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Jules Verne Jules Verne[291]

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Jules Verne Jules Verne[291]
Jules Verne



Le sphinx des glaces









BeQ

Jules Verne

1828-1905









Le sphinx des glaces

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 340 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque



Famille-sans-nom L’école des Robinsons

Le pays des fourrures César Cascabel

Voyage au centre de la Le pilote du Danube

terre Hector Servadac

Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf

autres nouvelles Voyages et aventures du

Docteur Ox capitaine Hatteras

Une ville flottante Cinq semaines en ballon

Maître du monde Les cinq cent millions de

Les tribulations d’un la Bégum

Chinois en Chine Un billet de loterie

Michel Strogoff Le Chancellor

De la terre à la lune Face au drapeau

Le Phare du bout du Le Rayon-Vert

monde La Jangada

Sans dessus dessous L’île mystérieuse

L’Archipel en feu La maison à vapeur

Les Indes noires Le village aérien

Le chemin de France Clovis Dardentor

L’île à hélice

Le sphinx des glaces



Source : Jules Verne : Les romans de l’eau,

Omnibus, 2001, édition présentée et commentée par

Claude Aziza. Le volume comprend : Vingt mille lieues

sous les mers ; Voyages et aventures du capitaine

Hatteras ; Le Chancellor et Le Sphinx des glaces.

À la mémoire d’Edgar Poe.

À mes amis d’Amérique.

Première partie

1



Les îles Kerguelen



Personne n’ajoutera foi, sans doute, à ce récit

intitulé Le Sphinx des Glaces. N’importe, il est bon, à

mon avis, qu’il soit livré au public. Libre à lui d’y

croire ou de n’y point croire.

Il serait difficile, pour le début de ces merveilleuses

et terribles aventures, d’imaginer un lieu mieux

approprié que les îles de la Désolation – nom qui leur

fut donné, en 1779, par le capitaine Cook. Eh bien,

après ce que j’en ai vu pendant un séjour de quelques

semaines, je puis affirmer qu’elles méritent

l’appellation lamentable qui leur vient du célèbre

navigateur anglais. Îles de la Désolation, cela dit tout.

Je sais que l’on tient, dans les nomenclatures

géographiques, au nom de Kerguelen, généralement

adopté pour ce groupe situé par 49° 54’ de latitude sud

et 69° 6’ de longitude est. Ce qui le justifie, c’est que,

dès l’année 1772, le baron français Kerguelen fut le

premier à signaler ces îles dans la partie méridionale de

l’océan Indien. En effet, lors de ce voyage, le chef

d’escadre avait cru découvrir un continent nouveau sur

la limite des mers antarctiques ; mais, au cours d’une

seconde expédition, il dut reconnaître son erreur. Il n’y

avait là qu’un archipel. Que l’on veuille bien s’en

rapporter à moi, Îles de la Désolation est le seul nom

qui convienne à ce groupe de trois cents îles ou îlots, au

milieu de ces immenses solitudes océaniques que

troublent presque incessamment les grandes tempêtes

australes.

Cependant le groupe est habité, et même, à la date

du 2 août 1839, depuis deux mois, grâce à ma présence

à Christmas-Harbour, le nombre des quelques

Européens et Américains qui formaient le principal

noyau de la population kergueléenne s’était accru d’une

unité. Il est vrai, je n’attendais plus que l’occasion de le

quitter, ayant achevé les études géologiques et

minéralogiques qui m’y avaient conduit pendant ce

voyage.

Ce port de Christmas appartient à la plus importante

des îles de cet archipel dont la superficie mesure quatre

mille cinq cents kilomètres carrés, – soit la moitié de

celle de la Corse. Il est assez sûr, d’accès franc et facile.

Les bâtiments peuvent y mouiller par quatre brasses

d’eau. Après avoir doublé, au nord, le cap François que

le Table-Mount domine de douze cents pieds, regardez

à travers l’arcade de basalte, largement évidée à sa

pointe. Vous apercevrez une étroite baie, couverte par

des îlots contre les furieux vents de l’est et de l’ouest.

Au fond se découpe Christmas-Harbour. Que votre

navire y donne directement en se tenant sur tribord.

Lorsqu’il sera rendu à son poste de mouillage, il pourra

rester sur une seule ancre, avec facilité, tant que la baie

ne sera pas prise par les glaces.

D’ailleurs, les Kerguelen possèdent d’autres fiords,

et par centaines. Leurs côtes sont déchiquetées,

effilochées comme le bas de jupe d’une pauvresse,

surtout la partie comprise entre le nord et le sud-est. Les

îlets et les îlots y fourmillent. Le sol, d’origine

volcanique, se compose de quartz, mélangé d’une pierre

bleuâtre. L’été venu, il y pousse des mousses

verdoyantes, des lichens grisâtres, diverses plantes

phanérogames, de rudes et solides saxifrages. Un seul

arbuste y végète, une espèce de chou d’un goût très

âcre, qu’on chercherait vainement en d’autres pays.

Ce sont bien là les surfaces qui conviennent, dans

leurs rookerys, à l’habitat des pingouins royaux ou

autres, dont les bandes innombrables peuplent ces

parages. Vêtus de jaune et de blanc, la tête rejetée en

arrière, leurs ailes figurant les manches d’une robe, ces

stupides volatiles ressemblent de loin à une file de

moines processionnant le long des grèves.

Ajoutons que les Kerguelen offrent de multiples

refuges aux veaux marins à fourrure, aux phoques à

trompe, aux éléphants de mer. La chasse ou la pêche de

ces amphibies, assez fructueuses, peuvent alimenter un

certain commerce qui attirait alors de nombreux

navires.

Ce jour-là, je me promenais sur le port, lorsque mon

aubergiste m’accosta et me dit :

« À moins que je ne me trompe, le temps commence

à vous paraître long, monsieur Jeorling ? »

C’était un gros et grand Américain, installé depuis

une vingtaine d’années à Christmas-Harbour, et qui

tenait l’unique auberge du port.

« Long, en effet, vous répondrai-je, maître Atkins, à

la condition que vous ne serez pas blessé de ma

réponse.

– En aucune façon, répliqua le brave homme. Vous

imaginez bien que je suis fait à ces réparties-là comme

les roches du cap François aux houles du large.

– Et vous y résistez comme lui...

– Sans doute ! Du jour où vous avez débarqué à

Christmas-Harbour, où vous êtes descendu chez

Fenimore Atkins, à l’enseigne du Cormoran-Vert, je me

suis dit : Dans une quinzaine, si ce n’est dans la

huitaine, mon hôte en aura assez, et regrettera d’avoir

débarqué aux Kerguelen...

– Non, maître Atkins, et je ne regrette jamais rien de

ce que j’ai fait !

– Bonne habitude, monsieur !

– D’ailleurs, à parcourir ce groupe, j’ai gagné d’y

observer des choses curieuses. J’ai traversé ses vastes

plaines ondulées, coupées de tourbières, tapissées de

mousses dures, et j’en rapporterai de curieux

échantillons minéralogiques et géologiques. J’ai pris

part à vos pêches de veaux marins et de phoques. J’ai

visité vos rookerys où les pingouins et les albatros

vivent en bons camarades, et cela m’a semblé digne

d’observation. Vous m’avez servi, de temps en temps,

du pétrel-balthazard, assaisonné de votre main, et qui

est très acceptable quand on est doué d’un bel appétit.

Enfin j’ai trouvé un excellent accueil au Cormoran-

Vert, et je vous en suis fort reconnaissant... Mais, si je

sais compter, voici deux mois que le trois-mâts chilien

Pênas m’a déposé à Christmas-Harbour, en plein

hiver...

– Et vous avez envie, s’écria l’aubergiste, de

retourner dans votre pays, qui est le mien, monsieur

Jeorling, de regagner le Connecticut, de revoir Hartford,

notre capitale...

– Sans doute, maître Atkins, car depuis trois ans

bientôt je cours le monde... Il faudra bien s’arrêter un

jour ou l’autre... prendre racine...

– Eh ! eh ! quand on a pris racine, répliqua

l’Américain en clignant de l’œil, on finit par pousser

des branches !

– Très juste ! maître Atkins. Toutefois comme je

n’ai plus de famille, il est très probable que je clôturerai

la lignée de mes ancêtres ! Ce n’est pas à quarante ans

que la fantaisie me viendra de pousser des branches,

ainsi que vous l’avez fait, mon cher hôtelier, car vous

êtes un arbre, vous, et un bel arbre...

– Un chêne, – et même un chêne vert, si vous le

voulez bien, monsieur Jeorling.

– Et vous avez eu raison d’obéir aux lois de la

nature ! Or, si la nature nous a donné des jambes pour

marcher...

– Elle nous a donné aussi de quoi nous asseoir !

répartit en riant d’un gros rire Fenimore Atkins. C’est

pourquoi je suis confortablement assis à Christmas-

Harbour. Ma commère Betsey m’a gratifié d’une

dizaine d’enfants, qui me gratifieront de petits-enfants à

leur tour, lesquels me grimperont aux mollets comme

de jeunes chats.

– Vous ne retournerez jamais au pays natal ?...

– Qu’y ferais-je, monsieur Jeorling, et qu’y aurais-je

fait ?... De la misère !... Au contraire, ici, dans ces Îles

de la Désolation, où je n’ai jamais eu l’occasion de me

désoler, l’aisance est venue pour moi et les miens.

– Sans doute, maître Atkins, et je vous en félicite,

puisque vous êtes heureux... Toutefois il n’est pas

impossible que le désir vous attrape un jour...

– De me déplanter, monsieur Jeorling !... Allons

donc !... Un chêne, vous ai-je dit, et essayez donc de

déplanter un chêne, lorsqu’il s’est enraciné jusqu’à mi-

tronc dans la silice des Kerguelen ! »

Il faisait plaisir à entendre, ce digne Américain, si

complètement acclimaté sur cet archipel, si

vigoureusement trempé dans les rudes intempéries de

son climat. Il vivait là, avec sa famille, comme les

pingouins dans leurs rookerys, – la mère, une vaillante

matrone, les fils, tous solides, en florissante santé,

ignorant les angines ou les dilatations de l’estomac. Les

affaires marchaient. Le Cormoran-Vert,

convenablement achalandé, avait la pratique de tous les

navires, baleiniers et autres, qui relâchaient aux

Kerguelen. Il les fournissait de suifs, de graisses, de

goudron, de brai, d’épices, de sucre, de thé, de

conserves, de whisky, de gin, de brandevin. On eût

vainement cherché une seconde auberge à Christmas-

Harbour. Quant aux fils de Fenimore Atkins, ils étaient

charpentiers, voiliers, pêcheurs, et chassaient les

amphibies au fond de toutes les passes durant la saison

chaude. C’étaient de braves gens, qui avaient, sans tant

d’ambages, obéi à leur destinée...

« Enfin, maître Atkins, pour conclure, déclarai-je, je

suis enchanté d’être venu aux Kerguelen, et j’en

emporterai un bon souvenir... Pourtant, je ne serais pas

fâché de reprendre la mer...

– Allons, monsieur Jeorling, un peu de patience ! me

dit ce philosophe. Il ne faut jamais désirer ni hâter

l’heure d’une séparation. N’oubliez pas, d’ailleurs, que

les beaux jours ne tarderont pas à revenir... Dans cinq

ou six semaines...

– En attendant, me suis-je écrié, les monts et les

plaines, les roches et les grèves, sont couverts d’une

épaisse couche de neige, et le soleil n’a pas la force de

dissoudre les brumes de l’horizon...

– Par exemple, monsieur Jeorling ! On voit déjà

percer le gazon sauvage sous la chemise blanche !...

Regardez bien...

– À la loupe, alors !... Entre nous, Atkins, oseriez-

vous prétendre que les glaces n’embâclent pas encore

vos baies, en ce mois d’août, qui est le février de notre

hémisphère nord ?...

– J’en conviens, monsieur Jeorling. Mais, patience,

je vous le répète !... L’hiver a été doux, cette année...

Les bâtiments vont se montrer au large, dans l’est ou

dans l’ouest, car la saison de pêche est prochaine.

– Le Ciel vous entende, maître Atkins, et puisse-t-il

guider à bon port le navire qui ne saurait tarder... la

goélette Halbrane !...

– Capitaine Len Guy, répliqua l’aubergiste. C’est un

fier marin, quoique Anglais – il y a des braves gens

partout –, et qui s’approvisionne au Cormoran-Vert.

– Vous pensez que l’Halbrane...

– Sera signalée avant huit jours par le travers du cap

François, monsieur Jeorling, ou bien, alors, c’est qu’il

n’y aurait plus de capitaine Len Guy, et s’il n’y avait

plus de capitaine Len Guy, c’est que l’Halbrane aurait

sombré sous voiles entre les Kerguelen et le cap de

Bonne-Espérance ! »

Là-dessus, après un geste superbe, indiquant que

pareille éventualité était hors de toute vraisemblance,

me quitta maître Fenimore Atkins.

Du reste, j’espérais que les prévisions de mon

aubergiste ne tarderaient pas à se réaliser, car le temps

me durait. À l’en croire, se révélaient déjà les

symptômes de la belle saison – belle pour ces parages

s’entend. Que le gisement de l’île principale soit à peu

près le même en latitude que celui de Paris en Europe et

de Québec au Canada, soit ! Mais c’est de l’hémisphère

méridional qu’il s’agit, et, on ne l’ignore pas, grâce à

l’orbe elliptique que décrit la terre et dont le soleil

occupe un des foyers, cet hémisphère est plus froid en

hiver que l’hémisphère septentrional, et aussi plus

chaud que lui en été. Ce qui est certain, c’est que la

période hivernale est terrible aux Kerguelen à cause des

tempêtes, et que la mer s’y prend pendant plusieurs

mois, bien que la température n’y soit pas d’une rigueur

extraordinaire, – étant en moyenne de deux degrés

centigrades pour l’hiver, et de sept pour l’été, comme

aux Falklands ou au cap Horn.

Il va sans dire que, durant cette période, Christmas-

Harbour et les autres ports n’abritent plus un seul

bâtiment. À l’époque dont je parle, les steamers étaient

rares encore. Quant aux voiliers, soucieux de ne point

se laisser bloquer par les glaces, ils allaient chercher les

ports de l’Amérique du Sud, à la côte occidentale du

Chili, ou ceux de l’Afrique, – plus généralement Cape-

Town du cap de Bonne-Espérance. Quelques chaloupes,

les unes prises dans les eaux solidifiées, les autres

gîtées sur les grèves et engivrées jusqu’à la pomme de

leur mât, c’était tout ce qu’offrait à mes regards la

surface de Christmas-Harbour.

Cependant, si les différences de température ne sont

pas considérables aux Kerguelen, le climat y est humide

et froid. Très fréquemment, surtout dans la partie

occidentale, le groupe reçoit l’assaut des bourrasques

du nord ou de l’ouest, mêlées de grêle et de pluies. Vers

l’est, le ciel est plus clair, bien que la lumière y soit à

demi voilée, et, de ce côté, la limite des neiges sur les

croupes montagneuses se tient à cinquante toises au-

dessus de la mer.

Donc, après les deux mois que je venais de passer

dans l’archipel des Kerguelen, je n’attendais plus que

l’occasion d’en repartir à bord de la goélette Halbrane,

dont mon enthousiaste aubergiste ne cessait de me

vanter les qualités au double point de vue sociable et

maritime.

« Vous ne sauriez trouver mieux ! me répétait-il

matin et soir. De tous les capitaines au long cours de la

marine anglaise, pas un n’est comparable à mon ami

Len Guy, ni pour l’audace, ni pour l’acquis du

métier !... S’il se montrait plus causeur, plus

communicatif, il serait parfait ! »

Aussi avais-je résolu de m’en tenir aux

recommandations de maître Atkins. Mon passage serait

retenu dès que la goélette aurait mouillé à Christmas-

Harbour. Après une relâche de six à sept jours, elle

reprendrait la mer, le cap sur Tristan d’Acunha, où elle

portait un chargement de minerai d’étain et de cuivre.

Mon projet était de rester quelques semaines de la

belle saison dans cette dernière île. De là, je comptais

repartir pour le Connecticut. Cependant je n’oubliais

pas de réserver la part qui revient au hasard dans les

propositions humaines, car il est sage, comme l’a dit

Edgar Poe, de toujours « calculer avec l’imprévu,

l’inattendu, l’inconcevable, que les faits collatéraux,

contingents, fortuits, accidentels, méritent d’obtenir une

très large part, et que le hasard doit incessamment être

la matière d’un calcul rigoureux ».

Et si je cite notre grand auteur américain, c’est que,

quoique je sois un esprit très pratique, d’un caractère

très sérieux, d’une nature peu imaginative, je n’en

admire pas moins ce génial poète des étrangetés

humaines.

Du reste, pour en revenir à l’Halbrane, ou plutôt aux

occasions qui me seraient offertes de m’embarquer à

Christmas-Harbour, je n’avais à craindre aucune

déconvenue. À cette époque, les Kerguelen étaient

annuellement visitées par quantité de navires – au

moins cinq cents. La pêche des cétacés donnait de

fructueux résultats, et on jugera par ce fait qu’un

éléphant de mer peut fournir une tonne d’huile, c’est-à-

dire un rendement égal à celui de mille pingouins. Il est

vrai, depuis ces dernières années, les bâtiments ne sont

plus qu’une douzaine à rallier cet archipel, tant la

destruction abusive des cétacés en a réduit le chiffre.

Donc, aucune inquiétude à concevoir sur les facilités

qui me seraient offertes de quitter Christmas-Harbour,

quand bien même, l’Halbrane manquant à son rendez-

vous, le capitaine Len Guy ne viendrait pas serrer la

main de son compère Atkins.

Chaque jour, je me promenais aux environs du port.

Le soleil commençait à prendre de la force. Les roches,

terrasses ou colonnades volcaniques, se déshabillaient

peu à peu de leur blanche toilette d’hiver. Sur les

grèves, à l’aplomb des falaises basaltiques, naissait une

mousse de couleur vineuse, et, au large, serpentaient

des rubans de ces longues algues de cinquante à

soixante yards. En plaine, vers le fond de la baie,

quelques graminées levaient leur pointe timide – entre

autres le phanérogame lyella, qui est d’origine andine,

puis ceux que produit la flore de la terre fuégienne, et

aussi l’unique arbuste de ce sol, dont j’ai parlé, ce chou

gigantesque, si précieux par ses vertus antiscorbutiques.

En ce qui concerne les mammifères terrestres – car

les mammifères marins pullulent dans ces parages –, je

n’en avais pas rencontré un seul, non plus que

batraciens ou reptiles. Quelques insectes uniquement –

papillons ou autres –, et encore n’ont-ils point d’ailes,

pour cette raison que, avant qu’ils pussent s’en servir,

les courants atmosphériques les emporteraient à la

surface des lames roulantes de ces mers.

Une ou deux fois, j’avais embarqué sur une de ces

chaloupes solides sur lesquelles les pêcheurs affrontent

les coups de vent qui battent comme des catapultes les

roches de Kerguelen. Avec ces bateaux-là, on pourrait

tenter la traversée de Cape-Town, et atteindre ce port, si

on y mettait le temps. Que l’on se rassure, mon

intention n’était point de quitter Christmas-Harbour

dans ces conditions... non ! « J’espérais » la goélette

Halbrane, et la goélette Halbrane ne pouvait tarder.

Au cours de ces promenades d’une baie à l’autre,

j’avais curieusement saisi les divers aspects de cette

côte tourmentée, de cette ossature bizarre, prodigieuse,

toute de formation ignée, qui trouait le suaire blanc de

l’hiver et laissait passer les membres bleuâtres de son

squelette...

Quelle impatience me prenait, parfois, malgré les

sages conseils de mon aubergiste, si heureux de son

existence dans sa maison de Christmas-Harbour ! C’est

qu’ils sont rares, en ce monde, ceux que la pratique de

la vie a rendus philosophes. D’ailleurs, chez Fenimore

Atkins, le système musculaire l’emportait sur le

système nerveux. Peut-être aussi possédait-il moins

d’intelligence que d’instinct. Ces gens-là sont mieux

armés contre les à-coups de la vie, et il est possible, en

somme, que leurs chances de rencontrer le bonheur ici-

bas soient plus sérieuses.

« Et l’Halbrane ?... lui redisais-je chaque matin.

– L’Halbrane, monsieur Jeorling ?... me répondait-il

d’un ton affirmatif. Bien sûr, elle arrivera aujourd’hui,

et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain !... Il y

aura certainement un jour, n’est-ce pas, qui sera la

veille de celui où le pavillon du capitaine Len Guy se

déploiera à l’ouvert de Christmas-Harbour ! »

Assurément, afin d’accroître le champ de vue, je

n’aurais eu qu’à faire l’ascension du Table-Mount. Pour

une altitude de douze cents pieds, on obtient un rayon

de trente-quatre à trente-cinq milles, et, même à travers

la brume, peut-être la goélette serait-elle aperçue vingt-

quatre heures plus tôt ? Mais gravir cette montagne,

dont la neige boursouflait encore les flancs jusqu’à sa

cime, un fou seul y aurait pu songer.

En courant les grèves, il m’arrivait de mettre en

fuite nombre d’amphibies, qui plongeaient sous les

eaux nouvelles. Les pingouins, impassibles et lourds, ne

décampaient point à mon approche. N’était l’air stupide

qui les caractérise, on serait tenté de leur adresser la

parole, à la condition de parler leur langue criarde et

assourdissante. Quant aux pétrels noirs, aux puffins

noirs et blancs, aux grèbes, aux sternes, aux macreuses,

ils fuyaient à tire d’aile.

Un jour, il me fut donné d’assister au départ d’un

albatros, que les pingouins saluèrent de leurs meilleures

croasseries, – comme un ami qui, sans doute, les

abandonnait pour toujours. Ces puissants volateurs

peuvent fournir des étapes de deux cents lieues, sans

prendre un moment de repos, et avec une telle rapidité

qu’ils franchissent de longs espaces en quelques heures.

Cet albatros, immobile sur une haute roche, à

l’extrémité de la baie de Christmas-Harbour, regardait

la mer dont le ressac brisait avec violence sur les

écueils.

Soudain, l’oiseau s’éleva d’une large envergure, les

pattes repliées, la tête longuement allongée comme une

guibre de navire, jetant son cri aigu, et, quelques

instants après, réduit à un point noir au milieu des

hautes zones, il disparaissait derrière le rideau brumeux

du sud.

2



La goélette Halbrane



Trois cents tonnes de jauge, une mâture inclinée qui

lui permet de pincer le vent, très rapide sous l’allure du

plus près, une surface vélique comprenant – au mât de

misaine, misaine-goélette, fortune, hunier et perroquet –

, au grand mât, brigantine et flèche –, à l’avant,

trinquette grand et petit foc –, tel était le schooner

attendu à Christmas-Harbour, telle est la goélette

Halbrane.

À bord, il y avait un capitaine, un mat ou lieutenant,

un bosseman ou maître d’équipage, un coy ou cuisinier,

de plus, huit matelots, – au total, douze hommes, ce qui

est suffisant pour la manœuvre. Solidement construit,

membrure et bordage chevillés en cuivre, largement

voilé, les façons d’arrière assez dégagées, ce bâtiment,

très marin, très maniable, approprié à la navigation

entre les quarantième et soixantième parallèles sud,

faisait honneur aux chantiers de Birkenhead.

Ces renseignements m’avaient été donnés par maître

Atkins, et avec quel accompagnement d’éloges !

Le capitaine Len Guy, de Liverpool, était, pour les

trois cinquièmes, propriétaire de l’Halbrane qu’il

commandait depuis six années environ. Il trafiquait

dans les mers méridionales de l’Afrique et de

l’Amérique, allant d’îles en îles et d’un continent à

l’autre. Si sa goélette ne possédait qu’une douzaine

d’hommes, c’est qu’elle se consacrait uniquement au

commerce. Pour la chasse des amphibies, phoques et

veaux marins, il eût fallu un équipage plus nombreux

avec les engins, harpons, foënes, lignes, exigés pour ces

rudes opérations. J’ajoute qu’au milieu de ces parages

peu sûrs, fréquentés à cette époque par des pirates, et

aux approches des îles qui doivent être tenues en

défiance, une agression n’eût pas pris l’Halbrane au

dépourvu : quatre pierriers, une suffisante quantité de

boulets et de paquets de mitraille, une soute aux

poudres convenablement garnie, des fusils, des

pistolets, des carabines accrochés aux râteliers, enfin

des filets de bastingage, cela garantissait sa sécurité. En

outre, les hommes de quart ne dormaient jamais que

d’un œil. Naviguer sur ces mers, sans avoir pris ces

précautions, aurait été de rare imprudence.

Ce matin-là, 7 août, encore couché, à demi-

sommeillant, je fus tiré de mon lit par la grosse voix de

l’aubergiste et par les coups de poing dont il ébranlait

ma porte.

« Monsieur Jeorling, êtes-vous réveillé ?...

– Sans doute, maître Atkins, et comment ne le

serait-on pas avec tout ce tapage ! – Qu’y a-t-il ?...

– Un navire à six milles au large dans le nord-est, et

le cap sur Christmas !...

– Serait-ce l’Halbrane ?... m’écriai-je en rejetant

vivement mes couvertures.

– Nous le saurons dans quelques heures, monsieur

Jeorling. En tout cas, voilà le premier bateau de l’année,

et il n’est que juste de lui faire bon accueil. »

Je m’habillai en un tour de main et rejoignis

Fenimore Atkins sur le quai, à l’endroit où l’horizon se

présentait aux regards sous un angle très ouvert, entre

les deux pointes de la baie de Christmas-Harbour.

Le temps était assez clair, le large dégagé des

dernières brumes, la mer tranquille sous petite brise. Le

ciel, d’ailleurs, grâce aux vents réguliers, est plus

lumineux de ce côté des Kerguelen qu’à l’opposé.

Une vingtaine d’habitants – pêcheurs pour la plupart

– entouraient maître Atkins, lequel était sans contredit

le personnage le plus considérable et le plus considéré

de l’archipel, – en conséquence le plus écouté.

Le vent favorisait alors l’entrée de la baie. Mais, la

marée étant basse, le navire signalé – un schooner –

évoluait sans hâte sous ses basses voiles, attendant le

plein du flot.

Le groupe discutait, et, très impatient, je suivais la

discussion sans m’y mêler. Les avis étaient partagés et

appuyés avec un égal entêtement.

Je dois l’avouer – et cela me chagrinait –, la

majorité tenait contre l’opinion que ce schooner fut la

goélette Halbrane. Deux ou trois seulement se

déclaraient pour l’affirmative, et, avec eux, le maître du

Cormoran-Vert.

« C’est l’Halbrane ! répétait-il. Le capitaine Len

Guy ne pas arriver le premier aux Kerguelen... allons

donc !... C’est lui, et j’en suis aussi certain que s’il était

là, sa main dans la mienne, et traitant de cent piculs de

pommes de terre pour renouveler sa provision !

– Vous avez de la brume dans les paupières,

monsieur Atkins ! répliqua l’un des pêcheurs.

– Pas tant que toi dans le cerveau ! répondit

aigrement l’aubergiste.

– Ce bâtiment-là n’a pas la coupe d’un anglais,

déclara un autre. Avec son avant effilé et sa tonture

accusée, je le croirais de construction américaine.

– Non... c’est un anglais, répartit M. Atkins, et je

serais capable de dire de quels chantiers il est sorti...

oui... les chantiers de Birkenhead à Liverpool, d’où

l’Halbrane a été lancée !

– Point ! affirma un vieux marin. Ce schooner-là a

été mis sur tains à Baltimore, chez Nipper et Stronge, et

ce sont les eaux de la Chesapeake qui ont étrenné sa

quille.

– Dis donc les eaux de la Mersey, abominable

nigaud ! répliqua maître Atkins. Tiens, essuie tes

lunettes, et regarde un peu le pavillon qui monte à sa

corne.

– Anglais ! », s’écria tout le groupe.

Et, en effet, le pavillon du Royaume-Uni venait de

déployer son étamine rouge, frappée à l’angle du yacht

britannique.

Plus de doute, c’était bien un navire anglais qui se

dirigeait vers la passe de Christmas-Harbour. Mais, ce

point établi, il ne s’ensuivait pas nécessairement que ce

fût la goélette du capitaine Len Guy.

Deux heures après, cela n’aurait pu faire l’objet d’un

débat. Avant midi, l’Halbrane avait pris son mouillage

par quatre brasses au milieu de Christmas-Harbour.

Grande démonstration – gestes et paroles – de

maître Atkins à l’égard du capitaine de l’Halbrane, qui

me parut être moins expansif.

Un homme de quarante-cinq ans, complexion

sanguine, membrure solide comme celle de sa goélette,

tête forte, chevelure déjà grisonnante, yeux noirs dont la

prunelle brillait avec des ardeurs de braise sous des

sourcils épais, teint hâlé, lèvres serrées qui découvraient

une denture fortement emplantée dans des mâchoires

puissantes, menton prolongé par la barbiche en gros

poils roux, bras et jambes de toute vigueur, tel

m’apparut le capitaine Len Guy. Physionomie non pas

dure, plutôt impassible, celle d’un individu très

renfermé, qui ne livre pas volontiers ses secrets, – ainsi

que cela me fut raconté le jour même par quelqu’un de

mieux informé que maître Atkins, bien que mon

hôtelier se prétendît grand ami du capitaine. La vérité

est que personne ne pouvait se flatter d’avoir pénétré

cette nature assez rébarbative.

Autant mentionner tout de suite que l’individu

auquel j’ai fait allusion était le bosseman de

l’Halbrane, un nommé Hurliguerly, natif de l’île de

Wight, quarante-quatre ans, moyenne taille, trapu,

vigoureux, les bras écartés du corps, les jambes

arquées, la tête en boule sur un cou de taureau, la

poitrine large à contenir deux paires de poumons – et je

me demandai s’il ne les possédait pas, tant il dépensait

d’air dans l’acte de la respiration –, toujours soufflant,

toujours parlant, l’œil goguenard, la mine rieuse, avec

un réseau de rides sous les yeux, produites par

l’incessante contraction du grand zygomatique. Notons

une boucle – une seule – qui pendait au lobe de son

oreille gauche. Quel contraste avec le commandant de

la goélette, et comment deux êtres si dissemblables

parvenaient-ils à s’entendre ! Ils s’entendaient pourtant,

puisque, depuis une quinzaine d’années, ils avaient

navigué ensemble, – d’abord sur le brick Power, qui

avait été remplacé par le schooner Halbrane, six ans

avant le début de cette histoire.

Hurliguerly, dès son arrivée, apprit par Fenimore

Atkins que, si le capitaine Len Guy y consentait, je

prendrais passage à son bord. Aussi fut-ce sans

présentation ni préparation que le bosseman s’approcha

de moi dans l’après-midi. Il connaissait déjà mon nom

et m’accosta en ces termes :

« Monsieur Jeorling, je vous salue.

– Je vous salue de même, mon ami, répondis-je. Que

me voulez-vous ?...

– Vous offrir mes services...

– Vos services ?... À quel propos ?...

– À propos de l’intention que vous avez

d’embarquer sur l’Halbrane...

– Qui êtes-vous ?...

– Le bosseman Hurliguerly, ainsi dénommé et porté

sur l’état nominatif de l’équipage, et, en outre, le fidèle

compagnon du capitaine Len Guy, qui l’écoute

volontiers, bien qu’il ait la réputation de n’écouter

personne. »

La pensée me vint alors que je ferais bien d’utiliser

un homme si prompt à obliger, lequel ne paraissait pas

le moins du monde douter de son influence sur le

capitaine Len Guy.

Je répondis donc :

« Eh bien, mon ami, causons, si vos fonctions ne

vous réclament pas en ce moment...

– J’ai deux heures devant moi, monsieur Jeorling.

D’ailleurs, peu de travail aujourd’hui. Demain,

quelques marchandises à débarquer, quelques

provisions à renouveler... Tout cela, c’est temps de

repos pour l’équipage... Si vous êtes libre... comme je le

suis... »

Et ce disant, il agitait sa main vers le fond du port

dans une direction qui lui était familière.

« Ne sommes-nous pas bien ici pour causer ?...

observai-je en le retenant.

– Causer, monsieur Jeorling, causer debout... et le

gosier sec... lorsqu’il est si facile de s’asseoir dans un

coin du Cormoran-Vert, devant deux tasses de thé au

whisky...

– Je ne bois point, bosseman.

– Soit... je boirai pour nous deux. Oh ! ne croyez pas

que vous ayez affaire à un ivrogne !... Non !... Jamais

plus qu’il ne faut, mais autant qu’il faut ! »

Je suivis ce marin évidemment habitué à nager dans

les eaux des cabarets. Et, tandis que maître Atkins

s’occupait, sur le pont de la goélette, à débattre ses prix

d’achats et de ventes, nous prîmes place dans la grande

salle de son auberge. Tout d’abord, je dis au bosseman :

« C’est précisément sur Atkins que je comptais pour

me mettre en rapport avec le capitaine Len Guy, car il

le connaît très particulièrement... si je ne me trompe...

– Peuh ! fit Hurliguerly. Fenimore Atkins est un

brave homme, et il a l’estime du capitaine. En somme,

il ne me vaut pas !... Laissez-moi me démarcher,

monsieur Jeorling...

– Est-ce donc une affaire si difficile à traiter,

bosseman, et n’y a-t-il pas une cabine de libre à bord de

l’Halbrane ?... La plus petite me conviendra, et je

paierai...

– Très bien, monsieur Jeorling ! Il y a une cabine, en

abord du rouf, qui n’a jamais servi à personne, et

puisque vous ne regardez pas à vider votre poche, si

cela est nécessaire... Toutefois – entre nous –, il

convient d’être plus malin que vous ne le pensez et que

ne l’est mon vieil Atkins pour décider le capitaine Len

Guy à prendre un passager !... Oui ! ce n’est pas trop de

toute la malice du bon garçon qui est en train de boire à

votre santé, en regrettant que vous ne lui rendiez pas la

pareille ! »

Et de quel dardement de l’œil droit, tandis qu’il

fermait l’œil gauche, Hurliguerly accompagna cette

déclaration ! Il semblait que toute la vivacité que

possédaient ses deux yeux eût passé à travers la

prunelle d’un seul ! Inutile d’ajouter que la queue de

cette belle phrase se noya dans un verre de whisky, dont

le bosseman n’en était pas à apprécier l’excellence,

puisque le Cormoran-Vert ne se fournissait qu’à la

cambuse de l’Halbrane.

Puis, ce diable d’homme tira de sa veste une pipe

noire et courte, la bourra, la couronna d’un capuchon de

tabac, l’alluma, après l’avoir fortement implantée dans

l’interstice de deux molaires au coin de sa bouche, et il

s’entourbillonna d’une telle fumée, comme un steamer

en pleine chauffe, que sa tête disparaissait derrière un

nuage grisâtre.

