissent en arrière. »
En effet, tandis que cinq ou six montagnes de glace
descendaient vers le sud, la nôtre s’était immobilisée,
comme si elle eût été échouée sur un haut-fond.
L’explication la plus simple était que sa nouvelle
base avait rencontré le seuil sous-marin, auquel elle
adhérait maintenant, et cette adhérence ne cesserait que
si sa partie immergée se relevait, au risque de
provoquer une seconde culbute.
En somme, c’était une grave complication, car les
dangers d’une immobilisation définitive en ces parages
eussent été tels que mieux valaient les hasards de la
dérive. Au moins, avait-on l’espoir de rencontrer un
continent, une île, ou, même, si les courants ne se
modifiaient pas, si la mer restait libre, de franchir les
limites de la région australe !...
Voilà donc où nous en étions après trois mois de
cette terrible campagne ! De William Guy, de ses
compagnons de la Jane, d’Arthur Pym, pouvait-il être
encore question ?... N’était-ce pas pour notre salut que
devaient être employés les moyens dont nous pouvions
disposer ?... Et faudrait-il s’étonner, si les matelots de
l’Halbrane se révoltaient enfin, s’ils obéissaient aux
suggestions de Hearne, s’ils rendaient leurs chefs – moi
surtout – responsables des désastres d’une pareille
expédition ?...
Et alors qu’arriverait-il, puisque, malgré la perte de
quatre des leurs, les camarades du sealing-master
avaient conservé leur supériorité numérique...
C’était – je le vis clairement – à cela que pensaient
le capitaine Len Guy et Jem West.
En effet, si les recrues des Falklands ne formaient
plus qu’un total de quinze hommes contre nous treize, –
en comprenant le métis, n’était-il pas à craindre que
quelques-uns de ceux-ci fussent bien près de se ranger
du côté de Hearne. Poussés par le désespoir, qui sait si
ces camarades ne songeaient pas à s’emparer de
l’unique embarcation que nous possédions désormais, à
reprendre la route du nord, à nous abandonner sur cet
iceberg ?... Il importait donc que notre canot fût mis en
sûreté et surveillé à toute heure.
Au surplus, un notable changement s’était produit
chez le capitaine Len Guy depuis ces derniers incidents.
Il semblait s’être transformé en présence des périls de
l’avenir. Jusqu’ici, tout à la pensée de retrouver ses
compatriotes, il avait laissé au lieutenant le
commandement de la goélette, et il n’aurait pu s’en
remettre à un second plus capable, plus dévoué. Mais, à
partir de ce jour, il allait reprendre ses fonctions de
chef, les exercer avec l’énergie exigée par les
circonstances, redevenir comme à bord le maître après
Dieu.
Par son ordre, les hommes vinrent se ranger autour
de lui sur un plateau, un peu à la droite de l’Halbrane.
Là étaient rassemblés – du côté des anciens, les maîtres
Martin Holt et Hardie, les matelots Rogers, Francis,
Gratian, Burry, Stern, le cuisinier Endicott, et j’y ajoute
Dirk Peters – du côté des nouveaux, Hearne et les
quatorze autres marins des Falklands. Ces derniers
composaient un groupe à part, dont le porte-parole était
le sealing-master, qui avait sur eux une influence
détestable.
Le capitaine Len Guy jeta un regard ferme à tout
son équipage, et d’une voix vibrante :
« Matelots de l’Halbrane, dit-il, j’ai d’abord à vous
parler de ceux qui ont disparu. Cinq de nos compagnons
viennent de périr dans cette catastrophe...
– En attendant que nous périssions à notre tour dans
ces mers où l’on nous a entraînés malgré...
– Tais-toi, Hearne, s’écria Jem West, pâle de colère,
tais-toi, ou sinon...
– Hearne a dit ce qu’il avait à dire, reprit froidement
le capitaine Len Guy, et puisque c’est fait, je l’engage à
ne pas m’interrompre une seconde fois ! »
Peut-être le sealing-master eût-il répliqué, car il se
sentait soutenu par la majorité de l’équipage. Mais
Martin Holt alla vivement à lui, le retint, et il se tut.
Le capitaine Len Guy se découvrit alors, et, avec
une émotion qui nous pénétra jusqu’au fond de l’âme, il
prononça ces paroles :
« Nous avons à prier pour ceux qui ont succombé
dans cette périlleuse campagne, entreprise au nom de
l’humanité. Que Dieu daigne leur tenir compte de ce
qu’ils se sont dévoués pour leurs semblables, et ne reste
pas insensible à notre voix !... À genoux, matelots de
l’Halbrane ! »
Tous s’agenouillèrent sur la surface glacée, et un
murmure de prière monta vers le ciel.
Nous attendîmes que le capitaine Len Guy se fût
relevé pour nous relever aussi.
« Maintenant, reprit-il, après ceux qui sont morts,
ceux qui ont survécu. À ceux-là, je dis que, même dans
les circonstances où nous sommes, ils auront à m’obéir,
quelque ordre que je leur donne. Je ne souffrirai ni une
résistance ni une hésitation. La responsabilité du salut
commun m’appartient, et je n’en céderai rien à
personne. Je commande ici comme à bord...
– À bord... quand il n’y a plus de navire !... osa
répondre le sealing-master.
– Tu te trompes, Hearne. Le bâtiment est là, et nous
le rendrons à la mer. D’ailleurs, n’eussions-nous plus
que notre canot, j’en suis le capitaine... Malheur à qui
l’oubliera ! »
Ce jour-là, après avoir pris hauteur avec le sextant et
établi l’heure avec le chronomètre, qui n’avaient pas été
brisés dans la collision, le capitaine Len Guy obtint le
point suivant par ses calculs :
Latitude sud : 88° 55’.
Longitude ouest : 39° 12’.
L’Halbrane n’était plus qu’à un degré cinq minutes
– soit soixante-cinq milles – du pôle austral.
8
Le coup de grâce
« À la besogne ! » avait dit le capitaine Len Guy, et,
dès l’après-midi de ce jour, chacun s’y mit avec
courage.
Il n’y avait pas une heure à perdre. Personne qui ne
comprît que la question de temps dominait toutes les
autres. En ce qui concernait les vivres, la goélette en
possédait pour dix-huit mois encore à pleine ration.
Aussi la faim ne menaçait-elle pas, – la soif pas
davantage, bien que les caisses à eau, crevées dans la
secousse, eussent laissé échapper le liquide qu’elles
contenaient, à travers les fissures du bordage.
Par bonheur, les fûts de gin, de whisky, de bière et
de vin, placés dans la partie de la cale qui avait le moins
souffert, étaient presque tous intacts. De ce chef, nous
n’avions aucun dommage, et l’iceberg allait lui-même
nous fournir l’eau douce.
On le sait, la glace, qu’elle soit formée d’eau douce
ou d’eau de mer, est dépourvue de salure. Par la
transformation de l’état liquide à l’état solide, le
chlorure de sodium est entièrement éliminé. Il est donc
de peu d’importance, semble-t-il, que l’eau potable soit
demandée aux glaces de l’une ou l’autre formation.
Cependant on doit accorder la préférence à celle qui
provient de certains blocs très reconnaissables à leur
coloration presque verdâtre, à leur parfaite
transparence. C’est de la pluie solidifiée, infiniment
plus convenable pour servir de boisson.
Assurément, en habitué des mers polaires, notre
capitaine eût sans peine reconnu les blocs de cette
espèce ; mais il ne pouvait s’en trouver sur notre
iceberg, puisque c’était sa partie immergée avant la
culbute qui émergeait actuellement.
Le capitaine Len Guy et Jem West décidèrent en
premier lieu, dans le but d’alléger la goélette, de
débarquer tout ce qui était à bord. Mâture et gréement
durent être démontés, puis transportés sur le plateau. Il
importait de ne laisser que le moins de poids possible,
de se débarrasser même du lest, en vue de la difficile et
dangereuse opération du lancement. Mieux valait que le
départ fût retardé de quelques jours, si cette opération
devait se faire dans des conditions meilleures. Le
rechargement s’effectuerait ensuite sans grande
difficulté.
Après cette raison déterminante, il s’en présentait
une seconde non moins sérieuse. En effet, c’eût été agir
avec une inexcusable imprudence que de laisser les
provisions dans les soutes de l’Halbrane, étant donné sa
situation peu sûre sur le flanc de l’iceberg. Une
secousse ne suffirait-elle pas à la détacher ? Le point
d’appui ne lui manquerait-il pas, si les blocs de sa
souille venaient à se déplacer ? Et alors, avec elle
eussent disparu ces provisions, qui devaient assurer
notre existence !
On s’occupa, ce jour-là, de décharger les caisses de
viande au demi-sel, de légumes secs, de farine, de
biscuits, de thé, de café, les barils de gin, de whisky, de
vin et de bière qui furent retirés de la cale et de la
cambuse, puis placés en sûreté dans des anfractuosités à
proximité de l’Halbrane.
Il y eut également à prémunir l’embarcation contre
tout accident, – et j’ajouterai contre le dessein que
Hearne et quelques-uns de sa bande avaient peut-être de
s’en emparer afin de reprendre le chemin de la
banquise.
Le grand canot, avec son jeu d’avirons, son
gouvernail, sa bosse, son grappin, sa mâture et ses
voiles, fut donc remisé à une trentaine de pieds sur la
gauche de la goélette, au fond d’une cavité qu’il serait
aisé de surveiller. Pendant le jour, rien à craindre.
Pendant la nuit, ou plutôt pendant les heures de
sommeil, le bosseman ou un autre des maîtres monterait
la garde près de cette cavité, et – on peut en être certain
– l’embarcation serait à l’abri d’un mauvais coup.
Les journées des 19, 20 et 21 janvier furent
employées au double travail du transport de la
cargaison et du démâtage de l’Halbrane. On élingua les
bas mâts au moyen de vergues formant bigues. Plus
tard, Jem West verrait à remplacer les mâts de hune et
de flèche, et, dans tous les cas, ils n’étaient point
indispensables pour regagner soit les Falklands, soit
quelque autre lieu d’hivernage.
Il va sans dire qu’un campement avait été établi sur
le plateau dont j’ai parlé, non loin de l’Halbrane.
Plusieurs tentes, au moyen de voiles disposées sur des
espars et retenues avec des faux-bras, recouvrant la
literie des cabines et du poste, offraient un abri suffisant
contre les inclémences atmosphériques déjà fréquentes
à cette époque de l’année. Le temps, du reste, se tenait
au beau fixe, favorisé par une brise permanente de
nord-est, la température étant remontée à quarante-six
degrés (7° 78 C. sur zéro). Quant à la cuisine
d’Endicott, elle fut installée au fond du plateau, près
d’un contrefort, dont la pente très allongée permettait
d’atteindre l’extrême cime de l’iceberg.
Je dois reconnaître que, durant ces trois jours d’un
travail des plus fatigants, il n’y eut rien à reprocher à
Hearne. Le sealing-master se savait l’objet d’une
surveillance spéciale, comme il savait que le capitaine
Len Guy ne le ménagerait pas, s’il s’avisait de
provoquer ses camarades à l’insubordination. Il était
fâcheux que ses mauvais instincts l’eussent poussé à
jouer ce rôle, car sa vigueur, son adresse, son
intelligence, en faisaient un homme précieux, et jamais
il ne se montra plus utile qu’en ces circonstances. Était-
il revenu à de meilleurs sentiments ?... Avait-il compris
que de l’entente commune dépendait le salut
commun ?... Je ne pouvais le deviner, mais je n’avais
guère confiance, – Hurliguerly non plus.
Je n’ai pas besoin d’insister sur l’ardeur que le métis
déployait dans ces rudes travaux, toujours le premier et
le dernier à la besogne, faisant l’ouvrage de quatre,
dormant à peine quelques heures, ne se reposant qu’au
moment des repas qu’il prenait à l’écart. À peine
m’avait-il adressé la parole depuis que la goélette avait
été victime de ce terrible accident. Et qu’aurait-il pu me
dire ?... Ne pensais-je pas, comme lui, qu’il fallait
renoncer à tout espoir de poursuivre cette malheureuse
campagne ?...
Il m’arrivait, parfois, d’apercevoir Martin Holt et le
métis l’un près de l’autre, s’occupant de quelque
difficile manœuvre. Notre maître-voilier ne négligeait
aucune occasion de se rapprocher de Dirk Peters, qui le
fuyait pour les raisons que l’on connaît. Et lorsque je
songeais à la confidence qui m’avait été faite au sujet
du soi-disant Parker, le propre frère de Martin Holt, à
cette affreuse scène du Grampus, j’étais saisi d’une
profonde horreur. Je n’en doute pas, si ce secret eût été
dévoilé, le métis fût devenu un objet de répulsion. On
aurait oublié en lui le sauveteur du maître-voilier, et
celui-ci, en apprenant que son frère... Heureusement, ce
secret, Dirk Peters et moi, nous étions seuls à le
posséder.
Tandis que s’opérait le déchargement de l’Halbrane,
le capitaine Len Guy et le lieutenant étudiaient la
question du lancement, – question grosse de difficultés,
à coup sûr. Il s’agissait de racheter cette hauteur d’une
centaine de pieds comprise entre la souille où gîtait la
goélette et le niveau de la mer, au moyen d’un lit creusé
suivant un tracé oblique sur le flanc ouest de l’iceberg,
lit qui devrait mesurer au moins deux à trois cents toises
de longueur. Aussi, pendant qu’une première équipe,
dirigée par le bosseman, s’occupait à décharger la
goélette, une seconde, sous les ordres de Jem West,
commença le tracé entre les blocs qui hérissaient ce
côté de la montagne flottante.
Flottante ?... je ne sais pourquoi je me sers de ce
mot, car elle ne flottait plus. Immobile comme un îlot,
rien n’autorisait à croire qu’elle dût jamais se remettre
en dérive. D’autres icebergs assez nombreux passaient
au large, se dirigeant vers le sud-est, alors que le nôtre
restait « en panne », suivant l’expression de Dirk
Peters. Sa base se minerait-elle assez pour se détacher
du fond sous-marin ?... Quelque pesante masse de glace
viendrait-elle se jeter sur lui, et déraperait-il au choc ?...
Nul ne le pouvait prévoir, et il ne fallait compter que
sur l’Halbrane pour abandonner définitivement ces
parages.
Ces divers travaux nous conduisirent jusqu’au 24
janvier. L’atmosphère était calme, la température ne
s’abaissait pas, la colonne thermométrique avait même
gagné de deux à trois degrés au-dessus de glace. Aussi
le nombre des icebergs, venus du nord-ouest,
augmentait-il, – une centaine dont la collision aurait pu
avoir les plus graves conséquences.
Le maître-calfat Hardie s’était mis tout d’abord à la
réparation de la coque, gournables à changer, bouts de
bordage à remplacer, coutures à calfater. Rien ne lui
manquait de ce qu’exigeait ce travail, et nous avions
l’assurance qu’il serait exécuté dans de bonnes
conditions. Au milieu du silence de ces solitudes
retentissaient maintenant les coups de marteau frappant
les clous dans le bordé et les coups de maillet chassant
l’étoupe entre les coutures. À ces bruits se joignaient
d’assourdissants cris de mouettes, de macreuses,
d’albatros, de pétrels, qui volaient en rond à la cime de
l’iceberg.
Lorsque je me trouvais seul avec le capitaine Len
Guy et Jem West, c’était notre situation actuelle, les
moyens d’en sortir, les chances de nous tirer d’affaire,
qui faisaient, on le pense bien, le principal sujet de nos
conversations. Le lieutenant avait bon espoir, et, à la
condition qu’aucun accident ne survînt d’ici-là, il se
croyait assuré de réussir l’opération du lancement. Le
capitaine Len Guy, lui, montrait plus de réserve.
D’ailleurs, à la pensée qu’il allait définitivement
renoncer à toute espérance de retrouver les survivants
de la Jane, il sentait son cœur se déchirer...
Et, en effet, lorsque l’Halbrane serait prête à
reprendre la mer, lorsque Jem West lui demanderait la
route, oserait-il répondre : Cap au sud ?... Non, et cette
fois, il n’eût été suivi ni des nouveaux ni même de la
plupart des anciens de l’équipage. Continuer les
recherches dans cette direction, s’élever au-delà du
pôle, sans être assuré d’atteindre l’océan Indien à défaut
de l’océan Atlantique, c’eût été d’une audace qu’aucun
navigateur n’aurait pu se permettre. Si quelque
continent fermait la mer de ce côté, la goélette se fût
exposée à y être acculée par la masse des icebergs, et
dans l’impossibilité de s’en dégager avant l’hiver
austral ?
En ces conditions, tenter d’obtenir du capitaine Len
Guy de poursuivre la campagne, c’eût été courir au-
devant d’un refus. Ce n’était pas proposable, alors que
la nécessité s’imposait de revenir vers le nord, de ne
point s’attarder d’un jour en cette portion de la mer
antarctique. Toutefois, si j’avais résolu de ne plus en
parler au capitaine Len Guy, je ne laissais pas, à
l’occasion, de pressentir là-dessus le bosseman.
Le plus souvent, sa besogne achevée, Hurliguerly
venait me rejoindre, et nous causions, nous remontions
dans nos souvenirs de voyage.
Un jour, comme nous étions assis au sommet de
l’iceberg, le regard fixé sur ce décevant horizon, il
s’écria :
« Qui eût jamais pensé, monsieur Jeorling, lorsque
l’Halbrane quittait les Kerguelen, que, six mois et demi
après, à cette latitude, elle serait accrochée au flanc
d’une montagne de glace !
– Cela est d’autant plus regrettable, répondis-je, que,
sans cet accident, nous eussions atteint notre but, et
nous aurions repris la route du retour.
– Je ne vais point à l’encontre, répliqua le bosseman,
mais vous dites que nous aurions atteint notre but...
Entendez-vous par là que nos compatriotes eussent été
retrouvés ?...
– Peut-être, bosseman.
– Et moi je ne le crois guère, monsieur Jeorling,
bien que ce fût le principal et même le seul objet de
notre navigation à travers l’océan polaire...
– Le seul... oui... au début, insinuai-je. Mais, depuis
les révélations du métis au sujet d’Arthur Pym...
– Ah !... cela vous tient toujours, monsieur
Jeorling... comme ce brave Dirk Peters ?...
– Toujours, Hurliguerly, et il a fallu qu’un
déplorable, un improbable accident vînt nous faire
échouer au port...
– Je vous laisse vos illusions, monsieur Jeorling, et
puisque vous croyez avoir échoué au port...
– Pourquoi non ?...
– Soit, et, dans tous les cas, c’est un fameux
échouage ! déclara le bosseman. Au lieu de donner sur
un honnête bas-fond, aller faire côte en l’air...
– Aussi ai-je le droit de dire que c’est une
malheureuse circonstance, Hurliguerly...
– Malheureuse, sans doute, et, à mon sens, y aurait-
il à en tirer quelque avertissement...
– Lequel ?
– C’est qu’il n’est pas permis de s’aventurer si loin
dans ces régions, et m’est avis que le Créateur interdit à
ses créatures de grimper au bout des pôles de la terre !
– Cependant ce bout n’est plus maintenant qu’à une
soixantaine de milles...
– D’accord, monsieur Jeorling. Il est vrai, ces
soixante milles, c’est comme s’il y en avait un millier,
quand on n’a aucun moyen de les franchir... Et, si le
lancement de la goélette ne réussit pas, nous voici
condamnés à un hivernage dont ne voudraient même
pas les ours polaires ! »
Je ne répondis que par un hochement de tête, auquel
ne put se méprendre Hurliguerly.
« Savez-vous à quoi je pense le plus souvent,
monsieur Jeorling ?... me demanda-t-il.
– À quoi pensez-vous, bosseman ?...
– Aux Kerguelen, dont nous ne prenons guère le
chemin ! Certes, pendant la mauvaise saison, on y jouit
d’un beau froid... Pas grande différence entre cet
archipel-là et les îles situées sur les limites de la mer
antarctique... Mais, enfin, on est à proximité du Cap, et
s’il vous plaît d’aller vous y réchauffer les mollets, il
n’y a point de banquise pour vous barrer le passage !...
Tandis qu’ici, au milieu des glaces, c’est le diable pour
en démarrer, et on ne sait jamais si l’on trouvera la
porte ouverte...
– Je vous le répète, bosseman, sans ce dernier
accident, tout serait terminé à présent d’une façon ou
d’une autre. Nous aurions encore plus de six semaines
pour sortir des mers australes. En somme, il est rare
qu’un navire soit aussi mal pris que l’a été notre
goélette, et c’est une véritable malchance, après avoir
profité de circonstances si heureuses...
– Finies, ces circonstances, monsieur Jeorling,
s’écria Hurliguerly, et je crains bien...
– Quoi... vous aussi, bosseman... vous que j’ai
connu si confiant...
– La confiance, monsieur Jeorling, cela s’use tout
comme le fond d’une culotte !... Que voulez-vous !...
Lorsque je me compare à mon compère Atkins, installé
dans sa bonne auberge, lorsque je songe au Cormoran-
Vert, à la grande salle du bas, aux petites tables où l’on
déguste le whisky et le gin avec un ami, alors que le
poêle ronfle plus fort que ne crie la girouette sur le
toit... eh bien, la comparaison n’est point à notre
avantage, et, à mon avis, maître Atkins a peut-être
mieux compris l’existence...
– Eh ! vous le reverrez, ce digne Atkins, bosseman,
et le Cormoran-Vert, et les Kerguelen !... Pour Dieu !
ne vous laissez point aller au découragement !... Et si
vous, un homme de bon sens et de résolution,
désespérez déjà...
– Oh ! s’il n’y avait que moi, monsieur Jeorling, ce
ne serait que demi-mal !
– Est-ce que l’équipage ?...
– Oui... et non... répliqua Hurliguerly, car j’en
connais qui ne sont points satisfaits.
– Hearne a-t-il recommencé à récriminer et excite-t-
il ses camarades ?...
– Pas ouvertement du moins, monsieur Jeorling, et,
depuis que je le surveille, je n’ai rien vu ni entendu. Il
sait, d’ailleurs, ce qui l’attend, s’il remue la patte. Aussi
je crois ne point faire erreur –, le finaud a-t-il changé
ses amures. Et ce qui ne m’étonne guère de lui,
m’étonne de notre maître-voilier Martin Holt...
– Que voulez-vous dire, bosseman ?...
– Que tous deux paraissent être en bons termes !...
Observez-les, Hearne recherche Martin Holt, cause
souvent avec lui, et Martin Holt ne lui fait pas trop
mauvaise mine.
– Martin Holt, je suppose, n’est pas homme à
écouter les conseils de Hearne, répondis-je, ni à le
suivre, s’il tentait de pousser l’équipage à la révolte...
– Non, sans doute, monsieur Jeorling... Cependant
cela ne me plaît guère de les voir ensemble... Un
particulier dangereux et sans conscience, ce Hearne, et
dont Martin Holt ne se méfie peut-être pas assez !...
– Il a tort, bosseman.
– Et... tenez... savez-vous de quoi ils causaient,
l’autre jour, dans une conversation dont il m’est arrivé
quelques bribes à l’oreille ?
– Je ne sais jamais les choses qu’après que vous me
les avez dites, Hurliguerly.
– Eh bien, tandis qu’ils bavardaient sur le pont de
l’Halbrane, je les ai entendus parler de Dirk Peters, et
Hearne disait : “Il ne faut pas en vouloir au métis,
maître Holt, de ce qu’il n’a jamais voulu répondre à vos
avances ni recevoir vos remerciements... Si ce n’est
qu’une sorte de brute, il possède un grand courage, et il
l’a prouvé en vous tirant d’une mauvaise passe au péril
de sa vie... Au surplus, n’oubliez pas qu’il faisait partie
de l’équipage du Grampus, dont votre frère Ned, si je
ne me trompe...”
– Il a dit cela, bosseman ?... me suis-je écrié. Il a
nommé le Grampus ?...
– Oui... le Grampus.
– Et Ned Holt ?...
– Précisément, monsieur Jeorling !
– Et qu’a répondu Martin Holt ?...
– Il a répondu : “Mon malheureux frère, je ne sais
même pas dans quelles conditions il a péri !... Est-ce
pendant une révolte à bord ? En brave qu’il était, il n’a
pas dû trahir son capitaine, et peut-être a-t-il été
massacré ?...”
– Est-ce que Hearne a insisté, bosseman ?...
– Oui... en ajoutant : “C’est chose triste pour vous,
maître Holt !... Le capitaine du Grampus, à ce qu’on
m’a raconté, fut abandonné dans un canot avec deux ou
trois de ses hommes... et qui sait si votre frère n’était
pas avec lui ?”
– Et après ?...
– Après, monsieur Jeorling, il a ajouté : “Est-ce que
vous n’avez pas eu l’idée de demander à Dirk Peters de
vous enseigner ?... – Si, une fois, répliqua Martin Holt,
j’ai interrogé le métis là-dessus, et jamais je n’ai vu un
homme dans un tel état d’accablement, répondant : Je
ne sais pas... je ne sais pas... d’une voix si sourde que je
pouvais à peine le comprendre, et il s’est sauvé en se
cachant la tête dans les mains...”
– C’est tout ce que vous avez entendu de cette
conversation, bosseman ?...
– Tout, monsieur Jeorling, et elle m’a paru assez
singulière pour que j’aie voulu vous mettre au courant.
– Et qu’en avez-vous conclu ?
– Rien, si ce n’est que je regarde le sealing-master
comme un coquin de la pire espèce, parfaitement
capable de travailler en secret à quelque mauvais
dessein, auquel il voudrait associer Martin Holt ! »
En effet, que signifiait cette nouvelle attitude de
Hearne ?... Pourquoi cherchait-il à se lier avec Martin
Holt, l’un des meilleurs de l’équipage ?... Pourquoi lui
rappelait-il ainsi les scènes du Grampus ?... Est-ce que
Hearne en savait à ce sujet plus long que les autres sur
Dirk Peters et Ned Holt, – ce secret dont le métis et moi
nous croyions être les seuls dépositaires ?...
Cela ne laissa pas de me causer une sérieuse
inquiétude. Toutefois, je me gardai d’en rien dire à Dirk
Peters. S’il eût pu soupçonner que Hearne causait de ce
qui s’était passé à bord du Grampus, s’il eût appris que
ce coquin – comme l’appelait non sans raison
Hurliguerly – ne cessait de parler de son frère Ned à
Martin Holt, je ne sais trop ce qui serait arrivé !
En somme, et quelles que fussent les intentions de
Hearne, il était regrettable que notre maître-voilier, sur
lequel devait à bon droit compter le capitaine Len Guy,
fût en liaison avec lui. Le sealing-master avait
certainement ses raisons pour agir de la sorte...
Lesquelles, je ne pouvais les deviner. Aussi, bien que
l’équipage parût avoir abandonné toute idée de révolte,
une sévère surveillance s’imposait, surtout à l’égard de
Hearne.
Du reste, la situation allait prendre fin, – du moins
en ce qui concernait la goélette.
Deux jours après, les travaux furent terminés. On
avait achevé de réparer la coque et de creuser le lit de
lancement jusqu’à la base de notre montagne flottante.