« Monsieur Hurliguerly ?... dis-je.

– Monsieur Jeorling...

– Pourquoi votre capitaine répugnerait-il à

m’accepter ?...

– Parce que ce n’est pas dans ses idées de prendre

des passagers à son bord, et jusqu’ici il a toujours

refusé les propositions de ce genre.

– Quelle raison, je vous le demande...

– Eh ! parce qu’il veut n’être point embarrassé dans

ses allures, aller où il lui plaît, rebrousser chemin pour

peu que cela lui convienne, au nord ou au sud, au

couchant ou au levant, sans en donner de motifs à

personne ! Ces mers du sud, il ne les quitte jamais,

monsieur Jeorling, et voilà belles années que nous les

courons ensemble entre l’Australie à l’est et l’Amérique

à l’ouest, allant d’Hobart-Town aux Kerguelen, à

Tristan d’Acunha, aux Falklands, ne relâchant que le

temps de vendre notre cargaison, quelquefois pointant

jusqu’à la mer antarctique. Dans ces conditions, vous le

comprenez, un passager pourrait être gênant, et,

d’ailleurs, lequel voudrait embarquer sur l’Halbrane,

puisqu’elle n’aime pas à taquiner la brise, et va un peu

où le vent la pousse ! »

Je me demandai si le bosseman ne cherchait point à

faire de sa goélette un bâtiment mystérieux, naviguant

au hasard, ne s’arrêtant guère en ses relâches, une sorte

de navire errant des hautes latitudes, sous le

commandement d’un capitaine fantasmatique. Quoi

qu’il en soit, je lui dis :

« Enfin l’Halbrane va quitter les Kerguelen dans

quatre ou cinq jours ?...

– Sûr...

– Et, cette fois, elle mettra le cap à l’ouest pour

gagner Tristan d’Acunha ?...

– Probable.

– Eh bien, bosseman, cette probabilité me suffira, et,

puisque vous m’offrez vos bons offices, décidez le

capitaine Len Guy à m’accepter comme passager...

– C’est comme si c’était fait !

– À merveille, Hurliguerly, et vous n’aurez pas lieu

de vous en repentir.

– Eh ! monsieur Jeorling, répliqua ce singulier

maître d’équipage, en secouant la tête comme s’il fût

sorti de l’eau, je n’ai jamais à me repentir de rien, et je

sais bien qu’en vous rendant service, je ne m’en

repentirai point. Maintenant, si vous le permettez, je

vais prendre congé de vous, sans même attendre le

retour de l’ami Atkins, et regagner mon bord. »

Après avoir vidé d’un coup son dernier verre de

whisky – je crus que le verre allait disparaître dans le

gosier avec la liqueur –, Hurliguerly m’adressa un

sourire de protection. Puis, son gros torse se balançant

sur le double arc de ses jambes, empanaché de l’âcre

fumée qui s’échappait du fourneau de sa pipe, il sortit et

laissa porter au nord-est du Cormoran-Vert.

Devant la table, je restai sous l’empire de réflexions

assez contradictoires. Au vrai, qu’était ce capitaine Len

Guy ? Maître Atkins me l’avait donné comme un bon

marin doublé d’un brave homme. Qu’il fût l’un et

l’autre, rien ne m’autorisait à en douter, original

toutefois, d’après ce que venait de me dire le bosseman.

Jamais, je l’avoue, il ne m’était venu à l’esprit que la

proposition d’embarquer sur l’Halbrane pût soulever

quelque difficulté, du moment que j’entendais ne point

regarder au prix, et me contenter de la vie du bord.

Quelle raison le capitaine Len Guy aurait-il de

m’opposer un refus ?... Était-il admissible qu’il ne

voulût pas se lier par un engagement, ni être obligé de

se rendre à tel endroit, si, au cours de sa navigation, il

lui venait la fantaisie d’aller à tel autre ?... Ou bien,

avait-il des motifs particuliers pour se défier d’un

étranger, eu égard à son genre de navigation ?... Faisait-

il donc la contrebande ou la traite, – commerce encore

très exercé à cette époque dans les mers du sud ?...

Explication plausible après tout, bien que mon digne

aubergiste répondît de l’Halbrane et de son capitaine.

Honnête navire, honnête commandant, Fenimore Atkins

se portait garant de l’un et de l’autre !... C’était bien

quelque chose, s’il ne s’illusionnait pas sur leur compte

à tous deux !... En somme, il ne connaissait le capitaine

Len Guy que pour le voir, une fois l’an, relâcher aux

Kerguelen, où il ne se livrait qu’à des opérations

régulières, lesquelles ne pouvaient laisser prise à

aucune suspicion...

D’autre part, je me demandais si, dans le but de

donner plus d’importance à ses offres de service, le

bosseman n’avait pas cherché à se faire valoir... Peut-

être le capitaine Len Guy serait-il très satisfait, très

heureux d’avoir à son bord un passager aussi

accommodant que j’avais la prétention de l’être, et qui

ne regarderait pas au prix du passage ?...

Une heure plus tard, je rencontrai l’aubergiste sur le

port et je le mis au courant.

« Ah ! ce satané Hurliguerly, s’écria-t-il, toujours le

même !... À l’en croire, le capitaine Len Guy ne se

moucherait pas sans le consulter !... Voyez-vous, c’est

un drôle d’homme, ce bosseman, monsieur Jeorling, pas

méchant, pas bête, mais tireur de dollars ou de guinées

en diable !... Si vous tombez entre ses mains, gare à

votre bourse !... Boutonnez votre poche ou votre

gousset, et ne vous laissez pas attraper !

– Merci du conseil, Atkins. Dites-moi, vous avez

déjà causé avec le capitaine Len Guy ?... Lui avez-vous

parlé ?...

– Pas encore, monsieur Jeorling... Nous avons le

temps... L’Halbrane ne fait que d’arriver et n’a pas

même évité sur son ancre au jusant...

– Soit, mais... vous le comprenez... je désire être

fixé le plus tôt possible...

– Un peu de patience !

– J’ai hâte de savoir à quoi m’en tenir...

– Eh ! il n’y a rien à craindre, monsieur Jeorling !...

Les choses iront toutes seules !... D’ailleurs, à défaut de

l’Halbrane, vous ne seriez point embarrassé... Avec la

saison de pêche, Christmas-Harbour comptera bientôt

plus de navires qu’il n’y a de maisons autour du

Cormoran-Vert !... Rapportez-vous-en à moi... Je me

charge de votre embarquement ! »

Dans tout cela, rien que des mots, le bosseman d’un

côté, maître Atkins de l’autre. Aussi, malgré leurs

belles promesses, je résolus de m’adresser directement

au capitaine Len Guy, si peu abordable qu’il fût, et de

l’entretenir de mon projet, dès que je le rencontrerais

seul.

L’occasion ne s’offrit que le lendemain. Jusque-là,

j’avais flâné le long du quai, examinant le schooner, un

navire de construction remarquable et de grande

solidité. Et c’est une qualité indispensable dans ces

mers où les glaces dérivent parfois au-delà du

cinquantième parallèle.

C’était l’après-midi. Lorsque je m’approchai du

capitaine Len Guy, je compris qu’il aurait préféré

m’éviter.

À Christmas-Harbour, il va de soi que cette petite

population de pêcheurs ne se renouvelle guère. Peut-

être, sur les bâtiments, assez nombreux à cette époque,

je le répète, quelques Kergueléens prennent-ils du

service pour remplacer des absents ou des disparus. Au

fond, cette population ne se modifie pas, et le capitaine

Len Guy devait la connaître individu par individu.

Dans quelques semaines, il eût pu s’y tromper, alors

que toute la flottille aurait versé son personnel sur les

quais où régnerait une animation peu habituelle, qui

finirait avec la saison. Mais, à cette date, en ce mois

d’août, l’Halbrane, profitant d’un hiver dont la douceur

avait été véritablement exceptionnelle, était seule au

milieu du port.

Il était donc impossible que le capitaine Len Guy

n’eût pas deviné en moi un étranger, lors même que le

bosseman et l’aubergiste n’eussent pas encore fait de

démarche à mon sujet.

Or, son attitude ne pouvait signifier que ceci : ou ma

proposition lui avait été communiquée, et il n’entendait

pas y donner suite, – ou ni Hurliguerly ni Atkins ne lui

avaient parlé depuis la veille. Dans ce dernier cas, s’il

s’éloignait de moi, c’est qu’il obéissait à sa nature peu

communicative, c’est qu’il ne lui convenait pas d’entrer

en relation avec un inconnu.

Cependant l’impatience me saisit. Si ce hérisson me

refusait, eh bien ! j’en serais pour un refus. L’obliger à

me prendre à son bord malgré lui, je n’en avais pas la

prétention. Je n’étais même pas son compatriote.

D’ailleurs, aucun consul ni agent américain ne résidait

aux Kerguelen, près duquel j’aurais pu me plaindre.

Avant tout, il importait que je fusse fixé, et, si je me

heurtais à un non ! du capitaine Len Guy, j’en serais

quitte pour attendre l’arrivée d’un autre navire plus

complaisant, – ce qui ne me retarderait que de deux ou

trois semaines.

Au moment où j’allais l’accoster, le lieutenant du

bord vint rejoindre son capitaine. Celui-ci profita de

l’occasion pour s’éloigner, et, faisant signe à l’officier

de le suivre, il contourna le fond du port et disparut à

l’angle d’une roche, en remontant la baie sur sa rive

septentrionale.

« Au diable ! pensai-je. J’ai tout lieu de croire qu’il

me sera difficile d’arriver à mes fins ! Mais ce n’est que

partie remise. Demain, dans la matinée, j’irai à bord de

l’Halbrane. Qu’il le veuille ou qu’il ne le veuille pas, il

faudra bien que ce Len Guy m’entende, et qu’il me

réponde oui ou non ! »

D’ailleurs, il se pouvait que, vers l’heure du dîner, le

capitaine Len Guy vînt au Cormoran-Vert, où,

d’habitude, les marins déjeunaient et dînaient durant les

relâches. Après quelques mois de mer, on aime à varier

un menu généralement réduit au biscuit et à la viande

salée.

La santé l’exige même, et tandis que des vivres frais

sont mis à la disposition des équipages, les officiers se

trouvent mieux de manger à l’auberge. Je ne doutais pas

que mon ami Atkins fût préparé à recevoir

convenablement le capitaine, le lieutenant et aussi le

bosseman de la goélette.

J’attendis donc, je ne me mis à table que fort tard.

J’en fus pour une déception.

Non ! ni le capitaine Len Guy ni personne du bord

ne vinrent honorer de leur présence le Cormoran-Vert.

Je dus dîner seul, comme je le faisais chaque jour

depuis deux mois déjà, car, on se le figure aisément, les

clients de maître Atkins ne se renouvelaient guère

pendant la mauvaise saison.

Le repas terminé, vers sept heures et demie, la nuit

faite, j’allai me promener sur le port, du côté des

maisons.

Le quai était désert. Les fenêtres de l’auberge

donnaient un peu de clarté. De l’équipage de

l’Halbrane, pas un homme à terre. Les canots avaient

rallié, et, au bout de leur bosse, se balançaient dans le

clapotis de la mer montante.

C’était, vraiment, comme un poste de caserne, ce

schooner, où l’on consignait les matelots dès le coucher

du soleil. Cette mesure devait singulièrement contrarier

ce bavard et ce buveur d’Hurliguerly, trop enclin, je le

supposais, à courir d’un cabaret à l’autre, au cours des

relâches. Je ne l’aperçus pas plus que son capitaine aux

alentours du Cormoran-Vert.

Je restai jusqu’à neuf heures, faisant les cent pas par

le travers de la goélette. Graduellement la masse du

navire s’était assombrie. Les eaux de la baie ne

reflétaient plus qu’un tire-bouchon de lumière, celle du

fanal de l’avant, suspendu à l’étai de misaine.

Je revins à l’auberge, où je trouvai Fenimore Atkins

fumant sa pipe près de la porte.

« Atkins, lui dis-je, il paraît que le capitaine Len

Guy n’aime point à fréquenter votre auberge ?...

– Il y vient quelquefois le dimanche, et c’est

aujourd’hui samedi, monsieur Jeorling...

– Vous ne lui avez pas parlé ?...

– Si... me répondit mon hôtelier, d’un ton qui

dénotait un visible embarras.

– Vous lui avez annoncé qu’une personne de votre

connaissance désirait s’embarquer sur l’Halbrane ?...

– Oui.

– Et qu’a-t-il répondu ?...

– Pas comme je l’aurais voulu ni comme vous le

désirez, monsieur Jeorling...

– Il refuse ?...

– À peu près, si c’est un refus que de m’avoir dit :

« Atkins, ma goélette n’est pas faite pour recevoir des

passagers... Je n’en ai jamais pris, et ne compte point en

jamais prendre. »

3



Le capitaine Len Guy



Je dormis mal. À plusieurs reprises, je « rêvai que je

rêvais ». Or – c’est une observation d’Edgar Poe –

quand on soupçonne que l’on rêve, on se réveille

presque aussitôt.

Je me réveillai donc, et toujours très monté contre ce

capitaine Len Guy. L’idée de m’embarquer sur

l’Halbrane, à son départ des Kerguelen, était enracinée

dans ma tête. Maître Atkins n’avait cessé de me vanter

ce navire, invariablement le premier de l’année à rallier

Christmas-Harbour. Comptant les jours, comptant les

heures, que de fois je m’étais vu à bord de cette

goélette, au large de l’archipel, cap à l’ouest, en

direction sur la côte américaine ! Mon aubergiste ne

mettait pas en doute la complaisance du capitaine Len

Guy, qui serait d’accord avec son intérêt. On ne voit

guère un navire de commerce refuser un passager,

lorsque cela ne doit pas le contraindre à modifier son

itinéraire, et s’il peut retirer un bon prix du passage. Qui

aurait cru cela ?...

Aussi, grosse colère que je sentais couver en moi

contre ce peu complaisant personnage. Ma bile

s’échauffait, mes nerfs se tendaient. Un obstacle venait

de surgir sur ma route, et devant lequel je me cabrais.

Ce fut une mauvaise nuit d’indignation fiévreuse, et

le calme ne me revint qu’au lever du jour.

Au surplus, j’avais résolu de m’expliquer avec le

capitaine Len Guy, sur son déplorable procédé. Peut-

être n’obtiendrais-je rien, mais, du moins, j’aurais dit ce

que j’avais sur le cœur.

Maître Atkins avait parlé pour recevoir la réponse

que l’on sait. Quant à cet obligeant Hurliguerly, si

pressé de m’offrir son influence et ses services, s’était-

il hasardé à tenir sa promesse ?... Je ne savais, ne

l’ayant point rencontré. En tout cas, il n’avait pu être

plus heureux que l’hôtelier du Cormoran-Vert.

Je sortis vers huit heures du matin. Il faisait un

temps de chien, comme disent les Français – ou pour

employer une expression plus juste –, un chien de

temps. De la pluie, mêlée de neige, une bourrasque

tombant de l’ouest par-dessus les montagnes du fond,

des nuages dégringolant des basses zones, une

avalanche d’air et d’eau. Que le capitaine Len Guy fût

descendu à terre pour se tremper jusqu’aux os dans les

rafales, ce n’était point à supposer.

En effet, personne sur le quai. Quelques barques de

pêche avaient quitté le port avant la tourmente, et, sans

doute, s’étaient mises à l’abri au fond des criques que ni

la mer ni le vent ne pouvaient battre. Quant à me rendre

à bord de l’Halbrane, je n’aurais pu le faire sans héler

une de ses embarcations, et le bosseman n’eût pas pris

sur lui de me l’envoyer.

« D’ailleurs, pensai-je, sur le pont de sa goélette, le

capitaine est chez lui, et, pour ce que je compte lui

répondre s’il s’obstine dans son inqualifiable refus,

mieux vaut un terrain neutre. Je vais le guetter de ma

fenêtre, et, si son canot le met à quai, il ne parviendra

pas à m’éviter cette fois. »

De retour au Cormoran-Vert, je me postai derrière

ma vitre ruisselante dont j’essuyai la buée, ne

m’inquiétant guère de la bourrasque qui s’engouffrait à

travers la cheminée et chassait les cendres de l’âtre.

J’attendis, nerveux, impatient, rongeant mon frein,

dans un état d’irritation croissante.

Deux heures s’écoulèrent. Et, ainsi que cela arrive

fréquemment grâce à l’instabilité des vents des

Kerguelen, ce fut le temps qui se calma avant moi.

Vers onze heures, les hauts nuages de l’est prirent le

dessus, et la tourmente alla s’épuiser à l’opposé des

montagnes.

J’ouvris ma fenêtre.

En ce moment, une des embarcations de l’Halbrane

se prépara à larguer sa bosse. Un matelot y descendit,

arma deux avirons en couple, tandis qu’un homme

s’asseyait, à l’arrière, sans tenir les tireveilles du

gouvernail. Du reste, une cinquantaine de toises entre le

schooner et le quai, pas davantage. Le canot accosta.

L’homme sauta à terre.

C’était le capitaine Len Guy.

En quelques secondes, j’eus franchi le seuil de

l’auberge, et je m’arrêtai devant le capitaine, très

empêché, quoi qu’il en eût, de parer l’abordage.

« Monsieur... » lui dis-je, d’un ton sec et froid –

froid comme le temps depuis que les vents soufflaient

de l’est.

Le capitaine Len Guy me regarda fixement, et je fus

frappé de la tristesse de ses yeux d’un noir d’encre.

Puis, la voix basse, les paroles à peine chuchotées :

« Vous êtes étranger ?... me demanda-t-il...

– Étranger aux Kerguelen... oui, répondis-je.

– De nationalité anglaise ?...

– Non... américaine. »

Il me salua d’un geste bref, et je lui rendis le même

salut.

« Monsieur, repris-je, j’ai lieu de croire que maître

Atkins, du Cormoran-Vert, vous a touché quelques

mots d’une proposition à mon sujet. Cette proposition,

ce me semble, méritait un accueil favorable de la part

d’un...

– La proposition d’embarquer sur ma goélette ?...

répondit le capitaine Len Guy.

– Précisément.

– Je regrette, monsieur, de n’avoir pu donner suite à

cette demande...

– Me direz-vous pourquoi ?...

– Parce que je n’ai pas l’habitude d’avoir des

passagers à mon bord, – première raison.

– Et la seconde, capitaine ?...

– Parce que l’itinéraire de l’Halbrane n’est jamais

arrêté d’avance. Elle part pour un port et va à un autre,

suivant que j’y trouve mon avantage. Apprenez,

monsieur, que je ne suis point au service d’un armateur.

La goélette m’appartient en grande partie, et je n’ai

d’ordre à recevoir de personne pour ses traversées.

– Alors il ne dépend que de vous, monsieur, de

m’accorder passage...

– Soit, mais je ne puis vous répondre que par un

refus – à mon extrême regret.

– Peut-être changerez-vous d’avis, capitaine, lorsque

vous saurez que peu m’importe la destination de votre

goélette... Il n’est pas déraisonnable de supposer qu’elle

ira quelque part...

– Quelque part, en effet... »

Et, à ce moment, il me sembla que le capitaine Len

Guy jetait un long regard vers l’horizon du sud.

« Eh bien, monsieur, repris-je, aller ici ou là m’est

presque indifférent... Ce que je désirais avant tout,

c’était de quitter les Kerguelen par la plus prochaine

occasion qui me serait offerte... »

Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et demeura

pensif, sans chercher à me fausser compagnie.

« Vous me faites l’honneur de m’écouter,

monsieur ?... demandai-je d’un ton assez vif.

– Oui, monsieur.

– J’ajouterai donc que, sauf erreur, et si l’itinéraire

de votre goélette n’a pas été modifié, vous aviez

l’intention de partir de Christmas-Harbour pour Tristan

d’Acunha...

– Peut-être à Tristan d’Acunha... peut-être au Cap...

peut-être... aux Falklands... peut-être ailleurs...

– Eh bien, capitaine Guy, c’est précisément ailleurs

où je désire aller ! » répliquai-je ironiquement, en

faisant effort pour contenir mon irritation.

Alors un changement singulier s’opéra dans

l’attitude du capitaine Len Guy. Sa voix s’altéra, devint

plus dure, plus cassante. En termes nets et précis, il me

fit comprendre que toute insistance était inutile, que

notre entretien avait déjà trop duré, que le temps le

pressait, que ses affaires l’appelaient au bureau du

port... enfin que nous nous étions dit, et de très

suffisante façon, tout ce que nous pouvions avoir à nous

dire...

J’avais étendu le bras pour le retenir – le saisir serait

un mot plus juste –, et la conversation, mal commencée,

risquait de plus mal finir, lorsque ce bizarre personnage

se retourna vers moi, et d’un ton adouci, il s’exprima de

la sorte :

« Croyez bien, monsieur, qu’il m’en coûte de n’être

point en état de vous satisfaire, et de montrer peu

d’obligeance envers un Américain. Mais je ne saurais

modifier ma conduite. Au cours de la navigation de

l’Halbrane, il peut survenir tel ou tel incident imprévu

qui rendrait gênante la présence d’un passager... même

aussi accommodant que vous l’êtes... Ce serait

m’exposer à ne pouvoir profiter de chances que je

recherche...

– Je vous ai dit, capitaine, et je vous le répète, que si

mon intention est de retourner en Amérique, au

Connecticut, il m’est indifférent que ce soit en trois

mois ou en six, par un chemin plutôt que par un autre, –

et dût votre goélette s’enfoncer au milieu des mers

antarctiques...

– Les mers antarctiques ! » s’écria le capitaine Len

Guy d’une voix interrogatrice, tandis que son regard me

fouillait le cœur comme s’il eût été armé d’une pointe.

« Pourquoi parlez-vous des mers antarctiques ?...

reprit-il en me saisissant la main.

– Mais comme je vous aurais parlé des mers

boréales... du pôle Nord aussi bien que du pôle Sud... »

Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et je crus voir

une larme glisser de ses yeux. Puis, se rejetant dans un

autre ordre d’idées, désireux de couper court à quelque

cuisant souvenir, évoqué par ma réponse :

« Ce pôle Sud, dit-il, qui oserait s’aventurer...

– L’atteindre est difficile... et cela serait sans utilité,

répliquai-je. Il se rencontre pourtant des caractères

assez aventureux pour se lancer dans de telles

entreprises.

– Oui... aventureux !... murmura le capitaine Len

Guy.

– Et, tenez, repris-je, voici que les États-Unis font

encore une tentative avec la division de Charles Wilkes,

le Vancouver, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et

plusieurs conserves...

– Les États-Unis, monsieur Jeorling ?... Vous

affirmez qu’une expédition est envoyée par le

gouvernement fédéral dans les mers australes ?...

– Le fait est certain, et, l’année dernière, avant mon

départ d’Amérique, j’apprenais que cette division

venait de prendre la mer. Il y a un an de cela, et il est

fort possible que l’audacieux Wilkes ait poussé ses

reconnaissances plus loin que les autres découvreurs ne

l’avaient fait avant lui. »

Le capitaine Len Guy était redevenu silencieux, et il

ne sortit de cette inexplicable préoccupation que pour

dire :

« Dans tous les cas, si Wilkes parvient à franchir le

cercle polaire, puis la banquise, il est douteux qu’il

dépasse de plus hautes latitudes que...

– Que ses prédécesseurs Bellingshausen, Forster,

Kendall, Biscoe, Morrell, Kemp, Belleny... répondis-je.

– Et que... ajouta le capitaine Len Guy.

– De qui voulez-vous parler ?... demandai-je.

– Vous êtes originaire du Connecticut, monsieur ?...

dit brusquement le capitaine Len Guy.

– Du Connecticut.

– Et plus spécialement ?

– D’Hartford.

– Connaissez-vous l’île Nantucket ?...

– Je l’ai visitée à plusieurs reprises.

– Vous le savez, je pense, dit le capitaine Len Guy

en me regardant, les yeux dans les yeux, c’est là que

votre romancier Edgar Poe a fait naître son héros,

Arthur Gordon Pym...

– En effet, répondis-je – cela me revient à la

mémoire –, le début de ce roman est placé à l’île

Nantucket.

– Vous dites... ce roman ?... C’est bien le mot dont

vous vous êtes servi ?...

– Sans doute, capitaine...

– Oui... et vous parlez comme tout le monde !...

Mais, pardon, monsieur, je ne puis attendre plus

longtemps... Je regrette... très sincèrement de ne

pouvoir vous rendre ce service... Ne croyez pas que la

réflexion puisse modifier mes idées relativement à votre

proposition... D’ailleurs, vous n’aurez que quelques

jours à attendre... La saison va s’ouvrir... Les navires de

commerce, les baleiniers relâcheront à Christmas-

Harbour, et il vous sera loisible d’embarquer sur l’un

d’eux... avec la certitude d’aller là où vos convenances

vous appellent... Je regrette, monsieur, je regrette,

vivement... et vous donne bien le salut ! »

Sur ces derniers mots, le capitaine Len Guy se retira,

et l’entretien finit tout autrement que je ne le

supposais... je veux dire d’une façon polie quoique

formelle.

Comme il ne sert à rien de s’entêter contre

l’impossible, j’abandonnai l’espoir de naviguer à bord

de l’Halbrane, tout en gardant rancune à son maudit

commandant. Et pourquoi ne l’avouerai-je pas ? Ma

curiosité était éveillée. Je sentais un mystère au fond de

cette âme de marin, et il m’aurait plu de le pénétrer. Le

tour imprévu de notre conversation, ce nom d’Arthur

Pym prononcé d’une façon si inopinée, les

interrogations sur l’île Nantucket, l’effet produit par

cette nouvelle qu’une campagne à travers les mers

australes se poursuivait alors sous le commandement de

Wilkes, cette affirmation que le navigateur américain ne

s’avancerait pas plus avant dans le sud que... De qui

donc avait voulu parler le capitaine Len Guy ?... Tout

cela était matière à réflexions pour un esprit aussi

positif que le mien...

Ce jour-là, maître Atkins voulut savoir si le

capitaine Len Guy s’était montré de meilleure

composition... Avais-je obtenu l’autorisation d’occuper

une des cabines de la goélette ?... Je dus avouer à mon

hôtelier que je n’avais pas été plus heureux que lui dans

mes négociations... Cela ne laissa pas de le surprendre.

Il ne comprenait rien aux refus du capitaine, à son

entêtement... Il ne le reconnaissait plus... D’où

provenait ce changement ?... Et – ce qui le touchait

d’une façon plus directe –, c’est que, par contradiction

avec ce qui se faisait pendant les relâches, le

Cormoran-Vert n’avait été fréquenté ni des hommes de

l’Halbrane ni de leur officier. Il semblait que

l’équipage obéissait à un ordre. Deux ou trois fois

seulement, le bosseman vint s’installer dans la salle de

l’auberge, et ce fut tout. De là, gros désappointement de

maître Atkins.

En ce qui concerne Hurliguerly, après s’être si

imprudemment avancé, je compris qu’il ne tenait plus à

continuer avec moi des relations à tout le moins

inutiles. Avait-il tenté d’ébranler son chef, je ne saurais

le dire, et, en somme, il en eût été, à coup sûr, pour son

insistance.

Pendant les trois jours qui suivirent, 10, 11 et 12

août, les travaux de ravitaillement et de réparation

furent poussés à bord de la goélette. On voyait

l’équipage allant et venant sur le pont, – les matelots

visiter la mâture, changer les manœuvres courantes,

raidir les haubans et galhaubans qui avaient molli

pendant la dernière traversée, repeindre les hauts et les

bastingages détériorés sous les paquets de mer,

réenverguer des voiles neuves, raccommoder les

vieilles dont on pourrait encore se servir par beau

temps, calfater çà et là les coutures du bordé et du pont

à grands coups de maillet.

Ce travail s’accomplissait avec régularité, sans ces

cris, ces interpellations, ces querelles, trop ordinaires

parmi les marins au mouillage. L’Halbrane devait être

bien commandée, son équipage très tenu, très

discipliné, silencieux même. Peut-être le bosseman

contrastait-il avec ses camarades, car il m’avait paru

porté à rire, à plaisanter, à bavarder surtout, – à moins

qu’il ne fût démangé de la langue que lorsqu’il

descendait à terre.

Enfin, on apprit que le départ de la goélette était fixé

au 15 août, et, la veille, je n’avais pas encore lieu de

penser que le capitaine Len Guy fût revenu sur son

refus si catégorique.

Du reste, je n’y songeais guère, ayant pris mon parti

de ce contretemps. Toute envie de récriminer m’était

passée. Je n’eusse pas permis à maître Atkins de tenter

une autre démarche. Lorsque le capitaine Len Guy et

moi, nous nous rencontrions sur le quai, c’était comme

des gens qui ne se connaissent même pas, qui ne se sont

jamais vus. Il passait d’un côté, moi de l’autre. Je dois

observer, cependant, qu’une ou deux fois, quelque

hésitation se manifesta dans son attitude... Il semblait

qu’il voulût m’adresser la parole... qu’il y fût poussé

par un secret instinct... Il ne l’avait point fait, et je

n’étais pas un homme à provoquer une explication

nouvelle... Au surplus – j’en fus informé le jour même

–, Fenimore Atkins, contre ma formelle défense, avait

sollicité le capitaine Len Guy à mon sujet sans rien

obtenir. C’était une affaire « classée », comme on dit, et

pourtant tel n’était pas l’avis du bosseman...

En effet, Hurliguerly, interpellé par l’hôtelier du

Cormoran-Vert, contestait que la partie fût

définitivement perdue.

« Il est très possible, répétait-il, que le capitaine

n’ait pas lâché son dernier mot ! »

Mais s’appuyer sur les dires de ce hâbleur, c’eût été

introduire un terme faux dans une équation, et, je

l’affirme, le prochain départ du schooner m’était

indifférent. Je ne songeais plus qu’à guetter l’apparition

de quelque autre navire au large.

« Encore une semaine ou deux, me répétait mon

aubergiste, et vous serez plus heureux, monsieur

Jeorling, que vous ne l’avez été avec le capitaine Len

Guy. Il s’en trouvera plus d’un qui ne demandera pas

mieux...

– Sans doute, Atkins, mais n’oubliez pas que la

plupart des bâtiments à destination de la pêche aux

Kerguelen, y séjournent pendant cinq ou six mois, et si

je dois attendre de tels délais pour reprendre la mer...

– Pas tous, monsieur Jeorling, pas tous !... Il en est

qui ne font que toucher à Christmas-Harbour... Une

bonne occasion se présentera, et vous n’aurez point à

vous repentir d’avoir manqué votre embarquement sur

l’Halbrane... »

Je ne sais si j’aurai à m’en repentir ou non, mais ce

qui est certain –, c’est qu’il était écrit là-haut que je

quitterais les Kerguelen comme passager de la goélette,

et qu’elle allait m’entraîner dans la plus extraordinaire

des aventures dont les annales maritimes devaient

retentir à cette époque.

Dans la soirée du 14 août, vers sept heures et demie,

lorsque la nuit enveloppait déjà l’île, je flânais, après

mon dîner, sur le quai au nord de la baie. Le temps était

sec, le ciel pointillé d’étoiles, l’air vif, le froid piquant.

En ces conditions, ma promenade ne pouvait se

prolonger. Donc, une demi-heure plus tard, je me

dirigeais vers le Cormoran-Vert, lorsqu’un individu me

croisa, hésita, revint sur ses pas et s’arrêta.

L’obscurité était assez profonde pour qu’il ne me fût

pas aisé de le reconnaître. Mais, à sa voix, à son

chuchotement caractéristique, pas d’erreur possible. Le

capitaine Len Guy était devant moi.

« Monsieur Jeorling, me dit-il, c’est demain que

l’Halbrane doit mettre à la voile... demain matin... avec

le jusant...

– À quoi bon me le faire savoir, répliquai-je,

puisque vous refusez...

– Monsieur... j’ai réfléchi, et si vous n’avez pas

changé d’idée, trouvez-vous à bord à sept heures...

– Ma foi, capitaine, répondis-je, je ne m’attendais

guère à ce revirement de votre part...

– J’ai réfléchi, je vous le répète, et j’ajoute que

l’Halbrane fera directement route sur Tristan

d’Acunha, – ce qui vous convient... je suppose ?...

– C’est au mieux, capitaine. Demain matin, à sept

heures, je serai à bord...

– Où votre cabine est préparée.

– Quant au prix du passage... dis-je.

– Nous le réglerons plus tard, répliqua le capitaine

Len Guy, et à votre satisfaction. À demain donc...

– À demain. »

Mon bras s’était tendu vers cet homme bizarre pour

sceller notre engagement. Sans doute, l’obscurité

l’empêcha de voir ce geste, car il n’y répondit pas, et,

s’éloignant d’un pas rapide, il rejoignit son canot, qui le

ramena en quelques coups d’aviron.

Très surpris, je l’étais, et maître Atkins le fut au

même degré que moi, lorsque, de retour dans la salle du

Cormoran-Vert, je l’eus mis au courant.

« Allons, me répondit-il, ce vieux renard

d’Hurliguerly avait décidément raison !... Cela

n’empêche pas que son diable de capitaine ne soit plus

capricieux qu’une fille mal élevée !... Pourvu qu’il ne

change pas d’idée au moment de partir ! »

Hypothèse inadmissible, et, en y réfléchissant, je

pensai que cette façon d’agir ne comportait ni fantaisie

ni caprice. Si le capitaine Len Guy était revenu sur son

refus, c’est qu’il avait un intérêt quelconque à ce que je

fusse son passager. À mon avis, ce revirement devait

tenir à ce que je lui avais dit relativement au

Connecticut et à l’île Nantucket. Maintenant, en quoi

cela pouvait-il l’intéresser, je laissais à l’avenir le soin

de me l’apprendre.

Mes préparatifs furent rapidement terminés. Je suis,

d’ailleurs, de ces voyageurs pratiques qui ne

s’encombrent jamais de bagages, et feraient le tour du

monde une sacoche au côté et une valise à la main. Le

plus gros de mon matériel consistait en ces vêtements

fourrés, dont l’indispensabilité s’impose à quiconque

navigue à travers les hautes latitudes. Lorsque l’on

parcourt l’Atlantique méridional, c’est le moins que de

telles précautions soient prises par prudence.

Le lendemain, 15, avant le lever du jour, je fis mes

adieux au brave et digne Atkins. Je n’avais eu qu’à me

louer des attentions et de l’obligeance de mon

compatriote, exilé sur ces îles de la Désolation, où les

siens et lui vivaient heureux en somme. Le serviable

aubergiste parut très sensible aux remerciements que je

lui adressai. Ayant souci de mon intérêt, il avait hâte de

me savoir à bord, craignant toujours – c’est l’expression

dont il se servit – que le capitaine Len Guy eût « changé

ses amures » depuis la veille. Il me le répéta même avec

insistance, et m’avoua que, pendant la nuit, il s’était mis

plusieurs fois à sa fenêtre, afin de s’assurer que

l’Halbrane était toujours à son mouillage au milieu de

Christmas-Harbour. Il ne fut délivré de ses inquiétudes

– que je ne partageais aucunement – qu’à l’heure où

l’aube commença de poindre.

Maître Atkins voulut m’accompagner à bord, afin de

prendre congé du capitaine Len Guy et du bosseman.

Un canot attendait au quai, et il nous transporta tous les

deux à l’échelle de la goélette, déjà évitée de jusant.

La première personne que je rencontrai sur le pont

fut Hurliguerly. Il me lança un coup d’œil de triomphe.

C’était aussi clair que s’il m’eût dit :

« Hein ! vous le voyez !... Notre difficultueux

capitaine a fini par vous accepter... Et à qui devez-vous

cela, si ce n’est à ce brave homme de bosseman, qui

vous a servi de son mieux et n’a point surfait son

influence ?... »

Était-ce la vérité ?... J’avais de fortes raisons pour

ne pas l’admettre sans grande réserve. Peu importait,

après tout. L’Halbrane allait lever l’ancre et j’étais à

bord.

Le capitaine Len Guy se montra presque aussitôt sur

le pont. Ce dont je ne songeai point à m’étonner

autrement, c’est qu’il ne parut même pas remarquer ma

présence.

Les préparatifs de l’appareillage étaient commencés,

voiles retirées de leurs étuis, manœuvres prêtes, drisses

et écoutes parées. Le lieutenant, à l’avant, surveillait le

virage du cabestan, et l’ancre ne tarderait pas de venir à

pic.

Maître Atkins s’approcha alors du capitaine Len

Guy et, d’une voix engageante :

« À l’année prochaine ! dit-il.

– S’il plaît à Dieu, monsieur Atkins ! »

Leurs mains se pressèrent. Puis le bosseman vint à

son tour vigoureusement serrer celle de l’aubergiste du

Cormoran-Vert, que le canot ramena à quai.

À huit heures, dès que le jusant fut bien établi,

l’Halbrane éventa ses basses voiles, prit les amures à

bâbord, évolua pour redescendre la baie de Christmas-

Harbour sous une petite brise de nord, et, une fois au

large, mit le cap au nord-ouest.

Avec les dernières heures de l’après-midi

disparurent les cimes blanches du Table-Mount et de

l’Halvergal, sommets aigus, qui s’élèvent, l’un à deux

l’autre à trois milles pieds au-dessus du niveau de la

mer.

4



Des Îles Kerguelen à l’île du Prince-Édouard



Jamais, peut-être, traversée n’offrit un début plus

heureux ! Et, par une chance inespérée, au lieu que

l’incompréhensible refus du capitaine Len Guy m’eût

laissé, pour quelques semaines encore, à Christmas-

Harbour, voici qu’une jolie brise m’entraînait loin de ce

groupe, vent sous vergue, sur une mer à peine

clapotante, avec une vitesse de huit à neuf milles à

l’heure.

L’intérieur de l’Halbrane répondait à son extérieur.

Tenue parfaite, propreté minutieuse de galiote

hollandaise, dans le rouf comme dans le poste de

l’équipage.

À l’avant du rouf à bâbord, se trouvait la cabine du

capitaine Len Guy, lequel, par un châssis vitré qui se

rabattait, pouvait surveiller le pont et, au besoin,

transmettre ses ordres aux hommes de quart, postés

entre le grand mât et le mât de misaine. À tribord,

disposition identique pour la cabine du lieutenant.

Toutes deux possédaient un cadre étroit, une armoire de

médiocre capacité, un fauteuil paillé, une table fixée au

plancher, une lampe de roulis suspendue au-dessus,

divers instruments nautiques, baromètre, thermomètre à

mercure, sextant, montre marine renfermée dans la

sciure de sa boîte de chêne, et qui n’en sortait qu’au

moment où le capitaine se disposait à prendre hauteur.

Deux autres cabines étaient ménagées à l’arrière du

rouf, dont la partie médiane servait de carré, avec la

table à manger entre des bancs de bois à dossiers

mobiles.

L’une de ces cabines avait été préparée pour me

recevoir. Elle était éclairée par deux châssis qui

s’ouvraient l’un sur la coursive latérale au rouf, l’autre

sur l’arrière. En cet endroit, l’homme de barre se tenait

debout devant la roue du gouvernail, au-dessus de

laquelle passait le gui de la brigantine, lequel se

prolongeait de plusieurs pieds au-delà du

couronnement, – ce qui rendait la goélette très ardente.

Ma cabine mesurait huit pieds sur cinq. Habitué aux

nécessités de la navigation, il ne m’en fallait pas

davantage comme espace, – ni comme mobilier : une

table, une armoire ; un fauteuil canné, une toilette sur

pied de fer, un cadre dont le maigre matelas aurait sans

doute provoqué quelques récriminations chez un

passager moins accommodant. Il ne s’agissait,

d’ailleurs, que d’une traversée relativement courte,

puisque l’Halbrane me débarquerait à Tristan

d’Acunha. J’entrai donc en possession de cette cabine

que je ne devais pas occuper plus de quatre à cinq

semaines.

Sur l’avant du mât de misaine, assez rapproché du

centre – ce qui allongeait le bordé de la trinquette –,

était amarrée la cuisine par des saisines solides. Au-delà

s’ouvrait le capot, doublé de grosse toile cirée. Par une

échelle il donnait accès au poste de l’équipage et à

l’entrepont. Par mauvais temps, on rabaissait

hermétiquement ce capot, et le poste était à l’abri des

paquets de mer qui se brisaient contre les joues du

navire.

Les huit hommes de l’équipage avaient nom Martin

Holt, maître voilier ; Hardie, maître-calfat ; Rogers,

Drap, Francis, Gratian, Burry, Stern, matelots de vingt-

cinq à trente-cinq ans d’âge, tous Anglais des côtes de

la Manche et du canal Saint-Georges, tous très entendus

à leur métier, tous remarquablement disciplinés sous

une main de fer.

J’ai à le noter dès le début : l’homme, d’une énergie

exceptionnelle, auquel ils obéissaient sur un mot, sur un

geste, ce n’était pas le capitaine de l’Halbrane, c’était

le second officier, le lieutenant Jem West, à cette

époque dans sa trente-deuxième année.

Je n’ai jamais rencontré, au cours de mes voyages à

travers les océans, un caractère de pareille trempe. Jem

West était né sur mer, n’ayant vécu, pendant son

enfance, qu’à bord d’une gabare, dont son père était le

patron et sur laquelle vivait toute la famille. À aucune

époque de son existence, il n’avait respiré d’autre air

que l’air salin de la Manche, de l’Atlantique ou du

Pacifique. Durant les relâches, il ne débarquait que pour

les nécessités de son service, fût-ce à l’État ou au

commerce. S’agissait-il de quitter un navire pour un

autre, il y portait son sac de toile, et n’en bougeait plus.

Marin dans l’âme, ce métier était toute sa vie. Lorsqu’il

ne naviguait pas au réel, il naviguait à l’imaginaire.

Après avoir été mousse, novice, matelot, il devint

quartier-maître, puis maître, puis lieutenant, et

maintenant il remplissait les fonctions de second de

l’Halbrane, sous le commandement du capitaine Len

Guy.

Jem West n’avait même pas l’ambition d’arriver

plus haut ; il ne cherchait pas à faire fortune ; il ne

s’occupait ni d’acheter ni de vendre une cargaison.

L’arrimer, oui, parce que l’arrimage est de première

considération pour qu’un bâtiment porte bien sa toile.

Quant aux détails de la navigation, de la science

maritime, l’installation du gréement, l’utilisation de

l’énergie vélique, la manœuvre sous toutes les allures,

les appareillages, les mouillages, la lutte contre les

éléments, les observations de longitude et de latitude,

bref tout ce qui concerne cet admirable engin qu’est le

navire à voiles, Jem West s’y entendait comme pas un.

Voici maintenant le lieutenant au physique : taille

moyenne, plutôt maigre, tout nerfs et tout muscles,

membres vigoureux, d’une agilité de gymnaste, un

regard de marin d’une extraordinaire portée et d’une

pénétration surprenante, la figure hâlée, les cheveux

drus et courts, les joues et le menton imberbes, les traits

réguliers, la physionomie dénotant l’énergie, l’audace et

la force physique à leur maximum de tension.

Jem West parlait peu – seulement lorsqu’on

l’interrogeait. Il donnait ses ordres d’une voix claire, en

mots nets, ne les répétant pas, de manière à être compris

du premier coup –, et on le comprenait.

J’appelle l’attention sur ce type d’officier de la

marine marchande, qui était dévoué corps et âme au

capitaine Len Guy comme à la goélette Halbrane. Il

semblait qu’il fût un des organes essentiels de son

navire, que cet assemblage de bois, de fer, de toile, de

cuivre, de chanvre, tînt de lui sa puissance vitale, qu’il

y eût identification complète entre l’un construit par

l’homme, et l’autre créé par Dieu. Et si l’Halbrane

avait un cœur, c’était dans la poitrine de Jem West qu’il

battait.

Je compléterai les renseignements sur le personnel,

en citant le cuisinier du bord, – un nègre de la côte

d’Afrique, nommé Endicott, âgé d’une trentaine

d’années, et qui remplissait depuis huit ans les

fonctions de coy ou de coq sous les ordres du capitaine

Len Guy. Le bosseman et lui s’entendaient à merveille

et causaient le plus souvent ensemble en vrais

camarades. Il faut dire que Hurliguerly se prétendait

possesseur de merveilleuses recettes culinaires dont

Endicott essayait quelquefois, sans jamais attirer

l’attention des indifférents convives du carré.

L’Halbrane était partie dans d’excellentes

conditions. Il faisait un froid vif, car, sous le 48e

parallèle sud, au mois d’août, c’est encore l’hiver qui

enveloppe cette portion du Pacifique. Mais la mer était

belle, la brise très franchement établie à l’est-sud-est. Si

ce temps durait – ce qui était à prévoir et à souhaiter –,

nous n’aurions pas à changer une seule fois nos amures,

et seulement à mollir les écoutes en douceur, pour nous

élever jusqu’aux travers de Tristan d’Acunha.

La vie à bord était très régulière, très simple, et – ce

qui est acceptable en mer – d’une monotonie non

dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans

le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me

plaignais pas de mon isolement. Peut-être ma curiosité

eût-elle demandé à se satisfaire sur un seul point :

pourquoi le capitaine Len Guy était-il revenu sur son

premier refus à mon égard ?... Interroger là-dessus le

lieutenant eût été peine perdue. D’ailleurs, connaissait-

il les secrets de son chef ?... Cela ne relevait pas

directement de son service, et, je l’ai marqué, il ne

s’occupait de rien en dehors de ses fonctions. Et puis,

des réponses monosyllabiques de Jem West, qu’aurais-

je pu tirer ?... Entre nous, pendant les deux repas du

matin et le repas du soir, il ne s’échangeait pas dix

paroles. Je dois avouer, toutefois, que je surprenais

souvent le regard du capitaine Len Guy obstinément

fixé sur ma personne, comme s’il avait le désir de

m’interroger. Il semblait qu’il eût quelque chose à

apprendre de moi, tandis que c’était moi, au contraire,

qui avais quelque chose à apprendre de lui. La vérité est

que l’on restait muet de part et d’autre.

Au surplus, si j’eusse été démangé de causerie, il

aurait suffi de m’adresser au bosseman. Toujours prêt à

moudre des phrases, celui-là ! Mais qu’aurait-il pu me

dire de nature à m’intéresser ? J’ajouterai qu’il ne

manquait jamais de me souhaiter le bonjour et le

bonsoir avec une invariable prolixité. Puis... étais-je

content de la vie du bord ?... La cuisine me convenait-

elle ?... Voulais-je qu’il recommandât certains plats de

sa façon à ce moricaud d’Endicott ?...

« Je vous remercie, Hurliguerly, lui répondis-je un

jour. L’ordinaire me suffit... Il est très acceptable... et je

n’étais pas mieux traité chez votre ami du Cormoran-

Vert.

– Ah ! ce diable d’Atkins !... Un brave homme au

fond...

– C’est bien mon avis.

– Conçoit-on, monsieur Jeorling, que lui, un

Américain, ait consenti à se reléguer aux Kerguelen

avec sa famille ?...

– Et pourquoi pas ?...

– Et qu’il s’y trouve heureux !...

– Ce n’est point déjà tant sot, bosseman !

– Bon ! si Atkins me proposait de changer avec lui,

il serait le mal venu, car je me flatte d’avoir une vie

agréable !

– Mes compliments, Hurliguerly !

– Eh ! savez-vous bien, monsieur Jeorling, que

d’avoir mis son sac à bord d’un navire comme

l’Halbrane, c’est une chance qui ne se rencontre pas

deux fois dans l’existence !... Notre capitaine ne parle

pas beaucoup, c’est vrai, notre lieutenant use encore

moins sa langue...

– Je m’en suis aperçu, déclarai-je.

– N’importe ! monsieur Jeorling, ce sont deux fiers

marins, je vous en donne l’assurance ! Vous les

regretterez, quand vous débarquerez à Tristan...

– Je suis heureux de vous l’entendre dire, bosseman.

– Et remarquez que cela ne tardera guère avec cette

brise du sud-est par la hanche et une mer qui ne lève

que lorsque cachalots et baleines veulent bien la

secouer en dessous ! Vous le verrez, monsieur Jeorling,

nous ne dépenserons pas dix jours à dévorer les treize

cents milles qui séparent les Kerguelen des îles du

Prince-Édouard, ni quinze pour les deux mille trois

cents qui séparent ces dernières de Tristan d’Acunha !

– Inutile de se prononcer, bosseman. Il faut que le

temps persiste, et qui veut mentir n’a qu’à prédire le

temps... C’est un dicton de marin, bon à connaître ! »

Quoi qu’il en soit, le temps persista. Aussi, le 18

août, dans l’après-midi, la vigie signalait-elle, tribord

devant, les montagnes du groupe Crozet, par 42° 59’ de

latitude sud et 48° de longitude est, dont la hauteur est

comprise entre six cents et sept cents toises au-dessus

du niveau de la mer.

Le lendemain, on laissa sur bâbord les îles

Possession et Schveine, fréquentées seulement pendant

la saison de pêche. Pour uniques habitants, à cette

époque, rien que des oiseaux, des troupes de pingouins,

des bandes de ces chionis dont le vol imite celui du

pigeon, et que, pour ce motif, les baleiniers ont nommé

« white-pigeons ». À travers les capricieuses criques du

mont Crozet s’épanchait le trop-plein des glaciers en

épaisses nappes, lentes et rugueuses, et pendant

quelques heures encore je pus apercevoir ses contours.

Puis tout se réduisit à une dernière blancheur, tracée à

la ligne d’horizon sur laquelle s’arrondissaient de

neigeuses coupoles du groupe.

L’approche d’une terre est un incident maritime qui

a toujours son intérêt. L’idée me vint que le capitaine

Len Guy aurait eu là l’occasion de rompre le silence

vis-à-vis de son passager... Il ne le fit point.

Si les pronostics du bosseman se réalisaient, trois

jours ne s’écouleraient pas sans que les pics de l’île

Marion et de l’île du Prince-Édouard fussent relevés

dans le nord-ouest. On ne devait pas y relâcher,

d’ailleurs. C’était aux aiguades de Tristan d’Acunha

que l’Halbrane renouvellerait sa provision d’eau.

Je pensais donc que la monotonie de notre traversée

ne serait interrompue par aucun incident de mer ou

autre. Or, dans la matinée du 20, Jem West étant de

quart, après la première observation d’angle horaire, le

capitaine Len Guy, à mon extrême surprise, monta sur

le pont, suivit une des coursives latérales au rouf, et vint

se poster à l’arrière, devant l’habitacle, dont il regarda

le cadran, plutôt par habitude que par nécessité.

Assis près du couronnement, avais-je été seulement

aperçu du capitaine ?... Je n’aurais pu le dire, et il est

certain que ma présence n’attira point son attention.

J’étais, pour ma part, très résolu à ne pas plus

m’occuper de lui qu’il ne s’occupait de moi, et je restai

accoudé contre la lisse.

Le capitaine Len Guy fit quelques pas, se pencha

au-dessus du bastingage, observa le long sillage traînant

à l’arrière, qui ressemblait à un ruban de dentelle

blanche étroit et plat, tant les fines façons de la goélette

se dérobaient rapidement à la résistance des eaux.

En cet endroit, on ne pouvait alors être entendu que

d’une seule personne, – l’homme de barre, le matelot

Stern, qui, la main sur les poignées de la roue,

maintenait l’Halbrane contre les capricieuses

embardées que provoque l’allure du grand largue.

Il paraît, toutefois, que, de cela, le capitaine Len

Guy ne s’inquiétait guère, car il s’approcha de moi et,

de sa voix toujours chuchotante, me dit :

« Monsieur... j’aurais à vous parler...

– Je suis prêt à vous entendre, capitaine.

– Je ne l’ai pas fait jusqu’à aujourd’hui... étant d’un

naturel peu causeur... je l’avoue... Et puis... auriez-vous

pris intérêt à ma conversation ?...

– Vous avez tort d’en douter, répliquai-je, et votre

conversation ne peut qu’être des plus intéressantes. »

Je pense qu’il ne vit rien d’ironique dans cette

réponse, – ou, du moins, il ne le témoigna pas.

« Je vous écoute », ajoutai-je.

Le capitaine Len Guy sembla hésiter, montrant

l’attitude d’un homme qui, sur le point de parler, se

demande s’il ne ferait pas mieux de se taire.

« Monsieur Jeorling, demanda-t-il, avez-vous

cherché à savoir pour quelle raison j’avais changé

d’avis au sujet de votre embarquement ?...

– J’ai cherché, en effet, et je n’ai pas trouvé,

capitaine. Peut-être, en votre qualité d’Anglais...

n’ayant point affaire à un compatriote... ne teniez-vous

pas...

– Monsieur Jeorling, c’est précisément parce que

vous êtes Américain que je me suis décidé, en fin de

compte, à vous offrir passage sur l’Halbrane...

– Parce que je suis Américain ?... répondis-je assez

surpris de l’aveu.

– Et aussi... parce que vous êtes du Connecticut...

– J’avoue ne pas encore comprendre...

– Vous aurez compris si j’ajoute que, dans ma

pensée, puisque vous étiez du Connecticut, puisque

vous aviez visité l’île Nantucket, il était possible que

vous eussiez connu la famille d’Arthur Gordon Pym...

– Ce héros dont notre romancier Edgar Poe a

raconté les surprenantes aventures ?...

– Lui-même, monsieur, – récit qu’il a fait d’après le

manuscrit où étaient relatés les détails de cet

extraordinaire et désastreux voyage à travers la mer

Antarctique ! »

Je crus rêver à entendre le capitaine Len Guy parler

de la sorte !... Comment... il croyait à l’existence d’un

manuscrit d’Arthur Pym ?... Mais le roman d’Edgar Poe

était-il autre chose qu’une fiction, une œuvre

d’imagination du plus prodigieux de nos écrivains

d’Amérique ?... Et voici qu’un homme de bon sens

admettait cette fiction comme une réalité...

Je demeurai sans répondre, me demandant in petto à

qui j’avais affaire.

« Vous avez entendu ma question ?... reprit le

capitaine Len Guy en insistant.

– Oui... sans doute... capitaine... sans doute... et je ne

sais si j’ai bien saisi...

– Je vais la répéter en termes plus clairs, monsieur

Jeorling, car je désire une réponse formelle.

– Je serais heureux de vous satisfaire.

– Je vous demande donc si, au Connecticut, vous

avez connu personnellement la famille Pym, qui

habitait l’île Nantucket, et était alliée à l’un des plus

honorables attorneys de l’État. Le père d’Arthur Pym,

fournisseur de la marine, passait pour être l’un des

principaux négociants de l’île. C’est son fils qui a été

lancé dans les aventures dont Edgar Poe a recueilli de

sa propre bouche l’étrange enchaînement...

– Et il aurait pu être plus étrange encore, capitaine,

puisque toute cette histoire est sortie de la puissante

imagination de notre grand poète... C’est de pure

invention...

– De pure invention !... »

Et, en prononçant ces trois mots, le capitaine Len

Guy, haussant par trois fois les épaules, fit de chaque

syllabe la note d’une gamme ascendante.

« Ainsi, reprit-il, vous ne croyez pas, monsieur

Jeorling...

– Ni moi ni personne n’y croit, capitaine Guy, et

vous êtes le premier que j’aurai entendu soutenir qu’il

ne s’agit pas d’un simple roman...

– Écoutez-moi donc, monsieur Jeorling, car, si ce

« roman » – comme vous le qualifiez – n’a paru que

l’année dernière, il n’en est pas moins une réalité. Si

onze ans se sont écoulés depuis les faits qu’il rapporte,

ils n’en sont pas moins vrais, et on attend toujours le

mot d’une énigme, qui ne sera jamais révélé peut-

être !... »

Décidément, il était fou, le capitaine Len Guy, et

sous l’influence d’une crise qui produisait le

déséquilibrement de ses facultés mentales !... Par

bonheur, s’il avait perdu la raison, Jem West ne serait

pas gêné de le remplacer dans le commandement de la

goélette ! Je n’avais, au surplus, qu’à l’écouter, et,

comme je connaissais le roman d’Edgar Poe pour

l’avoir lu et relu, j’étais curieux de savoir ce qu’allait en

dire le capitaine.

« Et maintenant, monsieur Jeorling – reprit-il d’un

ton plus accentué, avec un tremblement de la voix qui

dénotait une certaine irritation nerveuse –, il est

possible que vous n’ayez pas connu la famille Pym, que

vous ne l’ayez rencontrée ni à Hartford ni à Nantucket...

– Ni ailleurs, répondis-je.

– Soit ! mais gardez-vous d’affirmer que cette

famille n’a pas existé, qu’Arthur Gordon Pym n’est

qu’un personnage fictif, que son voyage n’est qu’un

voyage imaginaire !... Oui !... gardez-vous de cela

comme de nier les dogmes de notre sainte religion !...

Est-ce qu’un homme – fût-ce votre Edgar Poe – eût été

capable d’inventer, de créer ?... »

À la violence croissante du capitaine Len Guy, je

compris la nécessité de respecter sa monomanie et

d’accepter ses dires sans discussion.

« À présent, monsieur, affirma-t-il, retenez bien les

faits que je vais préciser... Ils sont probants, et il n’y a

pas à discuter des faits. Vous en tirerez les

conséquences qu’il vous plaira... Je l’espère, vous ne

me ferez pas regretter d’avoir accepté votre passage à

bord de l’Halbrane ! »

J’étais averti, bien averti, et fis un signe

d’acquiescement. Des faits... des faits sortis d’une

cervelle à demi détraquée ?... Cela promettait d’être

curieux.

« Lorsque le récit d’Edgar Poe parut en 1838, je me

trouvais à New York, reprit le capitaine Len Guy.

Immédiatement, je partis pour Baltimore où demeurait

la famille de l’écrivain, dont le grand-père avait servi

comme quartier-maître général pendant la guerre de

l’Indépendance. Vous admettez, je suppose, l’existence

de la famille Poe, si vous niez celle de la famille

Pym ?... »

Je restai muet, préférant ne plus interrompre les

divagations de mon interlocuteur.

« Je m’enquis, continua-t-il, de certains détails

relatifs à Edgar Poe... On m’enseigna sa demeure... Je

me présentai chez lui... Première déception : il avait

quitté l’Amérique à cette époque, et je ne pus le voir... »

La pensée me vint que cela était fâcheux, car, étant

donné la merveilleuse aptitude que possédait Edgar Poe

pour l’étude des divers genres de folie, il eût trouvé

dans notre capitaine un type des plus réussis !

« Par malheur, poursuivit le capitaine Len Guy, si je

n’avais pu rencontrer Edgar Poe, il m’était impossible

d’en référer à Arthur Gordon Pym... Ce hardi pionnier

des terres antarctiques était mort. Ainsi que l’avait

déclaré le poète américain, à la fin du récit de ses

aventures, cette mort était déjà connue du public, grâce

aux communications de la presse quotidienne. »

Ce que disait le capitaine Len Guy était vrai ; mais,

d’accord avec tous les lecteurs du roman, je pensais que

cette déclaration n’était qu’un artifice du romancier. À

mon avis, ne pouvant ou n’osant dénouer une si

extraordinaire œuvre d’imagination, l’auteur donnait à

entendre que les trois derniers chapitres ne lui avaient

pas été livrés par Arthur Pym, lequel avait terminé son

existence dans des circonstances soudaines et

déplorables, qu’il ne faisait, d’ailleurs, pas connaître.

« Donc, continua le capitaine Len Guy, Edgar Poe

étant absent, Arthur Pym étant mort, je n’avais plus

qu’une chose à faire : retrouver l’homme qui avait été le

compagnon de voyage d’Arthur Pym, ce Dirk Peters

qui l’avait suivi jusqu’au dernier rideau des hautes

latitudes, et d’où tous deux étaient revenus...

comment ?... on l’ignore !... Arthur Pym et Dirk Peters

avaient-ils effectué leur retour ensemble ?... Le récit ne

s’expliquait pas à cet égard, et il y avait là, comme en

maint endroit, des points obscurs. Toutefois, Edgar Poe

déclarait que Dirk Peters serait en mesure de fournir

quelques renseignements relatifs aux chapitres non

communiqués, qu’il résidait dans l’Illinois. Je partis

aussitôt pour l’Illinois... j’arrivai à Springfield... je

m’informai de cet homme, qui était un métis d’origine

indienne... Il habitait la bourgade de Vandalia... Je m’y

rendis...

– Et il n’y était pas ?... ne pus-je me retenir de

répondre en souriant.

– Seconde déception : il n’y était pas, ou plutôt, il

n’y était plus, monsieur Jeorling. Depuis un certain

nombre d’années déjà, ce Dirk Peters avait quitté

l’Illinois et même les États-Unis pour aller... on ne sait

où. Mais j’ai causé, à Vandalia, avec des gens qui

l’avaient connu, chez lesquels il demeurait en dernier

lieu, auxquels il avait raconté ses aventures – sans

jamais s’être expliqué sur leur dénouement dont il est

seul maintenant à posséder le secret ! »

Comment... ce Dirk Peters avait existé... existait

encore ?... Je fus sur le point de me laisser prendre aux

déclarations si affirmatives du commandant de

l’Halbrane !... Oui ! un instant de plus, je m’emballais à

mon tour !...

Voilà donc quelle absurde histoire occupait le

cerveau du capitaine Len Guy, à quel état de

détraquement intellectuel il en était arrivé !...

Il se figurait avoir fait ce voyage en Illinois, avoir

vu, à Vandalia, les gens qui avaient connu Dirk

Peters !... Que ce personnage eût disparu, je le crois

bien, puisqu’il n’avait jamais existé... que dans le

cerveau du romancier !

Cependant, je ne voulus point contrarier le capitaine

Len Guy, ni provoquer un redoublement de la crise.

Aussi eus-je l’air d’ajouter foi à tout ce qu’il

déclarait, même quand il ajouta :

« Vous n’ignorez pas, monsieur Jeorling, que, dans

le récit, il est question d’une bouteille, renfermant une

lettre cachetée, que le capitaine de la goélette sur

laquelle Arthur Pym était embarqué avait déposée au

pied de l’un des pics des Kerguelen ?...

– Cela est raconté, en effet... répondis-je.

– Eh bien, à l’un de mes derniers voyages, j’ai

recherché la place où devait être cette bouteille... je l’y

ai trouvée ainsi que la lettre... et cette lettre disait que le

capitaine et son passager Arthur Pym feraient tous leurs

efforts pour atteindre les extrêmes limites de la mer

antarctique...

– Vous avez trouvé cette bouteille ? demandai-je

assez vivement.

– Oui.

– Et la lettre... qu’elle contenait ?...

– Oui. »

Je regardai le capitaine Len Guy... Il en était

positivement, comme certains monomanes, à croire à

ses propres inventions. Je fus sur le point de lui

répliquer : Voyons cette lettre... mais je me ravisai...

N’était-il pas capable de l’avoir écrite lui-même ?...

Et alors je répondis :

« Il est vraiment regrettable, capitaine, que vous

n’ayez pu rencontrer Dirk Peters à Vandalia !... Il vous

aurait appris, du moins, dans quelles conditions Arthur

Pym et lui étaient revenus de si loin... Souvenez-vous...

à l’avant-dernier chapitre... tous deux sont là... Leur

canot est devant le rideau de brumes blanches... Il se

précipite dans le gouffre de la cataracte... au moment où

se dresse une figure humaine voilée... Puis, il n’y a plus

rien... rien que deux lignes de points suspensifs...

– Effectivement, monsieur, il est très fâcheux que je

n’aie pu mettre la main sur Dirk Peters !... C’eût été

intéressant d’apprendre quel avait été le dénouement de

ces aventures ! Mais, à mon avis, il m’aurait peut-être

paru plus intéressant d’être fixé sur le sort des autres...

– Les autres ?... m’écriai-je un peu malgré moi. De

qui voulez-vous parler ?...

– Du capitaine et de l’équipage de la goélette

anglaise qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters,

après l’épouvantable naufrage du Grampus, et qui les

conduisit à travers l’océan polaire jusqu’à l’île Tsalal...

– Monsieur Len Guy, fis-je observer, comme si je ne

mettais plus en doute la réalité du roman d’Edgar Poe,

est-ce que ces hommes n’avaient pas tous péri, les uns

lors de l’attaque de la goélette, les autres dans un

éboulement artificiel provoqué par les indigènes de

Tsalal ?...

– Qui sait, monsieur Jeorling, répliqua le capitaine

Len Guy d’une voix altérée par l’émotion, qui sait si

quelques-uns de ces malheureux n’ont pas survécu, soit

au massacre, soit à l’éboulement, si un ou plusieurs

n’ont pu échapper aux indigènes ?...

– Dans tous les cas, répliquai-je, il serait difficile

d’admettre que ceux qui auraient survécu fussent

encore vivants...

– Et pourquoi ?...

– Parce que les faits dont nous parlons se seraient

passés il y a plus de onze ans...

– Monsieur, répondit le capitaine Len Guy, puisque

Arthur Pym et Dirk Peters ont pu s’avancer au-delà de

l’île Tsalal plus loin que le 83e parallèle, puisqu’ils ont

trouvé le moyen de vivre au milieu de ces contrées

antarctiques, pourquoi leurs compagnons, s’ils ne sont

pas tombés sous les coups des indigènes, s’ils ont été

assez heureux pour gagner les îles voisines entrevues au

cours du voyage... pourquoi ces infortunés, mes

compatriotes, ne seraient-ils pas parvenus à y vivre ?...

Pourquoi quelques-uns n’attendraient-ils pas encore

leur délivrance ?...

– Votre pitié vous égare, capitaine, répondis-je en

essayant de le calmer. Il serait impossible...

– Impossible, monsieur !... Et si un fait se

produisait, si un témoignage irrécusable sollicitait le

monde civilisé, si l’on découvrait une preuve matérielle

de l’existence de ces malheureux, abandonnés aux

confins de la terre, à qui parlerait d’aller à leur secours,

oserait-on crier : Impossible ? »

Et, en ce moment – ce qui m’évita de lui répondre,

car il ne m’aurait pas entendu –, le capitaine Len Guy,

dont la poitrine était gonflée de sanglots, se tourna vers

le sud, comme s’il eût essayé d’en percer du regard les

lointains horizons.

En somme, je me demandais à quelle circonstance

de sa vie le capitaine Len Guy devait d’être tombé dans

un tel trouble mental. Était-ce par un sentiment

d’humanité, poussé jusqu’à la folie, qu’il s’intéressait à

des naufragés qui n’avaient jamais fait naufrage... pour

cette bonne raison qu’ils n’avaient jamais existé ?...

Alors le capitaine Len Guy se rapprocha, me posa la

main sur l’épaule, et me chuchota à l’oreille :

« Non, monsieur Jeorling, non, le dernier mot n’est

pas dit sur ce qui concerne l’équipage de la Jane !... »

Et il se retira.

La Jane, c’était, dans le roman d’Edgar Poe, le nom

de la goélette qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk

Peters sur les débris du Grampus, et, pour la première

fois, le capitaine Len Guy venait de le prononcer au

terme de cet entretien.

« Au fait, pensai-je alors, ce nom de Guy, c’était

aussi celui du capitaine de la Jane... un navire de

nationalité anglaise comme lui !... Eh bien, qu’est-ce

que cela prouve, et quelle conséquence en prétendrait-

on tirer ?... Le capitaine de la Jane n’a jamais vécu que

dans l’imagination d’Edgar Poe, tandis que le capitaine

de l’Halbrane est vivant... bien vivant... Tous deux

n’ont de commun que ce nom de Guy très répandu dans

la Grande-Bretagne. Mais, j’y songe, c’est, sans doute,

la similitude des noms qui aura troublé la cervelle de

notre malheureux capitaine !... Il se sera figuré qu’il

appartenait à la famille du commandant de la Jane !...

Oui ! voilà ce qui l’a conduit où il en est, et pourquoi il

s’apitoie sur le sort de naufragés imaginaires ! »

Il eût été intéressant de savoir si Jem West était au

courant de cette situation, si son chef lui avait jamais

parlé de ces « folies » dont il venait de m’entretenir. Or,

c’était là une question délicate, puisqu’elle touchait à

l’état mental du capitaine Len Guy. D’ailleurs, avec le

lieutenant, toute conversation ne laissait pas d’être

difficile, et, en outre, sur ce sujet, elle présentait

certains dangers...

Je me réservai donc. Après tout, ne devais-je pas

débarquer à Tristan d’Acunha, et ma traversée à bord de

la goélette n’allait-elle pas finir dans quelques jours ?...

Mais, en vérité, que je dusse me rencontrer un jour avec

un homme qui tînt pour des réalités les fictions du

roman d’Edgar Poe, jamais je ne me serais attendu à

pareille chose !

Le surlendemain, 22 août, dès les naissantes

blancheurs de l’aube, ayant laissé à bâbord l’île Marion

et le volcan que son extrémité méridionale dresse à une

altitude de quatre mille pieds, on aperçut les premiers

linéaments de l’île du Prince-Édouard, par 46° 53’ de

latitude sud, et 37° 46’ de longitude est. Cette île nous

resta sur tribord ; puis, à douze heures de là, ses

dernières hauteurs s’effacèrent dans les brumes du soir.