À cette époque, la glace étant légèrement ramollie à
sa couche supérieure, ce dernier travail n’avait point
exigé de grands efforts de pic et de pioche. Le lit
contournait obliquement le flanc ouest de l’iceberg, de
manière à n’offrir aucune pente trop raide. Avec des
grelins de retenue convenablement disposés, le
glissement, semblait-il, devait s’effectuer sans
occasionner aucun dommage. Je craignais plutôt que le
relèvement de la température ne rendît ce glissement
moins facile sur le fond du lit.
Il va de soi que de la cargaison, la mâture, les
ancres, les chaînes, rien n’avait été remis à bord. La
coque étant déjà fort lourde, peu maniable, il importait
de l’alléger autant que possible. Lorsque la goélette
aurait retrouvé son élément, la réarmer serait l’affaire
de quelques jours.
Dans l’après-midi du 28, les dernières dispositions
furent prises. Il avait fallu étayer latéralement le lit en
quelques endroits où la fusion de la glace s’accentuait.
Puis, repos fut accordé à tout le monde à partir de
quatre heures du soir. Le capitaine Len Guy fit alors
distribuer double ration à ses hommes, et ils méritaient
ce surcroît de whisky et de gin, car ils avaient rudement
travaillé pendant cette semaine.
Je répète que tout ferment d’indiscipline paraissait
avoir disparu, depuis que Hearne n’excitait plus ses
camarades. L’équipage – tout entier, on peut le dire –
ne se préoccupait que de cette grosse opération du
lancement. L’Halbrane à la mer, c’était le départ...
c’était le retour !... Il est vrai, pour Dirk Peters comme
pour moi, c’était le définitif abandon d’Arthur Pym !...
La température de cette nuit fut une des plus élevées
que nous eussions éprouvées jusqu’alors. Le
thermomètre marqua 53° (11° 67 C. sur zéro). Aussi,
bien que le soleil commençât à se rapprocher de
l’horizon, la glace fondait, et mille ruisseaux sinuaient
de toutes parts.
Les plus matineux se réveillèrent dès quatre heures,
et je fus du nombre. C’est à peine si j’avais dormi, et
j’imagine que Dirk Peters, de son côté, n’avait pu
trouver sommeil à la pensée désolante de revenir en
arrière !...
L’opération du lancement devait commencer à dix
heures. Tout en comptant avec les retards possibles, eu
égard aux minutieuses précautions qu’il convenait de
prendre, le capitaine Len Guy espérait qu’elle serait
terminée avant la fin du jour. Personne ne doutait que,
le soir venu, la goélette ne fût descendue au moins à la
base de l’iceberg.
Il va de soi que nous devions tous prêter la main à
cette difficile manœuvre. À chacun un poste était
assigné auquel il devrait se tenir – les uns pour faciliter
le glissement avec des rouleaux de bois, s’il le fallait
aider –, les autres, au contraire, pour le modérer, en cas
que la descente menaçât d’être trop rapide et qu’il y eût
lieu de retenir la coque au moyen de grelins et
d’aussières disposés à cet effet.
Le déjeuner fut terminé à neuf heures sous les
tentes. Nos matelots, toujours confiants, ne purent
s’empêcher de boire un dernier coup au succès de
l’opération, et nous joignîmes nos hurrahs un peu
prématurés aux leurs. Du reste, les mesures avaient été
conçues avec tant de sagacité par le capitaine Len Guy
et le lieutenant, que le lancement présentait de très
sérieuses chances de réussite.
Enfin nous allions quitter le campement et gagner
notre poste – quelques-uns des matelots s’y trouvaient
déjà –, lorsque retentirent des cris de stupéfaction et
d’épouvante...
Quel effrayant spectacle, et, si court qu’il ait été,
quelle ineffaçable impression de terreur il a laissée dans
nos âmes !
Un des énormes blocs, qui formaient le talus de la
souille où gisait l’Halbrane, déséquilibré par la fusion
de sa base, venait de dévaler et roulait en énormes
bonds par-dessus les blocs...
Un instant après, la goélette, n’étant plus retenue,
oscillait sur cette pente...
Il y avait à bord, sur le pont, à l’avant, deux
hommes, Rogers et Gratian... En vain ces malheureux
voulurent-ils sauter par-dessus les bastingages, ils n’en
eurent pas le temps, et furent entraînés dans l’effroyable
chute...
Oui ! j’ai vu cela !... j’ai vu la goélette se renverser,
glisser d’abord sur son flanc gauche, écraser une des
recrues, qui tarda trop à se jeter de côté, puis rebondir
de blocs en blocs, et enfin se précipiter dans le vide...
Une seconde après, défoncée, disloquée, le bordage
ouvert, la membrure brisée, l’Halbrane s’engloutissait,
en faisant rejaillir une énorme gerbe d’eau au pied de
l’iceberg !...
9
Que faire ?
Hébétés... Oui ! c’était de l’hébétement, après que la
goélette, emportée comme la roche d’une avalanche,
eut disparu dans l’abîme !... Il ne restait plus rien de
notre Halbrane, – pas même une épave !... À cent pieds
en l’air, il n’y avait qu’un instant, à cinq cents
maintenant dans les profondeurs de la mer !... Oui ! de
l’hébétement, et qui ne nous permettait même pas de
songer aux dangers de l’avenir... l’hébétement de gens
qui ne peuvent en croire leurs yeux, comme on dit !...
Ce qui lui succéda, ce fut la prostration qui en était
la conséquence naturelle. Il n’y eut pas un cri, pas un
geste. Nous étions immobiles, les pieds cloués au sol de
glace. Aucune expression ne pourrait rendre l’horreur
de cette situation !
Quant au lieutenant Jem West, après que la goélette
se fut abîmée sous les eaux, je vis une grosse larme
tomber de ses yeux. Cette Halbrane qu’il aimait tant,
maintenant anéantie ! Oui ! cet homme d’un caractère si
énergique, pleura...
Trois des nôtres venaient de périr... et de quelle
affreuse façon !... Rogers et Gratian, deux de nos plus
fidèles matelots, je les avais vus tendant les bras
éperdument, puis projetés par le rebondissement de la
goélette, puis s’abîmant avec elle !... Et cet autre des
Falklands, un Américain, écrasé au passage, et dont il
ne restait plus qu’une masse informe qui gisait dans une
mare de sang... C’étaient trois nouvelles victimes,
depuis dix jours, à inscrire au nécrologe de cette funeste
campagne !... Ah ! la fortune, qui nous avait favorisés
jusqu’à l’heure où l’Halbrane fut arrachée de son
élément, nous frappait à présent de ses plus furieux
coups !... Et, de tous, ce dernier n’était-il pas le plus
rudement assené, et ne serait-il pas le coup de la
mort ?...
Le silence fut alors rompu par de tumultueux éclats
de voix, des cris de désespoir, que justifiait cet
irrémédiable malheur !... Et plus d’un se disait, sans
doute, que mieux eût valu être à bord de l’Halbrane,
tandis qu’elle rebondissait sur les flancs de l’iceberg !...
Tout serait fini, comme pour Rogers et Gratian !... Cette
expédition insensée aurait eu le seul dénouement que
méritaient tant de témérités et tant d’imprudences.
Enfin l’instinct de la conservation l’emporta, et –
sinon Hearne, qui, à l’écart, affectait de se taire –, du
moins ses camarades s’écrièrent-ils :
« Au canot... au canot ! »
Ces malheureux ne se possédaient plus. L’épouvante
les égarait. Ils venaient de s’élancer vers l’anfractuosité
où notre unique embarcation, insuffisante pour tous,
avait été mise à l’abri depuis le déchargement de la
goélette.
Le capitaine Len Guy et Jem West se jetèrent hors
du campement.
Je les rejoignis aussitôt, suivi du bosseman. Nous
étions armés, et décidés à faire usage de nos armes. Ce
canot, il fallait empêcher ces furieux de s’en emparer...
Il n’était pas la propriété de quelques-uns... mais celle
de tous !...
« Ici... matelots !... cria le capitaine Len Guy.
– Ici, répéta Jem West, ou feu sur le premier qui fera
un pas de plus ! »
Tous deux, la main tendue, les menaçaient de leurs
pistolets. Le bosseman braquait son fusil sur eux... Je
tenais ma carabine, prêt à l’épauler...
Ce fut en vain !... Ces affolés n’entendaient rien, ne
voulaient rien entendre, et l’un d’eux, au moment où il
franchissait le dernier bloc, tomba frappé par la balle du
lieutenant. Ses mains ne purent se raccrocher au talus,
et, glissant sur les revers glacés, il disparut dans
l’abîme.
Était-ce donc le début d’un massacre ?... D’autres
allaient-ils se faire tuer à cette place ?... Les anciens de
l’équipage prendraient-ils parti pour les nouveaux ?...
Je pus remarquer, en ce moment, que Hardie, Martin
Holt, Francis, Burry, Stern, hésitaient à se ranger de
notre côté, – alors que Hearne, immobile à quelques pas
de là, se gardait de donner une marque
d’encouragement aux révoltés.
Cependant, nous ne pouvions les laisser maîtres du
canot, maîtres de le descendre, maîtres de s’y
embarquer à dix ou douze, maîtres enfin de nous
abandonner sur cet iceberg, et dans l’impossibilité de
reprendre la mer... Et, comme au dernier degré de la
terreur, inconscients du danger, sourds aux menaces, ils
allaient atteindre l’embarcation, un second coup de feu,
tiré par le bosseman, frappa un des matelots qui tomba
raide mort, – le cœur traversé.
Un Américain et un Fuégien de moins à compter
parmi les plus déterminés partisans du sealing-master !
Alors, devant le canot, surgit un homme.
C’était Dirk Peters, qui avait gravi la pente opposée.
Le métis mit l’une de ses énormes mains sur l’étrave et
de l’autre fit signe à ces furieux de s’éloigner.
Dirk Peters là, nous n’avions plus à faire usage de
nos armes, et il suffisait, lui seul, à défendre
l’embarcation.
Et, en effet, comme cinq ou six des matelots
s’avançaient, il marcha sur eux, il saisit le plus
rapproché par la ceinture, il l’enleva, il l’envoya rouler
à dix pas, et, ne pouvant se retenir à rien, ce malheureux
eût rebondi jusqu’à la mer, si Hearne ne fût parvenu à le
saisir au passage.
C’était déjà trop des deux tombés sous les balles !
Devant cette intervention du métis, la révolte
s’apaisa soudain. D’ailleurs, nous arrivions près du
canot, et avec nous, ceux de nos hommes dont
l’hésitation n’avait pas duré.
N’importe ! les autres nous étaient encore supérieurs
en nombre.
Le capitaine Len Guy, la colère aux yeux, apparut
suivi de Jem West, toujours impassible. La parole lui
manqua pendant quelques instants ; mais ses regards
disaient tout ce que sa bouche ne pouvait dire. Enfin,
d’une voix terrible :
« Je devrais vous traiter comme des malfaiteurs,
s’écria-t-il, et pourtant je ne veux voir en vous que des
égarés !... Ce canot n’est à personne, et il est à tous !...
C’est maintenant notre unique moyen de salut, et vous
avez voulu le voler... le voler lâchement !... Entendez
bien ce que je vous répète une dernière fois !... Ce canot
de l’Halbrane, c’est l’Halbrane elle-même !... J’en suis
le capitaine, et malheur à celui de vous qui ne m’obéira
pas ! »
En jetant ces derniers mots, le capitaine Len Guy
regardait Hearne, visé par cette phrase d’un coup direct.
Au surplus, le sealing-master n’avait point figuré dans
cette dernière scène, – ouvertement du moins.
Toutefois, qu’il eût poussé ses camarades à s’emparer
du canot, et qu’il eût la pensée de les y exciter encore,
cela ne faisait doute pour personne.
« Au campement, dit le capitaine Len Guy, et toi,
Dirk Peters, reste là. »
Pour toute réponse, le métis remua sa grosse tête de
bas en haut et s’installa à son poste.
L’équipage revint au campement, sans la moindre
résistance. Les uns s’étendirent sur leurs couchettes, les
autres se dispersèrent aux alentours.
Hearne ne chercha point à les rejoindre ni à se
rapprocher de Martin Holt.
À présent que les matelots étaient réduits au
désœuvrement, il n’y avait plus qu’à examiner cette
situation très empirée et à imaginer les moyens d’en
sortir.
Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman, se
réunirent en conseil, et je me joignis à eux.
Le capitaine Len Guy débuta en disant :
« Nous avons défendu notre canot, et nous
continuerons à le défendre...
– Jusqu’à la mort ! déclara Jem West.
– Qui sait, dis-je, si nous ne serons pas bientôt
forcés d’y embarquer ?...
– Dans ce cas, reprit le capitaine Len Guy, comme
tous ne pourraient y prendre place, il y aurait nécessité
de faire un choix. Le sort désignerait donc ceux qui
devraient partir, et je ne demanderais pas à être traité
autrement que les autres !
– Nous n’en sommes pas là, que diable ! répondit le
bosseman. L’iceberg est solide et il n’y a pas danger
qu’il fonde avant l’hiver...
– Non... affirma Jem West, et cela n’est pas à
craindre... Ce qu’il faut, c’est, tout en veillant sur le
canot, de veiller aussi sur les vivres...
– Et il est heureux, ajouta Hurliguerly, que nous
ayons mis notre cargaison en sûreté !... Pauvre et chère
Halbrane !... Elle sera restée dans ces mers comme la
Jane... sa sœur aînée ! »
Oui, sans doute, et pour des causes différentes,
pensai-je, l’une détruite par les sauvages de Tsalal,
l’autre par l’une de ces catastrophes que nulle puissance
humaine ne peut prévenir...
« Tu as raison, Jem, reprit le capitaine Len Guy, et
nous saurons empêcher nos hommes de se livrer au
pillage. Les vivres nous sont assurés pour plus d’une
année, sans compter ce que fournira la pêche...
– Et il est d’autant plus nécessaire de veiller,
capitaine, répondit le bosseman, que j’ai déjà vu rôder
autour des fûts de whisky et de gin...
– Et de quoi ces malheureux ne seraient-ils pas
capables dans les folies et les fureurs de l’ivresse !
m’écriai-je.
– Je prendrai des mesures à ce sujet, répliqua le
lieutenant.
– Mais, demandai-je alors, n’est-il pas à prévoir que
nous soyons forcés d’hiverner sur cet iceberg ?...
– Le Ciel nous garde d’une si terrible éventualité !...
répliqua le capitaine Len Guy.
– Après tout, s’il le fallait, dit le bosseman, on s’en
tirerait, monsieur Jeorling. Nous creuserions des abris
dans la glace, de manière à supporter les rigueurs du
froid polaire, et tant que nous aurions de quoi apaiser
notre faim... »
En ce moment se représentèrent à mon esprit les
abominables scènes dont le Grampus fut le théâtre et
dans lesquelles Dirk Peters frappa Ned Holt, le frère de
notre maître-voilier... En viendrions-nous jamais à de
telles extrémités ?...
Cependant, avant de procéder aux installations d’un
hivernage pour sept à huit mois, est-ce que le mieux ne
serait pas de quitter l’iceberg, si cela était possible ?...
Ce fut sur ce point que j’appelai l’attention du
capitaine Len Guy et de Jem West.
La réponse à cette question était difficile et elle fut
précédée d’un long silence.
Enfin le capitaine Len Guy dit :
« Oui !... ce serait le meilleur parti, et si notre
embarcation pouvait nous contenir tous avec les
provisions nécessitées par un voyage qui durerait au
moins de trois à quatre semaines, je n’hésiterais pas à
reprendre dès maintenant la mer pour revenir vers le
nord...
– Mais, fis-je observer, nous serions obligés de
naviguer contre le vent et contre le courant, et c’est à
peine si notre goélette eût pu y réussir... tandis qu’à
continuer vers le sud...
– Vers le sud ?... répéta le capitaine Len Guy, qui
me regarda comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de
ma pensée.
– Pourquoi pas ?... répondis-je. Si l’iceberg n’eût
point été arrêté dans sa marche, peut-être aurait-il
dérivé jusqu’à quelque terre dans cette situation, et, ce
qu’il aurait fait, le canot ne pourrait-il le faire ?... »
Le capitaine Len Guy, secouant la tête, tandis que
Jem West gardait le silence, ne répondit pas.
« Eh ! notre iceberg finira bien par lever l’ancre !
répliqua Hurliguerly. Il ne tient pas au fond comme les
Falklands ou les Kerguelen !... Donc, le plus sûr est
d’attendre, puisque le canot ne peut nous emmener à
vingt-trois que nous sommes.
– Il n’est pas nécessaire de s’embarquer à vingt-
trois, insistai-je. Il suffirait que cinq ou six de nous
allassent en reconnaissance au large... pendant douze ou
quinze milles... en se dirigeant vers le sud...
– Vers le sud ?... répéta le capitaine Len Guy.
– Sans doute, capitaine, ajoutai-je. Vous ne
l’ignorez pas, les géographes admettent volontiers que
les régions antarctiques sont constituées par une calotte
continentale...
– Les géographes n’en savent rien et n’en peuvent
rien savoir, répondit froidement le lieutenant.
– Aussi, dis-je, est-il regrettable que nous ne
tentions pas de résoudre cette question du continent
polaire, puisque nous sommes si près... »
Je ne crus pas devoir insister davantage, en ce
moment du moins.
Au surplus, l’envoi de notre unique embarcation à la
découverte présentait des dangers, soit que le courant
l’entraînât trop loin, soit qu’elle ne nous retrouvât plus
à cette place. En effet, si l’iceberg venait à se détacher
du fond, à reprendre sa marche interrompue, que
deviendraient les hommes embarqués dans le canot ?...
Le malheur était que l’embarcation fût trop petite
pour nous recevoir tous avec des provisions suffisantes.
Or, des anciens du bord, il restait dix hommes, en
comprenant Dirk Peters, des nouveaux, il en restait
treize – soit en totalité vingt-trois. Eh bien, de onze à
douze personnes, c’était le maximum de ce que notre
canot pouvait porter. Donc, onze de nous auraient dû
être abandonnés sur cet îlot de glace... ceux que le sort
eût désignés ?... Et ceux qu’il y laisserait, que
deviendraient-ils ?...
À ce propos, pourtant, Hurliguerly fit une réflexion
qui valait la peine d’être méditée :
« Après tout, dit-il, je ne sais si ceux qui
embarqueraient seraient plus favorisés que ceux qui
n’embarqueraient pas... J’en doute tellement que, pour
mon compte, je laisserais volontiers ma place à qui la
voudrait ! »
Peut-être avait-il raison, le bosseman ?... Mais, dans
ma pensée, lorsque je demandais que le canot fût utilisé
ce n’était que pour effectuer une reconnaissance au
large de l’iceberg. Enfin, comme conclusion, on décida
de prendre les dispositions en vue d’un hivernage,
quand bien même notre montagne de glace devrait se
remettre en dérive.
« Voilà qui sera dur à faire accepter de nos
hommes ! déclara Hurliguerly.
– Il faut ce qu’il faut, répliqua le lieutenant, et, dès
aujourd’hui, à la besogne ! »
Triste journée que celle-ci, pendant laquelle furent
commencés les préparatifs.
À vrai dire, je ne vis que le cuisinier Endicott à se
résigner sans récrimination. En nègre peu soucieux de
l’avenir, très léger de caractère, frivole comme tous
ceux de sa race, il se résignait facilement à son sort, et,
cette résignation, c’est peut-être la vraie philosophie.
D’ailleurs, lorsqu’il s’agissait de cuisiner, que ce fût ici
ou là, peu lui importait, du moment que ses fourneaux
étaient installés quelque part.
Et il dit à son ami le bosseman, avec son large
sourire de moricaud :
« Heureusement, ma cuisine ne s’est pas en allée par
le fond avec notre goélette, et vous verrez, Hurliguerly,
si je ne vous fais pas des plats aussi bons qu’à bord de
l’Halbrane – tant que les provisions ne manqueront pas,
s’entend !...
– Eh ! elles ne manqueront pas de sitôt, maître
Endicott ! répliqua le bosseman. Ce n’est pas la faim
que nous avons à redouter, c’est le froid... un froid qui
vous réduit à l’état de glaçon dès qu’on cesse un instant
de battre la semelle... un froid qui vous fait craquer la
peau et péter le crâne !... Si encore nous avions
quelques centaines de tonnes de charbon... Mais, tout
bien compté, il n’y en a que ce qu’il faut pour faire
bouillir la chaudière...
– Et celui-là est sacré ! s’écria Endicott. Défense d’y
toucher !... La cuisine avant tout !...
– Et voilà bien, satané négrino, pourquoi tu ne
songes guère à te plaindre !... N’es-tu pas toujours sûr
de te chauffer les pattes au feu de ton fourneau ?...
– Que voulez-vous, bosseman, on est maître coq ou
on ne l’est pas... Quand on l’est, on en profite, et je
saurai bien vous garder une petite place devant ma
grille...
– C’est bon... c’est bon... Endicott !... Chacun aura
son tour... Pas de privilège, même pour un bosseman...
Il n’y en a que pour toi, sous prétexte que tu es préposé
aux manipulations de la soupe... Somme toute, mieux
vaut n’avoir point à craindre la famine... Le froid, cela
peut se combattre et se supporter... On creusera des
trous dans l’iceberg... on s’y blottira... Et pourquoi
n’habiterions-nous pas une demeure commune... une
grotte qu’on se fabriquerait à coups de pioche ?... Je me
suis laissé dire que la glace conserve la chaleur... Eh
bien, qu’elle conserve la nôtre, je ne lui en demande pas
davantage ! »
L’heure était venue de regagner le campement et de
s’étendre sur les couchettes.
Dirk Peters, à son refus d’être relevé de faction, était
resté à la garde du canot, et personne ne songea à lui
disputer ce poste.
Le capitaine Len Guy et Jem West ne rentrèrent pas
sous les tentes avant de s’être assurés que Hearne et ses
camarades avaient repris leur place habituelle.
Je revins à mon tour, et me couchai.
Combien de temps avais-je dormi, je n’aurais pu le
dire, ni quelle heure il était, lorsque je roulai sur le sol à
la suite d’une violente secousse.
Que se passait-il donc ? Était-ce une nouvelle
culbute de l’iceberg ?...
Nous fûmes tous debout en une seconde, puis hors
des tentes en pleine clarté de cette nuit polaire...
Une autre masse flottante, d’énorme dimension,
venait de heurter notre iceberg, qui avait « levé
l’ancre » comme disent les marins, et dérivait vers le
sud.
10
Hallucinations
Un changement inespéré s’était produit dans la
situation ! Quelles seraient les conséquences de ce que
nous n’étions plus échoués à cette place ? Après avoir
été immobilisés à peu près au point d’intersection du
39e méridien et du 89e parallèle, voici que le courant
nous entraînait dans la direction du pôle... Aussi, au
premier sentiment de joie, venaient de succéder toutes
les épouvantes de l’inconnu, – et quel inconnu !...
Seul, peut-être, Dirk Peters se réjouissait pleinement
à la pensée d’avoir repris la route, sur laquelle il
s’entêtait à retrouver les traces de son pauvre Pym !...
Et quelles autres idées passaient par la tête de ses
compagnons !
En effet, le capitaine Len Guy n’avait plus aucun
espoir de recueillir ses compatriotes. Que William Guy
et ses cinq matelots eussent abandonné l’île Tsalal
depuis moins de huit mois, aucun doute à cet égard...
mais où s’étaient-ils réfugiés ?... En trente-cinq jours
nous avions franchi une distance d’environ quatre cents
milles sans avoir rien découvert. Lors même qu’ils
auraient atteint ce continent polaire auquel mon
compatriote Maury, dans ses ingénieuses hypothèses,
attribue la largeur d’un millier de lieues, quelle partie
de ce continent aurions-nous choisie pour théâtre de nos
recherches ?... Et, d’ailleurs, si c’est une mer qui baigne
cette extrémité de l’axe terrestre, les survivants de la
Jane n’étaient-ils pas maintenant engloutis dans ces
abîmes qu’une carapace glacée allait bientôt
recouvrir ?...
Donc, toute espérance étant perdue, le devoir se fût
imposé au capitaine Len Guy de ramener son équipage
vers le nord, afin de franchir le cercle antarctique
pendant que la saison le permettait, et nous étions
emportés vers le sud...
Après le premier mouvement dont j’ai parlé, à la
pensée que la dérive entraînait l’iceberg dans cette
direction, l’épouvante ne tarda pas à reprendre tout son
empire.
Et, que l’on veuille bien tenir compte de ceci : c’est
que si nous n’étions plus échoués, il n’en fallait pas
moins se résigner à un long hivernage, renoncer à la
chance de rencontrer un des baleiniers qui se livraient à
la pêche entre les Orkneys, la Nouvelle-Géorgie et les
Sandwich.
À la suite de la collision qui avait remis notre
iceberg à flot, nombre d’objets avaient été précipités à
la mer, les pierriers de l’Halbrane, ses ancres, ses
chaînes, une partie de la mâture et des espars. Mais, en
ce qui concernait la cargaison, grâce à cette précaution
prise, la journée précédente, de l’emmagasiner, les
pertes, après inventaire, purent être considérées comme
insignifiantes. Et que serions-nous devenus, si toutes
nos réserves eussent été anéanties dans cet abordage ?...
Des relèvements obtenus dans la matinée, le
capitaine Len Guy conclut que notre montagne de glace
descendait vers le sud-est. Donc, aucun changement ne
s’était établi relativement au sens du courant. En effet,
les autres masses mouvantes n’avaient cessé de suivre
cette direction, et c’était l’une d’elles qui nous avait
heurtés sur le flanc de l’est. À présent, les deux icebergs
n’en formaient plus qu’un seul, qui se déplaçait avec
une vitesse de deux milles à l’heure.
Ce qui méritait réflexion, c’était la persistance de ce
courant, lequel, depuis la banquise, entraînait les eaux
de cette mer libre vers le pôle austral. Si, conformément
à l’opinion de Maury, il existait un vaste continent
antarctique, ledit courant le contournait-il, ou ce
continent, séparé en deux parties par un large détroit,
offrait-il une issue à de telles masses liquides et aussi
aux masses flottantes qu’elles charriaient à leur
surface ?...
À mon avis, nous ne tarderions guère à être fixés sur
ce point. Marchant avec cette vitesse de deux milles,
trente heures suffiraient à atteindre ce point axial où
viennent se rejoindre les méridiens terrestres.
Quant à ce courant, passait-il au pôle même, où se
trouvait-il là une terre que nous pourrions accoster,
c’était une autre question.
Et, comme je causais de cela avec le bosseman :
« Que voulez-vous, monsieur Jeorling, me répondit-
il, si le courant passe au pôle, nous y passerons, et, s’il
n’y passe pas, nous n’y passerons pas !... Nous ne
sommes plus les maîtres d’aller où il nous plaît... Un
glaçon n’est point un navire, et comme il n’a ni voilure
ni gouvernail, il va où la dérive le mène !
– J’en conviens, Hurliguerly. Aussi avais-je l’idée
qu’en s’embarquant à deux ou trois... dans le canot...
– Toujours cette idée !... Vous y tenez à votre
canot !...
– Sans doute, car, enfin s’il y a une terre quelque
part, n’est-il pas possible que les hommes de la Jane...
– L’aient accostée, monsieur Jeorling... à quatre
cents milles de l’île Tsalal ?...
– Qui sait, bosseman ?...