Le lendemain, l’Halbrane mit le cap en direction du

nord-ouest, vers le parallèle le plus septentrional de

l’hémisphère sud qu’elle devait atteindre au cours de

cette campagne.

5



Le roman d’Edgar Poe



Voici, très succinctement, l’analyse du célèbre

ouvrage de notre romancier américain, qui avait été

publié à Richmond sous ce titre :



Aventures d’Arthur Gordon Pym.



Il est indispensable que je le résume en ce chapitre.

On verra s’il y avait lieu de douter que les aventures de

ce héros de roman fussent imaginaires. Et, d’ailleurs,

parmi les nombreux lecteurs de cet ouvrage, en est-il un

seul qui ait jamais cru à sa réalité, – si ce n’est le

capitaine Len Guy ?...

Edgar Poe a mis le récit dans la bouche de son

principal personnage. Dès la préface du livre, Arthur

Pym raconte qu’au retour de son voyage aux mers

antarctiques, il rencontra, parmi les gentlemen de la

Virginie qui prenaient intérêt aux découvertes

géographiques, Edgar Poe, alors éditeur du Southern

Literary Messenger, à Richmond. À l’entendre, Edgar

Poe aurait reçu de lui l’autorisation de publier dans son

journal, « sous le manteau de la fiction », la première

partie de ses aventures. Cette publication ayant été

favorablement accueillie du public, un volume suivit,

qui comprenait la totalité du voyage et qui fut lancé

sous la signature d’Edgar Poe.

Ainsi qu’il ressortait de mon entretien avec le

capitaine Len Guy, Arthur Gordon Pym naquit à

Nantucket, où il fréquenta l’école de New-Bedford

jusqu’à l’âge de seize ans.

Ayant quitté cette école pour l’Académie de M. E.

Ronald, ce fut là qu’il se lia avec le fils d’un capitaine

de navire, Auguste Barnard, de deux ans plus âgé que

lui. Ce jeune homme avait déjà accompagné son père

sur un baleinier dans les mers du sud, et ne cessait

d’enflammer l’imagination d’Arthur Pym par le narré

de sa campagne maritime.

C’est donc de cette intimité des deux jeunes gens

que seraient nés l’irrésistible vocation d’Arthur Pym

pour les voyages aventureux, et cet instinct qui l’attirait

plus spécialement vers les hautes zones de l’Antarctide.

La première équipée d’Auguste Barnard et d’Arthur

Pym, ce fut une excursion à bord d’un petit sloop,

l’Ariel, canot à demi ponté, qui appartenait à la famille

du dernier. Un soir, tous deux très gris, par un temps

assez froid du mois d’octobre, ils s’embarquèrent

furtivement, hissèrent le foc, la grande voile, et, portant

plein, s’élancèrent vers le large, avec une brise fraîche

du sud-ouest.

Survint une violente tempête, alors qu’aidé du

jusant, l’Ariel avait déjà perdu la terre de vue. Les deux

imprudents étaient toujours ivres. Personne à la barre,

pas un ris dans la toile. Aussi, sous le coup de furieuses

rafales, la mâture du canot fut-elle emportée. Puis, un

peu plus tard, apparut un grand navire qui passa sur

l’Ariel, comme l’Ariel aurait passé sur une plume

flottante.

À la suite de cette collision, Arthur Pym donne les

plus précis détails sur le sauvetage de son compagnon

et de lui, – sauvetage qui fut opéré dans des conditions

très difficiles. Enfin, grâce au second du Pingouin, de

New-London, qui arriva sur le lieu de la catastrophe, les

deux camarades furent recueillis à moitié morts et

ramenés à Nantucket.

Que cette aventure ait les caractères de la véracité,

que même elle soit vraie, je n’y contredis point. C’était

une habile préparation aux chapitres qui allaient suivre.

Également, dans ceux-ci et jusqu’au jour où Arthur

Pym franchit le cercle polaire, le récit peut, à la rigueur,

être tenu pour véridique. Il s’opère là une succession de

faits dont l’admissibilité n’est point en désaccord avec

la vraisemblance. Mais, au-delà du cercle polaire, au-

dessus de la banquise australe, c’est tout autre chose, et,

si l’auteur n’a pas fait œuvre de pure imagination, je

veux être... Continuons.

Cette première aventure n’avait point refroidi les

deux jeunes gens. Arthur Pym s’enthousiasmait de plus

en plus aux histoires de mer que lui racontait Auguste

Barnard, bien qu’il ait soupçonné, depuis, qu’elles

étaient « pleines d’exagération ».

Huit mois après l’affaire de l’Ariel – juin 1827 –, le

brick Grampus fut équipé, par la maison Lloyd et

Vredenburg, pour la pêche de la baleine dans les mers

du sud. Ce n’était qu’une vieille carcasse, mal réparée,

ce brick, dont M. Barnard, le père d’Auguste, eut le

commandement. Son fils, qui devait l’accompagner

dans ce voyage, engagea vivement Arthur Pym à le

suivre. Celui-ci n’eût pas mieux demandé ; mais sa

famille, sa mère surtout, ne se fussent jamais décidées à

le laisser partir.

Cela n’était pas pour arrêter un garçon entreprenant,

peu soucieux de se soumettre aux volontés paternelles.

Les instances d’Auguste lui brûlaient le cerveau. Aussi

résolut-il d’embarquer secrètement sur le Grampus, car

M. Barnard ne l’aurait point autorisé à braver la défense

de sa famille. Se disant invité par un ami à passer

quelques jours dans sa maison de New-Bedfort, il prit

congé de ses parents et se mit en route. Quarante-huit

heures avant le départ du brick, s’étant glissé à bord, il

occupait une cachette qui lui avait été préparée par

Auguste à l’insu de son père comme de tout l’équipage.

La cabine d’Auguste Barnard communiquait par une

trappe avec la cale du Grampus, encombrée de barils,

de balles, des mille objets d’une cargaison. C’est par

cette trappe qu’Arthur Pym avait gagné sa cachette, –

une simple caisse dont une des parois glissait

latéralement. Cette caisse contenait un matelas, des

couvertures, une cruche d’eau, et, en fait de vivres,

biscuits, saucissons, quartier de mouton rôti, quelques

bouteilles de cordiaux et de liqueurs, – de quoi écrire

aussi. Arthur Pym, muni d’une lanterne, d’une

provision de bougies et de phosphore, resta trois jours

et trois nuits dans sa cachette. Auguste Barnard ne put

venir le visiter qu’au moment où Grampus allait

appareiller.

Une heure après, Arthur Pym commença à sentir le

roulis et le tangage du brick. Mal à son aise au fond de

cette caisse étroite, il en sortit, et, se guidant dans

l’obscurité au moyen d’une corde tendue, à travers la

cale, jusqu’à la trappe de la cabine de son camarade, il

parvint à se débrouiller au milieu de ce chaos. Puis,

ayant regagné sa caisse, il mangea et s’endormit.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’Auguste

Barnard eût reparu. Ou il n’avait pas pu redescendre

dans la cale, ou il ne l’avait pas osé, craignant de trahir

la présence d’Arthur Pym, et ne pensant pas que le

moment fût venu de tout avouer à M. Barnard.

Arthur Pym, cependant, en cette atmosphère chaude

et viciée, commençait à souffrir. Des cauchemars

intenses troublaient son cerveau. Il se sentait délirer. En

vain cherchait-il, à travers l’encombrement de la cale,

quelque endroit où il aurait pu respirer plus à l’aise. Ce

fut dans un de ces cauchemars qu’il crut se voir entre

les griffes d’un lion des Tropiques, et, au paroxysme de

l’épouvante, il allait se trahir par des cris, lorsqu’il

perdit connaissance.

La vérité est qu’il ne rêvait pas. Ce n’était point un

lion qu’Arthur Pym sentait sur sa poitrine, c’était un

jeune chien, blanc de poil, Tigre, son terre-neuve, qui

avait été introduit à bord par Auguste Barnard, sans

avoir été aperçu de personne, – circonstance assez

invraisemblable, il faut en convenir. En ce moment, le

fidèle animal, qui avait pu rejoindre son maître, lui

léchait le visage et les mains avec toutes les marques

d’une joie extravagante.

Le prisonnier avait donc un compagnon. Par

malheur, pendant son évanouissement, ledit compagnon

avait bu l’eau de la cruche, et, lorsque Arthur Pym

voulut se désaltérer, elle n’en contenait plus une seule

goutte. Sa lanterne éteinte – car l’évanouissement avait

duré plusieurs jours –, ne trouvant plus ni le phosphore

ni les bougies, il résolut de reprendre contact avec

Auguste Barnard. Sorti de sa cachette, la corde le

conduisit vers la trappe, bien qu’il fût d’une extrême

faiblesse par suffocation et inanition. Mais, au cours de

son trajet, une des caisses de la cale, déséquilibrée par

le roulis, vint à tomber et lui ferma tout passage. Que

d’efforts il employa à franchir cet obstacle, et, en pure

perte, puisque, parvenu à la trappe, placée sous la

cabine d’Auguste Barnard, il ne put la soulever. En

effet, avec son couteau introduit à travers l’un des

joints, il sentit qu’une pesante masse de fer reposait sur

la trappe, comme si l’on avait voulu la condamner.

Aussi dut-il renoncer à son projet, et, se traînant à

peine, retourner vers la caisse, où il tomba épuisé,

tandis que Tigre le couvrait de ses caresses.

Le maître et le chien mouraient de soif, et, lorsque

Arthur Pym étendait sa main, il trouvait Tigre couché

sur le dos, ses pattes en l’air, avec une légère érection

du poil. Ce fut, en le tâtant de la sorte, que sa main

rencontra une ficelle nouée autour du corps du chien. À

cette ficelle était attachée une bande de papier,

précisément sous l’épaule gauche de l’animal.

Arthur Pym se sentait au dernier degré de la

faiblesse. Sa vie intellectuelle était presque anéantie.

Cependant, après plusieurs tentatives infructueuses pour

se procurer de la lumière, il parvint à frotter le papier

d’un peu de phosphore, et, alors – on ne saurait se

figurer quels minutieux détails se succèdent dans ce

récit d’Edgar Poe –, ces mots effrayants apparurent...

les sept derniers mots d’une phrase, qu’une légère lueur

éclaira pendant un quart de seconde :... sang... restez

caché... votre vie en dépend...

Que l’on imagine la situation d’Arthur Pym, à fond

de cale, entre les parois de cette caisse, sans lumière,

sans eau, n’ayant plus que d’ardentes liqueurs pour

étancher sa soif !... Et cette recommandation, qui lui

arrivait, de rester caché, précédée du mot sang, – ce mot

suprême, ce roi des mots, si riche de mystère, de

souffrance, de terreur !... Y a-t-il donc eu lutte à bord

du Grampus ?... Le brick a-t-il été attaqué par des

pirates ?... Est-ce une révolte de l’équipage ?... Depuis

combien de temps dure cet état de choses ?...

On pourrait croire que, dans l’effroyable de cette

situation, le prodigieux poète a épuisé les ressources de

ses facultés imaginatives ?... Il n’en est rien... Sa

génialité débordante l’a entraîné plus loin encore !...

En effet, voici qu’Arthur Pym, étendu sur son

matelas, en proie à une sorte de léthargie, entend un

sifflement singulier, un souffle continu... C’est Tigre

qui halète... c’est Tigre dont les yeux étincellent au

milieu de l’ombre... c’est Tigre dont les dents grincent...

c’est Tigre qui est enragé...

Au comble de l’épouvante, Arthur Pym reprit assez

de force pour échapper aux morsures de l’animal qui

s’était précipité sur lui. Après s’être enveloppé d’une

couverture que déchirèrent les crocs blancs du chien, il

s’élança hors de la caisse dont la porte se referma sur

Tigre, qui se débattait entre les panneaux...

Arthur Pym parvint à se glisser à travers l’arrimage

de la cale. La tête lui tournant alors, il tomba contre une

malle, tandis que son couteau lui échappait de la main.

Au moment où il allait peut-être exhaler son dernier

soupir, il entendit prononcer son nom... Une bouteille

d’eau, portée à sa bouche, se vidait entre ses lèvres... Il

revenait à la vie, après avoir aspiré longuement, d’une

haleine, cette boisson exquise, – volupté la plus parfaite

de toutes...

À quelques instants de là, en un coin de la cale, aux

clartés d’une lanterne sourde, Auguste Barnard faisait à

son camarade le récit de ce qui s’était passé à bord

depuis le départ du brick.

Jusqu’ici, je le répète, cette histoire est admissible ;

mais nous ne sommes pas encore aux événements dont

« l’extraordinaireté » défie toute vraisemblance.

L’équipage du Grampus se montait à trente-six

hommes, compris Barnard père et fils. Après que le

brick eut mis à la voile, le 20 juin, plusieurs tentatives

avaient été faites par Auguste Barnard pour rejoindre

Arthur Pym dans sa cachette, – tentatives vaines. À

trois ou quatre jours de là, une révolte éclatait à bord.

C’était le maître coq qui la dirigeait, – un Nègre comme

notre Endicott de l’Halbrane, lequel, je me hâte de le

dire n’est pas homme à jamais se rebeller.

De nombreux incidents sont rapportés dans le

roman, massacres qui coûtèrent la vie à la plupart des

matelots restés fidèles au capitaine Barnard, puis, par le

travers des Bermudes, abandon, dans une des petites

baleinières, dudit capitaine et de quatre hommes, dont

on ne devait plus avoir aucune nouvelle.

Auguste Barnard n’eût point été épargné, sans

l’intervention du maître-cordier du Grampus, Dirk

Peters, un métis de la tribu des Upsarokas, fils d’un

marchand de pelleteries et d’une Indienne des

Montagnes-Noires, – celui-là même que le capitaine

Len Guy avait eu la prétention de retrouver dans

l’Illinois...

Le Grampus fit route au sud-ouest, sous le

commandement du second, dont l’intention était de se

livrer à la piraterie en courant les mers du Sud.

À la suite de ces événements, Auguste Barnard

aurait bien voulu rejoindre Arthur Pym. Mais on l’avait

enfermé dans la chambre de l’équipage, les fers aux

pieds et aux mains, et le maître coq lui affirma qu’il

n’en sortirait que « quand le brick ne serait plus un

brick ». Cependant, quelques jours après, Auguste

Barnard parvint à se délivrer de ses menottes, à

découper la mince cloison qui le séparait de la cale, et,

suivi de Tigre, il essaya d’arriver jusqu’à la cachette de

son camarade. S’il ne put y réussir, le chien, par

bonheur, avait « senti » Arthur Pym, ce qui donna à

Auguste Barnard l’idée d’attacher au cou de Tigre un

billet contenant ces mots : « Je griffonne ceci avec du

sang... restez caché... votre vie en dépend... »

Ce billet, on le sait, Arthur Pym l’avait reçu. Ce fut

alors que, mourant de faim et de soif, il se glissa dans la

cale, où le bruit du couteau, qui lui échappa des mains,

attira l’attention de son camarade, lequel put enfin

arriver jusqu’à lui.

Après avoir raconté ces choses à Arthur Pym,

Auguste Barnard ajouta que la division régnait parmi

les révoltés. Les uns voulaient conduire le Grampus

vers les îles du Cap-Vert ; les autres – et Dirk Peters se

prononçait dans ce sens – étaient décidés à faire voile

vers les îles du Pacifique.

Quant au chien Tigre que son maître avait cru

enragé, il ne l’était pas. C’était une soif dévorante qui

l’avait mis en cet état de surexcitation, et, finalement,

peut-être aurait-il été atteint d’hydrophobie, si Auguste

Barnard ne l’avait ramené au gaillard d’avant.

Vint alors une importante digression sur l’arrimage

des marchandises dans les navires de commerce, –

arrimage d’où dépend en grande partie la sécurité du

bord. Or, celui du Grampus ayant été très

négligemment établi, le matériel se déplaçant à chaque

oscillation, Arthur Pym ne pouvait sans danger

demeurer dans la cale. Heureusement, avec l’aide

d’Auguste Barnard, il parvint à gagner un coin de

l’entrepont, près du poste de l’équipage.

Cependant le métis ne cessait de témoigner grande

amitié au fils du capitaine Barnard. Aussi ce dernier se

demandait-il si l’on ne pourrait compter sur le maître-

cordier pour essayer de reprendre possession du

navire ?...

Treize jours s’étaient écoulés depuis le départ de

Nantucket, lorsque, le 4 juillet, une violente discussion

éclata entre les révoltés, à propos d’un petit brick

signalé au large, que les uns voulaient poursuivre, les

autres laisser échapper. Il s’ensuivit la mort d’un

matelot appartenant au parti du maître coq, auquel

s’était rallié Dirk Peters, – parti opposé à celui du

second.

Il n’y avait plus que treize hommes à bord, en

comptant Arthur Pym.

Ce fut dans ces circonstances qu’une effroyable

tempête vint bouleverser ces parages. Le Grampus,

horriblement secoué, faisait de l’eau par ses coutures. Il

fallut constamment manœuvrer la pompe et même

appliquer une voile sous l’avant de la coque pour éviter

de remplir.

Cette tempête prit fin le 9 juillet, et, ce jour-là, Dirk

Peters ayant manifesté l’intention de se débarrasser du

second, Auguste Barnard l’assura de son concours, sans

lui révéler, toutefois, la présence d’Arthur Pym à bord.

Le lendemain, un des matelots fidèles au maître coq,

le nommé Rogers, mourut dans des spasmes, et l’on ne

mit pas en doute que le second l’eût empoisonné. Le

maître coq ne comptait plus alors que quatre hommes,

dont Dirk Peters. Le second en avait cinq, et

probablement finirait par l’emporter sur l’autre parti.

Il n’y avait pas une heure à perdre. Aussi le métis

ayant déclaré à Auguste Barnard que le moment était

venu d’agir, celui-ci lui apprit alors tout ce qui

concernait Arthur Pym.

Or, tandis que tous deux s’entretenaient des moyens

à employer pour rentrer en possession du navire, une

irrésistible rafale le coucha sur le flanc. Le Grampus ne

se releva pas sans avoir embarqué une énorme masse

d’eau ; puis il parvint à prendre la cape sous la misaine

au bas ris.

L’occasion parut favorable pour commencer la lutte,

bien que les révoltés eussent fait la paix entre eux. Et,

pourtant, le poste ne contenait que trois hommes, Dirk

Peters, Auguste Barnard et Arthur Pym, alors que la

chambre en renfermait neuf. Seul, le maître-cordier

possédait deux pistolets et un couteau marin. De là,

nécessité d’agir avec prudence.

Arthur Pym, dont les révoltés ne pouvaient

soupçonner la présence à bord, eut alors l’idée d’une

supercherie qui avait quelque chance de réussir.

Comme le cadavre du matelot empoisonné gisait encore

sur le pont, il se dit que si, ayant revêtu ses habits, il

apparaissait au milieu de ces matelots superstitieux,

peut-être l’épouvante les mettrait-elle à la merci de Dirk

Peters...

Il faisait nuit noire, lorsque le métis se dirigea vers

l’arrière. Doué d’une force prodigieuse, il se précipita

sur l’homme de barre et, d’un seul coup, l’envoya par-

dessus le bastingage.

Auguste Barnard et Arthur Pym le rejoignirent

aussitôt, tous deux armés d’une bringuebale de pompe.

Laissant Dirk Peters à la place du timonier, Arthur

Pym, déguisé de manière à avoir l’apparence du mort,

et son camarade allèrent se poster près du capot

d’échelle de la chambre. Le second, le maître coq, tous

étaient là, les uns dormant, les autres buvant ou causant,

pistolets et fusils à portée de leur main.

La tempête faisait rage et il était impossible de se

tenir debout sur le pont.

À ce moment, le second donna ordre d’aller

chercher Auguste Barnard et Dirk Peters, – ordre qui fut

transmis à l’homme de barre, lequel n’était autre que le

maître-cordier. Celui-ci et le fils Barnard descendirent

dans la chambre, où Arthur Pym ne tarda pas à

apparaître.

L’effet de cette apparition fut prodigieux. Épouvanté

à la vue du matelot ressuscité, le second se releva, battit

l’air des mains, et retomba raide mort. Alors Dirk

Peters se précipita sur les autres, secondé d’Auguste

Barnard, d’Arthur Pym et du chien Tigre. En quelques

instants, tous furent assommés ou étranglés, – sauf le

matelot Richard Parker auquel on fit grâce de la vie.

Et maintenant, au plus fort de la tourmente, ils

n’étaient plus que quatre hommes pour diriger le brick,

qui fatiguait horriblement avec sept pieds d’eau dans sa

cale. Il fallut couper le grand mât, et, le matin venu,

abattre le mât de misaine. Journée épouvantable et nuit

plus épouvantable encore ! Si Dirk Peters et ses trois

compagnons ne se fussent solidement attachés aux

débris du guindeau, ils auraient été emportés par un

coup de mer qui enfonça les écoutilles du Grampus.

Suit alors, dans le roman, la minutieuse série

d’incidents que devait engendrer cette situation, depuis

le 14 juillet jusqu’au 7 août : pêche aux vivres dans la

cale noyée d’eau ; arrivée d’un brick mystérieux, qui,

chargé de cadavres, empeste l’atmosphère et passe,

comme un énorme cercueil, au gré d’un vent de mort ;

tortures de la faim et de la soif ; impossibilité de

parvenir à la soute aux provisions ; tirage à la courte-

paille où le sort décide que Richard Parker sera sacrifié

pour sauver la vie aux trois autres ; mort de ce

malheureux frappé par Dirk Peters... dévoré... Enfin,

quelques aliments, un jambon, une jarre d’olives sont

retirés de la cale, puis une petite tortue... Sous le

déplacement de sa cargaison, le Grampus donne une

gîte de plus en plus prononcée... Par l’effroyable

chaleur qui embrase ces parages, les tortures de la soif

arrivent au dernier degré de ce qu’un homme peut

souffrir... Auguste Barnard meurt le 1er août... Le brick

chavire dans la nuit du 3 au 4... Arthur Pym et le métis,

réfugiés sur la carène renversée, en sont réduits à se

nourrir des cyrrhopodes dont la coque est couverte, au

milieu des bandes de requins qui les guettent...

Finalement paraît la goélette Jane, de Liverpool,

capitaine William Guy, alors que les naufragés du

Grampus n’avaient pas dérivé de moins de 25° vers le

sud...

Évidemment, il ne répugne pas à la raison

d’admettre la réalité de ces faits, bien que l’outrance

des situations soit portée aux dernières limites, – ce qui

ne saurait surprendre sous la plume prestigieuse du

poète américain. Mais, à partir de ce moment, on va

voir si la moindre vraisemblance est observée dans la

succession des incidents qui suivent.

Arthur Pym et Dirk Peters, recueillis à bord de la

goélette anglaise, furent bien traités. Quinze jours après,

remis de leurs souffrances, ils ne s’en souvenaient plus,

– « tant la puissance d’oubli est proportionnée à

l’énergie du contraste ». Avec des alternatives de beau

et de mauvais temps, la Jane arriva le 13 octobre en vue

de l’île du Prince-Édouard, puis aux îles Crozet par une

direction opposée à celle de l’Halbrane, puis aux îles

Kerguelen que je venais de quitter onze jours avant.

Trois semaines furent employées à la chasse des

veaux marins dont la goélette fit bonne cargaison. Ce

fut pendant cette relâche que le capitaine de la Jane

déposa cette bouteille dans laquelle son homonyme de

l’Halbrane prétendait avoir retrouvé une lettre où

William Guy annonçait son intention de visiter les mers

australes.

Le 12 novembre, la goélette quitta les Kerguelen et

remonta à l’ouest vers Tristan d’Acunha, ainsi que nous

le faisions en ce moment. Elle atteignit l’île quinze

jours plus tard, y stationna une semaine, et, à la date du

5 décembre, partit pour reconnaître les Auroras par 53°

15’ de latitude sud et 47° 58’ de longitude ouest, – îles

introuvables qu’elle ne put trouver.

Le 12 décembre, pointe de la Jane vers le pôle

antarctique. Le 26, relèvement des premiers icebergs

au-delà du 73e degré, et reconnaissance de la banquise.

Du 1er au 14 janvier 1828, évolutions difficiles,

passage du cercle polaire au milieu des glaces, puis

doublement de la banquise, et navigation à la surface

d’une mer libre, – la fameuse mer libre, découverte par

81° 21’ de latitude sud et 42° de longitude ouest, la

température étant de 47° Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro),

et celle de l’eau étant à 34° (1° 11 C. sur zéro).

Edgar Poe, on en conviendra, est là en pleine

fantaisie. Jamais navigateur ne s’était élevé à de telles

latitudes, pas même le capitaine James Weddell, de la

marine britannique, qui ne dépassa guère le 74e

parallèle en 1822.

Mais, si cette pointe de la Jane est déjà difficile à

admettre, combien davantage le sont les incidents qui

allaient suivre ! Et, ces incidents extraordinaires, Arthur

Pym – autrement dit Edgar Poe – les raconte avec une

inconsciente naïveté, à laquelle personne ne pouvait se

méprendre. En vérité, il ne doutait pas de s’élever

jusqu’au pôle !...

Et d’abord, on ne voit plus un seul iceberg sur cette

mer fantastique. D’innombrables bandes d’oiseaux

volent à sa surface, – entre autres un pélican qui est

abattu d’un coup de fusil... On rencontre sur un glaçon,

– il y en avait donc encore ? – un ours de l’espèce

arctique, et d’une dimension ultra-gigantesque... Enfin

la terre est signalée par tribord devant... C’est un îlot

d’une lieue de circonférence, auquel fut donné le nom

d’îlot Bennet, en l’honneur de l’associé du capitaine

dans la propriété de la Jane.

Cet îlot est situé par 82° 50’ de latitude sud et 42°

20’ de longitude ouest, dit Arthur Pym dans son

journal. J’engage les hydrographes à ne point établir

une carte des parages antarctiques sur de si fantaisistes

données !

Naturellement, à mesure que la goélette gagnait au

sud, la variation de la boussole diminuait, tandis que la

température de l’air et de l’eau s’adoucissait, avec un

ciel toujours clair et une brise constante de quelques

points du nord.

Par malheur, des symptômes de scorbut s’étaient

déclarés parmi l’équipage, et peut-être, sans l’insistance

d’Arthur Pym, le capitaine William Guy eût-il viré cap

pour cap.

Il va de soi que, sous cette latitude et au mois de

janvier, on jouissait d’un jour perpétuel, et, en somme,

la Jane fit bien de continuer son aventureuse campagne,

puisque, le 18 janvier, par 83° 20’ de latitude et 43° 5’

de longitude, une terre fut aperçue.

C’était une île appartenant à un groupe nombreux,

éparpillé dans l’ouest.

La goélette s’en étant rapprochée, mouilla par six

brasses. Les embarcations furent armées. Arthur Pym et

Dirk Peters descendirent dans l’une d’elles, et elle ne

s’arrêta que devant quatre canots, chargés d’hommes

armés, – des « hommes nouveaux », dit le récit.

Nouveaux, en effet, ces indigènes d’un noir de jais,

vêtus de la peau d’un animal noir, ayant une instinctive

horreur de la « couleur blanche ». Je me demande à

quel point devait être portée cette horreur pendant

l’hiver ?... La neige, s’il en tombait, était-elle donc

noire, et les glaçons aussi, – s’il s’en formait ?... Tout

cela, pure imagination !...

Bref, ces insulaires, sans manifester de dispositions

hostiles, ne cessaient de crier anamoo-moo et lama-

lama. Lorsque leurs canots eurent accosté la goélette, le

chef Too-Wit obtint de monter à bord avec une

vingtaine de ses compagnons. De leur part, ce fut un

prodigieux étonnement, car ils prenaient le navire pour

une créature vivante dont ils caressaient les agrès, la

mâture et les bastingages. Dirigée par eux, entre les

récifs, à travers une baie dont le fond était de sable noir,

elle jeta l’ancre à un mille de la grève, et le capitaine

William Guy, ayant eu soin de retenir des otages à bord,

débarqua sur les roches du littoral.

Quelle île, à en croire Arthur Pym, cette île Tsalal !

Les arbres n’y ressemblaient à aucune des espèces des

diverses zones de notre globe. Les roches présentaient,

dans leur composition, une stratification inconnue des

minéralogistes modernes. Sur le lit des rios coulait une

substance liquide sans apparence de limpidité, striée de

veines distinctes, lesquelles ne se réunissaient point par

une cohésion immédiate, quand on les séparait avec la

lame d’un couteau !...

Il y eut trois milles à faire pour atteindre Klock-

Klock, principale bourgade de l’île. Là, rien que des

habitations misérables, uniquement formées de peaux

noires ; des animaux domestiques ressemblant au

cochon vulgaire, une sorte de mouton à toison noire,

des volailles de vingt espèces, des albatros apprivoisés,

des canards, des tortues galapagos en grand nombre.

En arrivant à Klock-Klock, le capitaine William

Guy et ses compagnons trouvèrent une population

qu’Arthur Pym évalue à dix mille âmes, hommes,

femmes, enfants, sinon à craindre, du moins à tenir à

l’écart, tant ils étaient bruyants et démonstratifs. Enfin,

après une assez longue halte à la maison de Too-Wit,

on revint au rivage, où la biche de mer – ce mollusque

si recherché des Chinois –, plus abondante qu’en

aucune autre portion de ces régions australes, devait

fournir d’énormes cargaisons.

Ce fut à ce propos qu’on essaya de s’entendre avec

Too-Wit. Le capitaine William Guy lui demanda

d’autoriser la construction de hangars, où quelques-uns

des hommes de la Jane prépareraient la biche de mer,

tandis que la goélette continuerait sa route vers le pôle.

Too-Wit accepta volontiers cette proposition, et conclut

un marché d’après lequel les indigènes prêteraient leur

concours pour la récolte du précieux mollusque.

Au bout d’un mois, les aménagements étant

achevés, trois hommes furent désignés pour séjourner à

Tsalal. Il n’y avait jamais eu lieu de concevoir le plus

léger soupçon à l’égard des naturels. Avant de prendre

congé, le capitaine William Guy voulut retourner une

dernière fois au village de Klock-Klock, après avoir,

par prudence, laissé six hommes à bord, les canons

chargés, les filets de bastingages en place, l’ancre à pic.

Ils devaient s’opposer à toute approche des indigènes.

Too-Wit, escorté d’une centaine de guerriers, se

porta au-devant des visiteurs. On remonta l’étroite

gorge d’un ravin, entre des collines formées de pierre

savonneuse, une sorte de stéatite, comme Arthur Pym

n’en avait vu nulle part. Il fallut suivre mille sinuosités,

le long de talus hauts de soixante à quatre-vingts pieds

sur une largeur de quarante.

Le capitaine William Guy et les siens, sans trop de

crainte, bien que l’endroit fût propice à une embuscade,

marchaient serrés les uns contre les autres.

À droite, un peu en avant, se tenaient Arthur Pym,

Dirk Peters et un matelot nommé Allen.

Arrivé devant une fissure qui s’ouvrait dans le flanc

de la colline, Arthur Pym eut l’idée d’y pénétrer, afin de

cueillir quelques noisettes qui pendaient en grappes à

des coudriers rabougris. Cela fait, il allait revenir sur

ses pas, quand il s’aperçut que le métis et Allen

l’avaient accompagné. Tous trois se disposaient à

regagner l’entrée de la fissure, lorsqu’une soudaine et

violente secousse les renversa. Au même moment, les

masses savonneuses de la colline s’effondrèrent, et la

pensée leur vint qu’ils allaient être enterrés vivants...

Vivants... tous trois ?... Non ! Allen avait été si

profondément enseveli sous les décombres qu’il ne

respirait plus.

En se traînant sur les genoux, en s’ouvrant un

chemin au couteau, en maniant leur bowie-knife, Arthur

Pym et Dirk Peters parvinrent à atteindre certaines

saillies d’argile schisteuse un peu plus résistante, puis

une plate-forme naturelle à l’extrémité d’une ravine

boisée, au-dessus de laquelle plafonnait une tranche de

ciel bleu.

De là, leurs regards purent embrasser toute la

contrée environnante.

Un éboulement venait de se produire, – éboulement

artificiel, oui ! artificiel, qui avait été provoqué par ces

indigènes. Le capitaine William Guy et ses vingt-huit

compagnons, écrasés sous plus d’un million de tonnes

de terre et de pierre, avaient disparu.

Le pays fourmillait d’insulaires, venus des îles

voisines, sans doute, et attirés par le désir de piller la

Jane. Soixante-dix bateaux à balanciers se dirigeaient

alors vers la goélette. Les six hommes restés à bord leur

envoyèrent une première bordée mal ajustée, puis une

seconde bordée de mitraille et de boulets ramés, dont

l’effet fut terrible. Néanmoins, la Jane ayant été

envahie, puis livrée aux flammes, ses défenseurs furent

massacrés. Enfin se produisit une formidable explosion,

lorsque les poudres prirent feu, – explosion qui détruisit

un millier d’indigènes et en mutila autant, tandis que les

autres s’enfuyaient, poussant le cri de tékéli-li !... tékéli-

li !

Pendant la semaine suivante, Arthur Pym et Dirk

Peters, vivant de noisettes, de chair de butors, de

cochléarias, échappèrent aux naturels qui ne

soupçonnaient pas leur présence. Il se trouvaient au

fond d’une sorte d’abîme noir, sans issue, creusé dans

la stéatire et une sorte de marne à grains métalliques.

En le parcourant, ils descendirent à travers une

succession de gouffres. Edgar Poe en donne le croquis

suivant leur plan géométral, dont l’ensemble

reproduisait un mot de racine arabe, qui signifie « être

blanc », et le mot égyptien ΠΦUΓPHC qui signifie

« région du sud »

On le voit, l’auteur américain est ici dans

l’invraisemblable poussé jusqu’aux dernières limites.

Du reste, non seulement j’avais lu et relu ce roman

d’Arthur Gordon Pym, mais je connaissais aussi les

autres ouvrages d’Edgar Poe. Je savais ce qu’il fallait

penser de ce génie plus sensitif qu’intellectuel. Un de

ses critiques n’a-t-il pas dit et eut raison de dire :

« L’imagination, chez lui, est la reine des facultés... une

faculté quasi divine, qui perçoit les rapports intimes et

secrets des choses, les correspondances et les

analogies... »

Ce qui est certain, c’est que jamais personne n’avait

vu dans ces livres autre chose que des œuvres

d’imagination !... Comment donc, à moins d’être fou,

un homme tel que le capitaine Len Guy avait-il admis la

réalité de faits purement irréels ?...

Je continue :

Arthur Pym et Dirk Peters ne pouvaient demeurer au

milieu de ces abîmes, et, après nombre de tentatives, ils

parvinrent à se laisser glisser sur une des pentes de la

colline. Aussitôt cinq sauvages s’élancèrent sur eux.

Mais, grâce à leurs pistolets, grâce à la vigueur

extraordinaire du métis, quatre des insulaires furent

tués. Le cinquième fut entraîné par les fugitifs, qui

gagnèrent une embarcation amarrée au rivage et

chargée de trois grosses tortues. Une vingtaine

d’insulaires, lancés à leur poursuite, essayèrent

vainement de les arrêter. Ils furent repoussés, et le

canot, muni de ses pagaies, prit la mer en se dirigeant

vers le sud.

Arthur Pym naviguait alors au-delà du 83e degré de

latitude australe. On était au début de mars, c’est-à-dire

à l’approche de l’hiver antarctique. Cinq ou six îles se

montraient vers l’ouest, qu’il importait d’éviter par

prudence. L’opinion d’Arthur Pym était que la

température s’adoucirait graduellement aux approches

du pôle. À l’extrémité de deux pagaies, dressées en

abord de l’embarcation, fut installée une voile faite

avec les chemises liées ensemble de Dirk Peters et de

son compagnon, – chemises blanches dont la couleur

affecta d’épouvante l’indigène prisonnier, qui répondait

au nom de Nu-Nu. Durant huit jours, se continua cette

étrange navigation favorisée par une brise douce du

nord, avec un jour permanent, sur une mer sans un

morceau de glace, et, d’ailleurs, grâce à la température

unie, élevée de l’eau, on n’en avait pas aperçu un seul

depuis le parallèle de l’îlot Bennet.

C’est alors qu’Arthur Pym et Dirk Peters entrèrent

dans une région de nouveauté et d’étonnement. À

l’horizon se dressait une large barrière de vapeur grise

et légère ; empanachée de longues raies lumineuses,

telles qu’en projettent les aurores polaires. Un courant

de grande force venait en aide à la brise. L’embarcation

filait sur une surface liquide excessivement chaude et

d’apparence laiteuse, qui semblait être agitée par en

dessous. Une cendre blanchâtre vint à tomber, – ce qui

redoubla les terreurs de Nu-Nu, dont les lèvres se

relevaient sur une denture noire...

Le 9 mars, il y eut redoublement de cette pluie et

accroissement de la température de l’eau, que la main

ne pouvait même plus supporter. L’immense rideau de

vapeur, tendu sur le lointain périmètre de l’horizon

méridional, ressemblait à une cataracte sans limites,

roulant en silence du haut de quelque immense rempart

perdu dans les hauteurs du ciel...

Douze jours après, ce sont les ténèbres qui planent

sur ces parages, ténèbres sillonnées par les effluves

lumineux s’échappant des profondeurs laiteuses de

l’océan Antarctique, où venait se fondre l’incessante

averse cendreuse...

L’embarcation s’approchait de la cataracte avec une

impétueuse vélocité, dont la raison n’est point indiquée

dans le récit d’Arthur Pym. Parfois la nappe se fendait,

laissant apercevoir en arrière un chaos d’images

flottantes et indistinctes, secouées par de puissants

courants d’air...

Au milieu de cet enténèbrement effroyable passaient

des bandes d’oiseaux gigantesques, d’une blancheur

livide, poussant leur éternel tékéli-li, et c’est alors que

le sauvage, aux suprêmes affres de l’épouvante, exhala

son dernier soupir.

Et soudain, pris d’une folie de vitesse, le canot se

précipite dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre

s’entrouvre comme pour l’y aspirer... Mais voici qu’en

travers se dresse une figure humaine voilée, de

proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun

habitant de la terre... Et la couleur de la peau de

l’homme était la blancheur parfaite de la neige...

Tel est ce bizarre roman, enfanté par le génie ultra-

humain du plus grand poète du Nouveau Monde. C’est

ainsi qu’il se termine... ou plutôt qu’il ne se termine

pas. À mon avis, dans l’impuissance d’imaginer un

dénouement à de si extraordinaires aventures, on

comprend qu’Edgar Poe ait interrompu leur récit par la

mort « soudaine et déplorable de son héros », tout en

laissant espérer que si l’on retrouve jamais les deux ou

trois chapitres qui manquent, ils seront livrés au public.

6



« Comme un linceul qui s’entrouvre ! »



La navigation de l’Halbrane ne cessait de s’opérer

avec l’aide du courant et du vent. En quinze jours, si ils

persistaient, la distance qui sépare l’île du Prince-

Édouard de celle de Tristan d’Acunha – deux mille trois

cents milles environ – serait franchie, et, comme l’avait

annoncé le bosseman, il n’aurait pas été nécessaire de

changer une seule fois les amures. L’invariable brise du

sud-est bien établie, quelquefois au grand frais,

n’exigeait qu’une diminution des voiles hautes.

Du reste, le capitaine Len Guy laissait à Jem West le

soin de manœuvrer, et l’audacieux porte-voile, – que

l’on me passe cette expression – ne se décidait à

prendre des ris qu’à l’instant où la mâture menaçait de

venir en bas. Mais je ne craignais rien, et il n’y avait

aucune avarie à redouter avec un tel marin. Il avait trop

l’œil à son affaire.

« Notre lieutenant n’a pas son pareil, me dit un jour

Hurliguerly, et il mériterait de commander un vaisseau

amiral !

– En effet, ai-je répondu, Jem West me paraît être

un véritable homme de mer.

– Et aussi, quelle goélette, notre Halbrane !

Félicitez-vous, monsieur Jeorling, et félicitez-moi

puisque j’ai pu amener le capitaine Len Guy à changer

d’avis à votre sujet !

– Si c’est vous qui avez obtenu ce résultat,

bosseman, je vous en remercie.

– Et il y a de quoi, car il hésitait diantrement, notre

capitaine, malgré les instances du compère Atkins !

Mais je suis parvenu à lui faire entendre raison...

– Je ne l’oublierai pas, bosseman, je ne l’oublierai

pas, puisque, grâce à votre intervention, au lieu de me

morfondre aux Kerguelen, je ne tarderai pas à être en

vue de Tristan d’Acunha...

– Dans quelques jours, monsieur Jeorling. Voyez-

vous, d’après ce que j’ai ouï dire, on s’occupe

maintenant en Angleterre et en Amérique de bateaux

qui ont une machine dans le ventre, et des roues dont ils

se servent comme un canard de ses pattes !... C’est bien,

et l’on saura ce que ça vaut à l’usage. M’est avis,

pourtant, que jamais ces bateaux-là ne pourront lutter

avec une belle frégate de soixante, filant au plus près

par fraîche brise ! Le vent, monsieur Jeorling, même

quand il faut le pincer à cinq quarts, cela suffit et un

marin n’a pas besoin de roulettes à sa coque ! »

Je n’avais point à contrarier les idées du bosseman

relativement à l’emploi de la vapeur en navigation. On

en était encore aux tâtonnements, et l’hélice n’avait pas

remplacé les aubes. Quant à l’avenir, qui eût pu le

prévoir ?...

Et, en ce moment, il me revint à la mémoire que la

Jane – cette Jane dont le capitaine Len Guy m’avait

parlé comme si elle eût existé, comme s’il l’eût vue de

ses propres yeux – s’était rendue, précisément en

quinze jours, de l’île du Prince-Édouard à Tristan

d’Acunha. Il est vrai, Edgar Poe disposait à son gré des

vents et de la mer.

Au surplus, pendant la quinzaine qui suivit, le

capitaine Len Guy ne m’entretint plus d’Arthur Pym. Il

ne semblait même pas qu’il m’eût jamais rien dit des

aventures de ce héros des mers australes. S’il avait

espéré, d’ailleurs, me convaincre de leur authenticité, il

aurait fait preuve de médiocre intelligence. Je le répète,

comment un homme de bon sens aurait-il consenti à

discuter sérieusement sur cette matière ? À moins

d’avoir perdu la raison, d’être tout au moins un

monomane sur ce cas spécial, comme l’était Len Guy,

personne – je le répète pour la dixième fois –, personne

ne pouvait voir autre chose qu’une œuvre d’imagination

dans le récit d’Edgar Poe.

Qu’on y songe ! D’après ledit récit, une goélette

anglaise se serait avancée jusqu’au 84e degré de latitude

sud, et ce voyage n’aurait pas pris l’importance d’un

grand fait géographique ?... Arthur Pym, revenu des

profondeurs de l’Antarctide, n’eût pas été mis au-dessus

des Cook, des Weddell, des Biscoe ?... À lui comme à

Dirk Peters, les deux passagers de la Jane, qui se

seraient même élevés au-dessus dudit parallèle, on

n’aurait pas rendu des honneurs publics ?... Et que

penser de cette mer libre découverte par eux... de cette

vitesse extraordinaire des courants qui les entraînaient

vers le pôle... de la température anormale de ces eaux,

chauffées en dessous, que la main ne pouvait

supporter... de ce rideau de vapeurs tendu à l’horizon...

de cette cataracte gazeuse, qui s’entrouvre, et derrière

laquelle apparaissent des figures de grandeur

surhumaine ?...

Et puis, sans parler de ces invraisemblances,

comment Arthur Pym et le métis étaient revenus de si

loin, comment leur embarcation tsalalienne les avait

ramenés par-delà le cercle polaire, comment, en fin de

compte, ils furent recueillis et rapatriés, j’eusse été

curieux de le savoir. Avec un fragile canot à pagaies,

franchir une vingtaine de degrés, repasser la banquise,

gagner les terres les plus proches, comment le journal

d’Arthur Pym n’a-t-il pas mentionné les incidents de ce

retour ?... Mais, dira-ton, Arthur Pym est mort avant

d’avoir pu livrer les derniers chapitres de son récit...

Soit ! Est-il donc vraisemblable qu’il n’en ait dit mot à

l’éditeur du Southern Literary Messenger ?... Et

pourquoi Dirk Peters, qui, pendant plusieurs années,

aurait résidé dans l’Illinois, se serait-il tu sur le

dénouement de ces aventures ?... Est-ce qu’il aurait eu

quelque intérêt à ne point parler ?...

Il est vrai, le capitaine Len Guy, à l’entendre, s’était

rendu à Vandalia, où, disait le roman, demeurait ce Dirk

Peters, et il ne l’avait point rencontré... Je le crois bien !

Comme Arthur Pym, il n’avait existé, je le répète, que

dans la troublante imagination du poète américain... Et,

on en conviendra, cela ne témoigne-t-il pas de

l’extraordinaire puissance de ce génie, puisqu’il a pu

imposer à quelques esprits comme réel ce qui n’était

que fictif ?...

Toutefois, je le comprenais, j’eusse été mal venu à

discuter de nouveau avec le capitaine Len Guy, obsédé

par cette idée fixe, et à reprendre une argumentation qui

n’aurait pu le convaincre. Plus sombre, plus renfermé, il

ne paraissait jamais sur le pont de la goélette à moins

que cela ne fût nécessaire. Et alors ses regards

parcouraient obstinément l’horizon méridional, qu’ils

cherchaient à percer...

Et, peut-être, croyait-il voir cette nappe de vapeurs,

zébrée de larges fentes, et les hauteurs du ciel épaissies

d’impénétrables ténèbres, et des éclats lumineux

jaillissant des profondeurs laiteuses de la mer, et le

géant blanc lui montrant la route à travers les gouffres

de la cataracte...

Singulier monomane, que notre capitaine !

Heureusement, sur tout autre sujet que celui-ci, son

intelligence gardait sa lucidité. Quant à ses qualités de

marin, elles restaient intactes, et les craintes que j’avais

pu concevoir ne menaçaient pas de se réaliser.

Je dois le dire, ce qui me paraissait plus intéressant,

c’était de découvrir la raison pour laquelle le capitaine

Len Guy portait tant d’intérêt aux prétendus naufragés

de la Jane. Même en tenant pour véridique le récit

d’Arthur Pym, en admettant que la goélette anglaise eût

traversé ces infranchissables parages, à quoi bon de si

inutiles regrets ? Que quelques-uns des matelots de la

Jane, son chef ou ses officiers eussent survécu à

l’explosion et à l’engloutissement provoqué par les

naturels de l’île Tsalal, pouvait-on raisonnablement

espérer qu’ils fussent encore vivants ? Il y avait onze

ans que les faits se seraient passés, d’après les dates

indiquées par Arthur Pym, et dès lors, en admettant que

ces malheureux eussent échappé aux insulaires,

comment auraient-ils subvenu à leurs besoins dans de

telles conditions, et ne devaient-ils pas avoir péri

jusqu’au dernier ?...

Allons ! voici que je me mets à discuter

sérieusement de semblables hypothèses, bien qu’elles

ne reposent sur aucun fondement ? Un peu plus, j’allais

croire à l’existence d’Arthur Pym, de Dirk Peters, de

leurs compagnons, de la Jane perdue derrière les

banquises de la mer australe ? Est-ce que la folie du

capitaine Len Guy m’aurait gagné ? Et, de fait, tout à

l’heure, est-ce que je ne me suis pas surpris à établir

une comparaison entre la route qu’avait suivie la Jane

en remontant vers l’ouest et celle que suivait

l’Halbrane en ralliant les parages de Tristan

d’Acunha ?...

Nous étions au 3 septembre. Si aucun retard ne se

produisait – et il n’aurait pu provenir que d’un incident

de mer –, notre goélette serait dans trois jours en vue du

port. D’ailleurs, telle est l’altitude de la principale île du

groupe que, par beau temps, on l’aperçoit d’une grande

distance.

Ce jour-là, entre dix et onze heures du matin, je me

promenais de l’avant à l’arrière, du côté du vent. Nous

glissions légèrement à la surface d’une mer ondulée, un

peu clapoteuse. Il semblait que l’Halbrane fût un

énorme oiseau – un de ces gigantesques albatros

signalés par Arthur Pym –, qui déployait sa large

envergure et emportait tout un équipage à travers

l’espace. Oui ! Pour un esprit imaginatif, ce n’était plus

de la navigation, c’était du vol, et le battement des

voiles, c’était le battement des ailes !

Jem West, debout près du guindeau, abrité de la

trinquette, sa longue-vue aux yeux, regardait sous le

vent par bâbord un objet flottant à deux ou trois milles

que plusieurs matelots, penchés au-dessus des

bastingages, montraient du doigt.

C’était une masse de dix à douze yards superficiels,

irrégulièrement formée, relevée à sa partie centrale par

une tumescence d’un vif éclat. Cette masse montait et

descendait au gré des lames qui se déplaçaient dans la

direction du nord-ouest.

Je me rendis vers la lisse de l’avant, et j’observai

attentivement cet objet.

À mon oreille arrivaient les propos des marins,

toujours intéressés par les moindres apports de la mer.

« Ce n’est point une baleine, déclara le maître-

voilier Martin Holt. Elle aurait déjà soufflé une ou deux

fois depuis le temps que nous l’examinons !

– Bien sûr, il ne s’agit pas d’une baleine, affirma

Hardie, le maître-calfat. Peut-être est-ce quelque

carcasse de navire abandonné...

– Le diable l’envoie par le fond ! s’écria Rogers.

Allez donc vous jeter là-dessus pendant la nuit ! Il y

aurait de quoi se crever les joues et couler sans avoir eu

le temps de se reconnaître !

– Je te crois, ajouta Drap, et ces épaves-là, c’est plus

dangereux qu’une roche, car elles sont un jour ici, un

autre là-bas, et comment les parer ?... »

Hurliguerly venait de s’approcher.

« Qu’en pensez-vous, bosseman ? » lui demandai-je,

lorsqu’il se fut accoudé près de moi.

Hurliguerly regarda avec attention, et comme la

goélette, servie par une fraîche brise, gagnait

rapidement vers la masse, il devenait plus facile de se

prononcer.

« À mon avis, monsieur Jeorling, répliqua le

bosseman, ce que nous voyons là n’est ni un souffleur

ni une épave, mais tout simplement un glaçon...

– Un glaçon... m’écriai-je.

– Hurliguerly ne se trompe pas, affirma Jem West. Il

s’agit bien d’un glaçon, un morceau d’iceberg que les

courants ont entraîné...

– Comment, ai-je repris, entraîné jusqu’au 45e

parallèle ?...

– Cela se voit, monsieur, répondit le lieutenant, et

les glaces remontent parfois jusque par le travers du

Cap, à en croire un navigateur français, le capitaine

Blosseville, qui en aurait rencontré à cette hauteur en

1828.

– Alors celui-là ne peut tarder à se fondre ?...

déclarai-je, assez étonné que le lieutenant West m’eût

honoré d’une aussi longue réponse.

– Il doit même s’être dissous en grande partie,

affirma le lieutenant, et ce que nous voyons est

certainement ce qui reste d’une montagne de glace qui

devait peser des millions de tonnes. »

Le capitaine Len Guy venait de sortir du rouf.

Lorsqu’il aperçut le groupe de matelots rangés autour

de Jem West, il se dirigea vers l’avant.

Après quelques mots échangés à voix basse, le

lieutenant lui passa sa longue-vue.

Len Guy la braqua sur l’objet flottant dont la

goélette s’était rapprochée d’un mille environ, et, après

l’avoir observé près d’une minute :

« C’est un glaçon, dit-il, et il est heureux qu’il se

dissolve. L’Halbrane aurait pu se faire de graves

avaries en se jetant dessus pendant la nuit... »

Je fus frappé du soin que le capitaine Len Guy

mettait à son observation. Il semblait que ses regards ne

pussent quitter l’oculaire de la longue-vue, devenu,

pour ainsi dire, la pupille de son œil. Il demeurait

immobile, comme s’il eût été cloué au pont. Insensible

au roulis et au tangage, les deux bras rigides, grâce à sa

grande habitude, il maintenait imperturbablement le

glaçon dans le champ de l’objectif. Son visage hâlé

présentait çà et là des plaques hectiques, des taches de

pâleur, et de ses lèvres s’échappaient de vagues paroles.

Quelques minutes s’écoulèrent. L’Halbrane, sous

rapide allure, était sur le point de dépasser le glaçon en

dérive.

« Laissez porter d’un quart », dit le capitaine Len

Guy, sans abaisser sa longue-vue.

Je devinai ce qui se passait dans l’esprit de cet

homme sous l’obsession d’une idée fixe. Ce morceau

de glace, arraché de la banquise australe, venait de ces

parages où sa pensée l’entraînait sans cesse. Il voulait le

voir de plus près... peut-être l’accoster... peut-être en

recueillir quelque débris...

Cependant, sur l’ordre transmis par Jem West, le

bosseman avait légèrement fait mollir les écoutes, et la

goélette, arrivant d’un quart, se dirigea vers le glaçon.

Nous n’en fûmes bientôt qu’à deux encablures, et je pus

l’examiner.

Ainsi que cela avait été remarqué, la tumescence

centrale fondait de toutes parts. Des filets liquides

s’égouttaient le long de ses parois. Au mois de

septembre de cette année si précoce, le soleil possédait

assez de force pour provoquer la dissolution, l’activer,

la précipiter même.

Assurément, avant la fin de la journée, il ne resterait

plus rien de ce glaçon, entraîné par les courants jusqu’à

la hauteur du 45e parallèle.

Le capitaine Len Guy l’observait toujours, et sans

qu’il eût besoin de recourir à sa longue-vue. On

commençait même à distinguer un corps étranger qui,

peu à peu, se dégageait à mesure que s’opérait la fusion,

– une forme, de couleur noirâtre, étendue sur la couche

blanche.

Et quelle fut notre surprise, mêlée d’horreur,

lorsqu’on vit un bras apparaître, puis une jambe, puis

un torse, puis une tête, non point en état de nudité, mais

recouverts de vêtements sombres...

Un instant, je crus même que ces membres

remuaient... que ces mains se tendaient vers nous...

L’équipage ne put retenir un cri.

Non ! ce corps ne s’agitait pas, mais il glissait

doucement sur la surface glacée...

Je regardai le capitaine Len Guy. Son visage était

aussi livide que celui de ce cadavre, venu en dérive des

lointaines latitudes de la zone australe !

Ce qu’il y avait à faire, on le fit à l’instant pour

recueillir ce malheureux, – et qui sait si quelque souffle

ne l’animait pas encore !... Dans tous les cas, ses poches

contenaient peut-être quelque document qui permettrait

d’établir son identité !... Puis, en les accompagnant

d’une dernière prière, on abandonnerait ces restes

humains aux profondeurs de l’Océan, ce cimetière des

marins morts à la mer !...

Le canot fut descendu. Le bosseman y prit place

avec les matelots Gratian et Francis, placés chacun à un

des avirons. Par la disposition contrariée de sa voilure,

ses focs et sa trinquette traversés, sa brigantine bordée à

bloc, Jem West avait cassé l’erre de la goélette, presque

immobile, s’élevant ou s’abaissant sur les longues

lames.

Je suivais des yeux le canot, qui accosta la marge

latérale du glaçon rongée par les eaux.

Hurliguerly prit pied à un endroit qui présentait

encore quelque résistance. Gratian débarqua après lui,

tandis que Francis maintenait le canot par la chaîne du

grappin.

Tous deux rampèrent alors jusqu’au cadavre, le

tirèrent l’un par les jambes, l’autre par les bras, et

l’embarquèrent.

En quelques coups d’avirons, le bosseman eut

rejoint la goélette.

Le cadavre, congelé de la tête aux pieds, fut déposé

à l’emplanture du mât de misaine.

Aussitôt le capitaine Len Guy alla vers lui et le

considéra longuement, comme s’il eût cherché à le

reconnaître.

Ce corps était celui d’un marin, vêtu d’une grossière

étoffe, pantalon de laine, vareuse rapiécée, chemise

d’épais molleton, ceinture entourant deux fois sa taille.

Nul doute que sa mort remontât à plusieurs mois déjà, –

peu après, probablement, que cet infortuné eût été

entraîné par la dérive...

L’homme que nous avions ramené à bord ne devait

pas avoir plus d’une quarantaine d’années, bien que ses

cheveux fussent grisonnants. Sa maigreur était

effrayante, – un squelette dont l’ossature saillait sous la

peau. Il avait dû subir les affreuses tortures de la faim,

pendant ce trajet d’au moins vingt degrés depuis le

cercle polaire antarctique.

Le capitaine Len Guy venait de relever les cheveux

de ce cadavre, conservé par le froid. Il lui redressa la

tête, il chercha son regard sous les paupières collées

l’une à l’autre, et enfin ce nom lui échappa avec un

déchirement de sanglot :

« Patterson... Patterson !

– Patterson ?... » m’écriai-je.

Et il me sembla que ce nom, si commun qu’il fût,

tenait par quelque lien à ma mémoire !... Quand l’avais-

je entendu prononcer, – ou bien ne l’avais-je pas lu

quelque part ?...

Alors le capitaine Len Guy, debout, parcourut

lentement l’horizon des yeux, comme s’il allait donner

l’ordre de mettre le cap au sud...

En ce moment, sur un mot de Jem West, le

bosseman plongea sa main dans les poches du cadavre.

Il en retira un couteau, un bout de fil de caret, une boîte

à tabac vide, puis un carnet de cuir, muni d’un crayon

métallique.

Le capitaine Len Guy se retourna, et, au moment où

Hurliguerly tendait le carnet à Jem West :

« Donne », dit-il.

Quelques feuillets étaient couverts d’une écriture

que l’humidité avait presque entièrement effacée. Mais

la dernière page portait des mots déchiffrables encore,

et peut-on imaginer de quelle émotion je fus saisi,

lorsque j’entendis le capitaine Len Guy lire d’une voix

tremblante :

La Jane... île Tsalal... par quatre-vingt trois... Là...

depuis onze ans... Capitaine... cinq matelots

survivants... Qu’on se hâte de les secourir...

Et, sous ces lignes, un nom... une signature... le nom

de Patterson...

Patterson !... Je me souvins alors !... C’était le

second de la Jane... le second de cette goélette qui avait

recueilli Arthur Pym et Dirk Peters sur l’épave du

Grampus... la Jane, conduite jusqu’à cette latitude de

l’île Tsalal... la Jane attaquée par les insulaires et

anéantie par l’explosion !...

Tout cela était donc vrai !... Edgar Poe avait donc

fait œuvre d’historien, non de romancier !... Il avait

donc eu communication du journal d’Arthur Gordon

Pym !... Des relations directes s’étaient donc établies

entre eux !... Arthur Pym existait ou plutôt il avait

existé... lui... un être réel !... Et il était mort – d’une

mort soudaine et déplorable, dans des circonstances non

révélées, avant qu’il eût complété le récit de son

extraordinaire voyage !... Et jusqu’à quel parallèle

s’était-il élevé en quittant l’île Tsalal avec son

compagnon Dirk Peters, et comment tous deux avaient-

ils pu être rapatriés en Amérique ?...

Je crus que ma tête allait éclater, que je devenais

fou, moi qui accusais le capitaine Len Guy de l’être !...

Non ! j’avais mal entendu... j’avais mal compris !...

Cela n’était que pure extravagance de mon cerveau !...

Et, pourtant, comment récuser ce témoignage trouvé

sur le corps du second de la Jane, de ce Patterson, dont

le dire si affirmatif s’appuyait de dates certaines ?... Et,

surtout, comment conserver un doute, après que Jem

West, plus calme, fut parvenu à déchiffrer ces autres

lambeaux de phrases :

Entraîné depuis le 3 juin dans le nord de l’île

Tsalal... Là... encore... capitaine William Guy et cinq

des hommes de la Jane... Mon glaçon dérive à travers

la banquise... nourriture va me manquer... Depuis le 13

juin... épuisé mes dernières ressources... Aujourd’hui...

16 juin... plus rien...

Ainsi, il y avait près de trois mois que gisait le corps

de Patterson à la surface de ce glaçon rencontré sur la

route des Kerguelen à Tristan d’Acunha !... Ah ! que

n’avions-nous sauvé le second de la Jane !... Il eût pu

dire ce qu’on ne savait pas, ce qu’on ne saurait jamais,

peut-être, – le secret de cette effrayante aventure !

Enfin, il fallait me rendre à l’évidence. Le capitaine

Len Guy, qui connaissait Patterson, venait d’en

retrouver le cadavre glacé !... C’était bien lui qui

accompagnait le capitaine de la Jane, lorsque, pendant

une relâche, il avait enterré cette bouteille aux

Kerguelen, et dans cette bouteille cette lettre à

l’authenticité de laquelle je refusais de croire !... Oui !...

depuis onze années, les survivants de la goélette

anglaise étaient là-bas, sans espoir d’être jamais

recueillis !...

Alors s’opéra dans mon esprit surexcité le

rapprochement de deux noms, qui allait m’expliquer cet

intérêt que portait notre capitaine à tout ce qui rappelait

l’affaire Arthur Pym.

Len Guy se retourna vers moi, et, me regardant, ne

prononça que ces mots :

« Y croyez-vous, maintenant ?...

– J’y crois... j’y crois ! balbutiai-je. Mais le

capitaine William Guy de la Jane...

– Et le capitaine Len Guy de l’Halbrane sont

frères ! » s’écria-t-il d’une voix tonnante, qui fut

entendue de tout l’équipage.

Puis, lorsque nos yeux se reportèrent vers la place

où flottait le glaçon, la double influence des rayons

solaires et des eaux de cette latitude avait produit son

effet, et il n’en restait plus trace à la surface de la mer.

7



Tristan d’Acunha



Quatre jours après, l’Halbrane relevait cette

curieuse île de Tristan d’Acunha, dont on a pu dire

qu’elle est comme la chaudière des mers africaines.

Certes, c’était un fait bien extraordinaire, cette

rencontre à plus de cinq cents lieues du cercle

antarctique, cette apparition du cadavre de Patterson ! À

présent, voici que le capitaine de l’Halbrane et son

frère le capitaine de la Jane étaient rattachés l’un à

l’autre par ce revenant de l’expédition d’Arthur Pym !...

Oui ! cela doit sembler invraisemblable... Et qu’est-ce

donc, pourtant, auprès de ce que j’ai à raconter

encore ?...

Au surplus, ce qui me paraissait, à moi, aller

jusqu’aux limites de l’invraisemblance, c’était que le

roman du poète américain fût une réalité. Mon esprit se

révolta d’abord... Je voulus fermer les yeux à

l’évidence !...

Finalement, il fallut se rendre, et mes derniers

doutes s’ensevelirent avec le corps de Patterson dans les

profondeurs de l’Océan.

Et, non seulement le capitaine Len Guy s’enchaînait

par les liens du sang à cette dramatique et véridique

histoire, mais – comme je l’appris bientôt – notre

maître-voilier s’y reliait aussi. En effet, Martin Holt

était le frère de l’un des meilleurs matelots du

Grampus, l’un de ceux qui avaient dû périr avant le

sauvetage d’Arthur Pym et de Dirk Peters opéré par la

Jane.

Ainsi donc, entre le 83e et le 84e parallèles sud, sept

marins anglais, actuellement réduits à six, avaient vécu

depuis onze ans sur l’île Tsalal, le capitaine William

Guy, le second Patterson et les cinq matelots de la Jane

qui avaient échappé – par quel miracle ? – aux

indigènes de Klock-Klock !...

Et maintenant, qu’allait faire le capitaine Len

Guy ?... pas l’ombre d’une hésitation à ce sujet, – il

ferait tout pour sauver les survivants de la Jane... Il

lancerait l’Halbrane vers le méridien désigné par

Arthur Pym... Il la conduirait jusqu’à l’île Tsalal,

indiquée sur le carnet de Patterson... Son lieutenant Jem

West irait où il lui ordonnerait d’aller... Son équipage

n’hésiterait pas à le suivre, et la crainte des dangers que

comporterait une expédition, peut-être au-delà des

limites assignées aux forces humaines, ne saurait

l’arrêter... L’âme de leur capitaine serait en eux... le

bras de leur lieutenant dirigerait leurs bras...

Voilà donc pourquoi le capitaine Len Guy refusait

d’accepter des passagers à son bord, pourquoi il m’avait

dit que ses itinéraires n’étaient jamais assurés, espérant

toujours qu’une occasion s’offrirait à lui de s’aventurer

vers la mer glaciale !...

J’ai même lieu de croire que si l’Halbrane eût été

prête d’ores et déjà à entreprendre cette campagne, le

capitaine Len Guy aurait donné l’ordre de mettre le cap

au sud... Et, d’après les conditions de mon

embarquement, je n’eusse pu l’obliger à continuer sa

route pour me déposer à Tristan d’Acunha ?...

Du reste, la nécessité s’imposait de refaire de l’eau

dans cette île, dont nous n’étions plus éloignés. Là,

peut-être, aurait-on la possibilité de mettre la goélette

en état de lutter contre les icebergs, d’atteindre la mer

libre, puisque libre elle était au-delà du 82e parallèle, de

s’engager plus loin que ne l’avaient fait les Cook, les

Weddell, les Biscoe, les Kemp, pour tenter enfin ce que

tentait alors le lieutenant Wilkes de la marine

américaine.

Eh bien, une fois à Tristan d’Acunha, j’attendrais le

passage d’un autre navire. D’ailleurs, lors même que

l’Halbrane eût été prête pour une telle expédition, la

saison ne lui aurait pas encore permis de franchir le

cercle polaire. En effet, la première semaine de

septembre n’était pas achevée, et deux mois au moins

devaient s’écouler avant que l’été austral eût rompu la

banquise et provoqué la débâcle des glaces.

Les navigateurs le savaient déjà à cette époque, –

c’est depuis la mi-novembre jusqu’au commencement

de mars que ces audacieuses tentatives peuvent être

suivies de quelque succès. La température est alors plus

supportable, les tempêtes sont moins fréquentes, les

icebergs se détachent de la masse, la barrière se troue,

et un jour perpétuel baigne ce lointain domaine. Il y

avait là des règles de prudence dont l’Halbrane ferait

sagement de ne point s’écarter. Aussi, en cas que cela

fût nécessaire, notre goélette, ayant renouvelé sa

provision d’eau aux aiguades de Tristan d’Acunha,

approvisionnée de vivres frais, aurait le temps de rallier,

soit aux Falklands, soit à la côte américaine, un port

mieux outillé, au point de vue des réparations, que ceux

de ce groupe isolé sur le désert du Sud-Atlantique.

La grande île, lorsque l’atmosphère est pure, est

visible de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles.

Ces divers renseignements sur Tristan d’Acunha, je les

obtins du bosseman. Comme il l’avait visitée à diverses

reprises, il pouvait s’exprimer en connaissance de

cause.

Tristan d’Acunha gît au sud de la zone des vents

réguliers du sud-ouest. Son climat, doux et humide,

comporte une température modérée, qui ne s’abaisse

pas au-dessous de 25° Fahrenheit (environ 4° C. sous

zéro) et ne s’élève pas au-dessus de 68° (20° C. sur

zéro). Les vents dominants sont ceux de l’ouest et du

nord-ouest, et, pendant l’hiver – août et septembre –,

ceux du sud.

L’île fut habitée, dès 1811, par l’Américain Lambert

et plusieurs autres de même origine, équipés pour la

pêche des mammifères marins. Après eux, vinrent s’y

installer des soldats anglais, chargés de surveiller les

mers de Sainte-Hélène, et ils ne partirent que

postérieurement à la mort de Napoléon en 1821.

Que, quelque trente ou quarante ans plus tard,

Tristan d’Acunha ait compté une centaine d’habitants

d’un assez beau type, issus d’Européens, d’Américains

et de Hollandais du Cap, que la république y ait été

établie avec un patriarche pour chef – celui des pères de

famille qui possédait le plus d’enfants –, qu’enfin le

groupe ait fini par reconnaître la suzeraineté de la

Grande-Bretagne, il n’en était pas encore là en cette

année 1839, pendant laquelle l’Halbrane se préparait à

y relâcher.

Au surplus, je devais bientôt constater, par mes

observations personnelles, que la possession de Tristan

d’Acunha ne valait pas d’être disputée. Pourtant,

« Terre de vie » avait été son nom au XVIe siècle. Si

elle jouit d’une flore spéciale, cette flore est

uniquement représentée par les fougères, les lycopodes,

une graminée piquante, la spartine, qui tapisse la pente

inférieure des montagnes. Quant à la faune domestique,

les bœufs, les brebis, les pourceaux, composent sa seule

richesse et sont l’objet de quelque commerce avec

Sainte-Hélène. Il est vrai, pas un reptile, pas un insecte,

et les forêts n’abritent qu’une sorte de félin peu

dangereux, – un chat retourné à l’état sauvage.

Le seul arbre que possède l’île est un nerprun de

dix-huit à vingt pieds. Du reste, les courants apportent

assez de bois flotté pour suffire au chauffage. Je ne

devais trouver, en fait de légumes, que des choux, des

betteraves, des oignons, des navets, des citrouilles, et,

en fait de fruits, poires, pêches et raisins de médiocre

qualité. J’ajoute que l’amateur d’oiseaux serait réduit à

ne chasser que la mouette, le pétrel, le pingouin et

l’albatros. L’ornithologie de Tristan d’Acunha n’aurait

pas d’autre échantillon à lui offrir.