– Soit, mais permettez-moi de vous dire que ces
raisonnements seront à leur place, lorsque la terre se
montrera, si elle se montre. Notre capitaine verra ce
qu’il conviendra de faire, en se rappelant que le temps
presse. Nous ne pouvons nous attarder dans ces
parages, et, somme toute, que l’iceberg ne nous ramène
ni du côté des Falklands ni du côté des Kerguelen,
qu’importe si nous parvenons à sortir par un autre ?
L’essentiel est d’avoir franchi le cercle polaire avant
que l’hiver l’ait rendu infranchissable ! »
C’était le bon sens même qui dictait ces paroles à
Hurliguerly, je dois en convenir.
Tandis que s’exécutaient les préparatifs
conformément aux ordres du capitaine Len Guy, et
surveillés par le lieutenant, il m’arriva plusieurs fois de
monter au sommet de l’iceberg. Là, assis sur son
extrême pointe, la longue-vue aux yeux, je ne cessais de
parcourir l’horizon. De temps en temps, sa ligne
circulaire s’interrompait au passage d’une montagne
flottante ou se dérobait derrière quelque lambeau de
brumes.
De la place que j’occupais, à une hauteur de cent
cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer,
j’estimais à plus de douze milles la portée de mon
regard. Jusqu’alors, aucun contour lointain ne se
dessinait sur le fond du ciel.
À deux reprises, le capitaine Len Guy se hissa
jusqu’à cette cime, afin de prendre hauteur.
Le résultat de l’observation, ce jour-là, 30 janvier,
fut chiffré comme suit :
Longitude : 67° 19’ ouest.
Latitude : 89° 21’ sud.
Il y avait une double conclusion à tirer des données
de cette observation.
La première, c’est que depuis le dernier relèvement
de notre position en longitude, le courant nous avait
rejetés d’environ 24° dans le sud-est.
La seconde, c’est que l’iceberg ne se trouvait plus
qu’à une quarantaine de milles du pôle austral.
Pendant cette journée, la plus grande partie de la
cargaison fut transportée à l’intérieur d’une large
anfractuosité que le bosseman avait découverte dans le
flanc est, où, même au cas d’une nouvelle collision,
caisses et barils seraient en sûreté. Pour le fourneau de
la cuisine, nos hommes aidèrent Endicott à l’installer
entre deux blocs, de manière qu’il fût solidement
maintenu, et ils entassèrent plusieurs tonnes de charbon
à proximité.
Ces divers travaux s’exécutèrent sans provoquer
aucune récrimination, aucun murmure. Visiblement, le
silence que gardait l’équipage, était voulu. S’il obéissait
au capitaine Len Guy et au lieutenant, c’est qu’on ne lui
commandait rien qui ne fût à faire et sans retard. Or,
avec le temps, le découragement ne finirait-il pas par
ressaisir nos hommes ?... Que l’autorité de leurs chefs
ne fût point encore contestée, ne le serait-elle pas dans
quelques jours ?... On pourrait compter sur le
bosseman, cela va de soi, sur le maître Hardie, sinon sur
Martin Holt, peut-être sur deux ou trois des anciens...
Quant aux autres, et surtout les recrues des Falklands,
qui ne voyaient plus de terme à cette désastreuse
campagne, résisteraient-ils au désir de s’emparer du
canot et de s’enfuir ?...
À mon avis, cependant, cette éventualité ne serait
pas à redouter tant que notre iceberg serait en dérive,
car l’embarcation n’aurait pu le gagner de vitesse. Mais,
s’il s’échouait une seconde fois, s’il venait à buter
contre le littoral d’un continent ou d’une île, que ne
feraient pas ces malheureux pour se soustraire aux
horreurs de l’hivernage ?...
Tel fut le sujet de notre conversation au dîner de
midi. Le capitaine Len Guy et Jem West partagèrent
cette opinion qu’aucune tentative ne serait faite par le
sealing-master et ses compagnons alors que la masse
flottante continuerait à se déplacer. Néanmoins, il
convenait que la surveillance ne se relâchât pas un seul
instant. Hearne inspirait de trop justes méfiances pour
ne pas être tenu en observation à toute heure.
L’après-midi, pendant l’heure de repos accordé à
l’équipage, j’eus un nouvel entretien avec Dirk Peters.
J’avais été reprendre ma place habituelle au
sommet, tandis que le capitaine Len Guy et le lieutenant
étaient descendus à la base de l’iceberg afin de relever
des points de repère sur la ligne de flottaison. Deux fois
par vingt-quatre heures, on devait examiner ces points
dans le but de déterminer si le tirant d’eau croissait ou
décroissait, c’est-à-dire si un exhaussement du centre de
gravité ne menaçait pas de provoquer quelque nouveau
renversement.
J’étais assis depuis une demi-heure, lorsque
j’aperçus le métis qui gravissait les pentes d’un pas
rapide.
Venait-il, lui aussi, observer l’horizon jusqu’à son
extrême recul, avec l’espoir d’y relever une terre ?... ou
– ce qui me paraissait plus probable – désirait-il me
communiquer un projet, qui concernait Arthur Pym ?
À peine avions-nous échangé trois ou quatre mots
depuis la remise en marche de l’iceberg.
Lorsque le métis fut arrivé près de moi, il s’arrêta,
promena son regard sur la mer environnante, y chercha
ce que j’y cherchais moi-même, et ce que je n’y avais
point encore trouvé, il ne le trouva pas...
Deux à trois minutes s’écoulèrent avant qu’il
m’adressât la parole, et telle était sa préoccupation que
je me demandais s’il m’avait vu...
Enfin, il s’appuya sur un bloc, et je pensai qu’il
allait me parler de ce dont il parlait toujours : il n’en fut
rien.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, vous vous
souvenez... dans votre cabine de l’Halbrane... je vous ai
appris l’affaire... cette affaire du Grampus... »
Si je me souvenais !... Rien de ce qu’il m’avait
raconté de cette épouvantable scène, dont il avait été le
principal acteur, n’était sorti de ma mémoire.
« Je vous l’ai dit, continua-t-il, Parker ne se
nommait pas Parker... Il se nommait Ned Holt... C’était
le frère de Martin Holt...
– Je le sais, Dirk Peters, répondis-je. Mais pourquoi
revenir sur ce triste sujet ?...
– Pourquoi, monsieur Jeorling ?... N’est-ce pas...
vous n’en avez jamais rien dit à personne ?...
– À personne ! affirmai-je. Comment aurais-je été
assez mal avisé, assez imprudent pour dévoiler votre
secret... un secret qui ne doit jamais sortir de notre
bouche... un secret qui est mort entre nous ?...
– Mort... oui... mort ! murmura le métis. Et...
pourtant... comprenez-moi... il me semble... dans
l’équipage... on sait... on doit savoir quelque chose... »
Et, à l’instant, je rapprochai de ce dire ce que
m’avait appris le bosseman d’une certaine conversation
surprise par lui et dans laquelle Hearne excitait Martin
Holt à demander au métis en quelles conditions avait
succombé son frère à bord du Grampus. Est-ce qu’une
partie de ce secret avait transpiré, ou cette appréhension
n’existait-elle que dans l’imagination de Dirk Peters ?...
« Expliquez-vous, dis-je.
– Comprenez-moi, monsieur Jeorling... je ne sais
guère m’exprimer... Oui... hier... je n’ai cessé d’y
penser depuis... Hier, Martin Holt m’a tiré à part... loin
des autres... et m’a dit qu’il voulait me parler...
– Du Grampus ?...
– Du Grampus... oui... et de son frère Ned Holt !...
Pour la première fois... il a prononcé ce nom devant
moi... le nom de celui que... et... pourtant... voici tantôt
trois mois que nous naviguons ensemble... »
La voix du métis était si altérée, que je l’entendais à
peine.
« Comprenez... reprit-il, il m’a semblé que, dans
l’esprit de Martin Holt... non !... je ne m’y suis pas
trompé... il y avait comme un soupçon...
– Mais parlez donc, Dirk Peters !... m’écriai-je. Que
vous a demandé Martin Holt ? »
Et je sentais bien que cette question de Martin Holt,
c’était Hearne qui l’avait inspirée. Néanmoins, ayant
lieu de penser que le métis ne devait rien savoir de cette
intervention du sealing-master, aussi inquiétante
qu’inexplicable, je me décidai à ne point la lui révéler.
« Ce qu’il m’a demandé, monsieur Jeorling ?...
répondit-il. Il m’a demandé... si je ne me souvenais pas
de Ned Holt, du Grampus... s’il avait péri dans la lutte
contre les révoltés ou dans le naufrage... s’il était un de
ceux qui avaient été abandonnés en mer avec le
capitaine Barnard... enfin... si je pouvais lui dire
comment son frère était mort... Ah ! comment...
comment... »
Avec quelle horreur le métis prononçait ces mots,
qui témoignaient d’un si profond dégoût de lui-même !
« Et qu’avez-vous répondu à Martin Holt, Dirk
Peters ?...
– Rien !... rien !
– Il fallait affirmer que Ned Holt avait péri dans le
naufrage du brick...
– Je n’ai pas pu... comprenez-moi... je n’ai pas pu...
Les deux frères se ressemblent tant !... Dans Martin
Holt... j’ai cru voir Ned Holt !... J’ai eu peur... je me
suis sauvé... »
Le métis s’était redressé d’un mouvement brusque,
et moi, la tête entre les mains, je me mis à réfléchir...
Ces tardives interrogations de Martin Holt relatives à
son frère, je ne doutais pas qu’elles eussent été faites à
l’instigation de Hearne... Était-ce donc aux Falklands
que le sealing-master avait surpris le secret de Dirk
Peters, dont je n’avais dit mot à personne ?...
Au total, en poussant Martin Holt à interroger le
métis, à quoi tendait Hearne ?... Quel but visait-il ?...
Voulait-il uniquement satisfaire sa haine contre Dirk
Peters, qui, seul des matelots falklandais, s’était
toujours rangé au parti du capitaine Len Guy, qui avait
empêché ses compagnons et lui de s’emparer du
canot ?... En excitant Martin Holt, espérait-il détacher le
maître-voilier, ramener à se joindre à ses complices ?...
Et, de fait, lorsqu’il s’agirait de diriger l’embarcation à
travers ces parages, n’avait-il pas besoin de Martin
Holt, l’un des meilleurs marins de l’Halbrane, et qui
aurait été capable de réussir alors que Hearne et les
siens eussent échoué, s’ils avaient été réduits à eux-
mêmes ?...
On voit à quel enchaînement d’hypothèses
s’abandonnait mon esprit, et quelles complications
s’ajoutaient à une situation si compliquée déjà.
Lorsque je relevai les yeux, Dirk Peters n’était plus
près de moi. Il avait disparu sans que je me fusse aperçu
de son départ, ayant dit ce qu’il voulait me dire, et, en
même temps, s’étant assuré que je n’avais point trahi
son secret. L’heure s’avançant, je jetai un dernier regard
sur l’horizon, et je redescendis, profondément troublé,
et, comme toujours, dévoré de l’impatience d’être au
lendemain.
Le soir venu, on prit les précautions d’usage et
personne n’eut la permission de rester en dehors du
campement – personne, si ce n’est le métis, qui
demeura à la garde du canot.
J’étais tellement fatigué au moral et au physique,
que le sommeil m’envahissant, je dormis près du
capitaine Len Guy, tandis que le lieutenant veillait au-
dehors, puis près du lieutenant, lorsque celui-ci eut été
remplacé par le capitaine.
Le lendemain, 31 janvier, de bonne heure, je
repoussai les toiles de notre tente...
Quel désappointement !
Partout, des brumes, – non pas de celles que
dissolvent les premiers rayons solaires, et qui
disparaissent sous l’influence des courants
atmosphériques... Non ! mais un brouillard jaunâtre,
sentant le moisi, comme si ce janvier antarctique eût été
le brumaire de l’hémisphère septentrional. De plus,
nous observâmes un abaissement notable de la
température, symptôme avant-coureur peut-être de
l’hiver austral. Du ciel caligineux suintaient d’épaisses
vésicules de vapeurs entre lesquelles se perdait la cime
de notre montagne de glace. C’était un brouillard qui ne
se résoudrait pas en pluie, une sorte d’ouate appliquée
sur l’horizon...
« Fâcheux contretemps, me dit le bosseman, car si
nous passions au large d’une terre nous ne pourrions
l’apercevoir !
– Et notre dérive ?... demandai-je.
– Elle est plus considérable qu’hier, monsieur
Jeorling. Le capitaine a fait donner un coup de sonde, et
il n’estime pas la vitesse à moins de trois ou quatre
milles.
– Eh bien, qu’en concluez-vous, Hurliguerly ?...
– J’en conclus que nous devons être dans une mer
resserrée, puisque le courant y acquiert tant de force...
Je ne serais pas étonné que nous eussions la terre
tribord et bâbord, à quelque dix ou quinze milles...
– Ce serait donc un large détroit qui couperait le
continent antarctique ?...
– Oui... du moins notre capitaine a cette opinion.
– Et, avec cette opinion, Hurliguerly, il ne va pas
tenter d’accoster l’une ou l’autre rive de ce détroit ?
– Et comment ?...
– Avec le canot...
– Risquer le canot au milieu de ces brumes ! s’écria
le bosseman en se croisant les bras. Y pensez-vous,
monsieur Jeorling ?... Est-ce que nous pouvons jeter
l’ancre pour l’attendre ?... Non, n’est-ce pas, et toutes
les chances seraient pour qu’on ne le revît jamais !...
Ah !... si nous avions l’Halbrane !... »
Hélas ! nous n’avions plus l’Halbrane !...
En dépit des difficultés que présentait l’ascension à
travers ces vapeurs à demi condensées, je montai au
sommet de l’iceberg. Qui sait si une éclaircie ne me
permettrait pas d’apercevoir des terres à l’est ou à
l’ouest ?...
Lorsque je fus debout à la pointe, c’est en vain que
j’essayai de percer du regard l’impénétrable manteau
grisâtre qui recouvrait ces parages.
J’étais là, secoué par le vent du nord-est qui tendait
à fraîchir et déchirerait peut-être ces brouillards...
Cependant, de nouvelles vapeurs s’accumulaient,
poussées par cette énorme ventilation de la mer libre.
Sous la double action des courants atmosphériques et
marins, nous dérivions avec une vitesse de plus en plus
grande, et je sentais comme un frémissement de
l’iceberg...
Et c’est alors que je me trouvai sous l’empire d’une
sorte d’hallucination, – une de ces étranges
hallucinations qui avaient dû troubler l’esprit d’Arthur
Pym... Il me sembla que je me fondais dans son
extraordinaire personnalité !... Je croyais voir enfin ce
qu’il avait vu !... Cette indéchirable brume, c’était ce
rideau de vapeurs tendu sur l’horizon devant ses yeux
de fou !... J’y cherchais ces panaches de raies
lumineuses qui bariolaient le ciel du levant au
couchant !... J’y cherchais le surnaturel flamboiement
de son sommet !... J’y cherchais ces palpitations
photogéniques de l’espace en même temps que celles
des eaux éclairées par les lueurs du fond océanien !...
J’y cherchais cette cataracte sans limites, roulant en
silence du haut de quelque immense rempart perdu dans
les profondeurs du zénith !... J’y cherchais ces vastes
fentes, derrière lesquelles s’agitait un chaos d’images
flottantes et indistinctes sous les puissants souffles de
l’air !... J’y cherchais le géant blanc, le géant du pôle !...
Enfin la raison reprit le dessus. Ce trouble de
visionnaire, cet égarement poussé jusqu’à
l’extravagance, se dissipa peu à peu, et je redescendis
au campement.
La journée s’écoula tout entière dans ces conditions.
Pas une fois le rideau ne s’ouvrit devant nos regards, et
si l’iceberg, qui s’était déplacé d’une quarantaine de
milles depuis la veille, avait passé à l’extrémité de l’axe
terrestre, nous ne devions jamais le savoir1 !
1
Vingt-huit ans plus tard, ce que M. Jeorling n’avait pu même
entrevoir, un autre l’avait vu, un autre avait pris pied sur ce point du globe,
le 21 mars 1868. La saison était plus avancée de sept semaines, et
l’empreinte de l’hiver austral se gravait déjà sur ces régions désolées que
six mois de ténèbres allaient bientôt recouvrir. Mais cela importait peu à
l’extraordinaire navigateur dont nous rappelons le souvenir. Avec son
merveilleux appareil sous-marin, il pouvait braver le froid et les tempêtes.
Après avoir franchi la banquise, passé sous la carapace glacée de l’océan
Antarctique, il avait pu s’élever jusqu’au 90e degré. Là, son canot le
déposa sur un sol volcanique, jonché de débris de basalte, de scories, de
cendres, de laves, de roches noirâtres. À la surface de ce littoral pullulaient
les amphibies, les phoques, les morses. Au-dessus volaient des bandes
innombrables d’échassiers, les chionis, les alcyons, les pétrels
gigantesques, tandis que les pingouins se rangeaient en lignes immobiles.
Puis, à travers les éboulis des moraines et des pierres ponces, ce
mystérieux personnage gravit les raides talus d’un pic, moitié porphyre,
moitié basalte, à la pointe du pôle austral. Et, à l’instant où l’horizon, juste
au nord, coupait en deux parties égales le disque solaire, il prenait
possession de ce continent en son nom personnel et déployait un pavillon à
l’étamine brodée d’un N d’or. Au large flottait un bateau sous-marin qui
s’appelait Nautilus et dont le capitaine s’appelait le capitaine Nemo. J. V.
11
Au milieu des brumes
« Eh bien, monsieur Jeorling, me dit le bosseman,
lorsque, le lendemain, nous nous retrouvâmes en face
l’un de l’autre, il faut en faire notre deuil !
– Notre deuil, Hurliguerly, et de quoi ?...
– Du pôle sud, dont nous n’avons pas même aperçu
la pointe !
– Oui... et qui doit être maintenant à quelque
vingtaine de milles en arrière...
– Que voulez-vous, le vent a soufflé sur cette lampe
australe, et elle était éteinte au moment où nous
sommes passés...
– Voilà une occasion que nous ne rencontrerons plus
guère, j’imagine...
– Comme vous dites, monsieur Jeorling, et nous
pouvons renoncer à jamais sentir le bout de la broche
terrestre tourner entre nos doigts !
– Vous avez d’heureuses comparaisons, bosseman.
– Et à ce que je viens de dire, j’ajoute que notre
véhicule de glace nous charrie au diable, et pas
précisément dans la direction du Cormoran-Vert !...
Allons... allons... campagne inutile, campagne
manquée... et qu’on ne recommencera pas de sitôt... En
tout cas, campagne à finir, et sans flâner en route, car
l’hiver ne tardera pas à montrer son nez rouge, ses
lèvres gercées et ses mains crevassées d’engelures !...
Campagne pendant laquelle le capitaine Len Guy n’a
point retrouvé son frère – ni nous nos compatriotes –, ni
Dirk Peters son pauvre Pym !... »
Vrai, tout cela, et c’était le résumé de nos déboires,
de nos déconvenues, de nos déceptions ! Sans parler de
l’Halbrane anéantie, cette expédition comptait déjà
neuf victimes. De trente-deux qui avaient embarqué sur
la goélette, nous étions réduits à vingt-trois, et à quel
chiffre tomberions-nous encore ?...
En effet, du pôle austral au cercle antarctique, on
compte une vingtaine de degrés, soit douze cents milles
marins, et il serait nécessaire de les franchir en un mois
ou six semaines au plus, sinon la banquise se trouverait
reformée et refermée !... Quant à un hivernage dans
cette partie de l’Antarctide, personne de nous n’eût pu y
survivre.
D’ailleurs, nous avions perdu tout espoir de
recueillir les survivants de la Jane ; et l’équipage ne
formait plus qu’un vœu, traverser le plus rapidement
possible ces effrayantes solitudes. De sud que notre
dérive avait été jusqu’au pôle, elle était devenue nord,
et, à la condition qu’elle persistât, peut-être serions-
nous favorisés de quelques bonnes chances qui en
compenseraient tant de mauvaises ! Dans tous les cas,
pour employer une locution familière, « il n’y avait
qu’à se laisser aller ».
Qu’importe, si ces mers vers lesquelles se dirigeait
notre iceberg n’étaient plus celles de l’Atlantique
méridional, mais celles de l’océan Pacifique, si les
terres les plus rapprochées, au lieu des South-Orkneys,
des Sandwich, des Falklands, du cap Horn, des
Kerguelen, seraient l’Australie ou la Nouvelle-
Zélande ! C’est pourquoi Hurliguerly avait-il raison de
le dire – et à son vif regret –, ce n’était pas chez le
compère Atkins et dans la salle basse du Cormoran-
Vert qu’il irait boire le coup du retour !
« Après tout, monsieur Jeorling, me répétait-il, il y a
encore d’excellentes auberges à Melbourne, à Hobart-
Town, à Dunedin... Le tout est d’arriver à bon port ! »
La brume ne s’étant pas levée pendant les journées
des 2, 3 et 4 février, il eût été difficile d’évaluer le
déplacement de notre iceberg depuis qu’il avait dépassé
le pôle. Toutefois, le capitaine Len Guy et Jem West
croyaient pouvoir l’estimer à deux cent cinquante
milles.
En effet, le courant ne semblait avoir ni diminué de
vitesse ni changé de direction. Que nous fussions
engagés dans un bras de mer entre les deux moitiés
d’un continent, l’une à l’est, l’autre à l’ouest, qui
formaient le vaste domaine de l’Antarctide, cela ne
paraissait pas douteux. Aussi trouvai-je très regrettable
de ne pouvoir atterrir d’un côté ou de l’autre de ce large
détroit, dont l’hiver ne tarderait pas à solidifier la
surface !
Lorsque j’en causai avec le capitaine Len Guy, il me
fit la seule réponse logique :
« Que voulez-vous, monsieur Jeorling, nous
sommes impuissants, il n’y a rien à faire, et, où je
reconnais bien cette malchance qui nous accable depuis
quelque temps, c’est précisément dans la persistance de
ces brumes... Je ne sais plus où nous sommes...
Impossible de prendre hauteur, et cela au moment où le
soleil va disparaître pour de longs mois...
– J’en reviens toujours au canot, dis-je une dernière
fois. Avec le canot ne pourrait-on pas ?...
– Aller à la découverte !... Y pensez-vous ?... Ce
serait une imprudence que je ne commettrai pas... et que
l’équipage ne me laisserait pas commettre ! »
Je fus sur le point de m’écrier :
« Et si votre frère William Guy, si vos compatriotes
se sont réfugiés sur un point de cette terre... »
Mais je me contins. À quoi bon renouveler les
douleurs de notre capitaine ? Cette éventualité, il avait
dû y songer, et, pour avoir renoncé à poursuivre ses
recherches, c’est qu’il s’était rendu compte de l’inutilité
en même temps que de l’inanité d’une dernière
tentative.
Après tout – et cela lui laissait encore une vague
espérance –, peut-être s’était-il fait ce raisonnement, qui
méritait quelque attention :
Lorsque William Guy et les siens avaient quitté l’île
Tsalal, la saison d’été commençait. Devant eux
s’ouvrait la mer libre, traversée par ces mêmes courants
du sud-est dont nous avions subi l’action, d’abord avec
l’Halbrane, ensuite avec l’iceberg. En outre des
courants, ils avaient dû être favorisés, comme nous
l’avions été, par les brises permanentes du nord-est. De
là cette conclusion que leur canot, à moins qu’il eût péri
dans un accident de mer, devait avoir suivi une
direction analogue à la nôtre, et, à travers ce large
détroit, être arrivé jusqu’à ces parages. Et, dès lors,
était-il illogique de supposer, ayant sur nous une avance
de plusieurs mois, après avoir remonté au nord, franchi
la mer libre, passé la banquise, que leur embarcation fût
parvenue à sortir du cercle antarctique, enfin que
William Guy et ses compagnons eussent rencontré
quelque navire qui les aurait déjà rapatriés ?...
En admettant que notre capitaine se fût rangé à cette
hypothèse, laquelle, je l’avoue, exigeait tant de bonnes
chances – trop même ! – il ne m’en avait jamais dit un
mot. Peut-être – car l’homme aime à conserver ses
illusions –, peut-être craignait-il qu’on lui démontrât les
côtés faibles de ce raisonnement ?...
Un jour, je parlai dans ce sens à Jem West.
Le lieutenant, peu accessible aux entraînements de
l’imagination, refusa de se rendre à mon avis. De
prétendre que, si nous n’avions pas retrouvé les
hommes de la Jane, cela tenait à ce qu’ils avaient quitté
ces parages avant notre arrivée, qu’ils étaient déjà
revenus dans les mers du Pacifique, cela ne pouvait
entrer dans un esprit aussi positif que le sien.
Quant au bosseman, lorsque j’appelai son attention
sur cette éventualité :
« Vous savez, monsieur Jeorling, répliqua-t-il, tout
arrive... ou, du moins, ça se dit volontiers ! Et pourtant,
que le capitaine William Guy et ses hommes soient, à
l’heure qu’il est, en train de boire un bon coup de
brandevin, de gin ou de whisky dans un des cabarets de
l’ancien ou du nouveau continent... non !... non !...
C’est aussi impossible qu’à nous d’être attablés tous les
deux demain au Cormoran-Vert ! »
Durant ces trois jours de brume, je n’avais point
aperçu Dirk Peters, ou plutôt il n’avait point cherché à
se rapprocher de moi, et était obstinément resté à son
poste près de l’embarcation. Les questions de Martin
Holt relativement à son frère Ned semblaient indiquer
que son secret était connu, – du moins en partie. Aussi
se tenait-il plus que jamais à l’écart, dormant pendant
les heures de veille, veillant pendant les heures de
sommeil. Je me demandais même s’il ne regrettait pas
de s’être confié à moi, s’il ne s’imaginait pas avoir
excité ma répugnance... Il n’en était rien, et j’éprouvais
pour le pauvre métis une profonde pitié !...
Je ne saurais dire combien nous parurent tristes,
monotones, interminables, les heures qui s’écoulèrent
au milieu de ce brouillard dont le vent ne pouvait
déchirer l’épais rideau. Même avec la plus minutieuse
attention, on ne parvenait pas à reconnaître, n’importe à
quelle heure, quelle place le soleil occupait au-dessus
de l’horizon sur lequel l’abaissait peu à peu sa marche
spiraliforme. La position de l’iceberg en longitude et en
latitude ne pouvait donc être relevée. Dérivait-il
toujours vers le sud-est ou plutôt vers le nord-ouest,
depuis qu’il avait dépassé le pôle, c’était probable, ce
n’était pas sûr. Animé de la même vitesse que le
courant, comment le capitaine Len Guy aurait-il pu
déterminer son déplacement, alors que les vapeurs
empêchaient de prendre aucun point de repère. Il eût été
immobile qu’il n’y aurait eu pour nous aucune
différence appréciable, car le vent avait calmi – nous le
supposions du moins –, et pas un souffle ne se faisait
sentir. La flamme d’un fanal, exposée à l’air, ne
vacillait pas. Des cris d’oiseaux, sortes de croassements
affaiblis à travers cette atmosphère ouatée de brumes,
interrompaient seuls le silence de l’espace. Des vols de
pétrels et d’albatros rasaient la cime sur laquelle je me
tenais en observation. En quel sens fuyaient ces rapides
volateurs que les approches de l’hiver chassaient déjà
peut-être vers les confins de l’Antarctide ?...