C’est dans la matinée du 5 septembre que fut signalé

le haut volcan de l’île principale, – un massif neigeux

de douze cents toises, dont le cratère éteint forme la

cuvette d’un petit lac. Le lendemain, en s’approchant,

on put distinguer un vaste éboulis d’anciennes laves,

disposé comme un champ de moraines.

À cette distance, de gigantesques fucus zébraient la

surface de la mer, véritables câbles végétaux d’une

longueur qui varie de six cents à douze cents pieds, et

dont la grosseur égale celle d’une barrique.

Je dois mentionner ici que, pendant les trois jours

qui avaient suivi la rencontre du glaçon, le capitaine

Len Guy ne s’était montré sur le pont que pour prendre

hauteur. Il rentrait dans sa cabine après l’opération

terminée, et je n’avais plus eu l’occasion de le revoir,

sauf aux heures des repas. D’une taciturnité que l’on

peut comparer au mutisme, il n’avait pas été possible de

l’en tirer. Jem West lui-même n’y eût point réussi.

Aussi m’étais-je tenu sur une absolue réserve. À mon

avis, l’heure viendrait où Len Guy me reparlerait de son

frère William, des tentatives qu’il comptait faire pour

sauver ses compagnons et lui. Or, je le répète, étant

donné la saison, cette heure n’était pas arrivée, lorsque

la goélette, le 6 septembre, vint jeter l’ancre par dix-

huit brasses de profondeur près de la grande île, sur la

côte nord-ouest, à Ansiedlung, au fond de Falmouth-

bay, – précisément à la place indiquée, dans le récit

d’Arthur Pym, pour le mouillage de la Jane.

J’ai dit la grande île, parce que le groupe de Tristan

d’Acunha en comprend deux autres de moindre

importance. À une huitaine de lieues dans le sud-ouest,

gît l’île Inaccessible, et au sud-est, à cinq lieues de

celle-ci, l’île Nightingale. L’ensemble de cet archipel se

trouve par 37° 5’ de latitude méridionale et 13° 4’ de

longitude occidentale.

Ces îles sont circulaires. Projetée en plan, Tristan

d’Acunha ressemble à une ombrelle déployée d’une

circonférence de quinze milles et dont l’armature,

rayonnant vers le centre, est figurée par les crêtes

régulières qui aboutissent au volcan central.

Ce groupe forme un domaine océanique à peu près

indépendant. Il fut découvert par le Portugais qui lui a

donné son nom. Après l’exploration des Hollandais en

1643 et celle des Français en 1767, quelques

Américains vinrent s’y installer pour la pêche des veaux

marins, qui abondent sur ces parages. Enfin des Anglais

ne tardèrent pas à leur succéder.

À l’époque où la Jane y avait relâché, un ex-caporal

de l’artillerie anglaise, nommé Glass, régnait sur une

petite colonie de vingt-six individus, qui commerçaient

avec le Cap, n’ayant pour tout bâtiment qu’une goélette

de médiocre tonnage. À notre arrivée, ledit Glass

comptait bien une cinquantaine de sujets, et, ainsi que

l’avait marqué Arthur Pym, « en dehors de tout

concours du gouvernement britannique ».

Une mer dont la profondeur est comprise entre

douze cents et quinze cents brasses baigne ce groupe,

longé par le courant équatorial qui dévie vers l’ouest. Il

est soumis au régime des vents réguliers du sud-ouest.

Les tempêtes y sévissent rarement. Pendant l’hiver, les

glaces en dérive dépassent souvent son parallèle d’une

dizaine de degrés, mais ne descendent jamais par le

travers de Sainte-Hélène, – non plus que les grands

souffleurs peu enclins à rechercher des eaux si chaudes.

Les trois îles, disposées en triangle, sont séparées les

unes des autres par diverses passes larges d’une dizaine

de milles, aisément navigables. Leurs côtes sont

franches, et, autour de Tristan d’Acunha, la mer mesure

cent brasses de profondeur.

Ce fut avec l’ex-caporal que les relations s’établirent

dès l’arrivée de l’Halbrane. Il y mit beaucoup de

bienveillance. Jem West, auquel le capitaine Len Guy

laissa le soin de remplir les caisses à eau, de

s’approvisionner de viande fraîche et de légumes variés,

n’eut qu’à se louer de l’obligeance de Glass, qui,

d’ailleurs, s’attendait à être payé d’un bon prix et le fut.

Du reste, on reconnut, dès notre arrivée, que

l’Halbrane ne trouverait pas à Tristan d’Acunha les

ressources nécessaires pour se mettre en état

d’entreprendre la campagne projetée dans l’océan

Antarctique. Mais, au point de vue des ressources

alimentaires, il est certain que Tristan d’Acunha peut

être utilement fréquentée par les navigateurs. Leurs

prédécesseurs ont enrichi ce groupe de toutes les

espèces domestiques, moutons, porcs, bœufs, volailles,

alors que le capitaine américain Patten, commandant

l’Industry, n’y avait aperçu que quelques chèvres

sauvages vers la fin du dernier siècle. Après lui, le

capitaine Colquhouin, du brick américain Betsey, y fit

des plantations d’oignons, de pommes de terre et autres

sortes de légumes, dont un sol fertile assure la

prospérité. C’est du moins ce que raconte Arthur Pym

dans son récit, et il n’y a pas lieu de lui refuser créance.

On l’aura remarqué, je parle maintenant du héros

d’Edgar Poe comme d’un homme dont je n’ai plus à

mettre en doute l’existence. Aussi m’étonnais-je que le

capitaine Len Guy ne m’eût pas de nouveau interpellé à

ce sujet. Il est évident que les renseignements si formels

déchiffrés sur le carnet de Patterson n’avaient point été

fabriqués pour la circonstance, et j’aurais eu mauvaise

grâce à ne pas reconnaître mon erreur.

Au surplus, si quelque hésitation me fût demeurée,

un autre et irrécusable témoignage vint s’ajouter aux

dires du second de la Jane.

Le lendemain du mouillage, j’avais débarqué à

Ansiedlung, sur une belle plage de sable noirâtre. Je fis

même cette réflexion qu’une telle plage n’eût point été

déplacée à l’île Tsalal, où se rencontrait cette couleur de

deuil, à l’exclusion de la couleur blanche qui causait

aux insulaires de si violentes convulsions, suivies de

prostration et de stupeur. Mais, en donnant pour

certains ces effets extraordinaires, peut-être Arthur Pym

avait-il été le jouet de quelque illusion ?... D’ailleurs,

on saurait à quoi s’en tenir, si l’Halbrane arrivait jamais

en vue de l’île Tsalal...

Je rencontrai l’ex-caporal Glass, – un homme

vigoureux, bien conservé, de physionomie assez rusée,

je dois en convenir, et dont les soixante ans n’avaient

point amoindri l’intelligente vivacité. Indépendamment

du commerce avec le Cap et les Falklands, il faisait un

important trafic de peaux de phoques, d’huile

d’éléphants marins, et ses affaires prospéraient.

Comme il paraissait très désireux de bavarder, ce

gouverneur nommé par lui-même et reconnu par la

petite colonie, j’entamai sans peine, dès notre première

entrevue, une conversation qui devait être intéressante

par plus d’un côté.

« Avez-vous souvent des navires en relâche à

Tristan d’Acunha ? lui demandai-je.

– Tout autant qu’il nous en faut, monsieur, me

répondit-il en se frottant les mains derrière le dos, – une

habitude invétérée, paraît-il.

– Dans la belle saison ?... ajoutai-je.

– Oui... dans la belle saison, si tant est que nous en

ayons une mauvaise en ces parages !

– Je vous en félicite, monsieur Glass. Mais ce qui

est regrettable, c’est que Tristan d’Acunha n’ait pas un

seul port, et quand un navire est obligé de mouiller au

large...

– Au large, monsieur ?... Qu’entendez-vous par le

large ? s’écria l’ex-caporal avec une animation qui

indiquait un grand fond d’amour-propre.

– J’entends, monsieur Glass, que si vous possédiez

des quais de débarquement...

– Et à quoi bon, monsieur, lorsque la nature nous a

dessiné une baie comme celle-ci, où l’on est à l’abri des

rafales, et lorsqu’il est facile d’accoster le nez contre les

roches !... Non ! Tristan n’a point de port, et Tristan

peut s’en passer ! »

Pourquoi aurais-je contrarié ce brave homme ? Il

était fier de son île comme le prince de Monaco a le

droit d’être fier de sa principauté minuscule...

Je n’insistai point, et nous causâmes de choses et

d’autres. Il m’offrit d’organiser une excursion au milieu

des forêts épaisses qui montent jusqu’à mi-flanc du

cône central.

Je le remerciai et m’excusai de ne point accepter son

offre. Je saurais bien employer les heures de la relâche

à quelques études minéralogiques. D’ailleurs,

l’Halbrane devait déraper dès que son ravitaillement

serait achevé.

« Il est singulièrement pressé, votre capitaine ! me

dit le gouverneur Glass.

– Vous trouvez ?...

– Et si pressé que son lieutenant ne parle même pas

de m’acheter des peaux ou de l’huile...

– Nous n’avons besoin que de vivres frais et d’eau

douce, monsieur Glass.

– Eh bien, monsieur, répondit le gouverneur un peu

dépité, ce que l’Halbrane n’emportera pas, d’autres

navires l’emporteront !... »

Puis, reprenant :

« Et où va votre goélette en nous quittant ?...

– Aux Falklands, afin de se réparer.

– Vous, monsieur... vous n’êtes que passager, je

suppose !...

– Comme vous le dites, monsieur Glass, et j’avais

même l’intention de séjourner à Tristan d’Acunha

pendant quelques semaines... J’ai dû modifier ce

projet...

– Je le regrette, monsieur, je le regrette ! déclara le

gouverneur. Nous aurions été heureux de vous offrir

l’hospitalité, en attendant l’arrivée d’un autre navire...

– Hospitalité qui m’eût été très précieuse, répondis-

je. Malheureusement, je ne pourrai profiter... »

En effet, ma résolution définitive était prise de ne

point quitter la goélette. Dès que sa relâche serait

terminée, elle mettrait le cap sur les Falklands, où

s’effectueraient les préparatifs nécessités par une

expédition dans les mers antarctiques. J’irais donc

jusqu’aux Falklands, où je trouverais, sans éprouver

trop de retard, à m’embarquer pour l’Amérique, et,

assurément, le capitaine Len Guy ne refuserait point de

m’y conduire.

Et alors, l’ex-caporal de me dire, en manifestant

quelque contrariété :

« Au fait, je n’ai pas vu la couleur de ses cheveux ni

le teint de son visage, à votre capitaine...

– Je ne pense pas que son intention soit de venir à

terre, monsieur Glass.

– Est-ce qu’il est malade ?

– Pas que je sache ! Mais peu vous importe,

puisqu’il s’est fait remplacer par son lieutenant...

– Oh ! guère causeur, celui-là !... Deux mots qu’on

lui arrache de temps en temps !... Par bonheur, les

piastres sortent plus facilement de sa bourse que les

paroles de sa bouche !

– C’est l’important, monsieur Glass.

– Comme vous dites, monsieur ?...

– Monsieur Jeorling, du Connecticut.

– Bon... voici que je sais votre nom... tandis que j’en

suis encore à savoir celui du capitaine de l’Halbrane...

– Il se nomme Guy... Len Guy...

– Un Anglais ?

– Oui... un Anglais.

– Il aurait bien pu se déranger pour rendre visite à

un compatriote, monsieur Jeorling !... Mais... attendez

donc... j’ai déjà eu des relations avec un capitaine de ce

nom... Guy... Guy...

– William Guy ?... demandai-je.

– Précisément... William Guy...

– Lequel commandait la Jane ?...

– La Jane, en effet.

– Une goélette anglaise venue en relâche à Tristan

d’Acunha, il y a onze ans ?...

– Onze ans, monsieur Jeorling. Il y en avait déjà

sept que j’étais installé sur l’île, où m’avait trouvé le

capitaine Jeffrey, du Berwick de Londres, en l’année

1824. Je me rappelle ce William Guy... comme si je le

voyais... un brave homme, très ouvert, lui, et auquel je

livrai un chargement de peaux de phoques. Il avait l’air

d’un gentleman... un peu fier... de bonne nature.

– Et la Jane ?... interrogeai-je.

– Je la vois encore, à la place même où est mouillée

l’Halbrane... au fond de la baie... un joli bâtiment de

cent quatre-vingts tonnes... avec un avant effilé...

effilé... Elle avait Liverpool pour port d’attache...

– Oui... cela est vrai... tout cela est vrai ! répétai-je.

– Et la Jane continue-t-elle à naviguer, monsieur

Jeorling ?...

– Non, monsieur Glass.

– Est-ce qu’elle aurait péri ?...

– Le fait n’est que trop certain, et la plus grande

partie de son équipage a disparu avec elle !

– Me direz-vous comment ce malheur est arrivé,

monsieur Jeorling ?...

– Volontiers, monsieur Glass. Partie de Tristan

d’Acunha, la Jane fit voile vers le gisement des îles

Auroras et autres, que William Guy espérait reconnaître

d’après les renseignements...

– Qui venaient de moi-même, monsieur Jeorling !

répliqua l’ex-caporal. Eh bien... ces autres îles... puis-je

savoir si la Jane les a découvertes ?...

– Non, pas plus que les Auroras, bien que William

Guy fût resté pendant plusieurs semaines sur ces

parages, courant de l’est à l’ouest, et ayant toujours une

vigie en tête de mât...

– Il faut donc que ce gisement lui ait échappé,

monsieur Jeorling, car, à en croire plusieurs baleiniers

qui ne peuvent être suspects, ces îles existent, et il était

même question de leur donner mon nom...

– Ce qui eût été justice, répondis-je avec politesse.

– Et si on n’arrive pas à les découvrir un jour, ce

sera vraiment fâcheux, ajouta le gouverneur d’un ton

qui dénotait une bonne dose de vanité.

– C’est alors, repris-je, que le capitaine William

Guy voulut réaliser un projet mûri depuis longtemps

déjà, et auquel le poussait un certain passager qui se

trouvait à bord de la Jane...

– Arthur Gordon Pym, s’écria Glass, et son

compagnon un certain Dirk Peters... qui avaient été tous

deux recueillis en mer par la goélette...

– Vous les avez connus, monsieur Glass ?...

demandai-je vivement.

– Si je les ai connus, monsieur Jeorling !... Oh !

c’était un personnage singulier, cet Arthur Pym,

toujours avide de se lancer dans les aventures, – un

audacieux Américain... capable de partir pour la

lune !... Il n’y serait point allé, par hasard ?...

– Non, monsieur Glass, mais, pendant son voyage,

la goélette de William Guy, paraît-il, a franchi le cercle

polaire, elle a dépassé la banquise, elle s’est avancée

plus loin que ne l’avait fait aucun navire avant elle...

– Voilà une campagne prodigieuse ! s’écria Glass.

– Par malheur, répondis-je, la Jane n’est jamais

revenue...

– Ainsi, monsieur Jeorling, Arthur Pym et Dirk

Peters, – une sorte de métis indien d’une force terrible,

capable de résister à six hommes – auraient péri ?...

– Non, monsieur Glass, Arthur Pym et Dirk Peters

ont échappé à la catastrophe dont la plupart des

hommes de la Jane furent les victimes. Ils sont même

revenus en Amérique... de quelle façon, je l’ignore.

Depuis son retour, Arthur Pym est mort dans je ne sais

quelles circonstances. Quant au métis, après avoir

habité l’Illinois, il est parti un jour sans prévenir

personne, et sa trace n’a pu être retrouvée.

– Et William Guy ?... » demanda M. Glass.

Je racontai comment le cadavre de Patterson, le

second de la Jane, venait d’être recueilli sur un glaçon,

et j’ajoutai que tout portait à croire que le capitaine de

la Jane et cinq de ses compagnons étaient encore

vivants sur une île des régions australes, à moins de

sept degrés du pôle.

« Ah ! monsieur Jeorling, s’écria Glass, puisse-t-on

sauver un jour William Guy et ses matelots, qui m’ont

paru être de braves gens !

– C’est ce que l’Halbrane va certainement tenter,

dès qu’elle aura été remise en état, car son capitaine

Len Guy est le propre frère de William Guy...

– Pas possible, monsieur Jeorling ! s’écria M. Glass.

Eh bien, quoique je ne connaisse pas le capitaine Len

Guy, j’ose affirmer que les deux frères ne se

ressemblent point, – du moins dans la façon dont ils se

sont comportés envers le gouverneur de Tristan

d’Acunha ! »

Je vis que l’ex-caporal était très mortifié de

l’indifférence de Len Guy, qui ne lui avait pas même

rendu visite. Que l’on y songe, le souverain de cette île

indépendante, dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux deux

îles voisines, Inaccessible et Nightingale ! Mais il se

consolait, sans doute, à la pensée de vendre sa

marchandise vingt-cinq pour cent plus cher qu’elle ne

valait.

Ce qui est certain, c’est que le capitaine Len Guy ne

manifesta à aucun instant l’intention de débarquer. Cela

était d’autant plus singulier qu’il ne devait pas ignorer

que la Jane avait relâché sur cette côte nord-ouest de

Tristan d’Acunha, avant de partir pour les mers

australes. Et de se mettre en relation avec le dernier

Européen qui eût serré la main de son frère, cela

paraissait assez indiqué...

Néanmoins, Jem West et ses hommes furent seuls à

descendre à terre. Là, c’est avec la plus grande hâte

qu’ils s’occupèrent de décharger le minerai d’étain et de

cuivre qui formait la cargaison de la goélette, et,

ensuite, d’embarquer des provisions, de remplir les

caisses à eau, etc.

Tout le temps, le capitaine Len Guy demeura à bord,

sans même monter sur le pont, et, par le châssis vitré de

sa cabine, je le voyais incessamment courbé sur sa

table.

Des cartes étaient déployées, des livres étaient

ouverts. Il n’y avait pas à douter que ces cartes fussent

celles des régions australes, et ces livres, ceux qui

racontaient les voyages des précurseurs de la Jane dans

ces mystérieuses régions de l’Antarctide.

Sur cette table s’étalait aussi un volume, cent fois lu

et relu ! La plupart de ses pages étaient cornées, dont

les marges portaient de multiples notes au crayon... Et,

sur la couverture, brillait ce titre comme s’il eût été

imprimé en lettres de feu : Aventures d’Arthur Gordon

Pym.

8



En direction vers les Falklands



Le 8 septembre, dans la soirée, j’avais pris congé de

Son Excellence le gouverneur général de l’archipel de

Tristan d’Acunha, – c’est le titre officiel que se donnait

ce brave Glass, ex-caporal d’artillerie britannique. Le

lendemain, avant le lever du jour, l’Halbrane mit à la

voile.

Il va sans dire que j’avais obtenu du capitaine Len

Guy de rester son passager jusqu’aux îles Falklands.

C’était une traversée de deux mille milles, qui

n’exigerait qu’une quinzaine de jours, pour peu qu’elle

fût favorisée comme notre navigation venait de l’être

entre les Kerguelen et Tristan d’Acunha. Le capitaine

Len Guy n’avait point même paru surpris de ma

demande : on eût dit qu’il l’attendait. Mais, ce à quoi je

m’attendais de mon côté, c’était qu’il reprît la question

Arthur Pym, dont il affectait de ne pas me reparler

depuis que l’infortuné Patterson lui avait donné raison

contre moi relativement au livre d’Edgar Poe.

Cependant, bien qu’il ne l’eût pas essayé

jusqu’alors, peut-être se réservait-il de le faire en temps

et lieu. Au surplus, cela ne pouvait en aucune façon

influer sur ses projets ultérieurs, et il était résolu à

conduire l’Halbrane dans les lointains parages où avait

péri la Jane.

Après avoir contourné Herald-Point, les quelques

maisonnettes d’Ansiedlung disparurent derrière

l’extrémité de Falmouth-Bay. Le cap au sud-ouest, une

belle brise de l’est permit alors de porter bon plein.

Pendant la matinée, la baie Elephanten, Hardy-

Rock, West-Point, Cotton-Bay et le promontoire de

Daley furent successivement laissés en arrière.

Toutefois, il ne fallut pas moins de la journée entière

pour perdre de vue le volcan de Tristan d’Acunha,

d’une altitude de huit mille pieds, et dont les ombres du

soir voilèrent enfin le faîte neigeux.

Au cours de cette semaine, la navigation s’accomplit

dans des conditions très heureuses, et si elle se

maintenait le mois de septembre ne s’achèverait pas

avant que nous eussions connaissance des premières

hauteurs du groupe des Falklands. Cette traversée

devait nous ramener notablement au sud, la goélette

devant descendre du 38e parallèle jusqu’au 55e degré de

latitude.

Or, puisque le capitaine Len Guy a l’intention de

s’engager dans les profondeurs antarctiques, il est utile,

je crois, indispensable même, de rappeler

sommairement les tentatives faites pour atteindre le

pôle sud, ou tout au moins le vaste continent dont il se

pourrait qu’il fût le point central. Il m’est d’autant plus

aisé de résumer ces voyages, que le capitaine Len Guy

avait mis à ma disposition des livres où ils sont racontés

avec une grande abondance de détails – et aussi l’œuvre

entière d’Edgar Poe, ces Histoires extraordinaires, que,

sous l’influence de ces événements étranges, je relisais

en proie à une véritable passion.

Il va de soi que si Arthur Pym a cru, lui aussi, devoir

citer les principales découvertes des premiers

navigateurs, il a dû s’arrêter à celles qui étaient

antérieures à 1828. Or, comme j’écris douze ans après

lui, il m’incombe de dire ce qu’avaient fait ses

successeurs jusqu’au présent voyage de l’Halbrane,

1839-1840.

La zone qui, géographiquement peut être comprise

sous la dénomination générale d’Antarctide, semble

être circonscrite par le 60e parallèle austral.

En 1772, la Résolution, capitaine Cook, et

l’Adventure, capitaine Furneaux, rencontrèrent les

glaces sur le 58e degré, étendues du nord-ouest au sud-

est. En se glissant non sans de très sérieux dangers, à

travers un labyrinthe d’énormes blocs, ces deux navires

atteignirent à la mi-décembre, le 64e parallèle,

franchirent le cercle polaire en janvier, et furent arrêtés

devant des masses de huit à vingt pieds d’épaisseur, par

67° 15’ de latitude, – ce qui est, à quelques minutes

près, la limite du cercle antarctique.

L’année suivante, au mois de novembre, la tentative

fut reprise par le capitaine Cook. Cette fois, profitant

d’un fort courant bravant les brouillards, les rafales et

un froid très rigoureux encore, il dépassa d’un demi-

degré environ le 70e parallèle, et vit sa route

définitivement barrée par d’infranchissables packs,

glaçons de deux cent cinquante à trois cents pieds qui se

touchaient par leurs bords, et que dominaient de

monstrueux icebergs, entre 71° 10’ de latitude et

106° 54’ de longitude ouest.

Le hardi capitaine anglais ne devait pas pénétrer

plus avant au milieu des mers de l’Antarctide.

Trente ans après lui, en 1803, l’expédition russe des

capitaines Krusenstern et Lisiansky, repoussée par les

vents de sud, ne put s’élever au-delà de 59° 52’ de

latitude par 70° 15’ de longitude ouest bien que le

voyage fût fait en mars et qu’aucune glace n’eût fermé

le passage.

En 1818, William Smith, puis Barnesfield

découvrirent les South-Shetlands ; Botwell, en 1820,

reconnut les South-Orkneys ; Palmer et autres chasseurs

de phoques aperçurent les terres de la Trinité, mais ne

s’aventurèrent pas plus loin.

En 1819, le Vostok et le Mirni, de la marine russe,

sous les ordres du capitaine Bellingshausen et du

lieutenant Lazarew, après avoir pris connaissance de

l’île Georgia, et contourné la terre de Sandwich,

s’avancèrent de six cents milles au sud jusqu’au 70e

parallèle. Une seconde tentative, par 160° de longitude

est, ne leur permit pas de s’avancer plus près du pôle.

Toutefois, ils relevèrent les îles de Pierre Ier et

d’Alexandre Ier, qui rejoignent peut-être la terre

signalée par l’Américain Palmer.

Ce fut en 1822, que le capitaine James Weddell, de

la marine anglaise, atteignit, si son récit n’est point

exagéré, par 74° 15’ de latitude, une mer dégagée de

glaces – ce qui lui a fait nier l’existence d’un continent

polaire. Je ferai remarquer, d’ailleurs, que la route de ce

navigateur est celle que, six ans après lui, devait suivre

la Jane d’Arthur Pym.

En 1823, l’Américain, Benjamin Morrell, sur la

goélette Wash, entreprit, au mois de mars, une première

campagne qui le porta par 69° 15’ de latitude, puis par

70° 14’, à la surface d’une mer libre, avec la

température de l’air à 47° Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro)

et celle de l’eau à 44° (6° 67 C. sur zéro), –

observations qui concordent manifestement avec celles

faites à bord de la Jane dans les parages de l’île Tsalal.

Si les provisions ne lui eussent pas manqué, le capitaine

Morrell affirme qu’il aurait atteint, sinon le pôle austral,

du moins le 85e parallèle. En 1829 et 1830, une seconde

expédition sur l’Antarctique le conduisit par 116° de

longitude, sans rencontrer d’obstacles jusqu’à 70° 30’,

et il découvrit la terre Sud-Groënland.

Précisément à l’époque où Arthur Pym et William

Guy remontaient plus avant que leurs devanciers, les

Anglais Foster et Kendal, chargés par l’Amirauté de

déterminer la figure de la Terre au moyen des

oscillations du pendule en différents lieux, ne

dépassèrent pas 64° 45’ de latitude méridionale.

En 1830, John Biscoe, commandant le Tuba et le

Lively, appartenant aux frères Enderby, fut chargé

d’explorer les régions australes en chassant la baleine et

le phoque. En janvier 1831, il coupa le 60e parallèle,

atteignit 68° 51’, par 10° de longitude est, s’arrêta

devant d’infranchissables glaces, découvrit, par 65° 57’

de latitude et 45° de longitude est, une terre

considérable à laquelle il donna le nom d’Enderby, et

qu’il ne put accoster. En 1832, une seconde campagne

ne lui permit pas de franchir le 66e degré de plus de

vingt-sept minutes. Il trouva cependant et dénomma

l’île Adélaïde, en avant d’une terre haute et continue

qui fut appelée Terre de Graham. De cette campagne, la

Société royale géographique de Londres tira la

conclusion qu’entre le 47e et le 69e degré de longitude

est, se prolongeait un continent par le 66e et le 67e degré

de latitude. Toutefois, Arthur Pym a eu raison de

soutenir que cette conclusion ne saurait être rationnelle,

puisque Weddell avait navigué à travers ces prétendues

terres, et que la Jane avait suivi cette direction, bien au-

delà du 74e parallèle.

En 1835, le lieutenant anglais Kemp quitta les

Kerguelen. Après avoir relevé des apparences de terre,

par 70° de longitude est, il rejoignit le 66e degré,

reconnut une côte qui probablement se rattachait à la

terre d’Enderby, et ne poussa pas plus loin sa pointe

vers le sud.

Enfin, au début de cette année 1839, le capitaine

Balleny, sur le navire Elisabeth-Scott, le 7 février,

dépassait 67° 7’ de latitude par 104° 25’ de longitude

ouest, et découvrait le chapelet d’îles qui porte son

nom ; puis, en mars, par 65° 10’ de latitude et 116° 10’

de longitude est, il relevait la terre à laquelle on donna

le nom de Sabrina. Ce marin, un simple baleinier – cela

je l’appris plus tard – avait ainsi ajouté des indications

précises qui, tout au moins en cette partie de l’océan

austral, laissaient pressentir l’existence d’un continent

polaire.

Enfin, comme je l’ai marqué déjà au

commencement de ce récit, alors que l’Halbrane

méditait une tentative qui devait l’entraîner plus loin

que les navigateurs pendant la période de 1772 à 1839,

le lieutenant Charles Wilkes de la marine des États-

Unis, commandant une division de quatre bâtiments, le

Vincennes, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et

plusieurs conserves, cherchait à se frayer passage vers

le pôle par la longitude orientale du 102e degré. Bref, à

cette époque, il restait encore à découvrir près de cinq

millions de milles carrés de l’Antarctide.

Telles sont les campagnes qui ont procédé dans les

mers australes celle de la goélette l’Halbrane sous les

ordres du capitaine Len Guy. En résumé, les plus

audacieux de ces découvreurs, ou les plus favorisés, si

l’on veut, n’avaient dépassé, – Kemp que le 66e

parallèle, Balleny que le 67e, Biscoe que le 68e,

Bellingshausen et Morrell que le 70e, Cook que le 71e,

Weddell que le 74e... Et c’était au-delà du 83e, à près de

cinq cent cinquante milles plus loin qu’il fallait aller au

secours des survivants de la Jane !...

Je dois l’avouer, depuis la rencontre du glaçon de

Patterson, si homme pratique que je fusse et de

tempérament si peu imaginatif, je me sentais

étrangement surexcité. Une nervosité singulière ne me

laissait plus aucun repos. J’étais hanté par ces figures

d’Arthur Pym et de ses compagnons abandonnés au

milieu des déserts de l’Antarctide. En moi s’ébauchait

le désir de prendre part à la campagne projetée par le

capitaine Len Guy. J’y songeais sans cesse. En somme,

rien ne me rappelait en Amérique. Que mon absence se

prolongeât de six mois ou d’un an, peu importait. Il est

vrai, restait à obtenir l’assentiment du commandant de

l’Halbrane. Après tout, pourquoi se refuserait-il à me

garder comme passager ?... Est-ce que, de me prouver

« matériellement » qu’il avait eu raison contre moi, de

m’entraîner sur le théâtre d’une catastrophe que j’avais

considérée comme fictive, de me montrer les débris de

la Jane à Tsalal, de me débarquer sur cette île dont

j’avais nié l’existence, de me placer en présence de son

frère William, enfin, de me mettre face à face avec

l’éclatante vérité, est-ce que cela ne serait pas une

satisfaction bien humaine ?...

Cependant je me réservais d’attendre, avant

d’arrêter une résolution définitive, que l’occasion se fût

présentée de parler au capitaine Len Guy.

Il n’y avait pas lieu de se presser, d’ailleurs. Après

un temps à souhait pendant les dix jours qui suivirent

notre départ de Tristan d’Acunha, survinrent vingt-

quatre heures de calme. Puis la brise hâla le sud.

L’Halbrane, marchant au plus près, dut réduire sa

voilure, car il ventait grand frais. Impossible de

compter, désormais, sur la centaine de milles que nous

couvrions en moyenne d’un lever de soleil à l’autre. De

ce fait, la durée de la traversée allait s’allonger au

moins du double, et encore ne fallait-il pas attraper une

de ces tempêtes qui obligent un navire à prendre la cape

pour faire tête au vent ou à fuir vent arrière.

Par bonheur – et j’ai pu le constater –, la goélette

tenait admirablement la mer. Rien à craindre pour sa

solide mâture, même quand elle portait toute la toile.

Du reste, si audacieux qu’il fût, et manœuvrier de

premier ordre, le lieutenant fit prendre des ris, toutes les

fois que la violence des rafales risquait de

compromettre son navire. Il n’y avait point à redouter

quelque imprudence ou quelque inhabileté de Jem

West.

Du 22 septembre au 3 octobre, pendant douze jours,

on fit évidemment peu de route. La dérive fut si

sensible vers la côte américaine que, sans un courant

qui, la dressant en dessous, maintint la goélette contre

le vent, nous aurions probablement eu connaissance des

terres de la Patagonie...

Durant cette période de mauvais temps, je cherchai

vainement l’occasion de m’entretenir seul à seul avec le

capitaine Len Guy. En dehors des repas, il restait

confiné dans sa cabine, laissant, comme d’habitude, la

direction du navire à son lieutenant, et ne paraissant sur

le pont que pour faire le point, lorsque le soleil se

montrait au milieu d’une éclaircie. J’ajoute que Jem

West était admirablement secondé par son équipage, le

bosseman en tête, et il eût été difficile de rencontrer une

dizaine d’hommes plus habiles, plus hardis, plus

résolus.

Dans la matinée du 4 octobre, l’état du ciel et de la

mer se modifia d’une manière assez marquée. Le vent

calmit, la grosse lame tomba peu à peu, et, le

lendemain, la brise accusait une tendance à s’établir au

nord-ouest. Nous ne pouvions espérer un changement

plus heureux. Les ris furent largués, et les hautes voiles

hissées, hunier, perroquet, flèche, bien que le vent

commençât à fraîchir. S’il tenait bon, la vigie, avant une

dizaine de jours, signalerait les premières hauteurs des

Falklands.

Du 5 au 10 octobre, la brise souffla avec la

constance et la régularité d’un alizé. Il n’y eut ni à raidir

ni à mollir une seule écoute. Bien que sa force eût

diminué graduellement, sa direction ne cessa pas d’être

favorable.

L’occasion que je cherchais de pressentir le

capitaine Len Guy se présenta l’après-midi du 11. Ce

fut lui-même qui me la fournit en m’interpellant dans

les circonstances suivantes.

J’étais assis sous le vent du rouf, en abord de la

coursive, lorsque le capitaine Len Guy sortit de sa

cabine, tourna ses regards vers l’arrière, et prit place

près de moi.

Évidemment, il désirait me parler, et de quoi, si ce

n’est de ce qui l’absorbait tout entier. Aussi, d’une voix

moins chuchotante que d’ordinaire, débuta-t-il en

disant :

« Je n’ai pas encore eu le plaisir de causer avec

vous, monsieur Jeorling, depuis notre départ de Tristan

d’Acunha...

– Je l’ai regretté, capitaine, répondis-je, en

demeurant sur la réserve, de façon à le voir venir.

– Je vous prie de m’excuser, reprit-il. Tant de

préoccupations me tourmentent !... Un plan de

campagne à organiser... ne rien laisser à l’imprévu... Je

vous prie de ne pas m’en vouloir...

– Je ne vous en veux pas, croyez-le bien...

– C’est entendu, monsieur Jeorling, et, aujourd’hui

que je vous connais, que j’ai pu vous apprécier, je me

félicite de vous avoir comme passager jusqu’à notre

arrivée aux Falklands.

– Je suis fort reconnaissant, capitaine, de ce que

vous avez fait pour moi, et cela m’encourage à... »

Le moment me semblait propice pour émettre ma

proposition, lorsque le capitaine Len Guy

m’interrompit.

« Eh bien, monsieur Jeorling, me demanda-t-il, êtes-

vous maintenant fixé sur la réalité du voyage de la

Jane, et considérez-vous toujours le livre d’Edgar Poe

comme une œuvre de pure imagination ?...

– Non, capitaine.

– Vous ne mettez plus en doute qu’Arthur Pym et

Dirk Peters aient existé, ni que William Guy, mon frère,

et cinq de ses compagnons soient vivants...

– Il faudrait que je fusse le plus incrédule des

hommes, et je ne fais qu’un vœu : c’est que le Ciel vous

favorise et assure le salut des naufragés de la Jane !

– J’y emploierai tout mon zèle, monsieur Jeorling,

et, par le Dieu puissant, j’y réussirai !

– Je l’espère, capitaine... j’en ai même la certitude...

et si vous consentez...

– Est-ce que vous n’avez pas eu l’occasion de parler

de tout cela avec un certain Glass, cet ex-caporal

anglais qui se prétend le gouverneur de Tristan

d’Acunha ?... s’informa le capitaine Len Guy, sans me

laisser achever.

– En effet, répliquai-je, et ce que m’a dit cet homme

n’a pas peu contribué à changer mes doutes en

certitudes...

– Ah ! il vous a affirmé ?...

– Oui... et se souvient parfaitement d’avoir vu la

Jane, lorsqu’elle était en relâche, il y a onze ans...

– La Jane... mon frère ?...

– Je tiens de lui qu’il a connu personnellement le

capitaine William Guy...

– Et il a trafiqué avec la Jane ?...

– Oui... comme il vient de trafiquer avec

l’Halbrane...

– Elle était mouillée dans cette baie ?...

– Au même endroit que votre goélette, capitaine.

– Et... Arthur Pym... Dirk Peters ?...

– Il avait eu avec eux des rapports fréquents.

– A-t-il demandé ce qu’ils étaient devenus ?...

– Sans doute, et je lui ai appris la mort d’Arthur

Pym, qu’il considérait comme un audacieux... un

téméraire... capable des plus aventureuses folies...

– Dites un fou et un fou dangereux, monsieur

Jeorling. N’est-ce pas lui qui a entraîné mon

malheureux frère dans cette funeste campagne ?...

– Il y a, en effet, lieu de le croire d’après son récit...

– Et de ne jamais l’oublier ! ajouta vivement le

capitaine Len Guy.

– Ce Glass, repris-je, avait aussi connu le second de

la Jane... Patterson...

– C’était un excellent marin, monsieur Jeorling, un

cœur chaud... d’un courage à toute épreuve !...

Patterson n’avait que des amis... Il était dévoué corps et

âme à mon frère...

– Comme Jem West l’est pour vous, capitaine...

– Ah ! pourquoi faut-il que nous ayons retrouvé le

malheureux Patterson mort sur ce glaçon... mort depuis

plusieurs semaines déjà !...

– Sa présence vous eût été bien utile pour vos

futures recherches, observai-je.

– Oui, monsieur Jeorling, dit le capitaine Len Guy.

Glass sait-il où sont actuellement les naufragés de la

Jane ?...

– Je le lui ai appris, capitaine, ainsi que tout ce que

vous avez résolu de faire pour les sauver ! »

Je crus inutile d’ajouter que Glass avait été très

surpris de ne pas avoir reçu la visite du capitaine Len

Guy, que l’ex-caporal, confit dans sa prétentieuse

vanité, attendait cette visite, et qu’il ne pensait pas que

ce fût à lui, gouverneur de Tristan d’Acunha, de

commencer. D’ailleurs, changeant alors le cours de la

conversation, le capitaine Len Guy me dit :

« Je voulais vous demander, monsieur Jeorling, si

vous pensez que tout soit exact dans le journal d’Arthur

Pym, qui a été publié par Edgar Poe...

– Il y a, je crois, nombre de réserves à faire,

répondis-je, – étant donné la singularité du héros de ces

aventures –, tout au moins sur l’étrangeté de certains

phénomènes qu’il signale dans ces parages au-delà de

l’île Tsalal. Et, précisément, en ce qui concerne

William Guy et plusieurs de ses compagnons, vous

voyez qu’Arthur Pym s’est à coup sûr trompé en

affirmant qu’ils avaient péri dans l’éboulement de la

colline de Klock-Klock...

– Oh ! il ne l’affirme pas, monsieur Jeorling !

répliqua le capitaine Len Guy. Il dit simplement que,

lorsque Dirk Peters et lui eurent atteint l’ouverture à

travers laquelle ils pouvaient apercevoir la campagne

environnante, le secret du tremblement de terre artificiel

leur fut révélé. Or, comme la paroi de la colline avait

été précipitée dans le fond du ravin, le sort de mon frère

et de vingt-huit de ses hommes ne pouvait plus être

l’objet d’un doute dans son esprit. C’est pour ce motif

qu’il fut conduit à penser que Dirk Peters et lui étaient

les seuls hommes blancs restés sur l’île Tsalal... Il ne dit

que cela... rien de plus !... Ce n’étaient que des

suppositions... très admissibles, vous en conviendrez...

de simples suppositions...

– Je le reconnais, capitaine.

– Mais nous avons, maintenant, grâce au carnet de

Patterson, la certitude que mon frère et cinq de ses

compagnons avaient échappé à cet écrasement préparé

par les naturels...

– C’est l’évidence même, capitaine. Quant à ce que

sont devenus les survivants de la Jane, s’ils ont été

repris par les indigènes de Tsalal dont ils seraient

encore les prisonniers, ou s’ils sont libres, les notes de

Patterson n’en disent rien, ni des circonstances dans

lesquelles lui-même a été entraîné loin d’eux...

– Cela... nous le saurons, monsieur Jeorling... Oui !

nous le saurons... L’essentiel, c’est que nous ayons

assurance que mon frère et six de ses matelots étaient

vivants, il y a moins de quatre mois, sur une partie

quelconque de l’île Tsalal. Il ne s’agit plus à présent

d’un roman signé Edgar Poe, mais d’un récit véridique

signé Patterson...

– Capitaine, dis-je alors, voulez-vous que je sois des

vôtres jusqu’à la fin de cette campagne de l’Halbrane à

travers les mers antarctiques ?... »

Le capitaine Len Guy me regarda, – d’un regard

pénétrant comme une lame effilée. Il ne parut point

autrement surpris de la proposition que je venais de lui

faire – qu’il attendait peut-être – et il ne prononça que

ce seul mot :

« Volontiers ! »

9



Mise en état de l’Halbrane



Formez un rectangle long de soixante-cinq lieues de

l’est à l’ouest, large de quarante du nord au sud,

enfermez-y deux grandes îles et une centaine d’îlots

entre 60° 10’ et 64° 36’ de longitude occidentale, et 51°

et 52° 45’ de latitude méridionale, – vous aurez le

groupe géographiquement dénommé îles Falklands ou

Malouines, à trois cents milles du détroit de Magellan,

et qui forme comme le poste avancé des deux grands

océans Atlantique et Pacifique.

En 1592, c’est John Davis qui découvrit cet

archipel, c’est le pirate Hawkins qui le visita en 1593,

c’est Strong qui le baptisa en 1689, – tous Anglais.

Près d’un siècle plus tard, les Français, expulsés de

leurs établissements du Canada, cherchèrent à fonder,

dans ledit archipel, une colonie de ravitaillement pour

les navires du Pacifique. Or, comme la plupart étaient

des corsaires de Saint-Malo, ils baptisèrent ces îles du

nom de Malouines qu’elles portent avec celui de

Falklands. Leur compatriote Bougainville vint poser les

premières assises de la colonie en 1763, amenant vingt-

sept individus – dont cinq femmes –, et, dix mois après,

les colons étaient au nombre de cent cinquante.

Cette prospérité ne manqua pas de provoquer les

réclamations de la Grande-Bretagne. L’Amirauté

expédia le Tamar et le Dauphin, sous les ordres du

commandant Byron. En 1766, à la fin d’une campagne

dans le détroit de Magellan, les Anglais mirent le cap

sur les Falklands, se contentèrent de reconnaître à

l’ouest l’île de Port-Egmont, et continuèrent leur

voyage vers les mers du sud.

La colonie française ne devait pas réussir, et,

d’ailleurs, les Espagnols firent valoir leurs droits en

vertu d’une concession papale antérieure. Aussi le

gouvernement de Louis XV se décida-t-il à reconnaître

ces droits, moyennant indemnité pécuniaire, et

Bougainville, en 1767, vint remettre les îles Falklands

aux représentants du roi d’Espagne.

Tous ces échanges, ces « passes » de main en main,

amenèrent ce résultat inévitable en matière

d’entreprises coloniales : c’est que les Espagnols furent

chassés par les Anglais. Donc, depuis 1833, ces

étonnants accapareurs sont les maîtres des Falklands.

Or, il y avait six ans que le groupe comptait parmi

les possessions britanniques de l’Atlantique méridional,

lorsque notre goélette rallia Port-Egmont, à la date du

16 octobre.

Les deux grandes îles, selon la position qu’elles

occupent l’une par rapport à l’autre, se nomment East-

Falkland ou Soledad, et West-Falkland. C’est au nord

de la seconde que s’ouvre Port-Egmont.

Lorsque l’Halbrane fut mouillée au fond de ce port,

le capitaine Len Guy donna congé à tout l’équipage

pour une douzaine d’heures. Dès le lendemain, on

commencerait la besogne par une visite minutieuse et

indispensable de la coque et du gréement, en vue d’une

navigation prolongée à travers les mers antarctiques.

Le capitaine Len Guy descendit aussitôt à terre, afin

de conférer avec le gouverneur du groupe – dont la

nomination appartient à la Reine – au sujet d’un prompt

ravitaillement de la goélette. Il entendait ne point

regarder à la dépense, car d’une économie faite mal à

propos peut dépendre l’insuccès d’une si difficile

campagne. Prêt, d’ailleurs, à l’aider de ma bourse – je

ne le lui laissai pas ignorer –, je comptais m’associer

pour une part dans les frais de cette expédition.

Et, en effet, j’étais pris maintenant... pris par le

prodigieux imprévu, le bizarre enchaînement de tous

ces faits. Il me semblait, comme si j’eusse été le héros

du Domaine d’Arnheim, « qu’un voyage aux mers du

sud convient à tout être auquel l’isolement complet, la

réclusion absolue, la difficulté d’entrer et de sortir

seraient le charme des charmes ! » À force de lire ces

œuvres fantastiques d’Edgar Poe, voilà où j’en étais

arrivé !... Et puis, il s’agissait de porter secours à des

malheureux, et, j’eusse été enchanté de contribuer

personnellement à leur salut...

Si le capitaine Len Guy débarqua ce jour-là, Jem

West, suivant son habitude, ne quitta point le bord.

Tandis que l’équipage se reposait, le second ne

s’accordait aucun repos, et c’est à visiter la cale qu’il

s’occupa jusqu’au soir.

Pour moi, je ne voulus débarquer que le lendemain.

Durant la relâche, j’aurais tout le temps d’explorer les

alentours de Port-Egmont et de m’y livrer à des

recherches relatives à la minéralogie et à la géologie de

l’île.

Il y avait donc là, pour ce causeur d’Hurliguerly,

une excellente occasion de renouer conversation avec

moi, et il ne négligea point d’en profiter.

« Mes très sincères et très vifs compliments,

monsieur Jeorling, me dit-il en m’accostant.

– Et à quel propos, bosseman ?...

– À propos de ce que j’ai appris, c’est-à-dire que

vous alliez nous suivre jusqu’au fin fond des mers

antarctiques ?...

– Oh !... pas si loin, j’imagine, et il ne s’agit point de

dépasser le 84e parallèle...

– Que sait-on ! répondit le bosseman. Dans tous les

cas, l’Halbrane va gagner plus de degrés en latitude

qu’elle n’a de garcettes de ris à sa brigantine ou

d’enfléchures à ses haubans ?...

– Nous le verrons bien !

– Et cela ne vous effraie pas, monsieur Jeorling ?...

– En aucune façon.

– Nous, pas davantage, croyez-le bien ! affirma

Hurliguerly. Hé ! hé !... vous voyez que notre capitaine,

s’il n’est pas causeur, a du bon !... Il n’est que de savoir

le prendre !... Après vous avoir donné jusqu’à Tristan

d’Acunha le passage qu’il vous refusait d’abord, voici

qu’il vous l’accorde jusqu’au pôle...

– Il n’est pas question du pôle, bosseman !

– Bon ! on finira bien par l’atteindre un jour !...

– La chose n’est point faite. D’ailleurs, à mon avis,

cela n’est pas de grand intérêt, et je n’ai pas l’ambition

de le conquérir !... Dans tous les cas, c’est uniquement à

l’île Tsalal...

– À l’île Tsalal... entendu ! répliqua Hurliguerly.

Néanmoins, reconnaissez que notre capitaine ne s’en est

pas moins montré fort accommodant à votre égard...

– Aussi lui en suis-je très obligé, bosseman – et à

vous, me hâtai-je d’ajouter, puisque c’est à votre

influence que je dois d’avoir fait cette traversée...

– Et celle que vous allez faire encore...

– Je n’en doute pas, bosseman. »

Il était possible que Hurliguerly – un brave homme

au fond, et je le vis bien par la suite – eût senti une

pointe d’ironie dans ma réponse. Toutefois, il n’en

laissa rien paraître, résolu à continuer envers moi son

rôle de protecteur. Du reste, sa conversation ne pouvait

que m’être profitable, car il connaissait les Falklands

comme toutes ces îles du Sud-Atlantique qu’il visitait

depuis tant d’années.

Il en résulta que j’étais suffisamment préparé et

documenté, lorsque, le lendemain, le canot qui me

transportait à terre vint accoster ce rivage, dont l’épais

matelas d’herbes semble posé là pour amortir le choc

des embarcations.

À cette époque, les Falklands n’étaient pas utilisées

comme elles l’ont été depuis. C’est, plus tard, à la

Soledad, que l’on a découvert le port Stanley – ce port

que le géographe français Élisée Reclus a traité

« d’idéal ». Abrité qu’il est sur toutes les aires du

compas, il pourrait contenir les flottes de la Grande-

Bretagne. C’était sur la côte nord de West-Falkland ou

Falkland proprement dite, que l’Halbrane était allée

chercher Port-Egmont.

Eh bien, si, depuis deux mois, j’eusse navigué, un

bandeau aux yeux, sans avoir le sentiment de la

direction suivie par la goélette, au cas que l’on m’eût

demandé, dès les premières heures de cette relâche :

« Êtes-vous aux Falklands ou en Norvège ?... » ma

réponse aurait témoigné de quelque embarras.

Assurément, devant ces côtes découpées en criques

profondes, devant ces montagnes escarpées aux flancs à

pic, devant ces falaises où s’étagent les roches grisâtres,

l’hésitation est permise. Il n’y a pas jusqu’à ce climat

maritime, exempt des grands écarts de la chaleur et du

froid, qui ne soit commun aux deux pays. En outre, les

pluies fréquentes du ciel scandinave sont versées avec

la même abondance par le ciel magellanique. Puis, ce

sont des brouillards intenses au printemps et à

l’automne, des vents d’une telle violence qu’ils

arrachent les légumes des potagers.

Il est vrai, quelques promenades m’eussent suffi

pour reconnaître que l’Équateur me séparait toujours

des parages de l’Europe septentrionale.

En effet, aux environs de Port-Egmont, que

j’explorai pendant les premiers jours, que me fut-il

donné d’observer ? Rien que les indices d’une

végétation maladive, nulle part arborescente. Çà et là ne

poussaient que de rares arbustes, au lieu de ces

admirables sapinières des montagnes norvégiennes, –

tels le bolax, une sorte de glaïeul, étroit comme un jonc

de six à sept pieds, qui distille une gomme aromatique,

des valérianes, des bomarées, des usnées, des fétuques,

des cénomyces, des azorelles, des cytises rampants, des

bionies, des stipas, des calcéolaires, des hépathiques,

des violettes, des vinaigrettes, et des plants de ce céleri

rouge et blanc, si bienfaisant contre les affections

scorbutiques. Puis, à la surface d’un sol tourbeux, qui

fléchit et se relève sous le pied, s’étendait un tapis

bariolé de mousses, de sphaignes, d’againes, de

lichens... Non ! ce n’était pas cette contrée attrayante,

où retentissent les échos des sagas, ce n’était pas ce

poétique domaine d’Odin, des Erses et des Valkyries !

Sur les eaux profondes du détroit de Falkland, qui

sépare les deux principales îles, s’étalaient

d’extraordinaires végétations aquatiques, ces baudeux,

que soutient un chapelet de petites ampoules gonflées

d’air, et qui appartiennent uniquement à la flore

falklandaise.

Reconnaissons aussi que les baies de cet archipel, où

les baleines se raréfiaient déjà, étaient fréquentées par

d’autres mammifères marins de taille énorme, – des

phoques otaries à crinière de chèvre, longs de vingt-

cinq pieds sur une vingtaine de circonférence, et, par

bandes, des éléphants, loups ou lions de mer, de

proportions non moins gigantesques. On ne saurait se

figurer la violence des cris que poussent ces amphibies,

– particulièrement les femelles et les jeunes. C’est à

croire que des troupeaux de bœufs mugissent sur ces

plages. La capture, ou tout au moins l’abattage de ces

animaux, n’offre ni difficultés ni périls. Les pêcheurs

les tuent d’un coup de bâton lorsqu’ils sont blottis sous

le sable des grèves.

Voilà donc les particularités qui différencient la

Scandinavie des Falklands, sans parler du nombre infini

d’oiseaux qui se levaient à mon approche, des outardes,

des cormorans, des grèbes, des cygnes à tête noire, et

surtout ces tribus de manchots ou de pingouins, dont on

massacre annuellement plusieurs centaines de mille.

Et, un jour, tandis que l’air était rempli de

braiements à vous rendre sourd, comme je demandais à

un vieux marin de Port-Egmont :

« Est-ce qu’il y a des ânes dans les environs ?...

– Monsieur, me répondit-il, ce ne sont point des

ânes que vous entendez, ce sont des pingouins... »

Soit, mais les ânes eux-mêmes s’y tromperaient à

entendre braire ces stupides volatiles !

Pendant les journées des 17, 18 et 19 octobre, Jem

West fit procéder à un examen très attentif de la coque.

Il fut constaté qu’elle n’avait aucunement souffert.

L’étrave parut assez solide pour briser les jeunes glaces

aux abords de la banquise. On fit à l’étambot plusieurs

réparations confortatives, de manière à assurer le jeu du

gouvernail sans qu’il risquât d’être démonté par les

chocs. La goélette étant gîtée sur tribord et sur bâbord,

plusieurs coutures furent étoupées et brayées très

soigneusement. Ainsi que la plupart des navires

destinés à naviguer dans les mers froides, l’Halbrane

n’était point doublée en cuivre, – ce qui est préférable,

lorsqu’on doit frôler des icefields dont les arêtes aiguës

détériorent facilement un carénage. On remplaça un

certain nombre des gournables qui liaient le bordé à la

membrure, et, sous la direction de Hardie, notre maître-

calfat, les maillets « chantèrent » avec un ensemble et

une sonorité de bon augure.

Dans l’après-midi du 20, en compagnie de ce vieux

marin dont j’ai parlé – un brave homme très sensible à

l’appât d’une piastre arrosée d’un verre de gin –, je

poussai plus avant ma promenade à l’ouest de la baie.

Cette île de West-Falkland dépasse en étendue sa

voisine la Soledad, et possède un autre port, à

l’extrémité de la pointe méridionale de Byron’s-Sound,

– trop éloigné pour que je pusse m’y rendre.

Je ne saurais – même approximativement – évaluer

la population de cet archipel. Peut-être ne comptait-il

alors que deux à trois centaines d’individus, Anglais la

plupart, puis quelques Indiens, Portugais, Espagnols,

Gauchos des Pampas argentines, Fuégiens de la Terre

de Feu. D’autre part, c’était par milliers et milliers de

têtes qu’il fallait chiffrer les représentants de la race

ovine disséminés à sa surface. Plus de cinq cent mille

moutons fournissent, chaque année, pour plus de quatre

cent mille dollars de laine. On élève aussi sur ces îles

des bœufs dont la taille semble s’être accrue, alors

qu’elle diminuait chez les autres quadrupèdes, chevaux,

porcs, lapins, – tous, d’ailleurs, vivant à l’état sauvage.

Quant au chien-renard, d’une espèce particulière à la

faune falklandaise, il est seul à rappeler dans ce pays la

gent carnassière.

Ce n’est pas sans raison que ce groupe a été qualifié

de « ferme à bestiaux ». Quels inépuisables pâturages,

quelle abondance de cette herbe savoureuse, le tussock,

que la nature réserve aux animaux avec une prodigalité

inépuisable ! L’Australie, si riche sous ce rapport,

n’offre pas une table mieux servie à ses convives des

espèces ovine et bovine.

Les Falklands doivent donc être recherchées,

lorsqu’il s’agit du ravitaillement des navires. Ce groupe

est, à coup sûr, d’une réelle importance pour les

navigateurs, ceux qui se dirigent vers le détroit de

Magellan comme ceux qui vont pêcher dans le

voisinage des terres polaires.

Les travaux de la coque terminés, le lieutenant

s’occupa de la mâture et du gréement avec l’aide de

notre maître-voilier Martin Holt très entendu à ce genre

de travail.

« Monsieur Jeorling, me dit, ce jour-là – 21 octobre

– le capitaine Len Guy, vous le voyez, rien ne sera

négligé pour assurer le succès de notre campagne. Tout

ce qui était à prévoir est prévu. Et si l’Halbrane doit

périr en quelque catastrophe, c’est qu’il n’appartient pas

à des êtres humains d’aller contre les desseins de Dieu !

– Je vous le répète, j’ai bon espoir, capitaine, ai-je

répondu. Votre goélette et votre équipage méritent toute

confiance.

– Vous avez raison, monsieur Jeorling, et nous

serons dans de bonnes conditions pour pénétrer à

travers les glaces. J’ignore ce que la vapeur donnera un

jour ; mais je doute que des bâtiments, avec leurs roues

encombrantes et fragiles, puissent valoir un voilier pour

la navigation australe... Et puis, il y aura toujours la

nécessité de refaire du charbon... Non ! il est plus sage

d’être à bord d’un navire qui gouverne bien, de se servir

du vent qui, après tout, est utilisable sur les trois

cinquièmes du compas, de se fier à la voilure d’une

goélette qui peut porter à près de cinq quarts...

– Je suis de votre avis, capitaine, et au point de vue

marin, jamais on ne trouverait un meilleur navire !...

Mais, dans le cas où la campagne se prolongerait, peut-

être les vivres...

– Nous en emporterons pour deux ans, monsieur

Jeorling, et ils seront de bonne qualité. Port-Egmont a

pu nous fournir tout ce qui nous était nécessaire...

– Une autre question, si vous permettez ?...

– Laquelle ?...

– N’aurez-vous pas besoin d’un équipage plus

nombreux à bord de l’Halbrane ?... Si ses hommes sont

en nombre suffisant pour la manœuvrer, peut-être y

aura-t-il lieu d’attaquer ou de se défendre dans ces

parages de la mer antarctique ?... N’oublions pas que,

d’après le récit d’Arthur Pym, les indigènes de l’île

Tsalal se comptaient par milliers... Et si votre frère

William Guy, si ses compagnons sont prisonniers...

– J’espère, monsieur Jeorling, que l’Halbrane sera

mieux protégée par notre artillerie que la Jane ne l’a été

avec la sienne. À dire vrai, l’équipage actuel, je le sais,

ne saurait suffire pour une expédition de ce genre.

Aussi me suis-je préoccupé de recruter un supplément

de matelots...

– Sera-ce difficile ?...

– Oui et non, car j’ai la promesse du gouverneur de

m’aider à ce recrutement.

– J’estime, capitaine, qu’il faudra s’attacher ces

recrues par une haute paie...

– Une paie double, monsieur Jeorling, telle qu’elle

le sera, d’ailleurs, pour tout l’équipage.

– Vous le savez, capitaine, je suis disposé... je désire

même contribuer aux frais de cette campagne...

Veuillez me considérer comme votre associé...

– Tout cela s’arrangera, monsieur Jeorling, et je

vous suis fort reconnaissant. L’essentiel, c’est que notre

armement se complète à court délai. Il faut que dans

huit jours nous soyons prêts pour l’appareillage. »

La nouvelle que la goélette devait faire route à

travers les mers de l’Antarctide avait produit une

certaine sensation dans les Falklands, à Port-Egmont

comme aux divers ports de la Soledad. Il s’y trouvait, à

cette époque, nombre de marins inoccupés, – de ceux

qui attendent le passage des baleiniers pour offrir leurs

services, bien rétribués d’habitude. S’il ne se fût agi que

d’une campagne de pêche sur les limites du cercle

polaire, entre les parages des Sandwich et de la

Nouvelle-Georgie, le capitaine Len Guy n’aurait eu que

l’embarras du choix. Mais, de s’enfoncer au-delà de la

banquise, de pénétrer plus avant qu’aucun autre

navigateur n’y avait réussi jusqu’alors, et bien que ce

fût dans le but d’aller au secours de naufragés, cela

pouvait donner à réfléchir, faire hésiter la plupart. Il

fallait être de ces anciens marins de l’Halbrane pour ne

point s’inquiéter des dangers d’une pareille navigation,

et consentir à suivre leur chef aussi loin qu’il lui plairait

d’aller.

En réalité, il n’était question de rien de moins que de

tripler l’équipage de la goélette. En comptant le

capitaine, le lieutenant, le bosseman, le cuisinier et moi,

nous étions treize à bord. Or, de trente-deux à trente-

quatre hommes, ce ne serait point trop, et il ne faut pas

oublier qu’ils étaient trente-huit sur la Jane.

Il est vrai, de s’adjoindre le double des matelots qui

formaient actuellement l’équipage, cela ne laissait pas

de causer certaine appréhension. Ces marins des

Falklands, à la disposition des baleiniers en relâche,

offraient-ils toutes les garanties désirables ? Si, d’en

introduire quatre ou cinq à bord d’un navire dont le

personnel est déjà élevé, ne comporte pas de graves

inconvénients, il n’en serait pas ainsi en ce qui

concernait la goélette.

Cependant le capitaine Len Guy espérait qu’il

n’aurait point à se repentir de ses choix, du moment que

les autorités de l’archipel y prêtaient les mains.

Le gouverneur déploya un véritable zèle en cette

affaire, à laquelle il s’intéressait de tout cœur.

Au surplus, grâce à la haute paie qui fut promise, les

demandes affluèrent.

Aussi, la veille du départ, fixé au 27 octobre,

l’équipage était-il au complet.

Il est inutile de faire connaître chacun des nouveaux

embarqués par leur nom et par leurs qualités

individuelles. On les verra, on les jugera à l’œuvre. Il y

en avait de bons, il y en avait de mauvais.

La vérité est qu’il eût été impossible de trouver

mieux – ou moins mal, comme on voudra.

Je me bornerai donc à noter que, parmi ces recrues,

on comptait six hommes d’origine anglaise –, et parmi

eux un certain Hearne, de Glasgow.

Cinq étaient d’origine américaine (États-Unis), et

huit de nationalité plus douteuse –, les uns appartenant

à la population hollandaise, les autres mi-Espagnols et

mi-Fuégiens de la Terre de Feu. Le plus jeune avait dix-

neuf ans, le plus âgé en avait quarante-quatre. La

plupart n’étaient point étrangers au métier de marin,

ayant déjà navigué, soit au commerce, soit à la pêche

des baleines, phoques et autres amphibies des parages

antarctiques. L’engagement des autres n’avait eu pour

but que d’accroître le personnel défensif de la goélette.

Cela faisait donc un total de dix-neuf recrues,

enrôlées pour la durée de la campagne, qui ne pouvait

être déterminée d’avance, mais qui ne devait pas les

entraîner au-delà de l’île Tsalal. Quant aux gages, ils

étaient tels qu’aucun de ces matelots n’en avait jamais

eu même la moitié au cours de leur navigation

antérieure.

Tout compte fait, sans parler de moi, l’équipage,

compris le capitaine et le lieutenant de l’Halbrane, se

montait à trente et un hommes –, plus un trente-

deuxième sur lequel il convient d’attirer l’attention

d’une façon spéciale.

La veille du départ, le capitaine Len Guy fut

accosté, à l’angle du port, par un individu – assurément

un marin –, ce qui se reconnaissait à ses vêtements, à sa

démarche, à son langage.

Cet individu, d’une voix rude et peu

compréhensible, dit :

« Capitaine... j’ai à vous faire une proposition...

– Laquelle ?

– Comprenez-moi... Avez-vous encore une place à

bord ?...

– Pour un matelot ?

– Pour un matelot.

– Oui et non, répliqua le capitaine Len Guy.

– Est-ce oui ?... demanda l’homme.

– C’est oui, si celui qui se propose me convient.

– Voulez-vous de moi ?...

– Tu es marin ?...

– J’ai navigué pendant vingt-cinq ans.

– Où ?...

– Dans les mers du sud.

– Loin ?...

– Oui... comprenez-moi... loin.

– Ton âge ?...

– Quarante-quatre ans...

– Et tu es à Port-Egmont ?...

– Depuis trois années... vienne le prochain

Christmas.

– Comptais-tu embarquer à bord d’un baleinier de

passage ?...

– Non.

– Alors que faisais-tu ici ?...

– Rien... et je ne songeais plus à naviguer...

– Alors pourquoi t’embarquer ?

– Une idée... La nouvelle de l’expédition que va

faire votre goélette s’est répandue... Je désire... oui je

désire en faire partie... avec votre aveu, s’entend !

– Tu es connu à Port-Egmont ?...

– Connu... et jamais je n’ai encouru aucun reproche

depuis que j’y suis.

– Soit, répondit le capitaine Len Guy. Je demanderai

des renseignements...

– Demandez, capitaine, et si vous dites oui, mon sac

sera ce soir à bord.

– Comment t’appelles-tu ?...

– Hunt.

– Et tu es ?...

– Américain. »

Ce Hunt était un homme de petite taille, le teint

fortement hâlé, d’une coloration de brique, la peau

jaunâtre comme celle d’un Indien, le torse énorme, la

tête volumineuse, les jambes très arquées. Ses membres

attestaient une vigueur exceptionnelle –, les bras surtout

que terminaient des mains d’une largeur !... Sa

chevelure grisonnait, semblable à une sorte de fourrure,

poil en dehors.

Ce qui imprimait à la physionomie de cet individu

un caractère particulier – cela ne prévenait guère en sa

faveur –, c’était la superacuité du regard de ses petits

yeux, sa bouche presque sans lèvres, fendue d’une

oreille à l’autre, et dont les dents longues, à l’émail

intact, n’avaient jamais été attaquées du scorbut, si

commun chez les marins des hautes latitudes.

Il y avait trois ans que Hunt habitait les Falklands,

d’abord un des ports de la Soledad, à la baie des

Français, puis, en dernier lieu, Port-Egmont. Peu

communicatif, il vivait seul, d’une pension de retraite –,

à quel titre, on l’ignorait. N’étant à la charge ni de l’un

ni de l’autre, il s’occupait de pêche, et ce métier aurait

suffi à lui assurer l’existence, soit qu’il se fût nourri de

son produit, soit qu’il en eût fait le commerce.

Les renseignements que rapporta le capitaine Len

Guy sur le compte de Hunt ne pouvaient être que très

incomplets, sauf en ce qui concernait sa conduite depuis

qu’il résidait à Port-Egmont. Cet homme ne se battait

pas, il ne buvait pas, on ne le voyait point avec un coup

de trop, et maintes fois, il avait donné des preuves

d’une force herculéenne. Quant à son passé, on ne

savait, mais certainement c’était celui d’un marin. Il en

avait dit là-dessus au capitaine Len Guy plus qu’il n’en

eut jamais dit à personne. Pour le reste, silence obstiné,

aussi bien sur la famille à laquelle il appartenait, que

sur le lieu précis de sa naissance. Peu importait,

d’ailleurs, si l’on pouvait tirer de bons services de ce

matelot.

En somme, renseignements recueillis, il ne résulta

rien qui fût de nature à faire repousser la proposition de

Hunt. Au vrai, il était à désirer que les autres recrues de

Port-Egmont n’eussent point mérité plus de reproches.

Hunt obtint donc une réponse favorable, et, dès le soir,

il s’installa à bord.

Tout était prêt pour le départ. L’Halbrane avait

embarqué deux années de vivres, viande préparée au

demi-sel, légumes de diverses sortes, quantité de

vinaigrettes, de céleris et de cochléarias, propres à

prévenir ou à combattre les affections scorbutiques. La

cale renfermait des fûts de brandevin, de whisky, de

bière, de gin, de vin, destinés à la consommation

quotidienne, et un large approvisionnement de farines et

de biscuits, achetés aux magasins du port.

Ajoutons qu’en fait de munitions, poudre, boulets,

balles pour fusils et pierriers avaient été fournis par

ordre du gouverneur. Le capitaine Len Guy s’était

même procuré les filets d’abordage d’un navire qui

avait récemment fait côte sur les roches en dehors de la

baie.

Le 27, au matin, en présence des autorités de

l’archipel, les préparatifs de l’appareillage s’achevèrent

avec une remarquable célérité. On échangea les derniers

souhaits et les derniers adieux. Puis, l’ancre remonta du

fond, et la goélette prit de l’erre.

Le vent soufflait du nord-ouest, en petite brise, et,

sous ses hautes et basses voiles, l’Halbrane se dirigea

vers les passes. Une fois au large, elle mit le cap à l’est,

afin de doubler la pointe de Tamar-Hart, à l’extrémité

du détroit qui sépare les deux îles. Dans l’après-midi, la

Soledad fut contournée et laissée sur bâbord. Enfin, le

soir venu, les caps Dolphin et Pembroke disparurent

derrière les brumes de l’horizon.

La campagne était commencée. À Dieu seul

appartenait de savoir si le succès attendait ces hommes

courageux, qu’un sentiment d’humanité poussait vers

les plus effrayantes régions de l’Antarctide !

10



Au début de la campagne



C’est du groupe des Falklands que le Tuba et le

Lively, sous le commandement du capitaine Biscoe,

étaient partis le 27 septembre 1830, en ralliant la terre

des Sandwich, dont, le 1er janvier suivant, ils doublaient

la pointe septentrionale. Il est vrai, six semaines après,

le Lively venait malheureusement se perdre sur les

Falklands, et – il fallait l’espérer –, tel n’était pas le sort

réservé à notre goélette.

Le capitaine Len Guy partait donc du même point

que Biscoe, qui avait employé cinq semaines pour

gagner les Sandwich. Mais, dès les premiers jours, très

contrarié par les glaces au-delà du cercle polaire, le

navigateur anglais avait dû se déhaler vers le sud-est

jusqu’au 45e degré de longitude orientale. C’est même à

cette circonstance que fut due la découverte de la Terre

Enderby.