Un jour, le bosseman qui, dans le but de s’en rendre
compte, était monté au sommet, non sans risque de se
rompre le cou, fut heurté à la poitrine si violemment par
un vigoureux quebrantahuesos, sorte de pétrel
gigantesque d’une envergure de douze pieds, qu’il
tomba à la renverse.
« Maudite bête, me dit-il, lorsqu’il fut redescendu au
campement, je l’ai échappé belle !... D’un coup...
pan !... les quatre fers en l’air, comme un cheval qui se
pomoye sur l’échine !... Je me suis rattrapé où j’ai pu...
mais j’ai vu le moment où mes mains allaient larguer
tout !... Des arêtes de glace, vous savez, ça vous glisse
comme de l’eau entre les doigts !... Aussi lui ai-je crié,
à cet oiseau : Tu ne peux donc pas regarder devant
toi ?... Il ne s’est même pas excusé, le fichu animal ! »
Le fait est que le bosseman avait risqué d’être
précipité de bloc en bloc jusqu’à la mer.
Dans l’après-midi, ce jour-là, nos oreilles furent
atrocement écorchées par des braiements qui montaient
d’en bas. Ainsi que le fit observer Hurliguerly, du
moment que ce n’étaient pas des ânes qui poussaient
ces braiements, c’étaient des pingouins. Jusqu’ici, ces
innombrables hôtes des régions polaires n’avaient point
jugé à propos de nous accompagner sur notre îlot
mouvant, et, alors que la vue pouvait s’étendre au large,
nous n’en avions pas aperçu un seul, – ni au pied de
l’iceberg ni sur les glaçons en dérive. À présent, nul
doute qu’ils fussent là par centaines ou par milliers, car
le concert s’accentuait avec une intensité qui témoignait
du nombre des exécutants.
Or, ces volatiles habitent plus volontiers soit les
marges littorales des continents et des îles de ces hautes
latitudes, soit les icefields qui les avoisinent. Leur
présence n’indiquait-elle pas la proximité d’une
terre ?...
Je le sais, nous étions dans une disposition d’esprit à
nous raccrocher à la moindre lueur d’espoir, comme
l’homme, en danger de se noyer, se raccroche à une
planche, – la planche de salut !... Et que de fois elle
s’enfonce ou se brise au moment où l’infortuné vient de
la saisir !... N’était-ce pas le sort qui nous attendait sous
ce terrible climat ?...
Je demandai au capitaine Guy quelles conséquences
il tirait de la présence de ces oiseaux.
« Ce que vous en pensez, monsieur Jeorling, me
répondit-il. Depuis que nous sommes en dérive, aucun
d’eux n’avait encore cherché refuge sur l’iceberg, et,
actuellement, les y voici en foule, si nous en jugeons
par leurs cris assourdissants. D’où sont-ils venus ?... À
n’en pas douter, d’une terre dont nous sommes peut-
être assez près...
– Est-ce aussi l’avis du lieutenant ? demandai-je.
– Oui, monsieur Jeorling, et vous savez s’il est
homme à se forger des chimères !
– Non, certes !
– Et puis, il y a autre chose qui l’a frappé comme
moi, et qui ne semble pas avoir provoqué votre
attention...
– De quoi s’agit-il ?...
– De ces meuglements qui se mêlent aux braiements
des pingouins... Prêtez l’oreille et vous ne tarderez pas à
les entendre. »
J’écoutai, et, évidemment, l’orchestre était plus
complet que je ne l’avais supposé.
« En effet... dis-je, je les distingue, ces
mugissements plaintifs. Il y a donc aussi des phoques
ou des morses...
– C’est chose certaine, monsieur Jeorling, et j’en
conclus que ces animaux, oiseaux et mammifères, très
rares depuis notre départ de l’île Tsalal, fréquentent ces
parages où nous ont portés les courants. Il me semble
que cette affirmation n’a rien de hasardé...
– Rien, capitaine, pas plus que d’admettre
l’existence d’une terre avoisinante. Oui ! quelle fatalité
d’être enveloppés de cet impénétrable brouillard, qui ne
permet pas de voir à un quart de mille au large...
– Et qui nous empêche même de descendre à la base
de l’iceberg ! ajouta le capitaine Len Guy. Là, sans
doute, nous aurions pu reconnaître si les eaux charrient
des salpas, des laminaires, des fucus, – ce qui nous
fournirait un nouvel indice... Vous avez raison... C’est
une fatalité !...
– Pourquoi ne pas essayer, capitaine ?...
– Non, monsieur Jeorling, ce serait s’exposer à des
chutes, et je ne permettrai à personne de quitter le
campement. Après tout, si la terre est là, j’imagine que
notre iceberg ne tardera pas à l’accoster...
– Et s’il ne le fait pas ?... répliquai-je.
– S’il ne le fait pas, comment le pourrions-nous
faire ?... »
Et le canot, pensai-je, il faudra pourtant bien se
décider à l’utiliser... Mais le capitaine Len Guy
préférait attendre, et qui sait si, dans les circonstances
où nous étions, ce n’était pas le parti le plus sage ?...
Quant à la base de l’iceberg, la vérité est que rien
n’eût été plus dangereux que de s’engager en aveugles
sur ces pentes glissantes. Le plus adroit de l’équipage,
le plus vigoureux, Dirk Peters lui-même, n’aurait pu y
réussir sans quelque grave accident. Cette funeste
campagne comptait déjà trop de victimes dont nous ne
voulions pas accroître le nombre.
Je ne saurais donner une idée de cette accumulation
de vapeurs, qui s’épaissirent encore pendant la soirée. À
partir de cinq heures, il devint impossible de rien
distinguer à quelques pas du plateau où se dressaient les
tentes. Il fallait se toucher de la main pour s’assurer que
l’on était l’un près de l’autre. Se parler n’eût pas suffi,
car la voix ne portait guère mieux que la vue dans ce
milieu assourdi. Un fanal allumé ne laissait apercevoir
qu’une sorte de lumignon jaunâtre, sans pouvoir
éclairant. Un cri n’arrivait à l’oreille que très affaibli, et
seuls les pingouins étaient assez vociférants pour se
faire entendre.
Il n’y avait pas lieu, je le note ici, de confondre ce
brouillard avec le frost-rime, la fumée gelée, que nous
avions observée antérieurement. D’ailleurs, ce frost-
rime, qui exige une assez haute température, se tient
ordinairement au ras de la mer, et ne s’élève à une
centaine de pieds que sous l’action d’une forte brise.
Or, le brouillard dépassait de beaucoup cette altitude, et
j’estime qu’on n’aurait pu s’en dégager qu’à la
condition de dominer l’iceberg d’une cinquantaine de
toises.
Vers huit heures du soir, les brumes à demi
condensées étaient si compactes que l’on sentait une
résistance à la marche. Il semblait que la composition
de l’air fût modifiée, comme s’il allait passer à l’état
solide. Et, involontairement, je songeais aux étrangetés
de l’île Tsalal, cette eau bizarre, dont les molécules
obéissaient à une cohésion particulière...
Quant à reconnaître si ce brouillard avait une action
quelconque sur la boussole, cela n’était pas possible. Je
savais, au surplus, que le fait avait été étudié par les
météorologistes et qu’ils se croient en droit d’affirmer
que cette action n’a aucune influence sur l’aiguille
aimantée.
J’ajoute que depuis que nous avions laissé le pôle
sud en arrière, aucune confiance ne pouvait plus être
accordée aux indications du compas, qui s’affolait aux
approches du pôle magnétique vers lequel nous
marchions sans doute. Donc, rien ne permettait de
déterminer la direction de l’iceberg.
À neuf heures du soir, ces parages furent plongés
dans une assez profonde obscurité, bien que le soleil, à
cette époque, ne descendît pas encore sous l’horizon.
Le capitaine Len Guy, voulant s’assurer que les
hommes étaient rentrés au campement et prévenir ainsi
toute imprudence de leur part, fit l’appel.
Chacun, après avoir répondu à son nom, vint
prendre sa place sous les tentes, où les fanaux
embrumés ne donnaient que peu ou pas de lumière.
Lorsque son nom fut prononcé, puis jeté à plusieurs
reprises par la voix éclatante du bosseman, le métis fut
le seul à ne pas répondre à cet appel.
Hurliguerly attendit quelques minutes...
Dirk Peters ne parut pas.
Était-il donc resté près du canot, c’était probable,
mais inutile, car notre embarcation ne risquait pas
d’être enlevée par ce temps de brouillard.
« Est-ce que personne n’a vu Dirk Peters de la
journée ?... demanda le capitaine Len Guy.
– Personne, répondit le bosseman.
– Pas même au dîner de midi ?...
– Pas même, capitaine, et, cependant, il ne devait
plus avoir de provisions.
– Lui serait-il donc arrivé malheur ?...
– N’ayez crainte ! s’écria le bosseman. Ici, Dirk
Peters est dans son élément, et ne doit pas être plus
embarrassé au milieu des brumes qu’un ours polaire ! Il
s’est déjà tiré d’affaire une première fois... il s’en tirera
une seconde ! »
Je laissai dire Hurliguerly, sachant bien pourquoi le
métis se tenait à l’écart.
Dans tous les cas, du moment que Dirk Peters
s’obstinait à ne pas répondre – et les cris du bosseman
avaient dû parvenir jusqu’à lui –, il était impossible de
se mettre à sa recherche.
Cette nuit-là, j’en ai la conviction, personne – sauf
Endicott peut-être – ne put dormir. On étouffait sous le
couvert des tentes où l’oxygène manquait. Et puis, tous,
plus ou moins, nous subissions une impression très
particulière, en proie à une sorte de pressentiment
bizarre, comme si notre situation allait se modifier en
meilleur ou en pire, – en admettant qu’elle pût empirer.
La nuit s’écoula sans alerte, et, à six heures du
matin, chacun vint humer au-dehors un air plus salubre.
Même état météorologique que la veille, avec
brumes d’une densité extraordinaire. On constata que le
baromètre avait remonté, – trop vite, il est vrai, pour
que cette hausse fût sérieuse. La colonne de mercure
marquait trente pouces deux dixièmes (767
millimètres), le maximum qu’elle eût atteint depuis le
passage de l’Halbrane au cercle antarctique.
D’autres indices se révélaient aussi, dont nous
avions à tenir compte.
Le vent qui fraîchissait – vent de sud depuis que
nous avions dépassé le pôle austral – ne tarda pas à
souffler en grande brise, – une brise à deux ris, comme
disent les marins. Les bruits du dehors s’entendaient
plus distinctement à travers l’espace balayé par les
courants atmosphériques.
Vers neuf heures, l’iceberg se décoiffa soudain de
son bonnet de vapeurs.
Indescriptible changement de décor qu’une baguette
magique n’eût pas accompli en moins de temps et avec
plus de succès !
En peu d’instants, le ciel fut dégagé jusqu’aux
dernières limites de l’horizon, et la mer reparut,
illuminée par les obliques rayons du soleil, qui ne la
dominait plus que de quelques degrés. Un tumultueux
ressac baignait d’une écume blanche la base de notre
iceberg, et il dérivait avec une multitude de montagnes
flottantes sous la double action du vent et du courant en
s’infléchissant vers l’est-nord-est.
« Terre ! »
Ce cri jeté du sommet de l’îlot mouvant, et à nos
regards se montra Dirk Peters, debout sur l’extrême
bloc, la main tendue vers le nord.
Le métis ne se trompait pas. La terre, cette fois...
oui !... c’était la terre, développant à trois ou quatre
milles ses hauteurs lointaines d’une teinte noirâtre.
Et, lorsque le point, obtenu par une double
observation à dix heures et à midi, eut été établi, il
donna :
Latitude : 86° 12’ sud.
Longitude : 114° 17’ est.
L’iceberg se trouvait à peu près de 4° au-delà du
pôle antarctique, et, des longitudes occidentales que
notre goélette avait suivies sur l’itinéraire de la Jane,
nous étions passés aux longitudes orientales.
12
Campement
Un peu après midi, cette terre ne se trouvait plus
qu’à un mille. La question était de savoir si le courant
n’allait pas nous entraîner au-delà.
Je dois l’avouer, si nous avions eu le choix ou
d’accoster ce littoral ou de continuer notre marche, je
ne sais trop ce qui eût été préférable.
J’en causais avec le capitaine Len Guy et le
lieutenant, lorsque Jem West m’interrompit, disant :
« Je vous demanderai à quoi bon discuter cette
éventualité, monsieur Jeorling ?...
– Soit, à quoi bon, puisque nous n’y pouvons rien,
ajouta le capitaine Len Guy. Il est possible que
l’iceberg vienne buter contre cette côte, comme il est
possible qu’il la contourne, s’il se maintient dans le
courant.
– Juste, repris-je, mais ma question n’en subsiste pas
moins. Avons-nous avantage à débarquer ou à rester ?...
– À rester », répondit Jem West.
En effet, si le canot eût pu nous emmener tous avec
des provisions pour une navigation de cinq à six
semaines, nous n’aurions pas hésité à y prendre
passage, afin de piquer, grâce au vent du sud, à travers
la mer libre. Mais, étant donné que le canot ne suffirait
qu’à onze ou douze hommes au plus, il aurait fallu les
tirer au sort. Et ceux qu’il n’emporterait pas, ne
seraient-ils pas condamnés à périr, par le froid sinon par
la faim, sur cette terre que l’hiver ne tarderait pas à
couvrir de ses frimas et de ses glaces ?...
Or, si l’iceberg continuait à dériver suivant cette
direction, ce serait une grande partie de notre route faite
dans des conditions acceptables, après tout. Notre
véhicule de glace, il est vrai, pouvait nous manquer,
s’échouer de nouveau, culbuter même, ou tomber dans
quelque contre-courant qui le rejetterait hors de
l’itinéraire, tandis que le canot, en obliquant sur le vent,
lorsqu’il deviendrait contraire, eût pu nous conduire au
but, si les tempêtes ne l’assaillaient pas et si la banquise
lui offrait une passe...
Mais, ainsi que venait de le dire Jem West, y avait-il
lieu de discuter cette éventualité ?...
Après le dîner, l’équipage se porta vers le plus haut
bloc sur lequel se tenait Dirk Peters. À notre approche,
le métis descendit par le talus opposé, et, lorsque
j’arrivai au sommet, je ne pus l’apercevoir.
Nous étions donc tous en cet endroit, – tous, moins
Endicott, peu soucieux d’abandonner son fourneau.
La terre, aperçue dans le nord, dessinait sur un
dixième de l’horizon son littoral frangé de grèves,
coupé d’anses, dentelé de pointes, ses arrière-plans
limités par le profil assez accidenté de hautes et peu
lointaines collines. Il y avait là un continent ou tout au
moins une île, dont l’étendue devait être considérable.
Dans le sens de l’est, cette terre se prolongeait à
perte de vue, et il ne semblait pas que sa dernière limite
fût de ce côté.
Vers l’ouest, un cap assez aigu, surmonté d’un
morne, dont la silhouette figurait une énorme tête de
phoque, en formait l’extrémité. Puis, au-delà, la mer
paraissait largement s’étendre.
Il n’était pas un de nous qui ne se rendît compte de
la situation. Accoster cette terre, cela dépendait du
courant, de lui seul : ou il porterait l’iceberg vers un
remous qui le drosserait à la côte, ou il continuerait à
l’entraîner vers le nord.
Quelle était l’hypothèse la plus admissible ?...
Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman et
moi, nous en parlions de nouveau, tandis que
l’équipage, par groupes, échangeait ses idées à ce sujet.
En fin de compte, le courant tendait plutôt à porter vers
le nord-est de cette terre.
« Après tout, nous dit le capitaine Len Guy, si elle
est habitable pendant les mois de la saison d’été, il ne
semble point qu’elle possède des habitants, puisque
nous n’apercevons aucun être humain sur le littoral.
– Observons, capitaine, répondis-je, que l’iceberg
n’est pas de nature à provoquer l’attention comme l’eût
fait notre goélette !
– Évidemment, monsieur Jeorling, et l’Halbrane
aurait déjà attiré des indigènes... s’il y en avait !
– De ce que nous n’en voyons pas, capitaine, il ne
faudrait pas conclure...
– Assurément, monsieur Jeorling, répliqua le
capitaine Len Guy. Vous conviendrez seulement que
l’aspect de cette terre n’est point celui de l’île Tsalal à
l’époque où la Jane l’avait accostée. On y distinguait
alors des collines verdoyantes, des forêts épaisses, des
arbres en pleine floraison, de vastes pâturages... et ici, à
première vue, il n’y a que désolation et stérilité !...
– J’en conviens, stérilité et désolation, c’est toute
cette terre !... Je vous demanderai, cependant, si votre
intention n’est pas d’y débarquer, capitaine ?...
– Avec le canot ?...
– Avec le canot, dans le cas où le courant en
éloignerait notre iceberg.
– Nous n’avons pas une heure à perdre, monsieur
Jeorling, et quelques jours de relâche pourraient nous
condamner à un hivernage cruel, si nous arrivions trop
tard pour franchir les passes de la banquise...
– Et, étant donné son éloignement, nous ne sommes
pas en avance, fit observer Jem West.
– Je l’accorde, répondis-je en insistant. Mais
s’éloigner de cette terre sans y avoir mis le pied, sans
nous être assurés si elle n’a pas conservé les traces d’un
campement, si votre frère, capitaine... ses
compagnons... »
En m’écoutant, le capitaine Len Guy secouait la
tête. Ce n’était pas l’apparition de cette côte aride qui
pouvait lui rendre l’espoir, ces longues plaines
infertiles, ces collines décharnées, ce littoral bordé par
un cordon de roches noirâtres... Comment des naufragés
eussent-ils trouvé à y vivre depuis quelques mois ?...
D’ailleurs, nous avions arboré le pavillon
britannique que la brise déployait à la cime de l’iceberg.
William Guy l’eût reconnu, et il se fût déjà précipité
vers le rivage.
Personne... personne !
En ce moment, Jem West, qui venait de relever
certains points de repère, dit :
« Patientons avant de prendre une décision. En
moins d’une heure, nous serons fixés à ce sujet. Notre
marche me paraît s’être ralentie, et il est possible qu’un
remous nous ramène obliquement vers la côte...
– C’est mon avis, déclara le bosseman, et, si notre
machine flottante n’est pas stationnaire, il s’en faut de
peu !... On dirait qu’elle tourne sur elle-même... »
Jem West et Hurliguerly ne se trompaient pas. Pour
une raison ou pour une autre, l’iceberg tendait à sortir
de ce courant qu’il avait constamment suivi. Un
mouvement de giration avait succédé au mouvement de
dérive, grâce à l’action d’un remous qui portait vers le
littoral.
En outre, quelques montagnes de glace, en avant de
nous, venaient de s’échouer sur les bas-fonds du rivage.
Donc, il était inutile de discuter, s’il y avait lieu ou
non de mettre le canot à la mer.
À mesure que nous approchions, la désolation de
cette terre s’accentuait encore, et la perspective d’y
subir six mois d’hivernage aurait rempli d’épouvante
les cœurs les plus résolus.
Bref, vers cinq heures de l’après-midi, l’iceberg
pénétra dans une profonde échancrure de la côte,
terminée à droite par une longue pointe, contre laquelle
il ne tarda pas à s’immobiliser.
« À terre !... À terre !... »
Ce cri s’échappa de toutes les bouches.
L’équipage descendait déjà les talus de l’iceberg,
lorsque Jem West commanda :
« Attendez l’ordre ! »
Il se manifesta quelque hésitation, – surtout de la
part de Hearne et de plusieurs de ses camarades. Puis
l’instinct de la discipline domina, et finalement tous
vinrent se ranger autour du capitaine Len Guy.
Il ne fut pas nécessaire de mettre le canot à la mer,
l’iceberg se trouvant en contact avec la pointe.
Le capitaine Len Guy, le bosseman et moi,
précédant les autres, nous fûmes les premiers à quitter
le campement, et notre pied foula cette nouvelle terre, –
vierge sans doute de toute empreinte humaine...
Le sol volcanique était semé de débris pierreux, de
fragments de laves, d’obsidiennes, de pierres ponces, de
scories. Au-delà du cordon sablonneux de la grève, il
allait en montant vers la base de hautes et âpres
collines, qui formaient l’arrière-plan à un demi-mille du
littoral.
Il nous parut indiqué de gagner l’une de ces collines,
d’une altitude de douze cents pieds environ. De son
sommet, le regard pourrait embrasser un large espace,
soit de terre, soit de mer, dans toutes les directions.
Il fallut marcher pendant vingt minutes sur un sol
rude et tourmenté, dépourvu de végétation. Rien ne
rappelait les fertiles prairies de l’île Tsalal, avant que le
tremblement de terre l’eût bouleversée, ni ces forêts
épaisses dont parle Arthur Pym, ni ces rios aux eaux
étranges, ni ces escarpements de terre savonneuse, ni
ces massifs de stéatite où se creusait l’hiéroglyphique
labyrinthe. Partout des roches d’origine ignée, des laves
durcies, des scories poussiéreuses, des cendres
grisâtres, et pas même ce qu’il aurait fallu d’humus aux
plantes rustiques les moins exigeantes.
Ce n’est pas sans difficultés et sans risques que le
capitaine Len Guy, le bosseman et moi, nous parvînmes
à faire l’ascension de la colline, – ce qui nous prit une
grande heure. Bien que le soir fût arrivé, il n’entraînait
aucune obscurité à sa suite, puisque le soleil ne
disparaissait pas encore derrière cet horizon de
l’Antarctide.
Du sommet de la colline, la vue s’étendait jusqu’à
trente ou trente-cinq milles, et voici ce qui apparut à
nos yeux.
En arrière, se développait la mer libre, charriant
nombre d’autres montagnes flottantes dont quelques-
unes venaient de s’entasser récemment contre le littoral,
et qui le rendaient presque inabordable.
À l’ouest, courait une terre très accidentée, dont on
ne voyait pas l’extrémité, et que baignait à l’est une mer
sans limites.
Étions-nous sur une grande île ou sur le continent
antarctique, il eût été impossible de résoudre la
question.
Il est vrai, en fixant plus attentivement dans la
direction de l’est la lorgnette marine, le capitaine Len
Guy crut apercevoir quelques vagues contours, qui
s’estompaient entre les légères brumes du large.
« Voyez », dit-il.
Le bosseman et moi, nous prîmes tour à tour
l’instrument et nous regardâmes avec soin.
« Il me semble bien, dit Hurliguerly, qu’il y a là
comme une apparence de côte...
– Je le pense aussi, répondis-je.
– C’est donc bien un détroit, à travers lequel nous a
conduits la dérive, conclut le capitaine Len Guy.
– Un détroit, ajouta le bosseman, que le courant
parcourt du nord au sud, puis du sud au nord...
– Alors ce détroit couperait donc en deux le
continent polaire ? demandai-je.
– Nul doute à cet égard, répondit le capitaine Len
Guy.
– Ah ! si nous avions notre Halbrane ! » s’écria
Hurliguerly.
Oui... à bord de la goélette – et même sur cet
iceberg, maintenant à la côte comme un navire
désemparé –, nous aurions pu remonter encore de
quelques centaines de milles... peut-être jusqu’à la
banquise... peut-être jusqu’au cercle antarctique... peut-
être jusqu’aux terres avoisinantes !... Mais nous ne
possédions qu’un fragile canot, pouvant à peine
contenir une douzaine d’hommes, et nous étions vingt-
trois !...
Il n’y avait plus qu’à redescendre vers le rivage, à
regagner notre campement, à transporter les tentes sur
le littoral, à prendre toutes mesures en vue d’un
hivernage que les circonstances allaient nous imposer.
Il va de soi que le sol ne portait aucune empreinte de
pas humains, ni aucun vestige d’habitat. Que les
survivants de la Jane n’eussent point mis les pieds sur
cette terre, sur ce « domaine inexploré », comme le
qualifiaient les cartes les plus modernes, nous pouvions
désormais l’affirmer. J’ajouterai ni eux, ni personne, et
ce n’était pas encore cette côte où Dirk Peters
retrouverait les traces d’Arthur Pym !
Et cela résultait également de la quiétude que
montraient les seuls êtres vivants de cette contrée qui ne
s’effrayaient point de notre présence. Ni les phoques ni
les morses ne plongeaient sous les eaux, les pétrels et
les cormorans ne s’enfuyaient pas à tire-d’aile, les
pingouins restaient en rangées immobiles, voyant, sans
doute, en nous des volatiles d’une espèce particulière.
Oui !... c’était bien la première fois que l’homme
apparaissait à leurs regards, – preuve qu’ils
n’abandonnaient jamais cette terre pour s’aventurer
sous de plus basses latitudes.
De retour au rivage, le bosseman découvrit – non
sans une certaine satisfaction – plusieurs spacieuses
cavernes évidées dans les falaises granitiques, assez
grandes, les unes pour nous loger tous, les autres pour
abriter la cargaison de l’Halbrane. Quelle que fût la
décision que nous aurions à prendre ultérieurement,
nous ne pouvions faire mieux que d’y emmagasiner
notre matériel et de procéder à une première
installation.
Après avoir remonté les pentes de l’iceberg jusqu’au
campement, le capitaine Len Guy donna ordre à ses
hommes de se réunir. Pas un ne manqua, – si ce n’est
Dirk Peters, qui avait décidément rompu toute relation
avec l’équipage. En ce qui le concernait, au surplus, il
n’y avait, ni sur l’état de son esprit, ni sur son attitude
en cas de rébellion, aucune crainte à concevoir. Il serait
avec les fidèles contre les révoltés, et nous devions en
n’importe quelles circonstances compter sur lui.
Lorsque le cercle eut été formé, le capitaine Len
Guy s’exprima, sans laisser voir aucun symptôme de
découragement. Parlant à ses compagnons, il leur
chiffra la situation... jusqu’aux décimales, pourrait-on
dire. Nécessité qui s’imposait, d’abord, de descendre la
cargaison à terre, et d’aménager une des cavernes du
littoral. Sur la question de la nourriture, affirmation que
les vivres, farine, viande de conserve, légumes secs,
suffiraient à toute la durée de l’hiver, si long qu’il pût
être, et quelle que fût sa rigueur. Relativement à la
question du combustible, déclaration que le charbon ne
manquerait pas, à la condition de ne point le gaspiller,
et il serait possible de le ménager, puisque, sous le tapis
de neige et le couvert des glaces, les hiverneurs peuvent
braver les grands froids de la zone polaire.
Sur ces deux questions, le capitaine Len Guy donna
donc des réponses de nature à bannir toute inquiétude.
Son assurance était-elle feinte... je ne le crus pas,
d’autant que Jem West approuva ce langage.
Restait une troisième question, – grosse, celle-là, de
pour et de contre, bien faite pour provoquer les
jalousies et les colères de l’équipage, et qui fut soulevée
par le sealing-master.
Il s’agissait, en effet, de décider de quelle façon
serait employée l’unique embarcation dont nous
pouvions disposer. Convenait-il de la garder pour les
besoins de l’hivernage, ou de s’en servir pour revenir
vers la banquise ?...
Le capitaine Len Guy ne voulut point se prononcer.
Il demanda seulement que la décision fût remise à
vingt-quatre ou à quarante-huit heures. On ne devait pas
oublier que le canot, chargé des provisions nécessaires
à une assez longue traversée, ne pouvait contenir que
onze à douze hommes. Il y avait donc lieu de procéder à
l’installation de ceux qui resteraient sur cette côte, si le
départ du canot s’effectuait, et dans ce cas, on tirerait
ses passagers au sort.
Le capitaine Len Guy déclara alors que ni Jem
West, ni le bosseman, ni moi, ni lui, nous ne
réclamerions aucun privilège et subirions la loi
commune. L’un comme l’autre, les deux maîtres de
l’Halbrane, Martin Holt ou Hardie, étaient parfaitement
capables de conduire le canot jusqu’aux lieux de pêche,
que les baleiniers n’auraient peut-être pas encore
quittés.
Au surplus, ceux qui partiraient n’oublieraient pas
ceux qu’ils laisseraient en hivernage sur ce 86e
parallèle, et, au retour de la saison d’été, ils enverraient
un navire afin de recueillir leurs compagnons...
Tout ceci fut dit – je le répète – d’un ton aussi calme
que ferme. Je dois lui rendre cette justice, le capitaine
Len Guy grandissait avec la gravité des circonstances.
Lorsqu’il eut achevé – n’ayant point été interrompu,
pas même par Hearne –, personne ne fit entendre la
moindre observation. À propos de quoi s’en fût-il
produit, puisque, le cas échéant, on s’en remettrait au
sort dans des conditions parfaites d’égalité ?
L’heure du repos venue, chacun rentra au
campement, prit sa part du souper préparé par Endicott,
et s’endormit pour la dernière nuit sous les tentes.
Dirk Peters n’avait pas reparu, et ce fut vainement
que je cherchai à le rejoindre.
Le lendemain – 7 février –, on se mit
courageusement à la besogne.
Le temps était beau, la brise faible, le ciel
légèrement brumeux, la température supportable, 46°
(7° 78 C. sur zéro).
En premier lieu, le canot fut descendu à la base de
l’iceberg avec toutes les précautions que cette opération
exigeait. De là, les hommes le tirèrent au sec sur une
petite grève sablonneuse à l’abri du ressac. En parfait
état, on pouvait compter qu’il se prêterait à un bon
service.
Le bosseman s’occupa ensuite de la cargaison ainsi
que du matériel provenant de l’Halbrane, mobilier,
literie, voilure, vêtements, instruments, ustensiles. Au
fond d’une caverne, ces objets ne seraient plus exposés
au chavirement ou à la démolition de l’iceberg. Les
caisses de conserves, les sacs de farine et de légumes,
les fûts de vin, de whisky, de gin et de bière, déhalés au
moyen de palans du côté de la pointe, qui se projetait à
l’est de la crique, furent transportés sur le littoral.
J’avais mis la main à l’ouvrage tout comme le
capitaine Len Guy et le lieutenant, car ce travail de la
première heure ne souffrait aucun retard.
Je dois mentionner que Dirk Peters vint, ce jour-là,
donner un coup de main, mais il n’adressa la parole à
personne.
Avait-il renoncé ou non à l’espoir de retrouver
Arthur Pym... je ne savais que penser.
Les 8, 9 et 10 février, on s’occupa de l’installation
qui fut achevée dans l’après-midi de ce dernier jour. La
cargaison avait trouvé place à l’intérieur d’une large
grotte, où l’on accédait par une étroite ouverture. Elle
confinait à celle que nous devions habiter, et dans
laquelle, sur le conseil du bosseman, Endicott établit sa
cuisine. De cette façon, nous profiterions de la chaleur
du fourneau, qui servirait à la cuisson des aliments et au
chauffage de la caverne pendant ces longues journées
ou plutôt cette longue nuit de l’hiver austral.
Déjà, depuis le 8 au soir, nous avions pris
possession de cette caverne, aux parois sèches, au tapis
de sable fin, suffisamment éclairée par son orifice.
Située près d’une source à l’amorce même de la
pointe avec le littoral, son orientation devait l’abriter
contre les redoutables rafales, les tourmentes de neige
de la mauvaise saison. D’une contenance supérieure à
celles qu’offraient les roufs et les postes de la goélette,
elle avait pu recevoir, ainsi que la literie, divers
meubles, tables, armoires, sièges, mobilier suffisant
pour quelques mois d’hivernage.
Alors que l’on travaillait à cette installation, je ne
surpris rien de suspect dans l’attitude de Hearne et des
Falklandais. Tous firent preuve de soumission à la
discipline et déployèrent une louable activité.
Néanmoins, le métis fut maintenu à la garde du canot,
dont il aurait été facile de s’emparer sur la grève.
Hurliguerly, qui surveillait particulièrement le
sealing-master et ses camarades, paraissait plus rassuré
au sujet de leurs dispositions actuelles.
Dans tous les cas, il ne fallait pas tarder à prendre
une décision relativement au départ – s’il devait avoir
lieu – de ceux qui seraient désignés par le sort. En effet,
nous étions au 10 février. Encore un mois ou six
semaines, la campagne de pêche serait terminée dans le
voisinage du cercle antarctique. Or, s’il n’y rencontrait
plus les baleiniers, en admettant qu’il eût heureusement
franchi la banquise et le cercle polaire, notre canot
n’aurait pu affronter le Pacifique jusqu’aux rivages de
l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande.
Ce soir-là, après avoir réuni tout son monde, le
capitaine Len Guy déclara que la question serait
discutée le lendemain, ajoutant que, si elle était résolue
d’une manière affirmative, le sort serait immédiatement
consulté.
Cette proposition n’amena aucune réponse, et, à
mon avis, on n’aurait de sérieuse discussion que pour
décider si, oui ou non, le départ s’effectuerait.
Il était tard. Une demi-obscurité régnait au-dehors,
car, à cette date, le soleil se traînait déjà au ras de
l’horizon, sous lequel il allait bientôt disparaître.
Je m’étais jeté sur ma couchette tout habillé, et je
dormais depuis plusieurs heures, lorsque je fus réveillé
par des cris qui éclatèrent à petite distance.
D’un bond, je me relevai, et m’élançai hors de la
caverne en même temps que le lieutenant et le capitaine
Len Guy, tirés comme moi de leur sommeil.
« Le canot... le canot !... » s’écria tout à coup Jem
West.
Le canot n’était plus à sa place, à l’endroit où le
gardait Dirk Peters.
Après l’avoir lancé à la mer, trois hommes s’y
étaient embarqués avec des fûts et des caisses, tandis
que dix autres essayaient de maîtriser le métis.
Hearne était là, et aussi Martin Holt, qui, me
sembla-t-il, ne cherchait pas à intervenir.
Ainsi donc, ces misérables voulaient s’emparer de
l’embarcation et partir avant que le sort eût
prononcé !... Ils voulaient nous abandonner !...
En effet, ils étaient parvenus à surprendre Dirk
Peters, et ils l’auraient tué, s’il n’eût défendu sa vie
dans une lutte terrible.
En présence de cette révolte, connaissant notre
infériorité numérique, ne sachant s’il pouvait compter
sur tous les anciens du bord, le capitaine Len Guy et le
lieutenant rentrèrent dans la caverne afin d’y prendre
des armes pour réduire à l’impuissance Hearne et ses
complices qui étaient armés.
J’allais faire comme eux, lorsque ces paroles me
clouèrent soudain sur place.
Accablé par le nombre, le métis venait d’être enfin
terrassé. Mais, à cet instant, comme Martin Holt, par
reconnaissance envers l’homme qui lui avait sauvé la
vie, s’élançait à son secours, Hearne lui cria :
« Laisse-le donc... et viens avec nous ! »
Le maître-voilier parut hésiter...
« Oui... laisse-le, reprit Hearne... laisse Dirk Peters...
qui est l’assassin de ton frère Ned !...
– L’assassin de mon frère !... s’écria Martin Holt.
– Ton frère tué à bord du Grampus...
– Tué... par Dirk Peters !...
– Oui !... tué... et mangé... mangé... mangé !... »
répéta Hearne, qui hurlait plutôt qu’il ne prononçait ces
horribles mots.
Et, sur un signe, deux de ses camarades se saisirent
de Martin Holt, et ils le transportèrent dans
l’embarcation, prête à déborder.
Hearne s’y précipita à sa suite avec tous ceux qu’il
avait associés à cet acte abominable.
En ce moment, Dirk Peters se releva d’un bond,
s’abattit sur l’un des Falklandais à l’instant où cet
homme enjambait le plat-bord du canot, l’enleva à bout
de bras, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête lui
brisa le crâne contre une roche...
Un coup de pistolet retentit... Le métis, frappé à
l’épaule par la balle de Hearne, tomba sur la grève,
tandis que l’embarcation était vigoureusement
repoussée au large.
Le capitaine Len Guy et Jem West sortaient alors de
la caverne – toute cette scène avait à peine duré
quarante secondes –, et ils accoururent sur la pointe en
même temps que le bosseman, le maître Hardie, les
matelots Francis et Stern.
Le canot, que le courant entraînait, se trouvait déjà à
une encablure, la marée descendant avec rapidité.
Jem West épaula son fusil, fit feu, et l’un des
matelots fut renversé au fond de l’embarcation.
Un second coup, tiré par le capitaine Len Guy,
effleura la poitrine du sealing-master et la balle alla se
perdre contre les blocs, à l’instant où le canot
disparaissait derrière l’iceberg.
Il n’y avait plus qu’à se porter sur l’autre côté de la
pointe, dont le courant rapprocherait sans doute ces
misérables avant de les entraîner dans la direction du
nord... S’ils passaient à portée de fusil, si un second
coup de feu atteignait le sealing-master... lui mort ou
blessé, peut-être ses compagnons se décideraient-ils à
revenir ?...
Un quart d’heure s’écoula...
Lorsque l’embarcation se montra au revers de la
pointe, c’était à une telle distance que nos armes
n’auraient pu l’atteindre.
Déjà Hearne avait fait hisser la voile, et, poussé à la
fois par le courant et la brise, le canot ne fut bientôt
plus qu’un point blanc qui ne tarda pas à disparaître.
13
Dirk Peters à la mer
La question de l’hivernage était tranchée. Des
trente-trois hommes embarqués sur l’Halbrane à son
départ des Falklands, vingt-trois étaient arrivés sur cette
terre, et, de ceux-là, treize venaient de s’enfuir afin de
regagner les parages de pêche au-delà de la banquise...
Et ce n’était pas le sort qui les avait désignés !...
Non !... Afin d’échapper aux horreurs d’un hivernage,
ils avaient déserté lâchement !
Par malheur, Hearne n’avait pas seulement entraîné
ses camarades. Deux des nôtres, le matelot Burry et le
maître-voilier Martin Holt s’étaient joints à lui, –
Martin Holt, ne se rendant peut-être pas compte de ses
actes sous le coup de l’effroyable révélation que le
sealing-master venait de lui faire !...
En somme, la situation n’était pas changée pour
ceux que le sort n’eût pas destinés à partir. Nous
n’étions plus que neuf, – le capitaine Len Guy, le
lieutenant Jem West, le bosseman Hurliguerly, le
maître-calfat Hardie, le cuisinier Endicott, les deux
matelots Francis et Stern, Dirk Peters et moi. Quelles
épreuves nous réservait cet hivernage, alors que
s’approchait l’effroyable hiver des pôles !... Quels
terribles froids aurions-nous à subir, – plus rigoureux
qu’en aucun autre point du globe terrestre, enveloppés
d’une nuit permanente de six mois !... On ne pouvait,
sans épouvante, songer à ce qu’il faudrait d’énergie
morale et physique pour résister dans ces conditions si
en dehors de l’endurance humaine !...
Et, cependant, tout compte fait, les chances de ceux
qui nous avaient quittés étaient-elles meilleures ?...
Trouveraient-ils la mer libre jusqu’à la banquise ?...
Parviendraient-ils à gagner le cercle antarctique ?... Et,
au-delà, rencontreraient-ils les derniers navires de la
saison ?... Les provisions ne leur manqueraient-elles pas
au cours d’une traversée d’un millier de milles ?...
Qu’avait pu emporter ce canot déjà trop chargé de
treize personnes ?... Oui... lesquels étaient les plus
menacés, d’eux ou de nous ?... Question à laquelle seul
l’avenir pouvait répondre !
Lorsque l’embarcation eut disparu, le capitaine Len
Guy et ses compagnons, remontant la pointe, revinrent
vers la caverne. Enveloppés de l’interminable nuit,
c’était là que nous allions passer tout ce temps pendant
lequel il nous serait interdit de mettre le pied au-
dehors !
Je songeai tout d’abord à Dirk Peters, resté en
arrière, après le coup de feu tiré par Hearne, tandis que
nous nous hâtions à regagner l’autre côté de la pointe.
Revenu à la caverne, je n’aperçus pas le métis.
Avait-il donc été blessé grièvement ?... Aurions-nous à
regretter la mort de cet homme qui nous était fidèle
comme il l’était à son pauvre Pym ?...
J’espérais – nous espérions tous – que sa blessure
n’offrait pas de gravité. Encore était-il nécessaire de la
soigner, et Dirk Peters avait disparu.
« Mettons-nous à sa recherche, monsieur Jeorling,
s’écria le bosseman...
– Allons... répondis-je.
– Nous irons ensemble, dit le capitaine Len Guy.
Dirk Peters était des nôtres... Jamais il ne nous eût
abandonnés, et nous ne l’abandonnerons pas !
– Le malheureux voudra-t-il revenir, fis-je observer,
maintenant que l’on sait ce que je croyais n’être su que
de lui et de moi ?... »
J’appris à mes compagnons pourquoi, dans le récit
d’Arthur Pym, le nom de Ned Holt avait été changé en
celui de Parker et en quelles circonstances le métis
m’en avait informé. Et, d’ailleurs, je fis valoir tout ce
qui était à sa décharge.
« Hearne, déclarai-je, a dit que Dirk Peters avait
frappé Ned Holt !... Oui !... c’est vrai !... Ned Holt était
embarqué sur le Grampus, et son frère, Martin Holt, a
pu croire qu’il avait péri soit dans la révolte, soit dans le
naufrage. Eh bien, non !... Ned Holt avait survécu avec
Auguste Barnard, Arthur Pym, le métis, et, bientôt, tous
quatre furent en proie aux tortures de la faim... Il fallut
sacrifier l’un d’eux... celui que le sort désignerait... On
tira à la courte paille... Ned Holt eut la mauvaise
chance... Il tomba sous le couteau de Dirk Peters... Mais
si le métis eut été désigné par le sort, c’est lui qui aurait
servi de proie aux autres ! »
Le capitaine Len Guy fit alors cette observation :
« Dirk Peters n’avait confié ce secret qu’à vous seul,
monsieur Jeorling...
– À moi seul, capitaine...
– Et vous l’avez gardé ?...
– Absolument.
– Je ne m’explique pas alors comment il a pu venir à
la connaissance de Hearne...
– J’avais d’abord pensé, répondis-je, que Dirk Peters
avait pu parler pendant son sommeil, et que c’était au
hasard que le sealing-master devait de connaître ce
secret. Après réflexions, je me suis rappelé la
circonstance que voici : lorsque le métis me raconta
cette scène du Grampus, lorsqu’il m’apprit que Parker
n’était autre que Ned Holt, il se trouvait dans ma cabine
dont le châssis latéral était relevé... Or, j’ai lieu de
croire que notre conversation a été surprise par
l’homme qui se trouvait alors à la barre... Et, cet
homme, c’était précisément Hearne, qui, pour mieux
entendre, sans doute, avait abandonné la roue, si bien
que l’Halbrane fit une embardée...
– Je m’en souviens, dit Jem West, j’interpellai
vivement le misérable et l’envoyai à fond de cale.
– Eh bien, capitaine, repris-je, c’est à partir de ce
jour que Hearne se lia davantage avec Martin Holt,
Hurliguerly me l’avait fait remarquer...
– Parfaitement, répondit le bosseman, car Hearne,
n’étant pas capable de diriger le canot dont il songeait à
s’emparer, avait besoin d’un maître comme Martin
Holt...
– Aussi, repris-je, ne cessa-t-il plus d’exciter Martin
Holt à questionner le métis sur le sort de son frère, et
vous savez dans quelles conditions il lui apprit cet
effroyable secret... Martin Holt fut comme affolé par
cette révélation... Les autres l’entraînèrent... et
maintenant, il est avec eux ! »
Chacun fut d’avis que les choses avaient dû se
passer de la sorte. En fin de compte, la vérité étant
connue, n’avions-nous pas lieu de craindre que Dirk
Peters, dans la disposition d’esprit où il était, eût voulu
se soustraire à nos yeux ?... Consentirait-il à reprendre
sa place parmi nous ?...
Tous, immédiatement, nous avons quitté la caverne,
et, après une heure, nous rejoignîmes le métis.
Dès qu’il nous aperçut, son premier mouvement fut
de s’enfuir. Enfin Hurliguerly et Francis parvinrent à
l’approcher et il ne fit aucune résistance. Je lui parlai...
les autres m’imitèrent... le capitaine Len Guy lui tendit
la main... Tout d’abord il hésita à la prendre. Puis, sans
prononcer un seul mot, il revint vers la grève.
De ce jour, il ne fut plus jamais question entre lui et
nous de ce qui s’était passé à bord du Grampus.
Quant à la blessure de Dirk Peters, il n’y eut pas à
s’en inquiéter. La balle n’avait fait que pénétrer dans la
partie supérieure de son bras gauche, et, rien que par la
pression de la main, il était parvenu à l’en faire sortir.
Un morceau de toile à voile ayant été appliqué sur la
plaie, il endossa sa vareuse, et, dès le lendemain, sans
qu’il parût en être autrement gêné, il se remit à ses
occupations habituelles.
L’installation fut organisée en vue d’un long
hivernage. L’hiver menaçait, et, depuis quelques jours,
c’est à peine si le soleil se montrait à travers les brumes.
La température tomba à 36° (2° 22 C. sur zéro) et ne
devait plus se relever. Les rayons solaires, en allongeant
démesurément les ombres sur le sol, ne donnaient pour
ainsi dire aucune chaleur. Le capitaine Len Guy nous
avait fait prendre de chauds vêtements de laine, sans
attendre que le froid devînt plus rigoureux.
Entre-temps, les icebergs, les packs, les streams, les
drifts, venaient du sud en plus grand nombre. Si
quelques-uns se jetaient encore sur le littoral déjà
encombré de glaces, la plupart disparaissaient dans la
direction du nord-est.
« Tous ces morceaux-là, me dit le bosseman, c’est
autant de matériaux pour consolider la banquise. Pour
peu que le canot de ce gueux de Hearne ne les devance
pas, j’imagine que ses gens et lui trouveront la porte
fermée, et comme ils n’auront pas de clef pour
l’ouvrir...
– Ainsi, Hurliguerly, demandai-je, vous pensez que
nous courons moins de dangers à hiverner sur cette côte
que si nous avions pris place dans l’embarcation ?...
– Je le pense et l’ai toujours pensé, monsieur
Jeorling ! répondit le bosseman. Et puis, savez-vous une
chose ?... ajouta-t-il en employant sa formule
habituelle.
– Dites, Hurliguerly.
– Eh bien, c’est que ceux qui montent le canot
seront plus embarrassés que ceux qui ne le montent pas,
et, je vous le répète, si le sort m’avait désigné, j’aurais
cédé mon tour à un autre !... Voyez-vous, c’est déjà
quelque chose que de sentir une terre solide sous son
pied !... Après tout, bien que nous ayons été lâchement
abandonnés, je ne veux la mort de personne... Mais si
Hearne et les autres ne parviennent pas à franchir la
banquise, s’ils sont condamnés à passer l’hiver au
milieu des glaces, réduits à ces vivres dont ils n’ont que
pour quelques semaines, vous savez le sort qui les
attend !
– Oui... pire que le nôtre ! répondis-je.
– Et j’ajoute, dit le bosseman, qu’il ne suffit pas
d’atteindre le cercle antarctique, et si les baleiniers ont
déjà quitté les lieux de pêche, ce n’est pas une
embarcation chargée et surchargée qui pourra tenir la
mer jusqu’en vue des terres australiennes ! »
C’était bien mon avis, comme aussi l’avis du
capitaine Len Guy et de Jem West. Servi par une
navigation favorable, ne portant que ce qu’il pouvait
porter, assuré de provisions durant plusieurs mois, enfin
avec toutes les chances, peut-être le canot aurait-il été
dans des conditions à effectuer ce voyage... En était-il
ainsi ?... Non, assurément.
Pendant les jours suivants, 14, 15, 16 et 17 février,
on acheva l’installation du personnel et du matériel.
Quelques excursions furent faites à l’intérieur du
pays. Le sol présentait partout la même aridité, ne
produisant que ces raquettes épineuses qui poussent
dans le sable et dont les grèves étaient abondamment
pourvues.
Si le capitaine Len Guy eût conservé un dernier
espoir à l’égard de son frère et des matelots de la Jane,
s’il s’était dit qu’après avoir pu quitter l’île Tsalal avec
une embarcation, les courants les avaient conduits
jusqu’à cette côte, il dut reconnaître qu’il n’y existait
aucune trace d’un débarquement.
Une de nos excursions nous amena environ à quatre
milles au pied d’une montagne d’accès pas difficile,
grâce à la longue obliquité de ses pentes, et dont
l’altitude mesurait de six à sept cents toises.
De cette excursion que firent le capitaine Len Guy,
le lieutenant, le matelot Francis et moi, il ne résulta
aucune découverte. Vers le nord et vers l’ouest se
déroulait la même succession de collines dénudées,
capricieusement découpées à leur cime, et, lorsqu’elles
disparaîtraient sous l’immense tapis de neige, il serait
difficile de les distinguer des icebergs immobilisés par
le froid à la surface de la mer.
Cependant, à propos de ce que nous avions pris pour
des apparences de terre à l’est, nous eûmes à constater
qu’en cette direction s’étendait une côte dont les
hauteurs, éclairées par le soleil de l’après-midi,
apparurent assez nettement dans l’objectif de la longue-
vue marine.
Était-ce un continent qui bordait ce côté du détroit,
n’était-ce qu’une île ? Dans tous les cas, l’un ou l’autre
devaient être frappés de stérilité comme la terre de
l’ouest, et, comme elle, inhabités, inhabitables.
Et lorsque mes pensées revenaient à l’île Tsalal,
dont le sol possédait une puissance de végétation si
extraordinaire, lorsque je me reportais aux descriptions
d’Arthur Pym, je ne savais qu’imaginer. Évidemment,
cette désolation dont s’affligeaient nos regards,
reproduisait mieux l’idée que l’on se fait des régions
australes. Pourtant, l’archipel tsalalais, situé presque à
la même latitude, était fertile et populeux, avant que le
tremblement de terre l’eût détruit en presque totalité.
Le capitaine Len Guy, ce jour-là, fit la proposition
de dénommer géographiquement cette contrée sur
laquelle nous avait jetés l’iceberg. Elle fut appelée
Halbrane-Land, en souvenir de notre goélette. En même
temps, afin de les associer dans un même souvenir, le
nom de Jane-Sund fut donné au détroit qui séparait les
deux parties du continent polaire.
On s’occupa alors de chasser les pingouins, qui
pullulaient sur les roches, et aussi de capturer un certain
nombre de ces amphibies qui s’ébattaient le long des
grèves. Le besoin de viande fraîche se faisait sentir.
Accommodée par Endicott, la chair de phoque et de
morse nous parut très acceptable. En outre, la graisse de
ces animaux pouvait, à la rigueur, servir au chauffage
de la caverne et à la cuisson des aliments. Ne point
oublier que notre plus redoutable ennemi serait le froid,
et tous les moyens propres à le combattre devaient être
utilisés. Restait à savoir si, aux approches de l’hiver,
ces amphibies n’iraient pas chercher sous de plus basses
latitudes un climat moins rigoureux...
Par bonne chance, il y avait encore des centaines
d’autres animaux, qui auraient garanti notre petit monde
contre la faim, et, au besoin, contre la soif. Sur les
grèves rampaient nombre de ces tortues galapagos,
auxquelles on a donné le nom d’un archipel de l’océan
équinoxial. Telles étaient celles dont parle Arthur Pym
et qui servaient à la nourriture des insulaires, telles
celles que Dirk Peters et lui trouvèrent au fond du canot
indigène, lors de leur départ de l’île Tsalal.
Énormes, ces chéloniens, à marche mesurée, lourde,
lente, au cou grêle long de deux pieds, à la tête
triangulaire de serpent, et qui peuvent rester des années
sans manger. Ici, d’ailleurs, à défaut de céleri, de persil
et de pourpier sauvage, ils s’alimentaient des raquettes
qui végétaient entre les pierres du littoral.
Si Arthur Pym s’est permis de comparer aux
dromadaires les tortues antarctiques, c’est que, comme
ces ruminants, elles ont, à la naissance du cou, une
poche remplie d’eau fraîche et douce, d’une contenance
de deux à trois gallons. D’après son récit, avant la scène
de la courte paille, c’était à l’une de ces tortues que les
naufragés du Grampus devaient de n’avoir succombé ni
à la soif ni à la faim. À l’en croire, il est de ces tortues
de terre ou de mer qui pèsent de douze à quinze cents
livres. Si celles d’Halbrane-Land ne dépassaient pas
sept à huit cents, leur chair n’en était pas moins aussi
nourrissante que savoureuse.
Donc, et bien que nous fussions à la veille
d’hiverner à moins de cinq degrés du pôle, la situation,
quelque rigoureux que dût être le froid, n’était pas de
nature à désespérer des cœurs fermes. La seule question
– dont je ne nie pas la gravité – était celle du retour, dès
que la mauvaise saison serait passée. Pour que cette
question fût résolue, il fallait : 1° que nos compagnons,
partis dans le canot, eussent réussi à se rapatrier ; 2°
que leur premier soin eût été d’envoyer un bâtiment à
notre recherche. Et, sur ce point, à défaut des autres,
nous pouvions espérer que Martin Holt ne nous
oublierait pas. Mais ses camarades et lui parviendraient-
ils à atteindre les terres du Pacifique à bord d’un
baleinier ?... Et puis, la prochaine saison d’été serait-
elle propice à une navigation si avancée à travers les
mers de l’Antarctide ?...
Nous causions le plus souvent de ces bonnes et
mauvaises chances. Entre tous, le bosseman continuait
à se montrer confiant, grâce à son heureuse nature et à
sa belle endurance. Le cuisinier Endicott partageait sa
confiance, ou du moins ne s’inquiétait guère des
éventualités à venir, et cuisinait comme s’il eût été
devant le fourneau du Cormoran-Vert. Les matelots
Stern et Francis écoutaient sans rien dire, et qui sait
s’ils ne regrettaient pas de n’avoir point accompagné
Hearne et ses compagnons !... Quant au maître-calfat
Hardie, il attendait les événements, sans chercher à
deviner quelle tournure ils prendraient dans cinq ou six
mois.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant, comme
d’habitude, étaient unis dans les mêmes pensées, les
mêmes résolutions. Tout ce qui devrait être tenté pour
le salut commun, ils le tenteraient. Peu rassurés sur le
sort réservé au canot, peut-être songeaient-ils à essayer
d’un voyage vers le nord en traversant à pied les
icefields, et pas un de nous n’eût hésité à les suivre. Au
surplus, l’heure d’une pareille tentative n’était pas
encore arrivée, et il serait temps de se décider, lorsque
la mer serait solidifiée jusqu’au cercle antarctique.
Telle était donc la situation, et rien ne semblait
devoir la modifier, lorsque, à la date du 19 février, se
produisit un incident – incident providentiel, dirai-je,
pour ceux qui admettent l’intervention de la Providence
au cours des choses humaines.
Il était huit heures du matin. Le temps était calme, le
ciel assez clair, le thermomètre à 32° Fahrenheit (0°
C.).
Réunis dans la caverne – moins le bosseman –, en
attendant le déjeuner que venait d’apprêter Endicott,
nous allions nous asseoir à table, lorsqu’une voix
appela du dehors.
Ce ne pouvait être que la voix d’Hurliguerly, et
comme ses appels se renouvelaient, nous sortîmes en
toute hâte.
Dès qu’il nous aperçut :
« Venez... venez donc !... » cria-t-il.
Debout sur une roche, au pied du morne qui
terminait Halbrane-Land au-delà de la pointe, il nous
montrait la mer.
« Qu’y a-t-il donc ?... demanda le capitaine Len
Guy.
– Un canot.
– Un canot ?... m’écriai-je.
– Serait-ce celui de l’Halbrane qui reviendrait ?...
demanda le capitaine Len Guy.
– Non... ce n’est pas lui !... » répondit Jem West.
En effet, une embarcation, que sa forme et ses
dimensions ne permettaient pas de confondre avec celle
de notre goélette, dérivait sans avirons ni pagaies.
Il semblait bien qu’elle fût abandonnée au courant...
Nous n’eûmes qu’une même idée – s’emparer à tout
prix de cette embarcation qui assurerait peut-être notre
salut... Mais comment l’atteindre, comment la ramener
à cette pointe d’Halbrane-Land ?...
Le canot était encore à un mille, et, en moins de
vingt minutes, il arriverait par le travers du morne, puis
il le dépasserait, car aucun remous ne s’étendait au
large, et en vingt autres minutes, il serait hors de vue...
Nous étions là, regardant l’embarcation qui
continuait à dériver sans se rapprocher du littoral. Au
contraire, le courant tendait à l’en éloigner.
Soudain, un jaillissement d’eau se produisit au pied
du morne, comme si un corps fût tombé à la mer.
C’était Dirk Peters qui, débarrassé de ses vêtements,
venait de se précipiter du haut d’une roche, et, lorsque
nous l’aperçûmes à dix brasses déjà, il nageait dans la
direction du canot.
Un hurrah s’échappa de nos poitrines.
Le métis tourna un instant la tête, et, d’une coupe
puissante, bondit – c’est le mot – à travers le léger
clapotis des lames, ainsi que l’eût fait un marsouin dont
il possédait la force et la vitesse. Je n’avais jamais rien
vu de pareil, et que ne devait-on pas attendre de la
vigueur d’un tel homme !
Dirk Peters parviendrait-il à atteindre l’embarcation
avant que le courant l’eût emportée vers le nord-est ?...
Et s’il l’atteignait, parviendrait-il, sans avirons, à la
ramener vers la côte dont elle s’écartait, ainsi que le
faisaient en passant la plupart des icebergs ?...
Après nos hurrahs, un encouragement jeté au métis,
– nous étions restés immobiles, nos cœurs battant à se
rompre. Seul, le bosseman criait de temps en temps :
« Va... Dirk... va ! »
En quelques minutes, le métis eut gagné de plusieurs
encablures dans un sens oblique vers le canot. On ne
voyait plus sa tête que comme un point noir à la surface
des longues houles. Rien n’annonçait que la fatigue
commençât à le prendre. Ses deux bras et ses deux
jambes repoussaient l’eau méthodiquement, et il
maintenait sa vitesse sous l’action régulière de ces
quatre puissants propulseurs.
Oui !... cela ne paraissait plus douteux. Dirk Peters
accosterait l’embarcation... Mais, ensuite, ne serait-il
pas entraîné avec elle, à moins que – tant sa force était
prodigieuse, – il ne pût, en nageant, la remorquer
jusqu’à la côte ?...
« Après tout, pourquoi n’y aurait-il pas d’avirons
dans ce canot ?... » fit observer le bosseman.
Nous verrions bien, lorsque Dirk Peters serait à
bord, et il fallait qu’il y fût en quelques minutes, car le
canot ne tarderait pas à le dépasser.
« Dans tous les cas, dit alors Jem West, portons-
nous en aval... Si l’embarcation atterrit, ce ne sera que
très au-dessous du morne.
– Il l’a... il l’a !... Hurrah... Dirk... hurrah !... » cria
le bosseman, incapable de se contenir et auquel
Endicott joignit son formidable écho.
En effet, le métis, ayant accosté, venait de s’élever à
mi-corps le long du canot. Son énorme main le saisit,
et, au risque de le faire chavirer, il se hissa sur le plat-
bord, l’enjamba, puis s’assit pour reprendre haleine.
Presque aussitôt un cri retentissant arriva jusqu’à
nous, poussé par Dirk Peters...
Qu’avait-il donc trouvé au fond de cette
embarcation ?... C’étaient des pagaies, car on le vit
s’installer à l’avant, et, se mettant en direction du
rivage, pagayer avec une nouvelle vigueur afin de sortir
du courant.
« Venez ! » dit le capitaine Len Guy.
Et, dès que nous eûmes contourné la base du morne,
nous voilà courant à la lisière de la grève entre les
pierres noirâtres dont elle était semée.
À trois ou quatre cents toises, le lieutenant nous fit
arrêter.
En effet, le canot avait rencontré l’abri d’une petite
pointe qui se projetait en cet endroit, et il fut évident
qu’il viendrait y atterrir de lui-même.
Or, il n’était plus qu’à cinq ou six encablures et le
remous l’en rapprochait, lorsque Dirk Peters,
abandonnant les pagaies, se baissa vers l’arrière, puis se
redressa, tenant un corps inerte.
Quel cri déchirant se fit entendre !...
« Mon frère... mon frère !... »
Len Guy venait de reconnaître William Guy dans ce
corps que soulevait le métis.
« Vivant... vivant !... » cria Dirk Peters.
Un instant plus tard, le canot avait accosté, et le
capitaine Len Guy pressait son frère entre ses bras...
Trois de ses compagnons gisaient inanimés au fond
de l’embarcation...
Et ces quatre hommes, c’était tout ce qui restait de
l’équipage de la Jane !
14
Onze ans en quelques pages
Le titre donné à ce chapitre indique que les
aventures de William Guy et de ses compagnons après
la destruction de la goélette anglaise, les détails de leur
existence sur l’île Tsalal depuis le départ d’Arthur Pym
et de Dirk Peters, vont être très succinctement racontés.
Transportés à la caverne, William Guy et les trois
autres matelots, Trinkle, Roberts, Covin, avaient pu être
rappelés à la vie. En réalité, c’était la faim – rien que la
faim –, qui avait réduit ces malheureux à un état de
faiblesse voisin de la mort.
Un peu de nourriture prise avec modération, et
quelques tasses de thé brûlant additionné de whisky,
leur rendirent presque aussitôt des forces.
Je n’insiste pas sur la scène d’attendrissement dont
nous fûmes émus jusqu’au fond de l’âme, lorsque
William reconnut son frère Len. Les larmes nous
vinrent aux yeux en même temps que les remerciements
envers la Providence nous venaient aux lèvres. Ce que
nous réservait l’avenir, nous n’y songions même pas,
tout à la joie du présent, et qui sait si notre situation
n’allait pas changer, grâce à l’arrivée de cette
embarcation au rivage d’Halbrane-Land ?...
Je dois dire que William Guy, avant d’entamer son
histoire, fut mis au courant de nos propres aventures.
En peu de mots, il apprit ce qu’il avait hâte
d’apprendre, – la rencontre du cadavre de Patterson, le
voyage de notre goélette jusqu’à l’île Tsalal, son départ
pour de plus hautes latitudes, son naufrage au pied de
l’iceberg : enfin la trahison d’une partie de l’équipage
qui nous avait abandonnés sur cette terre.
Il connut également ce que Dirk Peters savait de
relatif à Arthur Pym, et aussi sur quelles hypothèses peu
fondées reposait l’espoir du métis de retrouver son
compagnon, dont la mort ne faisait pas plus doute pour
William Guy que celle des autres marins de la Jane,
écrasés sous les collines de Klock-Klock.
À ce récit, William Guy répondit par le résumé des
onze ans qu’il avait passés sur l’île Tsalal.
On ne l’a point oublié, le 8 février 1828, l’équipage
de la Jane, n’ayant aucunement lieu de soupçonner la
mauvaise foi de la population tsalalaise et de son chef
Too-Wit, débarqua, afin de se rendre au village de
Klock-Klock, non sans avoir mis en état de défense la
goélette à bord de laquelle six hommes étaient restés.
L’équipage, en comptant le capitaine William, le
second Patterson, Arthur Pym et Dirk Peters, formait un
groupe de trente-deux hommes armés de fusils, de
pistolets et de couteaux. Le chien Tigre l’accompagnait.
Arrivée à l’étroite gorge qui conduisait au village,
précédée et suivie des nombreux guerriers de Too-Wit,
la petite troupe se divisa. Arthur Pym, Dirk Peters et le
matelot Allen s’engagèrent à travers une fissure de la
colline. À partir de ce moment, leurs compagnons ne
devaient plus les revoir.
En effet, à peu de temps de là, une secousse se fit
sentir. La colline opposée s’abattit d’un bloc,
ensevelissant William Guy et ses vingt-huit
compagnons.
De ces malheureux, vingt-deux furent écrasés du
coup, et leurs cadavres ne furent jamais retrouvés sous
cette masse de terre.
Sept, miraculeusement abrités au fond d’une large
déchirure de la colline, avaient survécu. C’étaient
William Guy, Patterson, Roberts, Covin, Trinkle, plus
Forbes et Lexton, morts depuis. Quant à Tigre, avait-il
péri sous l’éboulement ou avait-il échappé, ils
l’ignoraient.
Cependant William Guy et ses six compagnons ne
pouvaient demeurer en cet endroit étroit et obscur, où
l’air respirable ne tarderait pas à manquer. Ainsi que
l’avait tout d’abord pensé Arthur Pym, ils s’étaient crus
victimes d’un tremblement de terre. Mais, ainsi que lui,
ils allaient reconnaître que si la gorge était comblée par
les débris chaotiques de plus d’un million de tonnes de
terre et de pierre, c’est que cet éboulement avait été
artificiellement préparé par Too-Wit et les insulaires de
Tsalal. Comme Arthur Pym, il leur fallut, le plus vite
possible, échapper à la noirceur des ténèbres, au défaut
d’air, aux exhalaisons suffocantes de la terre humide, –
alors que, pour employer les expressions du récit, « ils
se trouvaient exilés au-delà des confins les plus
lointains de l’espérance et qu’ils étaient dans la
condition spéciale des morts ».
De même que dans la colline de gauche, il existait
des labyrinthes à travers la colline de droite, et ce fut en
rampant le long de ces sombres couloirs que William
Guy, Patterson et les autres atteignirent une cavité où le
jour et l’air pénétraient en abondance.
C’est de là qu’ils virent, eux aussi, l’attaque de la
Jane par une soixantaine de pirogues, la défense des six
hommes demeurés à bord, les pierriers vomissant
boulets ramés et mitraille, l’envahissement de la
goélette par les sauvages, enfin l’explosion finale qui
causa la mort d’un millier d’indigènes en même temps
que la destruction complète du navire.
Too-Wit et les Tsalalais furent d’abord épouvantés
des effets de cette explosion, mais peut-être encore plus
désappointés. Leurs instincts de pillage ne pourraient
être satisfaits, puisque, de la coque, du gréement, de la
cargaison, il ne restait plus que des épaves sans valeur.
Comme ils devaient supposer que l’équipage avait
également péri dans l’éboulement de la colline, ils
n’avaient pas eu la pensée que quelques-uns eussent
survécu. De là vint que Arthur Pym et Dirk Peters,
d’une part, William Guy et les siens, de l’autre, purent,
sans être inquiétés, séjourner au fond des labyrinthes de
Klock-Klock, où ils se nourrirent de la chair de ces
butors dont il était facile de s’emparer à la main, et du
fruit des nombreux noisetiers qui poussaient sur les
flancs de la colline. Quant au feu, ils s’en procurèrent
en frottant des morceaux de bois tendre contre des
morceaux de bois dur, dont il y avait quantité autour
d’eux.
Enfin, après sept jours de séquestration, si Arthur
Pym et le métis parvinrent – on le sait – à quitter leur
cachette, à descendre au rivage, à s’emparer d’une
embarcation, à abandonner l’île Tsalal, William Guy et
ses compagnons n’avaient pas trouvé jusqu’alors
l’occasion de s’enfuir.
À vingt et un jours de là, le capitaine de la Jane et
les siens, toujours enfermés dans le labyrinthe, voyaient
arriver le moment où ces oiseaux dont ils vivaient leur
feraient défaut. Afin d’échapper à la faim – sinon à la
soif, puisqu’une source intérieure leur procurait une eau
limpide –, il n’y avait qu’un moyen : c’était de gagner
le littoral, puis de s’aventurer au large dans une
embarcation indigène... Il est vrai, où les fugitifs
iraient-ils et que deviendraient-ils sans provisions ?...
Néanmoins, ils n’eussent pas hésité à tenter l’aventure
s’ils avaient pu profiter de quelques heures de nuit. Or,
à cette époque, le soleil ne se couchait pas encore
derrière l’horizon du 24e parallèle.
Il est donc probable que la mort fût venue mettre un
terme à tant de misères, si la situation n’eût changé
dans les circonstances que voici.
Un matin – c’était le 22 février –, dans la matinée,
William Guy et Patterson, dévorés d’inquiétude,
causaient à l’orifice de la cavité qui donnait sur la
campagne. Ils ne savaient plus comment subvenir aux
besoins de sept personnes, réduites, alors, à se nourrir
uniquement de noisettes, ce qui leur causait de violentes
douleurs de tête et d’intestins. Ils apercevaient bien de
grosses tortues rampant sur le rivage. Mais comment se
fussent-ils risqués à les rejoindre, puisque des centaines
de Tsalalais occupaient les grèves, allant, venant,
vaquant à leurs occupations, en poussant leur éternel cri
de tékéli-li.
Soudain, cette foule parut en proie à une
extraordinaire agitation. Hommes, femmes, enfants, se
dispersèrent de tous les côtés. Quelques sauvages se
jetèrent dans leurs canots comme si un terrible danger
les menaçait...
Que se passait-il ?...
William Guy et ses compagnons eurent bientôt
l’explication du tumulte qui se produisait sur cette
partie du littoral de l’île.
Un animal, un quadrupède, venait d’apparaître, et,
se précipitant au milieu des insulaires, il s’acharnait à
les mordre, il leur sautait à la gorge, tandis que sa
bouche écumante vomissait de rauques hurlements.
Et cependant il était seul, ce quadrupède, et on
pouvait l’accabler de pierres ou de flèches... Pourquoi
donc des centaines de sauvages manifestaient-ils une
pareille épouvante, pourquoi prenaient-ils la fuite,
pourquoi paraissaient-ils ne pas oser se défendre contre
l’animal qui s’élançait sur eux ?...
L’animal était blanc de poil, et, à sa vue, se
produisait ce phénomène observé déjà, cette
inexplicable horreur du blanc commune à tous les
indigènes de Tsalal... Non ! on ne saurait se figurer
avec quelle frayeur ils poussaient, avec leur tékéli-li,
ces cris d’anamoo-moo et de lama-lama !
Et, quelle fut la surprise de William Guy et de ses
compagnons, lorsqu’ils reconnurent le chien Tigre !...
Oui ! Tigre, qui, échappé à l’effondrement de la
colline, s’était sauvé à l’intérieur de l’île... Et, après
avoir rôdé aux alentours de Klock-Klock pendant
quelques jours, le voici qui était revenu, jetant l’effroi
parmi ces sauvages...
On se souvient que le pauvre animal avait déjà
éprouvé les atteintes de l’hydrophobie dans la cale du
Grampus ?... Eh bien, cette fois, il était enragé... oui !
enragé et menaçait de ses morsures toute cette
population affolée...
Voilà pourquoi la plupart des Tsalalais avaient pris
la fuite, et aussi leur chef Too-Wit et aussi les Wampos,
qui étaient les principaux personnages de Klock-
Klock !... Ce fut dans ces extraordinaires circonstances
qu’ils abandonnèrent non seulement le village, mais
l’île, où nulle puissance n’aurait pu les retenir, où ils ne
devaient point remettre le pied !...
Cependant, si les canots suffirent à en transporter le
plus grand nombre sur les îles voisines, plusieurs
centaines d’indigènes avaient dû rester à Tsalal, faute
de moyens de s’enfuir. Quelques-uns ayant été mordus
par Tigre, des cas de rage s’étaient déclarés, après une
assez courte période d’incubation. Alors – spectacle
dont il est impossible de retracer l’horreur –, il s’étaient
précipités les uns sur les autres, ils s’étaient déchirés à
coups de dents... Et, les ossements que nous avions
rencontrés aux environs de Klock-Klock, c’étaient ceux
de ces sauvages, qui, depuis onze années, blanchissaient
à cette place !...
Quant au malheureux chien, il était allé mourir en
un coin de ce littoral, où Dirk Peters avait retrouvé son
squelette, auquel tenait encore un collier gravé du nom
d’Arthur Pym...
Ainsi, c’est à cette catastrophe – et la puissance
géniale d’un Edgar Poe était certes capable de
l’imaginer – que fut dû l’abandon définitif de Tsalal.
Réfugiés dans l’archipel du sud-ouest, les indigènes
avaient pour jamais quitté cette île, où « l’animal
blanc » venait d’apporter l’épouvante et la mort...
Puis, après que ceux qui n’avaient pu s’enfuir
eussent péri jusqu’au dernier dans cette épidémie de
rage, William Guy, Patterson, Trinkle, Covin, Roberts,
Forbes, Lexton, se hasardèrent à sortir du labyrinthe, où
ils étaient à la veille de mourir de faim.
Durant les années qui suivirent, quelle fut
l’existence des sept survivants de cette expédition ?...
En somme, elle avait été moins pénible qu’on ne
l’aurait dû croire. Leur vie était assurée par les
productions naturelles d’un sol extrêmement fertile et la
présence d’un certain nombre d’animaux domestiques.
Il ne leur manquait que les moyens d’abandonner
Tsalal, de revenir vers la banquise, de franchir ce cercle
antarctique dont la Jane avait forcé le passage au prix
de mille dangers, menacée par la furie des tempêtes, le
choc des glaces, les rafales de grêle et de neige !
Quant à construire un canot capable d’affronter un
aussi périlleux voyage, comment William Guy et ses
compagnons l’auraient-ils fait, faute d’outils
nécessaires, et lorsqu’ils en étaient réduits à leurs seules
armes, fusils, pistolets et coutelas ?...
Donc, il n’y avait à se préoccuper que de s’installer
du mieux possible, en attendant une occasion de quitter
l’île. Et d’où pourrait-elle venir, si ce n’est de l’un de
ces hasards dont dispose seule la Providence ?...
Et, en premier lieu, sur l’avis du capitaine et du
second, on résolut d’établir un campement sur la côte
du nord-ouest. Du village de Klock-Klock, on
n’apercevait pas le large. Or, il importait d’être
constamment en vue de la mer, pour le cas – si
improbable, hélas ! – où quelque bâtiment apparaîtrait
sur les parages de Tsalal !...
Le capitaine William Guy, Patterson et leur cinq
compagnons redescendirent donc à travers le ravin à
demi rempli des décombres de la colline, au milieu des
scories friables, des blocs de granit noir et de marne
grenaillée, où scintillaient des points métalliques. Tel
s’était présenté aux yeux d’Arthur Pym l’aspect de ces
lugubres régions, « qui, dit-il, marquaient
l’emplacement de la Babylone en ruine !... »
Avant de quitter cette gorge, William Guy eut la
pensée d’explorer la faille de droite où Arthur Pym,
Dirk Peters et Allen avaient disparu. Cette faille étant
obstruée, il lui fut impossible de pénétrer à l’intérieur
du massif. Aussi ne connut-il jamais l’existence de ce
labyrinthe naturel ou artificiel, qui faisait le pendant de
celui qu’il venait d’abandonner, lesquels
communiquaient peut-être l’un avec l’autre sous le lit
desséché du torrent.
Après avoir franchi cette barrière chaotique qui
interceptait la route du nord, la petite troupe se dirigea
rapidement vers le nord-ouest.
Là, sur le littoral, à trois milles environ de Klock-
Klock, on procéda à une installation définitive au fond
d’une grotte à peu près semblable à celle que nous
occupions actuellement sur la côte d’Halbrane-Land.
Et c’est en cet endroit que, pendant de longues et
désespérantes années, les sept survivants de la Jane
vécurent, comme nous allions le faire nous-mêmes, – il
est vrai, dans des conditions meilleures, puisque la
fertilité du sol de Tsalal offrait des ressources qui
manquaient à celui d’Halbrane-Land. En réalité, si nous
étions condamnés à périr, lorsque nos provisions
seraient épuisées, eux ne l’étaient pas. Ils pouvaient
indéfiniment attendre... et ils attendirent...
Ce qui ne faisait aucun doute dans leur esprit, c’est
qu’Arthur Pym, Dirk Peters et Allen avaient péri dans
l’éboulement – et ce n’était que trop certain pour ce
dernier. En effet, auraient-ils jamais imaginé qu’Arthur
Pym et le métis, après s’être emparés d’un canot,
avaient pu prendre la mer ?...
Ainsi que nous le dit William Guy, aucun incident
ne vint rompre la monotonie de cette existence de onze
années, aucun, – pas même l’apparition des insulaires,
auxquels l’épouvante interdisait l’approche de l’île
Tsalal. Nul danger ne les avait menacés pendant cette
période. D’autre part, à mesure qu’elle se prolongeait,
ils perdaient de plus en plus l’espoir d’être jamais
recueillis. Au début, avec le retour de la belle saison,
quand la mer redevenait libre, ils s’étaient dit qu’un
navire serait envoyé à la recherche de la Jane. Mais,
lorsque quatre ou cinq ans se furent écoulés, ils
perdirent toute espérance...
En même temps que les produits du sol – et parmi
eux ces précieuses plantes antiscorbutiques, le
cochléaria, le céleri brun, qui abondaient aux environs
de la caverne – William Guy avait ramené du village
une certaine quantité de volatiles, des poules, des
canards d’espèce excellente, et aussi nombre de ces
porcs noirs, très multipliés sur l’île. En outre, sans avoir
besoin de recourir aux armes à feu, il fut aisé d’abattre
des butors au plumage d’un noir de jais. À ces diverses
ressources alimentaires, il convenait d’ajouter les
centaines d’œufs d’albatros et de tortues galapagos,
enfouis sous le sable des grèves, et, rien que ces tortues
de dimensions énormes, d’une chair salubre et
nourrissante, auraient suffi aux hiverneurs de
l’Antarctide.
Restaient encore les inépuisables réserves de la mer,
de ce Jane-Sund, où foisonnaient toutes sortes de
poissons jusqu’au fond des criques, – des saumons, des
morues, des raies, des antoys, des soles, des rougets,
des mulets, des carrelets, des scares, et aussi, sans
parler des mollusques, ces savoureuses biches de mer,
dont la goélette anglaise comptait prendre une
cargaison afin de la vendre sur les marchés du Céleste-
Empire.
Il n’y a pas lieu de s’étendre sur cette période, qui
va de l’année 1828 à l’année 1839. Certes, les hivers
furent très durs. En effet, si l’été faisait généreusement
sentir sa bienfaisante influence aux îles du groupe
Tsalal, la mauvaise saison, avec son cortège de neiges,
de pluies, de rafales, de tourmentes, ne lui épargnait pas
ses rigueurs. Le terrible froid régnait en maître sur tout
le domaine des terres antarctiques. La mer, encombrée
de glaces flottantes, se solidifiait pour six à sept mois. Il
fallait attendre la réapparition du soleil avant de
retrouver ces eaux libres, telles que les avait vues
Arthur Pym, telles que nous les avions rencontrées
depuis la banquise.
En somme, l’existence avait été relativement facile à
l’île de Tsalal. En serait-il ainsi sur ce littoral aride
d’Halbrane-Land que nous occupions ? Si abondantes
qu’elles fussent, nos provisions finiraient par s’épuiser,
et, l’hiver venu, les tortues ne regagnaient-elles pas de
plus basses latitudes ?...
Ce qui est certain, c’est que, sept mois auparavant,
le capitaine William Guy n’avait pas encore perdu un
seul de ceux qui s’étaient tirés sains et saufs du guet-
apens de Klock-Klock, et cela, grâce à leur robuste
constitution, à leur remarquable endurance, à leur
grande force de caractère... Hélas ! le malheur allait
bientôt s’abattre sur eux.
Le mois de mai arrivé – qui correspond en ces
contrées au mois de novembre de l’hémisphère
septentrional –, déjà commençaient à dériver, au large
de Tsalal, les glaces que le courant entraînait vers le
nord.
Un jour, l’un des sept hommes ne rentra pas à la
caverne. On l’appela, on l’attendit, on se mit à sa
recherche... Ce fut en vain... Victime de quelque
accident, noyé sans doute, il ne reparut pas... il ne
devait pas reparaître.
C’était Patterson, le second de la Jane, le fidèle
compagnon de William Guy.
Quelle douleur causa à tous ces braves gens cette
disparition de l’un d’eux, de l’un des meilleurs ?... Et
n’était-ce pas le présage de prochaines catastrophes ?...
Or, ce que William Guy ignorait, ce que nous lui
apprîmes alors, c’est que Patterson – dans quelles
circonstances, on ne le saurait jamais – avait été
emporté à la surface d’un glaçon sur lequel il allait
mourir de faim. Et c’était sur ce glaçon, parvenu à la
hauteur des îles du Prince-Édouard, rongé par les eaux
plus chaudes, et près de se dissoudre, que le bosseman
avait découvert le cadavre du second de la Jane...
Lorsque le capitaine Len Guy eut raconté comment,
grâce aux notes trouvées dans la poche de son
malheureux compagnon, l’Halbrane s’était dirigée vers
les mers antarctiques, son frère ne put retenir de grosses
larmes...
À la suite de ce premier malheur, d’autres
survinrent.
Les sept survivants de la Jane n’étaient plus que six,
et bientôt ils n’allaient plus être que quatre, après avoir
été réduits à chercher leur salut dans la fuite.
En effet, la disparition de Patterson ne datait que de
cinq mois, lorsque, au milieu d’octobre, un tremblement
de terre vint bouleverser l’île Tsalal de fond en comble,
en même temps qu’il anéantissait presque entièrement
le groupe du sud-ouest.
On ne saurait se figurer avec quelle violence
s’accomplit ce bouleversement. Nous avions pu en
juger, lorsque le canot de notre goélette avait accosté la
falaise rocheuse indiquée par Arthur Pym. Assurément,
William Guy et ses cinq compagnons n’eussent pas
tardé à succomber, s’ils n’avaient eu le moyen de fuir
cette île qui maintenant se refusait à les nourrir.
Deux jours après, à quelques centaines de toises de
leur caverne, le courant amena un canot qui avait été
entraîné au large de l’archipel du sud-ouest.
Charger cette embarcation d’autant de provisions
qu’elle en pouvait contenir, s’y embarquer pour
abandonner l’île devenue inhabitable, c’est ce que
William Guy, Roberts, Covin, Trinkle, Forbes et
Lexton voulurent faire sans attendre même vingt-quatre
heures.
Par malheur, il régnait alors une brise d’une
violence extrême, due aux phénomènes sismiques qui
avaient troublé les profondeurs du sol comme les
profondeurs du ciel. Résister à cette brise ne fut pas
possible, et elle rejeta l’embarcation vers le sud, livrée à
ce courant auquel obéissait notre iceberg, lorsqu’il
dérivait jusqu’au littoral d’Halbrane-Land.
Pendant deux mois et demi, les malheureux allèrent
ainsi à travers la mer libre, sans parvenir à modifier leur
direction. Ce fut seulement le 2 janvier de la présente
année 1840, qu’ils aperçurent une terre, – celle
précisément que baignait à l’est le Jane-Sund.
Or, ce que nous avions reconnu déjà, c’est que cette
terre n’était pas éloignée de cinquante milles
d’Halbrane-Land. Oui ! telle était la distance,
relativement faible, qui nous séparait de ceux que nous
avions cherchés si loin à travers les régions
antarctiques, et que nous n’espérions plus revoir !
C’était beaucoup plus dans le sud-est, par rapport à
nous, que l’embarcation de William Guy avait atterri.
Mais, là, quelle différence avec l’île Tsalal, ou, plutôt,
quelle ressemblance avec l’Halbrane-Land ! Un sol
impropre à la culture, rien que du sable et des roches, ni
arbres, ni arbustes, ni plantes d’aucune sorte ! Aussi,
leurs provisions presque épuisées, William Guy et ses
compagnons furent-ils bientôt réduits à l’extrême
misère, et deux succombèrent, Forbes et Lexton...
Les quatre autres, William Guy, Roberts, Covin et
Trinkle ne voulurent pas demeurer un jour de plus sur
cette côte où ils étaient condamnés à mourir de faim.
Avec le peu de vivres qui leur restait, ils
s’embarquèrent dans le canot, et se livrèrent une
seconde fois au courant, sans avoir été à même, faute
d’instruments, de relever leur position.
Or, comme ils naviguèrent vingt-cinq jours dans ces
conditions, leurs ressources s’épuisèrent, et ils étaient à
la veille de succomber, n’ayant pas mangé depuis
quarante-huit heures, lorsque l’embarcation, au fond de
laquelle ils gisaient inanimés, parut en vue d’Halbrane-
Land.
C’est à cet instant que le bosseman l’aperçut, et Dirk
Peters s’était jeté à la mer, pour la rejoindre, et avait
manœuvré de manière à la ramener vers le rivage. Au
moment où il mettait le pied dans le canot, le métis
avait reconnu le capitaine de la Jane et les matelots
Roberts, Trinkle, Covin. Après s’être assuré qu’ils
respiraient encore, il prit les pagaies, nagea vers la terre,
et, lorsqu’il ne fut plus qu’à une encablure, soulevant la
tête de William Guy :
« Vivant... vivant ! » avait-il crié d’une voix si
puissante qu’elle arriva jusqu’à nous.
Et, maintenant, les deux frères étaient enfin réunis
sur ce coin perdu d’Halbrane-Land.
15
Le sphinx des glaces
À deux jours de là, sur ce point du littoral
antarctique, il ne restait plus un seul des survivants des
deux goélettes.
Ce fut le 21 février, à six heures du matin, que
l’embarcation, dans laquelle nous étions au nombre de
treize, quitta la petite crique et doubla la pointe
d’Halbrane-Land.
Dès l’avant-veille nous avions discuté la question du
départ. Si elle devait être résolue affirmativement, il ne
fallait pas différer d’un jour à prendre le large. Pendant
un mois encore – un mois au plus –, la navigation serait
possible sur cette portion de mer comprise entre les 86e
et 70e parallèles, c’est-à-dire jusqu’aux latitudes
ordinairement barrées par la banquise. Puis, au-delà, si
nous parvenions à nous dégager, peut-être aurions-nous
la chance de rencontrer quelque baleinier finissant la
saison de pêche, ou, – qui sait ? – un bâtiment anglais,
français ou américain, achevant une campagne de
découvertes sur les limites de l’océan austral ?... Passé
la mi-mars, ces parages seraient délaissés des
navigateurs comme des pêcheurs, et tout espoir d’être
recueilli devrait être abandonné.
On s’était d’abord demandé s’il n’y aurait pas
avantage à hiverner là où nous eussions été contraints
de le faire avant l’arrivée de William Guy, à s’installer
pour les sept ou huit mois d’hiver de cette région que
les longues ténèbres et les froids excessifs ne
tarderaient pas d’envahir. Au commencement de l’été
prochain, alors que la mer serait redevenue libre,
l’embarcation aurait fait route vers l’océan Pacifique, et
nous aurions eu plus de temps pour franchir le millier
de milles qui nous en séparaient. N’eût-ce pas été acte
de prudence et de sagesse ?...
Cependant, si résignés que nous fussions, comment
ne pas s’effrayer à la pensée d’un hivernage sur cette
côte, bien que la caverne nous offrît un suffisant abri,
bien que les conditions de la vie y fussent assurées, du
moins en ce qui concernait la nourriture ?... Oui !
résignés... on l’est tant que la résignation est
commandée par les circonstances... Mais, à présent que
l’occasion se présentait de partir, comment ne pas faire
un dernier effort en vue d’un prochain rapatriement,
comment ne pas tenter ce qu’avait tenté Hearne avec
ses compagnons et dans des conditions infiniment plus
favorables ?...
Le pour et le contre de la question furent examinés
de très près. Après avis demandé à chacun, on fit valoir
que, à la rigueur, si quelque obstacle arrêtait la
navigation, l’embarcation pourrait toujours regagner
cette partie de la côte, dont nous connaissions l’exact
gisement. Le capitaine de la Jane se montra très
partisan d’un départ immédiat, dont Len Guy et Jem
West ne redoutaient point les conséquences. Je me
rangeai volontiers à leur avis que partagèrent nos
compagnons.
Seul, Hurliguerly opposa quelque résistance. Il lui
semblait imprudent de laisser le certain pour
l’incertain... Trois ou quatre semaines seulement pour
cette distance comprise entre Halbrane-Land et le cercle
antarctique, serait-ce assez ?... Et comment, s’il le
fallait, revenir contre le courant qui portait au nord ?...
Enfin le bosseman fit valoir certains arguments qui
méritaient d’être pesés. Toutefois, je dois le dire, il n’y
eut qu’Endicott à se ranger de son bord, par l’habitude
qu’il avait d’envisager les choses sous le même angle
que lui. D’ailleurs, tout cela discuté et bien discuté,
Hurliguerly se déclara prêt à partir, puisque nous étions
tous de cet avis.
Les préparatifs furent achevés à bref délai, et c’est
pourquoi, le 21, dès sept heures du matin, grâce à la
double action du courant et du vent, la pointe
d’Halbrane-Land nous restait à cinq milles en arrière.
Dans l’après-midi s’effacèrent graduellement les
hauteurs qui dominaient cette partie du littoral, dont la
plus élevée nous avait permis d’apercevoir la terre sur
la rive ouest du Jane-Sund.
Notre canot était une de ces embarcations qui sont
en usage dans l’archipel de Tsalal pour la
communication entre les îles. Nous savions, d’après le
récit d’Arthur Pym, que ces canots ressemblaient les
uns à des radeaux ou à des bateaux plats, les autres à
des pirogues à balancier, – la plupart très solides. À la
dernière catégorie appartenait celui que nous montions,
long d’une quarantaine de pieds, large de six, l’arrière
et l’avant de même forme relevée – ce qui permettait
d’éviter les virages –, et il se manœuvrait avec plusieurs
paires de pagaies.
Ce que je dois faire particulièrement observer, c’est
que dans la construction de ce canot, il n’entrait pas un
seul morceau de fer, – ni clous, ni chevilles, ni
semelles, pas plus à l’étrave qu’à l’étambot, ce métal
étant absolument inconnu des Tsalalais. Des ligatures
faites d’une sorte de liane, ayant la résistance d’un fil
de cuivre, assuraient l’adhérence du bordé avec autant
de solidité que le plus serré des rivetages. L’étoupe était
remplacée par une mousse sur laquelle s’appliquait un
brai de gomme, qui prenait une dureté métallique au
contact de l’eau.
Telle était cette embarcation, à laquelle nous
donnâmes le nom de Paracuta, – celui d’un poisson de
ces parages, qui était assez grossièrement sculpté sur le
plat-bord.
Le Paracuta avait été chargé d’autant d’objets qu’il
en pouvait contenir, sans trop gêner les passagers
destinés à y prendre place, – vêtements, couvertures,
chemises, vareuses, caleçons, pantalons de grosse laine
et capotes cirées, quelques voiles, quelques espars,
grappin, avirons, gaffes, puis des instruments pour faire
le point, des armes et des munitions dont nous aurions
peut-être l’occasion de nous servir, fusils, pistolets,
carabines, poudre, plomb et balles. La cargaison se
composait de plusieurs barils d’eau douce, de whisky et
de gin, de caisses de farine, de viande au demi-sel, de
légumes secs, d’une bonne réserve de café et de thé. On
y avait joint un petit fourneau et plusieurs sacs de
charbon pour alimenter ce fourneau pendant quelques
semaines. Il est vrai, si nous ne parvenions pas à
dépasser la banquise, s’il fallait hiverner au milieu des
icefields, comme ces ressources ne tarderaient pas à
s’épuiser, tous nos efforts devraient alors tendre à
revenir vers Halbrane-Land, où la cargaison de la
goélette devait assurer notre existence pendant de longs
mois encore.
Eh bien – même si nous n’y réussissions pas –, y
aurait-il lieu de perdre tout espoir ?... Non, et il est dans
la nature humaine de se rattacher à la moindre de ses
lueurs. Je me souvenais de ce qu’Edgar Poe dit de
l’Ange du bizarre, « ce génie qui préside aux
contretemps dans la vie, et dont la fonction est
d’amener ces accidents qui peuvent étonner, mais qui
sont engendrés par la logique des faits... » Pourquoi ne
verrions-nous pas apparaître cet ange à l’heure
suprême ?...
Il va de soi que la plus grande part de la cargaison
de l’Halbrane avait été laissée dans la caverne, à l’abri
des intempéries de l’hiver, à la disposition de naufragés,
si jamais il en venait sur cette côte. Un espar, que le
bosseman avait dressé sur le morne, ne manquerait pas
d’attirer leur attention. D’ailleurs, après nos deux
goélettes, quel navire oserait s’élever à de telles
latitudes ?
Voici quelles étaient les personnes embarquées sur
le Paracuta : le capitaine Len Guy, le lieutenant Jem
West, le bosseman Hurliguerly, le maître-calfat Hardie,
les matelots Francis et Stern, le cuisinier Endicott, le
métis Dirk Peters et moi, tous de l’Halbrane, – puis, le
capitaine William Guy et les matelots Roberts, Covin,
Trinkle de la Jane. Au total, treize, le chiffre fatidique.
Avant de partir, Jem West et le bosseman avaient eu
soin d’implanter un mât à peu près au tiers de notre
embarcation. Ce mât, maintenu par un étai et des
haubans, pouvait porter une large misaine qui fut
découpée dans le hunier de la goélette. Le Paracuta
mesurant six pieds de largeur au maître-bau, on avait pu
donner un peu de croisure à cette voile de fortune.
Sans doute, ce gréement ne permettrait pas de
naviguer au plus près. Mais, depuis le vent arrière
jusqu’au grand largue, cette voile nous imprimerait une
vitesse suffisante pour enlever en cinq semaines, avec
une moyenne de trente milles par vingt-quatre heures,
le millier de milles qui nous séparaient de la banquise.
Compter sur cette vitesse n’avait rien d’excessif, si le
courant et la brise continuaient à pousser le Paracuta
vers le nord-est. En outre, les pagaies nous serviraient,
lorsque le vent viendrait à refuser, et quatre paires,
maniées par huit hommes, assureraient encore une
certaine vitesse à l’embarcation.
Je n’ai rien de particulier à mentionner pendant la
semaine qui suivit le départ. La brise ne cessa de
souffler du sud. Aucun contre-courant défavorable ne se
manifesta entre les rives du Jane-Sund.
Autant que possible et tant que la côte d’Halbrane-
Land ne s’écarterait pas trop à l’ouest, les deux
capitaines entendaient la longer à une ou deux
encablures. Elle nous eût offert refuge en cas qu’un
accident eût mis notre canot hors d’usage. Il est vrai,
sur cette terre aride, au début de l’hiver, que serions-
nous devenus ?... Mieux valait, je pense, n’y point
songer.
Durant ces premiers huit jours, en pagayant dès que
la brise venait à mollir, le Paracuta n’avait rien perdu
de la moyenne de vitesse indispensable pour atteindre
l’océan Pacifique en ce court laps de temps.
L’aspect de la terre ne changeait pas, – toujours le
même sol infertile, des blocs noirâtres, des grèves
sablonneuses semées de rares raquettes, des hauteurs
abruptes et dénudées en arrière-plan. Quant au détroit, il
charriait déjà quelques glaces, des drifts flottants, des
packs longs de cent cinquante à deux cents pieds, les
uns de forme allongée, les autres circulaires, – et aussi
des icebergs que notre embarcation dépassait sans
peine. Ce qu’il y avait de peu rassurant, c’est que ces
masses se dirigeaient vers la banquise, et n’en
fermeraient-elles point les passes, qui devaient être
encore libres à cette époque ?...
Inutile de noter que l’entente était parfaite entre les
treize passagers du Paracuta. Nous n’avions plus à
craindre la rébellion d’un Hearne. Et, à ce propos, on se
demandait si le sort avait favorisé ces malheureux
entraînés par le sealing-master. À bord de leur canot
surchargé, que le moindre coup de mer mettrait en péril,
comment s’était accomplie cette navigation si
dangereuse ?... Et qui sait, cependant, si Hearne ne
réussirait pas, alors que nous échouerions, pour être
partis dix jours après lui ?...
Je mentionnerai, en passant, que Dirk Peters, à
mesure qu’il s’éloignait de ces lieux où il n’avait
retrouvé aucune trace de son pauvre Pym, était plus
taciturne que jamais – ce que je n’aurais pas cru
possible –, et il ne me répondait plus, lorsque je lui
adressais la parole.
Cette année 1840 étant bissextile, j’ai dû porter sur
mes notes la date du 29 février. Or, ce jour étant
précisément l’anniversaire de la naissance
d’Hurliguerly, le bosseman demanda que cet
anniversaire fût célébré avec quelque éclat à bord du
canot.
« C’est bien le moins, dit-il en riant, puisqu’on ne
peut me le fêter qu’une année sur quatre ! »
Et l’on but à la santé de ce brave homme, un peu
trop bavard, mais le plus confiant, le plus endurant de
tous, et qui nous ragaillardissait par son inaltérable
bonne humeur.
Ce jour-là, l’observation donna 79° 17’ pour la
latitude et 118° 37’ pour la longitude.
On le voit, les deux rives du Jane-Sund couraient
entre le 118e et le 119e méridien, et le Paracuta n’avait
plus qu’une douzaine de degrés à franchir jusqu’au
cercle polaire.
Après avoir fait ce relèvement, très difficile à
obtenir à cause du peu d’élévation du soleil au-dessus
de l’horizon, les deux frères avaient déployé sur un
banc la carte si incomplète alors des régions
antarctiques. Je l’étudiais avec eux, et nous cherchions
à déterminer approximativement quelles terres déjà
reconnues gisaient dans cette direction.
Depuis que notre iceberg avait dépassé le pôle sud,
il ne faut pas oublier que nous étions entrés dans la
zone des longitudes orientales, comptées du zéro de
Greenwich au 190e degré. Donc, tout espoir devait être
abandonné soit d’être rapatriés aux Falklands, soit de
trouver des baleiniers sur les parages des Sandwich, des
South-Orkneys ou de la Géorgie du Sud.
En somme, voici ce qu’il était permis de déduire, eu
égard à notre position actuelle.
Il va de soi que le capitaine William Guy ne pouvait
rien savoir des voyages antarctiques entrepris depuis le
départ de la Jane. Il ne connaissait que ceux de Cook,
de Krusenstern, de Weddell, de Bellingshausen, de
Morrell, et ne pouvait être au courant des campagnes
ultérieures, la deuxième de Morrell et celle de Kemp,
qui avaient quelque peu étendu le domaine
géographique en ces lointaines contrées. Par suite de ce
que lui apprit son frère, il sut que, depuis nos propres
découvertes, on devait tenir pour certain qu’un large
bras de mer – le Jane-Sund – partageait en deux vastes
continents la région australe.
Une remarque que fit, ce jour-là, le capitaine Len
Guy, c’est que si le détroit se prolongeait entre les 118e
et 119e méridiens, le Paracuta passerait près de la
position attribuée au pôle magnétique. C’est à ce point
– on ne l’ignore pas –, que se réunissent tous les
méridiens magnétiques, point situé à peu près aux
antipodes de celui des parages arctiques, et sur lequel
l’aiguille de la boussole prend une direction verticale.
Je dois dire qu’à cette époque, le relèvement de ce pôle
n’avait pas été fait avec la précision qu’on y a apportée
plus tard1.
Cela n’avait pas d’importance, d’ailleurs, et cette
constatation géographique ne pouvait avoir aucun
intérêt pour nous. Ce qui devait nous préoccuper
davantage, c’est que le Jane-Sund se rétrécissait
sensiblement, et se réduisait alors à dix ou douze milles
de largeur. Grâce à cette configuration du détroit, on
1
Les calculs, d’après Hansteen, placent le pôle magnétique austral par
128° 30’ de longitude et 69° 17’ de latitude. Après les travaux de
Vincendon Dumoulin et Coupvent Desbois, lors du voyage de Dumont
d’Urville à bord de l’Astrolabe et de la Zélée. Duperrey donne 136° 15’
pour la longitude, et 76° 30’ pour la latitude. Il est vrai, tout récemment,
de nouveaux calculs ont établi que ce point devait se trouver par 106° 16’
de longitude est et 72° 20’ de latitude sud. On voit que l’accord à ce sujet
n’est pas encore fait entre les hydrographes, comme il l’est en ce qui
concerne le pôle magnétique boréal. J. V.
apercevait distinctement la terre des deux côtés.
« Eh ! fit observer le bosseman, espérons qu’il y
restera assez de large pour notre embarcation !... Si ce
détroit-là allait finir en cul-de-sac...
– Ce n’est pas à craindre, répondit le capitaine Len
Guy. Puisque le courant se propage dans cette direction,
c’est qu’il trouve une issue vers le nord, et, à mon avis,
nous n’avons rien autre chose à faire qu’à le suivre. »
C’était l’évidence même. Le Paracuta ne pouvait
avoir un meilleur guide que ce courant. Si, par malheur,
nous l’eussions eu contre nous, il aurait été impossible
de le remonter, sans être servi par une très forte brise.
Peut-être, cependant, quelques degrés plus loin, ce
courant s’infléchirait-il vers l’est ou vers l’ouest, étant
donné la conformation des côtes ? Néanmoins, au nord
de la banquise, tout permettait d’affirmer que cette
partie du Pacifique baignait les terres de l’Australie, de
la Tasmanie ou de la Nouvelle-Zélande. Peu importait,
on en conviendra, quand il s’agissait d’être rapatriés,
que le rapatriement se fit ici ou là...
Notre navigation se prolongea dans ces conditions
une dizaine de jours. L’embarcation tenait bien l’allure
du grand largue. Les deux capitaines et Jem West n’en
étaient plus à apprécier sa solidité, quoique, je le répète,
aucun morceau de fer n’eût été employé à sa
construction. Il n’avait pas été une seule fois nécessaire
de reprendre ses coutures, d’une parfaite étanchéité. Il
est vrai, nous avions la mer belle, à peine ridée d’un
léger clapotis à la surface de ses longues houles.
Le 10 mars, avec même longitude, l’observation
donna 76° 13’ pour latitude.
Puisque le Paracuta avait franchi environ six cents
milles depuis son départ d’Halbrane-Land, et que ce
parcours s’était opéré en vingt jours, il avait obtenu une
vitesse de trente milles par vingt-quatre heures.
Que cette moyenne ne faiblît pas durant trois
semaines, et toutes les chances seraient pour que les
passes ne fussent point fermées ou que la banquise pût
être contournée, – et aussi que les navires n’eussent pas
abandonné les lieux de pêche.
Actuellement, le soleil se traînait presque au ras de
l’horizon, et l’époque approchait où tout le domaine de
l’Antarctide serait enveloppé des ténèbres de la nuit
polaire. Fort heureusement, à s’élever vers le nord, nous
gagnions des parages d’où la lumière n’était pas bannie
encore.
Nous fûmes alors témoin d’un phénomène aussi
extraordinaire que ceux dont est rempli le récit d’Arthur
Pym. Pendant trois à quatre heures, de nos doigts, de
nos cheveux, de nos poils de barbe, s’échappèrent de
courtes étincelles, accompagnées d’un bruit strident.
C’était une tempête de neige électrique, aux gros
flocons peu serrés, dont le contact produisait des
aigrettes lumineuses. Le Paracuta fut plusieurs fois à
l’instant d’être englouti, tant la mer déferlait avec
fureur, mais on s’en tira sains et saufs.
Cependant, l’espace ne s’éclairait déjà plus que
d’une manière imparfaite. De fréquentes brumes
réduisaient à quelques encablures seulement l’extrême
portée de la vue. Aussi la surveillance dut-elle être
établie de manière à éviter toute collision avec les
glaces flottantes, dont la vitesse de déplacement était
inférieure à celle du Paracuta. Il y a également lieu de
noter que, du côté du sud, le ciel s’illuminait souvent de
larges lueurs, dues à l’irradiation des aurores polaires.
La température s’abaissait d’une manière assez
sensible, et n’était plus que de 23° (5° C. sous zéro).
Cet abaissement ne laissait pas de causer de vives
inquiétudes. S’il ne pouvait influencer les courants dont
la direction restait favorable, il tendait à modifier l’état
atmosphérique. Par malheur, pour peu que le vent
mollît avec l’accentuation du froid, la marche du canot
serait diminuée de moitié. Or, un retard de deux
semaines suffirait à compromettre notre salut en nous
obligeant à hiverner au pied de la banquise. Dans ce
cas, ainsi que je l’ai dit, mieux vaudrait essayer de
revenir au campement d’Halbrane-Land. Serait-il libre
alors, ce Jane-Sund, que le Paracuta venait de remonter
si heureusement ?... Plus favorisés que nous, Hearne et
ses compagnons, qui nous devançaient d’une dizaine de
jours, n’avaient-ils pas déjà franchi la barrière de
glaces ?
Quarante-huit heures après, le capitaine Len Guy et
son frère voulurent fixer notre position par une
observation que le ciel, dégagé de brumes, allait rendre
possible. Il est vrai, c’est à peine si le soleil débordait
l’horizon méridional, et l’opération présenterait de
réelles difficultés. Cependant on parvint à prendre
hauteur avec une certaine approximation, et les calculs
donnèrent les résultats suivants :
Latitude : 75° 17’ sud.
Longitude : 118° 3’ est.
Donc, à cette date du 12 mars, le Paracuta n’était
plus séparé que par la distance de quatre cents milles
des parages du cercle antarctique.
Une remarque qui fut faite alors, c’est que le détroit,
très restreint à la hauteur du 77e parallèle, s’élargissait à
mesure qu’il se développait vers le nord. Même avec les
longues-vues, on n’apercevait plus rien des terres de
l’est. C’était là une circonstance fâcheuse, car le
courant, moins resserré entre deux côtes, ne tarderait
pas à diminuer de vitesse, et finirait par ne plus se faire
sentir.
Durant la nuit du 12 au 13 mars, une brume assez
épaisse se leva après une accalmie de la brise. Il y avait
lieu de le regretter, car cela accroissait les dangers de
collision avec les glaces flottantes. Il est vrai,
l’apparition des brouillards ne pouvait nous étonner en
de tels parages. Toutefois, ce qui eut lieu de surprendre,
c’est que, loin de décroître, la vitesse de notre canot
s’augmenta graduellement, bien que la brise eût calmi.
À coup sûr, cette accélération n’était pas due au
courant, puisque le clapotis des eaux à l’étrave prouvait
que nous marchions plus vite que lui.
Cet état de choses dura jusqu’au matin, sans que
nous pussions nous rendre compte de ce qui se passait,
lorsque, vers dix heures, la brume commença à se
dissoudre dans les basses zones. Le littoral de l’ouest
reparut – un littoral de roches, sans arrière-plan de
montagnes, que longeait le Paracuta.
Et alors se dessina, à un quart de mille, une masse
qui dominait la plaine d’une cinquantaine de toises sur
une circonférence de deux à trois cents. Dans sa forme
étrange, ce massif ressemblait volontiers à un énorme
sphinx, le torse redressé, les pattes étendues, accroupi
dans l’attitude du monstre ailé que la mythologie
grecque a placé sur la route de Thèbes.
Était-ce un animal vivant, un monstre gigantesque,
un mastodonte de dimension mille fois supérieure à ces
énormes éléphants des régions polaires dont les débris
se retrouvent encore ?... Dans la disposition d’esprit où
nous étions, on l’aurait pu croire, – croire aussi que le
mastodonte allait se précipiter sur notre embarcation et
la broyer sous ses griffes...
Après un premier moment d’inquiétude peu
raisonnée et peu raisonnable, nous reconnûmes qu’il
n’y avait là qu’un massif de conformation singulière,
dont la tête venait de se dégager des brumes.
Ah ! ce sphinx !... Un souvenir me revint, c’est que,
la nuit pendant laquelle s’effectua la culbute de
l’iceberg et l’enlèvement de l’Halbrane, j’avais rêvé
d’un animal fabuleux de cette espèce, assis au pôle du
monde, et dont seul un Edgar Poe, avec sa génialité
intuitive, eût pu arracher les secrets !...
Mais de plus étranges phénomènes allaient attirer
notre attention, provoquer notre surprise, notre
épouvante même !...
J’ai dit que, depuis quelques heures, la vitesse du
Paracuta s’accroissait graduellement. Maintenant elle
était excessive, celle du courant lui restant inférieure.
Or, voici que, tout à coup, le grappin de fer, qui
provenait de l’Halbrane et placé à l’avant de notre
canot, s’échappe hors de l’étrave, comme s’il eût été
attiré par une puissance irrésistible, et la corde qui le
retient est tendue à se rompre... Il semble que ce soit ce
grappin qui nous remorque, en rasant la surface des
eaux, vers le rivage...
« Qu’y a-t-il donc ?... s’écria William Guy.
– Coupe, bosseman, coupe, ordonna Jem West, ou
nous allons nous briser contre les roches ! »
Hurliguerly s’élance vers l’avant du Paracuta pour
couper la corde. Soudain le couteau qu’il tenait à la
main lui est arraché, la corde casse, et le grappin,
comme un projectile, file dans la direction du massif.
Et, en même temps, ne voilà-t-il pas que tous les
objets de fer déposés dans l’embarcation, les ustensiles
de cuisine, les armes, le fourneau d’Endicott, nos
couteaux arrachés de nos poches, prennent le même
chemin, pendant que le canot, courant sur son erre, va
buter contre la grève !...
Qu’y avait-il donc, et, pour expliquer ces
inexplicables choses, fallait-il admettre que nous étions
dans la région des étrangetés que j’attribuais aux
hallucinations d’Arthur Pym ?...
Non ! c’étaient des faits physiques dont nous
venions d’être témoins, non des phénomènes
imaginaires !...
D’ailleurs, le temps de la réflexion nous manqua, et,
dès que nous eûmes pris terre, notre attention fut
détournée par la vue d’une embarcation échouée sur le
sable.
« Le canot de l’Halbrane ! » s’écria Hurliguerly.
C’était bien le canot volé par Hearne. Il gisait à cette
place, les bordages disjoints, la membrure larguée de la
quille, en complète dislocation... Plus rien que des
débris informes – en un mot, ce qui reste d’une
embarcation, à la suite d’un coup de mer qui l’a écrasée
contre les roches !...
Ce qui fut aussitôt remarqué, c’est que les ferrures
de ce canot avaient disparu... oui ! toutes... les clous du
bordé, la semelle de la quille, les garnitures de l’étrave
et de l’étambot, les gonds du gouvernail...
Que signifiait tout cela ?...
Un appel de Jem West nous ramena vers une petite
grève, à droite de l’embarcation.
Trois cadavres étaient couchés sur le sol, – celui de
Hearne, celui du maître-voilier Martin Holt, celui de
l’un des Falklandais... Des treize qui accompagnaient le
sealing-master, il ne restait que ces trois-là, dont la mort
devait remonter à quelques jours...
Qu’étaient devenus les dix manquants ?... Avaient-
ils été entraînés au large ?...
Des perquisitions furent faites le long du littoral, au
fond des criques, entre les écueils... On ne trouva rien, –
ni les traces d’un campement, ni même les vestiges
d’un débarquement.
« Il faut, dit William Guy, que leur canot ait été
abordé en mer par un iceberg en dérive... La plupart des
compagnons de Hearne se seront noyés, et, ces trois
corps sont venus à la côte, déjà privés de vie...
– Mais, demanda le bosseman, comment expliquer
que l’embarcation soit dans un tel état...
– Et, surtout, ajouta Jem West, que toutes ses
ferrures lui manquent ?...
– En effet, repris-je, il semble qu’elles ont été
violemment arrachées... »
Laissant le Paracuta à la garde de deux hommes,
nous remontâmes vers l’intérieur, afin d’étendre nos
recherches sur un plus large rayon.
Nous approchions du massif, maintenant sorti des
brumes et dont la forme s’accusait avec plus de netteté.
C’était, je l’ai dit, à peu près celle d’un sphinx, – un
sphinx de couleur fuligineuse, comme si la matière qui
le composait eût été oxydée par les longues intempéries
du climat polaire.
Et alors, une hypothèse surgit dans mon esprit, – une
hypothèse, qui expliquait ces étonnants phénomènes.
« Ah ! m’écriai-je, un aimant... Il y a là... là... un
aimant... doué d’une force d’attraction prodigieuse !... »
Je fus compris, et, en un instant, la dernière
catastrophe dont Hearne et ses complices avaient dû
être victimes, s’illumina d’une terrible clarté.
Ce massif n’était qu’un aimant colossal. C’est sous
son influence que les ligatures de fer du canot de
l’Halbrane avaient été arrachées et projetées, comme si
elles eussent été lancées par le ressort d’une
catapulte !... C’est lui qui venait d’attirer avec une force
irrésistible tous les objets de fer du Paracuta !... Et
notre embarcation aurait eu le sort de l’autre, si sa
construction eût employé un seul morceau de ce
métal !...
Était-ce donc la proximité du pôle magnétique qui
produisait de tels effets ?...
L’idée nous en vint tout d’abord. Puis, réflexion
faite, cette explication dut être rejetée...
Du reste, à l’endroit où se croisent les méridiens
magnétiques, il n’en résulte d’autre phénomène que la
position verticale prise par l’aiguille aimantée en deux
points similaires du globe terrestre. Ce phénomène, déjà
expérimenté aux régions arctiques par des observations
faites sur place, devait être identique dans les régions de
l’Antarctide.
Ainsi donc, il existait un aimant d’une intensité
prodigieuse dans la zone d’attraction duquel nous étions
entrés. Sous nos yeux s’était produit un de ces
surprenants effets, qui avaient été jusqu’alors relégués
au rang des fables. Qui donc a jamais voulu admettre
que des navires pussent être irrésistiblement attirés par
une force magnétique, leurs ligatures de fer larguant de
toutes parts, leurs coques s’entrouvrant, la mer les
engloutissant dans ses profondeurs ?... Et cela était
pourtant !...
En somme, voici quelle explication de ce
phénomène me paraît pouvoir être donnée :
Les vents alizés amènent d’une façon constante,
vers les extrémités de l’axe terrestre, des nuages ou des
brumes dans lesquels sont emmagasinées d’immenses
quantités d’électricité, que les orages n’ont pas
complètement épuisées. De là une formidable
accumulation de ce fluide aux pôles, et qui s’écoule
vers la terre d’une manière permanente.
Telle est la cause des aurores boréales et australes,
dont les lumineuses magnificences s’irradient au-dessus
de l’horizon, surtout pendant la longue nuit polaire, et
qui sont visibles jusqu’aux zones tempérées,
lorsqu’elles atteignent leur maximum de culmination. Il
est même admis – fait non constaté, je le sais – qu’au
moment où une violente décharge d’électricité positive
s’opère dans les régions arctiques, les régions
antarctiques sont soumises aux décharges d’électricité
de nom contraire.
Eh bien, ces courants continus aux pôles, qui
affolent les boussoles, doivent posséder une
extraordinaire influence, et il suffirait qu’une masse de
fer fût soumise à leur action pour qu’elle se changeât en
un aimant d’une puissance proportionnelle à l’intensité
du courant, au nombre de tours de l’hélice électrique, et
à la racine carrée du diamètre du massif de fer aimanté.
Précisément, on pouvait chiffrer par des milliers de
mètres cubes, le volume de ce sphinx, qui se dressait
sur ce point des terres australes.
Or, pour que le courant circulât autour de lui et en
fit un aimant par induction, que fallait-il ?... Rien qu’un
filon métallique, dont les innombrables spires, sinuant à
travers les entrailles de ce sol, fussent souterrainement
reliées à la base dudit massif.
Je pense aussi que ce massif devait être placé dans
l’axe magnétique, comme une sorte de calamite
gigantesque, d’où se dégageait le fluide impondérable
et dont les courants faisaient un inépuisable
accumulateur dressé aux confins du monde. Quant à
déterminer s’il se trouvait précisément au pôle
magnétique des régions australes, notre boussole ne
l’aurait pu, car elle n’était pas construite à cet effet.
Tout ce que j’ai à dire, c’est que son aiguille, affolée et
instable, ne marquait plus aucune orientation. Peu
importait, d’ailleurs, pour ce qui concernait la
constitution de cet aimant artificiel et la manière dont
les nuages et le filon entretenaient sa force attractive.
C’est de cette façon très plausible que je fus conduit
à expliquer ce phénomène, – par instinct. Il n’était pas
douteux que nous fussions à proximité d’un aimant,
dont la puissance produisait ces effets aussi terribles
que naturels...
Je communiquai mon idée à mes compagnons, et il
leur parut que cette explication s’imposait en présence
des faits physiques dont nous venions d’être témoins.
« Il n’y a aucun danger pour nous à gagner le pied
du massif, je pense ? demanda le capitaine Len Guy.
– Aucun, répliquai-je.
– Là... oui... là ! »
Je ne saurais peindre l’impression que nous
causèrent ces trois mots, qui furent jetés comme trois
cris venus des profondeurs de l’ultra-monde, eût dit
Edgar Poe.
C’était Dirk Peters qui avait parlé, et le corps du
métis était tendu dans la direction du sphinx, comme si,
devenu de fer, il eût été lui aussi attiré par l’aimant...
Puis, le voilà qui court dans cette direction, et ses
compagnons le suivirent à la surface d’un sol où
s’entassaient des pierres noirâtres, des éboulis de
moraines, des débris volcaniques de toutes sortes.
Le monstre grandissait à mesure que nous en
approchions, sans rien perdre de ses formes
mythologiques. Je ne saurais peindre l’effet qu’il
produisait, isolé à la surface de cette immense plaine. Il
y a de ces impressions que ni la plume ni la parole ne
peuvent rendre... Et – ce ne devait être qu’une illusion
de nos sens –, il semblait que nous fussions attirés vers
lui par la force de son attraction magnétique...
Lorsque nous eûmes atteint sa base, nous
retrouvâmes les divers objets de fer sur lesquels s’était
exercée sa puissance. Armes, ustensiles, grappin du
Paracuta, adhéraient à ses flancs. Là, également, se
voyaient ceux qui provenaient du canot de l’Halbrane,
et aussi les clous, les chevilles, les tolets, les semelles
de la quille, les ferrures du gouvernail.
Il n’y avait donc plus de doute possible sur la cause
de destruction du canot qui portait Hearne et ses
compagnons. Brutalement déclinqué, il était venu se
briser contre les roches, et tel eût été le sort du
Paracuta, si, par sa construction même, il n’eût
échappé à cette irrésistible attraction magnétique...
Quant à rentrer en possession des objets qui
adhéraient au flanc du massif, fusils, pistolets,
ustensiles, telle était leur adhérence qu’il fallut y
renoncer. Et Hurliguerly furieux de ne pouvoir rattraper
son couteau, collé à la hauteur d’une cinquantaine de
pieds, de s’écrier en montrant le poing à l’impassible
monstre :
« Voleur de sphinx ! »
On ne sera point étonné qu’il n’y eût pas à cette
place d’autres objets que ceux qui provenaient soit du
Paracuta, soit du canot de l’Halbrane. Assurément,
jamais navire ne s’était élevé à cette latitude de la mer
antarctique. Hearne et ses complices, d’abord, le
capitaine Len Guy et ses compagnons ensuite, nous
étions les premiers qui eussions foulé ce point du
continent austral. Pour conclure, tout bâtiment qui se fût
approché de ce colossal aimant, eût couru à sa complète
destruction, et notre goélette aurait eu le même sort que
son canot, dont il ne restait plus que d’informes débris.
Cependant Jem West nous rappela qu’il était
imprudent de prolonger notre relâche sur cette Terre du
Sphinx – nom qu’elle devait conserver. Le temps
pressait, et un retard de quelques jours nous eût imposé
d’hiverner au pied de la banquise.
L’ordre de regagner le rivage venait donc d’être
donné, lorsque la voix du métis retentit encore, et ces
trois mots ou plutôt ces trois cris furent de nouveau
jetés par Dirk Peters :
« Là !... là !... là !... »
Après avoir contourné le revers de la patte droite du
monstre, nous aperçûmes Dirk Peters agenouillé, les
mains tendues devant un corps ou plutôt un squelette
revêtu de peau, que le froid de ces régions avait
conservé intact, et qui gardait une rigidité cadavérique.
Il avait la tête inclinée, une barbe blanche qui lui
tombait jusqu’à la ceinture, des mains et des pieds
armés d’ongles longs comme des griffes...
Comment ce corps était-il appliqué contre le flanc
du massif à deux toises au-dessus du sol ?
En travers du torse, maintenu par sa bretelle de cuir,
nous vîmes le canon d’un fusil tordu, à demi rongé par
la rouille...
« Pym... mon pauvre Pym ! » répétait Dirk Peters
d’une voix déchirante.
Alors il essaya de se relever pour s’approcher... pour
baiser les restes ossifiés de son pauvre Pym...
Ses genoux fléchirent... un sanglot lui serra la
gorge... un spasme lui fit éclater le cœur... et il tomba à
la renverse... mort...
Ainsi donc, depuis leur séparation, le canot avait
entraîné Arthur Pym à travers ces régions de
l’Antarctide !... Comme nous, après avoir dépassé le
pôle austral, il était tombé dans la zone d’attraction du
monstre !... Et là, tandis que son embarcation s’en allait
avec le courant du nord, saisi par le fluide magnétique
avant d’avoir pu se débarrasser de l’arme qu’il portait
en bandoulière, il avait été projeté contre le massif...
À présent, le fidèle métis repose sur la Terre du
Sphinx, à côté d’Arthur Gordon Pym, ce héros dont les
étranges aventures avaient trouvé dans le grand poète
américain un non moins étrange narrateur !
16
Douze sur soixante-dix !
Ce jour même, dans l’après-midi, le Paracuta
abandonnait le littoral de la Terre du Sphinx que nous
avions toujours eue à l’ouest depuis le 21 février.
Il y avait quatre cents milles environ à parcourir
jusqu’à la limite du cercle antarctique. Arrivés sur ces
parages de l’océan Pacifique, aurions-nous, je le répète,
l’heureuse chance d’être recueillis par un baleinier
attardé aux derniers jours de sa saison de pêche, ou
même par quelque navire d’une expédition polaire ?...
Cette seconde hypothèse avait sa raison d’être. En
effet, lorsque la goélette se trouvait en relâche aux
Falklands, n’était-il pas question de l’expédition du
lieutenant Wilkes de la marine américaine ? Sa
division, composée de quatre bâtiments, le Vincennes,
le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish, n’avait-elle pas
quitté la Terre-de-Feu en février 1839, avec plusieurs
conserves, en vue d’une campagne à travers les mers
australes ?
Ce qui s’était passé depuis lors, nous l’ignorions.
Mais, après avoir essayé de remonter les longitudes
occidentales, pourquoi Wilkes n’aurait-il pas eu la
pensée de chercher le passage en remontant les
longitudes orientales1 ? Dans ce cas, il eût été possible
que le Paracuta fit la rencontre de l’un de ses
bâtiments.
En somme, ce qui devait être le plus difficile, c’était
de devancer l’hiver de ces régions, de profiter de la mer
libre, où toute navigation ne tarderait pas à devenir
impraticable.
La mort de Dirk Peters avait réduit à douze le
chiffre des passagers du Paracuta. Voilà ce qui restait
du double équipage des deux goélettes, la première
comprenant trente-huit hommes, la seconde en
comprenant trente-deux, – en tout soixante-dix ! Mais,
qu’on ne l’oublie pas, l’expédition de l’Halbrane avait
été entreprise pour remplir un devoir d’humanité, et
quatre des survivants de la Jane lui devaient leur salut.
Et maintenant, allons au plus vite. Sur le voyage de
retour, qui fut favorisé par la constance des courants et
de la brise, il n’y a pas lieu de s’étendre. D’ailleurs, les
notes qui servirent à rédiger mon récit ne furent point
1
C’est précisément ce qui était arrivé : le lieutenant James Wilkes,
après avoir été contraint de rétrograder treize fois, était parvenu à conduire
le Vincennes jusqu’à 56° 57’ de latitude par 105° 20’ de longitude est. J.
V.
renfermées dans une bouteille jetée à la mer, recueillie
par hasard sur les mers de l’Antarctide. Je les ai
rapportées moi-même, et, bien que la dernière partie du
voyage ne se soit pas accomplie sans grandes fatigues,
grandes misères, grands dangers, terribles inquiétudes
surtout, cette campagne a eu notre sauvetage pour
dénouement.
Et d’abord, quelques jours après le départ de la
Terre du Sphinx, le soleil s’était enfin couché derrière
l’horizon de l’ouest, et ne devait plus reparaître de tout
l’hiver.
C’est donc au milieu de la demi-obscurité de la nuit
australe que le Paracuta poursuivit sa monotone
navigation. Il est vrai, les aurores polaires
apparaissaient fréquemment, – ces admirables météores
que Cook et Forster aperçurent pour la première fois en
1773. Quelle magnificence dans le développement de
leur arc lumineux, leurs rayons qui s’allongent ou se
raccourcissent capricieusement, l’éclat de ces opulentes
draperies qui augmente ou diminue avec une soudaineté
merveilleuse en convergeant vers le point du ciel
indiqué par la verticalité de l’aiguille des boussoles ! Et
quelle prestigieuse variété de formes dans les plis et
replis de leurs faisceaux, qui se colorent depuis le rouge
clair jusqu’au vert émeraude !
Oui !... mais ce n’était plus le soleil, ce n’était pas
cet astre irremplaçable qui, durant les mois de l’été
antarctique, avait sans cesse illuminé nos horizons. De
cette longue nuit des pôles se dégage une influence
morale et physique dont personne ne peut s’abstraire,
une impression funeste et accablante à laquelle il est
bien difficile d’échapper.
Des passagers du Paracuta, il n’y avait guère que le
bosseman et Endicott à conserver leur habituelle bonne
humeur, insensibles aux ennuis comme aux périls de
cette navigation. J’excepte aussi l’impassible Jem West,
prêt à faire face à n’importe quelles éventualités, en
homme qui est toujours sur la défensive. Quant aux
deux frères Guy, le bonheur de s’être retrouvés leur
faisait le plus souvent oublier les préoccupations de
l’avenir.
En vérité, je ne saurais trop faire l’éloge de ce brave
homme d’Hurliguerly, et l’on se réconfortait rien qu’à
l’entendre répéter de sa voix rassurante :
« Nous arriverons à bon port, mes amis, nous
arriverons !... Et, si vous comptez bien, vous verrez que
pendant notre voyage, le chiffre des bonnes chances l’a
emporté sur celui des mauvaises !... Oui !... je le sais...
Il y a la perte de notre goélette !... Pauvre Halbrane,
enlevée dans les airs comme un ballon, puis précipitée
dans l’abîme comme une avalanche !... Mais, par
compensation, il y a l’iceberg qui nous a conduits à la
côte, et le canot tsalalais qui nous a rejoints avec le
capitaine William Guy et ses trois compagnons !... Et
soyez sûrs que ce courant et cette brise, qui nous ont
poussés jusqu’ici, nous pousseront plus loin encore !...
Il me semble bien que la balance est en notre faveur !...
Avec tant d’atouts dans son jeu, il n’est pas possible de
perdre la partie !... Un seul regret, c’est que nous allons
être rapatriés en Australie ou à la Nouvelle-Zélande, au
lieu d’aller jeter l’ancre aux Kerguelen, près du quai de
Christmas-Harbour, devant le Cormorant-Vert !... »
Gros désappointement, en effet, pour l’ami de
maître Atkins, bien fâcheuse éventualité, dont nous
prendrions aisément notre parti, cependant !
Durant huit jours, cette route a été maintenue sans
aucun écart, ni à l’ouest ni à l’est, et ce fut seulement à
la date du 21 mars, que le Paracuta perdit sur bâbord la
vue d’Halbrane-Land.
Je donne toujours ce nom à cette terre, puisque son
littoral se prolongeait sans discontinuité jusqu’à cette
latitude, et il n’était pas douteux pour nous qu’elle
constituait un des vastes continents de l’Antarctide.
Il va sans dire que si le Paracuta cessa de la suivre,
c’est que le courant portait au nord, alors qu’elle
s’écartait, en s’arrondissant vers le nord-est.
Bien que les eaux de cette portion de mer fussent
libres encore, elles charriaient néanmoins une véritable
flottille d’icebergs ou d’icefields, – ceux-ci semblables
aux morceaux d’une immense vitre rompue, ceux-là
d’une étendue superficielle ou d’une altitude déjà
considérables. De là sérieuses difficultés et aussi
dangers incessants de navigation au milieu des sombres
brumes, lorsqu’il s’agissait de manœuvrer à temps entre
ces masses mouvantes, ou pour trouver des passes ou
pour éviter que notre canot fût écrasé comme le grain
sous la meule.
Actuellement, d’ailleurs, le capitaine Len Guy ne
pouvait plus relever sa position ni en latitude ni en
longitude.
Le soleil absent, les calculs par la position des
étoiles étant trop compliqués, il était impossible de
prendre hauteur. Aussi le Paracuta s’abandonnait-il à
l’action de ce courant qui portait invariablement au
nord, d’après les indications de la boussole. Toutefois,
en tenant compte de sa moyenne vitesse, il y avait lieu
d’estimer que, à la date du 27 mars, notre canot se
trouvait entre le 68e et le 69e parallèles, c’est-à-dire,
sauf erreur, à quelque soixante-dix milles seulement du
cercle antarctique.
Ah ! si au cours de cette périlleuse navigation il
n’eût existé aucun obstacle, si le passage eût été assuré
entre cette mer intérieure de la zone australe et les
parages de l’océan Pacifique, le Paracuta aurait pu
atteindre en peu de jours l’extrême limite des mers
australes. Mais encore quelque centaine de milles, et la
banquise déroulerait son immobile rempart de glaces,
et, à moins qu’une passe fût libre, il faudrait la
contourner par l’est ou par l’ouest. Une fois franchie, il
est vrai...
Eh bien, une fois franchie, nous serions, à bord
d’une frêle embarcation, sur ce terrible océan Pacifique,
à l’époque de l’année où redoublent ses tempêtes, où les
bâtiments ne supportent pas impunément ses coups de
mer...
Nous n’y voulions pas songer... Le Ciel nous
viendrait en aide... Nous serions recueillis... Oui !...
nous serions recueillis par quelque navire... Le
bosseman l’affirmait, et il n’y avait qu’à écouter le
bosseman !...
Cependant la surface de la mer commençait à se
prendre, et, il fallut plusieurs fois rompre des icefields
afin de se frayer un passage. Le thermomètre
n’indiquait plus que 4° (15° 56 C. sous zéro). Nous
souffrions beaucoup du froid et des rafales à bord de
cette embarcation non pontée, quoique nous fussions
pourvus d’épaisses couvertures.
Par bonheur, il y avait en quantité suffisante, et pour
quelques semaines, des conserves de viande, trois sacs
de biscuit et deux fûts de gin intacts. Quant à l’eau
douce, on s’en procurait avec de la glace fondue.
Bref, pendant six jours, jusqu’au 2 avril, le Paracuta
dut s’engager entre les hauteurs de la banquise, dont la
crête se profilait à une altitude comprise entre sept et
huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. On n’en
pouvait voir les extrémités ni au couchant ni au levant,
et si notre canot ne rencontrait pas une passe libre, nous
ne parviendrions pas à la franchir.
Grâce à la plus heureuse des chances, il la trouva à
cette date, il la suivit, au milieu de mille dangers. Oui !
on eut besoin de tout le zèle, de tout le courage, de toute
l’habileté de nos hommes et de leurs chefs pour se tirer
d’affaire. Aux deux capitaines Len et William Guy, au
lieutenant Jem West, au bosseman, nous devons une
éternelle reconnaissance.
Nous étions enfin sur les eaux du Sud-Pacifique.
Mais, pendant cette longue et pénible traversée, notre
embarcation avait gravement souffert. Son calfatage
usé, ses bordages menaçant de se disjoindre, elle faisait
eau par plus d’une couture. On s’occupait sans cesse à
la vider, et c’était assez, c’était déjà trop de la houle qui
embarquait par-dessus le plat-bord.
Il est vrai, la brise était molle, la mer plus calme
qu’on eût pu l’espérer, et le véritable danger ne tenait
pas aux risques de la navigation.
Non ! il venait de ce qu’il n’y avait aucun navire en
vue sur ces parages, aucun baleinier parcourant les
lieux de pêche. Aux premiers jours d’avril, ces lieux
sont déjà abandonnés, et nous arrivions trop tard de
quelques semaines...
Or, ainsi que nous devions l’apprendre, il aurait
suffi d’être là deux mois plus tôt pour rencontrer les
bâtiments de l’expédition américaine.
En effet, le 21 février, par 95° 50’ de longitude et
64° 17’ de latitude, le lieutenant Wilkes explorait ces
mers avec l’un de ses navires, le Vincennes, après avoir
reconnu une étendue de côtes, qui se développait sur
66° de l’est à l’ouest. Puis, comme la mauvaise saison
s’approchait, il avait viré de bord et regagné Hobart-
Town en Tasmanie.
La même année, l’expédition du capitaine français
Dumont d’Urville, partie en 1838, dans une seconde
tentative pour s’élever vers le pôle, avait, le 21 janvier,
reconnu la terre Adélie par 66° 30’ de latitude et 38°
21’ de longitude orientale, puis, le 29 janvier, la côte
Clarie par 64° 30’ et 129° 54’. Leur campagne terminée
après ces importantes découvertes, l’Astrolabe et la
Zélée avaient quitté l’océan Antarctique et mis le cap
sur Hobart-Town.
Aucun de ces bâtiments ne se trouvait donc dans ces
parages. Aussi, lorsque le Paracuta, cette coquille de
noix, fut seul au-delà de la banquise, sur une mer
déserte, nous dûmes croire que le salut n’était plus
possible.
Quinze cents milles nous séparaient alors des terres
les plus voisines, et l’hiver datait d’un mois déjà...
Hurliguerly lui-même voulut bien reconnaître que la
dernière heureuse chance, sur laquelle il comptait,
venait de nous manquer...
Le 6 avril, nous étions à bout de ressources, le vent
commençait à fraîchir, et le canot, violemment secoué,
risquait d’être englouti à chaque lame.
« Navire ! »
Ce mot fut jeté par le bosseman, et, à l’instant, nous
distinguâmes un bâtiment, à quatre milles dans le nord-
est, au-dessous des brumes qui venaient de se lever.
Immédiatement, signaux faits, signaux aperçus.
Après s’être tenu en panne, le navire mit son grand
canot à la mer pour nous recueillir.
C’était le Tasman, un trois-mâts américain de
Charleston, où nous fûmes reçus avec empressement et
cordialité. Le capitaine traita mes compagnons comme
s’ils eussent été ses propres compatriotes...
Le Tasman venait des îles Falklands, où il avait
appris que, sept mois auparavant, la goélette anglaise
Halbrane avait fait route pour les mers australes à la
recherche des naufragés de la Jane. Mais la saison
s’avançant, la goélette n’ayant pas reparu, on avait dû
penser qu’elle s’était perdue corps et biens dans les
régions antarctiques.
Cette dernière traversée fut heureuse et rapide.
Quinze jours après, le Tasman débarquait à Melbourne,
province de Victoria de la Nouvelle-Hollande, ce qui
avait survécu de l’équipage des deux goélettes, et c’est
là que furent payées à nos hommes les primes qu’ils
avaient bien gagnées !
Les cartes nous indiquèrent alors que le Paracuta
avait débouqué sur le Pacifique entre la terre Clarie de
Dumont d’Urville et la terre Fabricia, reconnue par
Balleny en 1838.
Ainsi s’est terminée cette aventureuse et
extraordinaire campagne qui coûta trop de victimes,
hélas ! Et, pour tout dire, si les hasards, si les nécessités
de cette navigation nous ont entraînés vers le pôle
austral plus loin que nos devanciers, si nous avons
même dépassé le point axial du globe terrestre, que de
découvertes de grande valeur il reste à faire encore en
ces parages !
Arthur Pym, le héros si magnifiquement célébré par
Edgar Poe, a montré la route... À d’autres de la
reprendre, à d’autres d’aller arracher au Sphinx des
Glaces les derniers secrets de cette mystérieuse
Antarctide !
Cet ouvrage est le 340ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
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Jean-Yves Dupuis.