Cet itinéraire, le capitaine Len Guy le montra sur sa

carte à Jem West et à moi, ajoutant :

« Ce n’est point, d’ailleurs, sur les traces de Biscoe

que nous devons nous lancer, mais sur celles de

Weddell, dont le voyage à la zone australe se fit en

1822 avec le Beaufoy et la Jane... La Jane !... un nom

prédestiné, monsieur Jeorling ! Mais cette Jane de

Biscoe fut plus heureuse que celle de mon frère, et ne se

perdit pas au-delà de la banquise1.

– Allons de l’avant, capitaine, répondis-je, et si nous

ne suivons pas Biscoe, suivons Weddell. Simple

pêcheur de phoques, cet audacieux marin a pu s’élever



1

C’est également aux Falklands, en 1838, que Dumont d’Urville,

commandant l’Astrolabe, donnait rendez-vous à sa conserve la Zélée, pour

le cas où les deux corvettes seraient séparées, soit par le mauvais temps,

soit par les glaces, – et précisément à la baie Soledad. Cette expédition de

1837, 1838, 1839, 1840, au cours d’une navigation des plus périlleuses,

amena le relèvement de cent vingt milles de côtes inconnues entre les 63e

et 64e parallèles sud, et entre les 58e et 62e méridiens à l’ouest de Paris,

sous les dénominations de Terres de Louis-Philippe et de Joinville. De

l’expédition de 1840, conduite, en janvier, à l’extrémité opposée du

continent polaire – si tant est qu’il y ait un continent polaire –, résulta,

entre 63° 3’ sud et 132° 21’ de longitude ouest, la découverte de la Terre

Adélie, puis, entre 64° 30’ sud et 129° 54’ de longitude est, celle de la côte

Clarie. Mais, à l’époque où il quittait les Falklands, M. Jeorling ne pouvait

avoir connaissance de ces faits géographiques d’une si grande importance.

Nous ajouterons que depuis cette époque, quelques autres tentatives furent

faites pour atteindre les hautes latitudes de la mer antarctique. Il y a lieu de

citer, en dehors de James Ross, un jeune marin norvégien, M.

Borchgrevinch, qui s’éleva plus haut que ne l’avait fait le navigateur

anglais, puis le voyage du capitaine Larsen, commandant la baleinière

norvégienne Jason, lequel, en 1893, trouva la mer libre au sud des terres

de Joinville et de Louis-Philippe, et s’avança jusqu’au-delà du 68e

parallèle.

vers le pôle plus près que ses prédécesseurs, et il nous

indique la direction à prendre...

– Et nous la prendrons, monsieur Jeorling.

D’ailleurs, si nous n’éprouvons aucun retard, si

l’Halbrane rencontrait la banquise vers la mi-décembre,

ce serait arriver trop tôt. En effet, les premiers jours de

février étaient déjà écoulés, lorsque Weddell atteignit le

72e parallèle, et, alors, comme il l’a dit, « pas une

parcelle de glace n’était visible ». Puis, le 20 février, il

arrêtait, par 74° 36’, sa pointe extrême vers le sud.

Aucun navire n’est allé au-delà –, aucun, sauf la Jane,

qui n’est pas revenue... Il existe donc de ce côté, dans

les terres antarctiques, une profonde entaille entre les

30e et 40e méridiens, puisque, après Weddell, William

Guy a pu s’approcher à moins de 7° du pôle austral. »

Conformément à son habitude, Jem West écoutait

sans parler. Il mesurait du regard les espaces que le

capitaine Len Guy renfermait entre les pointes de son

compas. Toujours l’homme qui reçoit un ordre,

l’exécute et ne le discute jamais, il irait où on lui

commanderait d’aller.

« Capitaine, ai-je repris, votre intention, sans doute,

est de vous conformer à l’itinéraire de la Jane ?

– Aussi exactement que possible.

– Eh bien, votre frère William s’est dirigé au sud de

Tristan d’Acunha pour chercher le gisement des îles

Aurora qu’il n’a pas trouvé, pas plus que celui de ces

îles auxquelles l’ex-caporal-gouverneur Glass eût été si

fier de donner son nom. C’est alors qu’il a voulu mettre

à exécution le projet, dont Arthur Pym l’avait

fréquemment entretenu, et c’est entre le 41e et le 42e

degré de longitude qu’il a coupé le cercle polaire, à la

date du 1er janvier...

– Je le sais, répliqua le capitaine Len Guy, et c’est

ce que fera l’Halbrane afin d’atteindre l’îlot Bennet,

puis l’île Tsalal... Et le Ciel permette que, comme la

Jane, comme les navires de Weddell, elle rencontre

devant elle la mer libre !

– Si les glaces l’encombrent encore, à l’époque où

notre goélette sera sur la limite de la banquise, dis-je,

nous n’aurons qu’à attendre au large...

– C’est bien mon intention, monsieur Jeorling, et il

est préférable d’être en avance. La banquise, c’est une

muraille dans laquelle une porte s’ouvre soudain et se

referme aussitôt... Il faut être là... prêt à passer... et sans

s’inquiéter du retour ! »

Du retour, il n’était personne qui y songeât !

« Forward ! » en avant ! eût été le seul cri qui se fût

échappé de toutes les bouches !

Jem West fit alors cette réflexion :

« Grâce aux renseignements contenus dans le récit

d’Arthur Pym, nous n’aurons pas à regretter l’absence

de son compagnon Dirk Peters !

– Et c’est fort heureux, répondit le capitaine Len

Guy, puisque je n’ai pu retrouver le métis, qui avait

disparu de l’Illinois. Les indications fournies par le

journal d’Arthur Pym, sur le gisement de l’île Tsalal,

doivent nous suffire...

– À moins qu’il ne soit nécessaire de pousser les

recherches au-delà du 84e degré... fis-je observer.

– Et pourquoi le faudrait-il, monsieur Jeorling, du

moment que les naufragés de la Jane n’ont pas quitté

l’île Tsalal... Est-ce que ce n’est pas écrit en toutes

lettres dans les notes de Patterson ?... »

Enfin, bien que Dirk Peters ne fût pas à bord –

personne n’en doutait –, l’Halbrane saurait atteindre

son but. Mais qu’elle n’oublie pas de mettre en pratique

les trois vertus théologales du marin : vigilance, audace,

persévérance !

Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure

qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes

voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?... Mais

j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers

l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet

inconnu, dont tant d’intrépides pionniers avaient en

vain tenté de pénétrer les secrets !... Et, cette fois, qui

sait si le sphinx des régions antarctiques ne parlerait pas

pour la première fois à des oreilles humaines ?...

Je n’oubliais pas cependant qu’il s’agissait

uniquement d’une œuvre d’humanité. La tâche que

s’imposait l’Halbrane, c’était de recueillir le capitaine

William Guy et ses cinq compagnons. C’était pour les

retrouver que notre goélette allait suivre l’itinéraire de

la Jane. Et cela fait, l’Halbrane n’aurait qu’à regagner

les mers de l’ancien continent, puisqu’il n’y avait plus à

rechercher ni Arthur Pym ni Dirk Peters, revenus, on ne

sait comment, mais revenus de leur extraordinaire

voyage !...

Pendant les premiers jours, l’équipage nouveau a dû

se mettre au courant du service, et les anciens – braves

gens, en vérité – lui ont facilité la besogne. Bien que le

capitaine Len Guy n’ait pas eu un grand choix, il

semble avoir eu la main assez heureuse. Ces matelots,

de nationalités différentes, montrent du zèle et de la

bonne volonté. Ils savaient, d’ailleurs, que le lieutenant

ne plaisantait pas. Hurliguerly leur avait fait entendre

que Jem West casserait la tête à quiconque ne

marcherait pas droit. Son chef lui laissait toute latitude

à cet égard.

« Une latitude, ajoutait-il, qui s’obtient en prenant la

hauteur de l’œil avec le poing fermé ! »

À cette manière d’avertir les intéressés, je

reconnaissais bien là mon bosseman !

Les nouveaux se le tinrent donc pour dit, et il n’y

eut pas lieu d’en punir aucun. Quant à ce Hunt, s’il

apportait dans ses fonctions la docilité d’un vrai marin,

il se tenait toujours à l’écart, ne parlant à personne, et il

couchait même sur le pont, en quelque coin, sans

vouloir occuper sa place dans le poste de l’équipage.

La température était encore froide. Les hommes

avaient gardé les vareuses et chemises de laine, les

caleçons de même étoffe, les pantalons de gros drap, la

capote imperméable à capuchon en épaisse toile peinte,

très propre à garantir contre la neige, la pluie et les

coups de mer.

L’intention du capitaine Len Guy était de prendre

les îles Sandwich pour point de départ vers le sud, après

avoir eu connaissance de la Nouvelle-Géorgie, située à

huit cents milles des Falklands. La goélette se trouverait

alors en longitude sur la route de la Jane, et elle n’aurait

qu’à la remonter pour pénétrer jusqu’au 84e parallèle.

Cette navigation nous amena, le 2 novembre, sur le

gisement que certains navigateurs ont assigné aux îles

Aurora, par 53° 15’ de latitude et 47° 33’ de longitude

occidentale.

Eh bien, malgré les affirmations – suspectes à mon

avis – des capitaines de l’Aurora, en 1762, du San

Miguel, en 1769, du Pearl, en 1779, du Prinicus et du

Dolorès, en 1790, de l’Atrevida, en 1794, qui donnèrent

le relèvement des trois îles du groupe, nous n’avons pas

aperçu un indice de terre sur tout l’espace parcouru.

Ainsi en avait-il été lors des recherches de Weddell, en

1820, et de William Guy en 1827.

Ajoutons qu’il en fut de même des prétendues îles

du vaniteux Glass. Nous n’en avons pas reconnu un

seul petit îlot sur la position indiquée, bien que le

service des vigies eût été fait avec soin. Il est donc à

craindre que Son Excellence le gouverneur de Tristan

d’Acunha ne voie jamais figurer son nom dans la

nomenclature géographique.

On était alors au 6 novembre. Le temps continuait à

être favorable. Cette traversée promettait de s’opérer

plus brièvement que celle de la Jane. Nous n’avions pas

à nous hâter, d’ailleurs. Ainsi que je l’ai fait observer,

notre goélette arriverait avant que les portes de la

banquise fussent ouvertes.

Pendant deux jours, l’Halbrane essuya plusieurs

grains qui obligèrent Jem West à haler bas : hunier,

perroquet, flèche et grand foc. Débarrassée de ses

hautes voiles, elle se comporta remarquablement,

mouillant à peine, tant elle s’élevait avec aisance à la

lame. À l’occasion de ces manœuvres, le nouvel

équipage fit preuve d’adresse, – ce qui lui valut les

félicitations du bosseman. Hurliguerly dut constater que

Hunt, si gauchement bâti qu’il fût, valait trois hommes

à lui seul.

« Une fameuse recrue !... me dit-il.

– En effet, répondis-je, et elle est arrivée tout juste à

la dernière heure.

– Tout juste, monsieur Jeorling !... Mais quelle tête

il vous a, ce Hunt !

– J’ai souvent rencontré des Américains de ce genre

dans la région du Far-West, répondis-je, et je ne serais

pas surpris que celui-ci eût du sang indien dans les

veines !

– Bon ! fit le bosseman, il y a de nos compatriotes

qui le valent dans le Lancashire ou le comté de Kent !

– Je vous crois volontiers, bosseman... entre autres...

vous, j’imagine !...

– Eh !... on vaut ce qu’on vaut, monsieur Jeorling !

– Causez-vous quelquefois avec Hunt ?... demandai-

je.

– Peu, monsieur Jeorling. Et que tirer d’un marsouin

qui se tient à l’écart et ne dit mot à personne ?...

Pourtant, ce n’est pas faute de bouche !... Jamais je n’en

ai vu de pareille !... Elle va de tribord à bâbord, comme

le grand panneau de l’avant... Si, avec pareil outil, Hunt

est gêné pour fabriquer des phrases !... Et ses mains !...

Avez-vous vu ses mains ?... Se défier, monsieur

Jeorling, s’il voulait serrer les vôtres !... Je suis sûr que

vous y laisseriez cinq doigts sur dix !...

– Heureusement, bosseman, Hunt ne paraît pas

querelleur... Tout indique en lui un homme tranquille,

qui ne cherche pas à abuser de sa force.

– Non... excepté quand il pèse sur une drisse,

monsieur Jeorling. Vrai Dieu !... J’ai toujours peur que

la poulie vienne en bas et la vergue avec ! »

Ledit Hunt, à le bien considérer, était un être

bizarre, qui méritait d’attirer l’attention. Lorsqu’il

s’accotait contre les montants du guindeau, ou debout à

l’arrière sa main posée sur les poignées de la roue du

gouvernail, je le dévisageais non sans une réelle

curiosité.

D’autre part, il me semblait que ses regards

honoraient les miens d’une certaine insistance. Il ne

devait pas ignorer ma qualité de passager à bord de la

goélette, et dans quelles conditions je m’étais associé

aux risques de cette campagne. Quant à penser qu’il

voulût atteindre un autre but que nous, au-delà de l’île

Tsalal, après que nous aurions sauvé les naufragés de la

Jane, cela n’était guère admissible. Le capitaine Len

Guy, d’ailleurs, ne cessait de le répéter :

« Notre mission, c’est de sauver nos compatriotes !

L’île Tsalal est le seul point qui nous attire, et

puissions-nous ne pas engager notre navire au-delà ! »

Le 10 novembre, vers deux heures de l’après-midi,

un cri de la vigie se fit entendre :

« Terre par tribord devant !... »

Une bonne observation avait donné 55° 7’ de

latitude et 41° 13’ de longitude ouest.

Cette terre ne pouvait être que l’île Saint-Pierre – de

ses noms britanniques, Georgie-Australe, Nouvelle-

Georgie, île du Roi-George –, qui, par son gisement,

appartient aux régions circumpolaires.

Dès 1675, avant Cook, elle fut découverte par le

Français Barbe. Mais, sans tenir compte de ce qu’il

n’était plus que le second en date, le célèbre navigateur

anglais lui imposa la série des noms qu’elle porte

aujourd’hui.

La goélette prit direction sur cette île dont les

hauteurs neigeuses – des masses formidables de roches

anciennes, gneiss et schiste argileux – montent à douze

cents toises à travers les brouillards jaunâtres de

l’espace.

Le capitaine Len Guy avait l’intention de relâcher

vingt-quatre heures dans la baie Royale, afin de

renouveler sa provision d’eau, car les caisses

s’échauffent facilement à fond de cale. Plus tard,

lorsque l’Halbrane naviguerait au milieu des glaces,

l’eau douce serait à discrétion.

Pendant l’après-midi, la goélette doubla le cap

Buller, au nord de l’île, laissa la baie Possession et la

baie Cumberland par tribord, et vint attaquer la baie

Royale, évoluant entre les débris tombés du glacier de

Ross. À six heures du soir, l’ancre fut envoyée par six

brasses de fond, et, comme la nuit approchait, on remit

le débarquement au lendemain.

La Nouvelle-Georgie mesure, en longueur, une

quarantaine de lieues sur une vingtaine en largeur.

Située à cinq cents lieues du détroit de Magellan, elle

appartient au domaine des Falklands. L’administration

britannique n’y est représentée par personne, puisque

l’île n’est point habitée, bien qu’elle soit habitable, au

moins pendant la saison d’été.

Le lendemain, alors que les hommes partaient à la

recherche d’une aiguade, j’allai me promener seul aux

alentours de la baie Royale. Ces lieux étaient déserts,

car nous n’étions pas à l’époque où les pêcheurs

s’occupent de chasser le phoque, et il s’en fallait d’un

bon mois. Exposée à l’action directe du courant polaire

antarctique, la Nouvelle-Georgie est volontiers

fréquentée par les mammifères marins. J’en vis

plusieurs troupes s’ébattre sur les grèves, le long des

roches, jusqu’au fond des grottes du littoral. Des smalas

de pingouins, immobiles en rangées interminables,

protestaient par leurs braiements contre cet

envahissement d’un intrus – c’est moi que je veux dire.

À la surface des eaux et des sables volaient des

nuées d’alouettes, dont le chant évoquait dans mon

esprit le souvenir de pays plus favorisés de la nature. Il

est heureux que ces oiseaux n’aient pas besoin de

branches pour nicher, puisqu’il n’existe pas un arbre sur

tout le sol de la Nouvelle-Georgie. Çà et là végètent

quelques phanérogames, des mousses à demi-

décolorées, et surtout cette herbe si abondante, ce

tussock, qui tapisse les pentes jusqu’à la hauteur de cent

cinquante toises, et dont la récolte suffirait à nourrir de

nombreux troupeaux.

Le 12 novembre, l’Halbrane appareilla sous ses

basses voiles. Après avoir doublé la pointe Charlotte à

l’extrémité de la baie Royale, elle mit le cap au sud-

sud-est, dans la direction des îles Sandwich, situées à

quatre cents milles de là.

Jusqu’ici nous n’avions rencontré aucune glace

flottante. Cela tenait à ce que le soleil de l’été ne les

avait pas détachées, soit de la banquise, soit des terres

australes. Plus tard, le courant les entraînerait à la

hauteur de ce 50e parallèle qui, dans l’hémisphère

septentrional, est celui de Paris ou de Québec.

Le ciel, dont la pureté commençait à s’altérer,

menaçait de se charger vers le levant. Un vent froid,

mêlé de pluie et de grenasses, soufflait avec une

certaine force. Comme il nous favorisait, il n’y eut pas

lieu de se plaindre. On en fut quitte pour s’abriter plus

étroitement sous le capuchon des capotes.

Ce qu’il y avait de gênant, c’étaient les larges bancs

de brumes, qui masquaient fréquemment l’horizon.

Toutefois, puisque ces parages ne présentaient aucun

danger et qu’il n’y avait point à redouter la rencontre de

packs ou d’icebergs en dérive, l’Halbrane, sans grandes

préoccupations, put continuer sa route au sud-est vers le

gisement des Sandwich.

Au milieu de ces brouillards passaient des bandes

d’oiseaux au cri strident, au vol plané contre le vent, et

remuant à peine leurs ailes, des pétrels, des plongeons,

des alcyons, des sternes, des albatros, qui fuyaient du

côté de la terre comme pour nous en indiquer le

chemin.

Ce furent sans doute ces épaisses brumailles qui

empêchèrent le capitaine Len Guy de relever dans le

sud-ouest, entre la Nouvelle-Georgie et les Sandwich,

cette île Traversey découverte par Bellingshausen, ainsi

que les quatre petites îles Welley, Polker, Prince’s

Island et Christmas, dont l’Américain James Brown du

schooner Pacific avait, d’après Fanning, reconnu la

position. L’essentiel, d’ailleurs, était de ne point se jeter

sur leurs accores, lorsque la vue ne s’étendait qu’à deux

ou trois encablures.

Aussi la surveillance fut-elle sévèrement établie à

bord, et les vigies observaient-elles le large, dès qu’une

subite éclaircie permettait au champ de vision de

s’agrandir.

Dans la nuit du 14 au 15, de vagues lueurs

vacillantes illuminèrent l’espace vers l’ouest. Le

capitaine Len Guy pensa que ces lueurs devaient

provenir d’un volcan, peut-être celui de l’île Traversey,

dont le cratère est souvent couronné de flammes.

Comme l’oreille ne put saisir aucune de ces longues

détonations qui accompagnent les éruptions

volcaniques, nous en conclûmes que la goélette se

tenait à une distance rassurante des écueils de cette île.

Il n’y eut donc pas lieu de modifier la route, et le

cap fut maintenu sur les Sandwich.

La pluie cessa dans la matinée du 16, et le vent hala

d’un quart le nord-ouest. Il n’y avait qu’à s’en réjouir,

puisque les brouillards ne tardèrent pas à se dissiper.

À ce moment, le matelot Stern, qui était en

observation sur les barres, crut apercevoir un grand

trois-mâts dont le phare de voilure se dessinait vers le

nord-est. À notre vif regret, ce bâtiment disparut avant

qu’il eût été possible de reconnaître sa nationalité. Peut-

être était-ce un des navires de l’expédition Wilkes, ou

quelque baleinier qui se rendait sur les lieux de pêche,

car les souffleurs se montraient en assez grand nombre.

Le 17 novembre, dès dix heures du matin, la

goélette releva l’archipel auquel Cook avait d’abord

donné le nom de Southern-Thulé, la terre la plus

méridionale qui eût été découverte à cette époque et

qu’il baptisa ensuite Terre des Sandwich, nom que ce

groupe d’îles a gardé sur les cartes géographiques et

qu’il portait déjà en 1830, lorsque Biscoe s’en éloigna

afin de chercher dans l’est le passage du pôle.

Bien d’autres navigateurs, depuis lors, ont visité les

Sandwich, et les pêcheurs chassent les baleines, les

cachalots, les phoques aux abords de leurs parages.

En 1820, le capitaine Morrell y avait atterri dans

l’espoir de trouver du bois de chauffage dont il

manquait. Fort heureusement, le capitaine Len Guy ne

s’y arrêta point dans ce but. Il en eût été pour sa peine,

le climat de ces îles ne permettant pas à l’arborescence

de s’y développer.

Si la goélette venait relâcher aux Sandwich durant

quarante-huit heures, c’est qu’il était prudent de visiter

toutes ces îles des régions australes rencontrées sur

notre itinéraire. Un document, un indice, une empreinte,

pouvaient s’y trouver. Patterson ayant été entraîné sur

un glaçon, cela n’avait-il pu arriver à l’un ou l’autre de

ses compagnons ?

Il convenait donc de ne rien négliger, puisque le

temps ne pressait pas. Après la Nouvelle-Georgie,

l’Halbrane irait aux Sandwich. Après les Sandwich,

elle irait aux New-South-Orkneys, puis, après le cercle

polaire, elle porterait droit sur la banquise.

On put débarquer le jour même, à l’abri des roches

de l’île Bristol, au fond d’une sorte de petit port naturel

de la côte orientale.

Cet archipel, situé par 59° de latitude et 30° de

longitude occidentale, se compose de plusieurs îles dont

les principales sont Bristol et Thulé. Nombre d’autres

ne méritent que la qualification plus modeste d’îlots.

Ce fut à Jem West que revint la mission de se rendre

à Thulé, à bord du grand canot, afin d’en explorer les

points abordables, tandis que le capitaine Len Guy et

moi nous descendions sur les grèves de Bristol.

En somme, quel pays désolé, n’ayant pour habitants

que les tristes oiseaux des espèces antarctiques ! La rare

végétation est celle de la Nouvelle-Georgie. Mousses et

lichens recouvrent la nudité d’un sol improductif. En

arrière des plages s’élèvent quelques maigres pins à une

hauteur considérable sur le flanc de collines décharnées,

d’où des masses pierreuses s’éboulent parfois avec un

fracas retentissant. Partout, l’affreuse solitude. Rien

n’attestait le passage d’un être humain ni la présence de

naufragés sur cette île Bristol. Les excursions que nous

avons faites ce jour-là et le lendemain ne donnèrent

aucun résultat.

Il en fut de même en ce qui concerne l’exploration

du lieutenant West à Thulé, dont il avait inutilement

longé la côte si effroyablement déchiquetée. Quelques

coups de canon, tirés par notre goélette, n’eurent

d’autre effet que de chasser au loin des bandes de

pétrels et de sternes, et d’effaroucher les stupides

manchots rangés sur le littoral.

En me promenant avec le capitaine Len Guy, je fus

amené à lui dire :

« Vous n’ignorez pas, sans doute, quelle fut

l’opinion de Cook au sujet du groupe des Sandwich,

lorsqu’il l’eut découvert. Tout d’abord, il crut avoir mis

le pied sur un continent. À son avis, c’était de là que se

détachaient les montagnes de glace que la dérive

entraîne hors de la mer antarctique. Il reconnut plus tard

que les Sandwich ne formaient qu’un archipel.

Toutefois, son opinion relative à l’existence d’un

continent polaire plus au sud n’en est pas moins

formelle.

– Je le sais, monsieur Jeorling, répondit le capitaine

Len Guy, mais si ce continent existe, il faut en conclure

qu’il présente une large échancrure – celle par laquelle

Weddell et mon frère ont pu pénétrer à six ans de

distance. Que notre grand navigateur n’ait pas eu la

chance de découvrir ce passage, puisqu’il s’est arrêté au

71e parallèle, soit ! D’autres l’ont fait après lui, d’autres

vont le faire...

– Et nous serons de ceux-là, capitaine...

– Oui... avec l’aide de Dieu ! Si Cook n’a pas craint

d’affirmer que personne ne se hasarderait jamais plus

loin que lui, et que les terres, s’il en existait, ne seraient

jamais reconnues, l’avenir prouvera qu’il s’est trompé...

Elles l’ont été jusqu’au-delà du 83e degré de latitude...

– Et qui sait, dis-je, peut-être plus loin, par cet

extraordinaire Arthur Pym...

– Peut-être, monsieur Jeorling. Il est vrai, nous

n’avons pas à nous préoccuper d’Arthur Pym, puisque

Dirk Peters et lui sont revenus en Amérique...

– Mais... s’ils ne fussent pas revenus...

– J’estime que nous n’avons pas à envisager cette

éventualité », répondit simplement le capitaine Len

Guy.

11



Des Sandwich au cercle polaire



Six jours après son appareillage, la goélette, cap au

sud-ouest, toujours favorisée par le temps, arrivait en

vue du groupe des New-South-Orkneys.

Deux îles principales le composent : à l’ouest, la

plus étendue, l’île Coronation, dont la cime géante ne se

dresse pas à moins de deux mille cinq cents pieds ; à

l’est, l’île Laurie, terminée par le cap Dundas projeté

vers le couchant. Autour émergent des îles moindres,

Saddle, Powell, et nombre d’îlots en pains de sucre.

Enfin, dans l’ouest, gisent l’île Inaccessible et l’île du

Désespoir, ainsi baptisées, sans doute, parce qu’un

navigateur n’avait pu accoster l’une et avait désespéré

d’atteindre l’autre.

Cet archipel fut découvert conjointement par

l’Américain Palmer et l’Anglais Botwel, 1821-1822.

Traversé par le 61e parallèle, il est compris entre le 44e

et le 47e méridien.

En s’approchant, l’Halbrane nous permit

d’observer, du côté nord, des masses convulsionnées,

des mornes abrupts, dont les pentes, plus

particulièrement à l’île Coronation, s’adoucissaient en

descendant vers le littoral. Au pied s’entassaient de

monstrueuses glaces dans un pêle-mêle formidable,

lesquelles, avant deux mois, iraient en dérive vers les

eaux tempérées.

Ce serait alors la saison où les baleiniers

apparaîtraient pour s’adonner à la pêche des souffleurs,

tandis que quelques-uns de leurs hommes resteraient

sur ces îles afin d’y poursuivre les phoques et les

éléphants de mer.

Oh ! qu’elles sont les bien nommées, ces terres de

deuil et de frimas, lorsque leur linceul d’hiver n’est pas

encore troué par les premiers rayons de l’été austral !

Désireux de ne point s’engager à travers le détroit,

encombré de récifs et de glaçons, qui sépare le groupe

en deux lots distincts, le capitaine Len Guy rallia

d’abord l’extrémité sud-est de l’île Laurie, où il passa la

journée du 24 : puis, après l’avoir contournée par le cap

Dundas, il rangea la côte méridionale de l’île

Coronation, près de laquelle la goélette stationna le 25.

Le résultat de nos recherches fut nul en ce qui

concernait les marins de la Jane.

Si, en 1822 – au mois de septembre, il est vrai –,

Weddell, dans l’intention de se procurer des phoques à

fourrure sur ce groupe, perdit son temps et ses peines,

c’est que l’hiver était encore trop rigoureux.

L’Halbrane, cette fois, aurait pu faire pleine cargaison

de ces amphibies.

Les volatiles occupaient îles et îlots par milliers.

Sans parler des pingouins, sur ces roches tapissées

d’une couche de fientes, il y avait un grand nombre de

ces pigeons blancs dont j’avais déjà vu quelques

échantillons. Ce sont des échassiers, non des

palmipèdes, au bec conique peu allongé, aux paupières

cerclées de rouge, et on les abat sans se donner grand

mal.

Quant au règne végétal des New-South-Orkneys, où

dominent les schistes quartzeux, et d’origine non

volcanique, il est uniquement représenté par des lichens

grisâtres et quelques rares fucus, de l’espèce laminaire.

En quantité foisonnent des patelles sur les grèves, et, le

long des roches, des poules, dont on fit ample

provision.

Je dois dire que le bosseman et ses hommes ne

laissèrent point échapper cette occasion d’exterminer à

coups de bâton plusieurs douzaines de pingouins. En

cela, ils n’obéissaient pas à un blâmable instinct de

destruction, mais au désir très légitime de se procurer

de la nourriture fraîche.

« Cela vaut le poulet, monsieur Jeorling, m’affirma

Hurliguerly. Est-ce que vous n’en avez pas mangé aux

Kerguelen ?...

– Si, bosseman, mais c’était Atkins qui le préparait.

– Eh bien, ici, c’est Endicott, et vous n’y verrez pas

de différence ! »

Et, en effet, dans le carré comme dans le poste de

l’équipage, on se régala de ces pingouins, qui

témoignaient des talents culinaires de notre maître coq.

L’Halbrane mit à la voile le 26 novembre, dès six

heures du matin, cap au sud. Elle remonta le 43e

méridien, qu’une bonne observation avait permis

d’établir très exactement. C’était celui que Weddell,

puis William Guy avaient suivi, et, si la goélette ne s’en

écartait ni à l’est ni à l’ouest, elle tomberait

inévitablement sur l’île Tsalal. Toutefois, il fallait

compter avec les difficultés de la navigation.

Les vents d’est, très fixés, nous favorisaient. La

goélette portait sa voilure au complet, même les

bonnettes de hunier, le foc volant et les voiles d’étais.

Sous cette large envergure, elle filait avec une vitesse

qui devait se maintenir entre onze et douze milles. Que

cette vitesse continuât, et la traversée serait courte des

New-South-Orkneys au cercle polaire.

Au-delà, je le sais, il s’agirait de forcer la porte de

l’épaisse banquise – ou, ce qui est plus pratique –, de

découvrir une brèche à travers cette courtine de glace.

Et, comme le capitaine Len Guy et moi nous nous

entretenions à ce sujet :

« Jusqu’ici, dis-je, l’Halbrane a toujours eu vent

sous vergue, et, pour peu que cela persiste, nous devons

atteindre la banquise avant la débâcle...

– Peut-être oui... peut-être non... monsieur Jeorling,

car la saison est extraordinairement précoce cette année.

À l’île Coronation, je l’ai constaté, les blocs se

détachaient déjà du littoral, et six semaines plus tôt que

d’habitude.

– Heureuse circonstance, capitaine, et il est possible

que notre goélette puisse franchir la banquise dès les

premières semaines de décembre, alors que la plupart

des navires n’y parviennent qu’à la fin de janvier.

– En effet, nous sommes servis par la douceur de la

température, répondit le capitaine Len Guy.

– J’ajoute, repris-je, que, lors de sa deuxième

expédition, Biscoe n’accosta qu’au milieu de février

cette terre que dominent le mont William et le mont

Stowerby sur le 64e degré de longitude. Les livres de

voyage que vous m’avez communiqués l’attestent...

– D’une façon précise, monsieur Jeorling.

– Dès lors, avant un mois, capitaine...

– Avant un mois, j’espère avoir retrouvé, au-delà de

la banquise, la mer libre, signalée avec tant d’insistance

par Weddell et Arthur Pym, et nous n’aurons plus qu’à

naviguer dans les conditions ordinaires jusqu’à l’îlot

Bennet d’abord, jusqu’à l’île Tsalal ensuite. Sur cette

mer largement dégagée, quel obstacle pourrait nous

arrêter, ou même nous occasionner des retards ?...

– Je n’en prévois aucun, capitaine, dès que nous

serons au revers de la banquise. Ce passage, c’est le

point difficile, c’est ce qui doit être l’objet de nos

constantes préoccupations, et pour peu que les vents

d’est tiennent...

– Ils tiendront, monsieur Jeorling, et tous les

navigateurs des mers australes ont pu constater, comme

je l’ai fait moi-même, la permanence de ces vents. Je

sais bien qu’entre le 30e et le 60e parallèle, les rafales

viennent le plus communément de la partie ouest. Mais,

au-delà, par suite d’un renversement très marqué, les

vents opposés prennent le dessus, et, vous ne l’ignorez

pas, depuis que nous avons dépassé cette limite, ils

soufflent régulièrement dans cette direction...

– Cela est vrai, et je m’en réjouis, capitaine.

D’ailleurs, je l’avoue – et cet aveu ne me gêne en rien –

, je commence à devenir superstitieux...

– Et pourquoi ne point l’être, monsieur Jeorling ?...

Qu’y a-t-il de déraisonnable à admettre l’intervention

d’une puissance surnaturelle dans les plus ordinaires

circonstances de la vie ?... Et nous, marins de

l’Halbrane, nous serait-il permis d’en douter ?...

Souvenez-vous donc... cette rencontre de l’infortuné

Patterson sur la route de notre goélette... ce glaçon

emporté jusqu’aux parages que nous traversions, et qui

se dissout presque aussitôt... Réfléchissez, monsieur

Jeorling, est-ce que ces faits ne sont pas d’ordre

providentiel ?... Je vais plus loin, et j’affirme qu’après

avoir tant fait pour nous guider vers nos compatriotes

de la Jane, Dieu ne voudra pas nous abandonner...

– Je le pense comme vous capitaine ! Non ! son

intervention n’est pas niable, et, à mon avis, il est faux

que le hasard joue sur la scène humaine le rôle que des

esprits superficiels lui attribuent !... Tous les faits sont

rattachés par un lien mystérieux... une chaîne...

– Une chaîne, monsieur Jeorling, dont, en ce qui

nous regarde, le premier maillon est le glaçon de

Patterson, et dont le dernier sera l’île Tsalal !... Ah !

mon frère, mon pauvre frère !... Délaissé là-bas depuis

onze ans... avec ses compagnons de misère... sans qu’ils

aient même pu conserver l’espoir d’être secourus !... Et

Patterson, entraîné loin d’eux... dans quelles conditions,

nous l’ignorons, comme ils ignorent ce qu’il est

devenu !... Si mon cœur se serre, lorsque je songe à ces

catastrophes, du moins ne faiblira-t-il pas, monsieur

Jeorling, si ce n’est peut-être au moment où mon frère

se jettera dans mes bras !... »

Le capitaine Len Guy était en proie à une émotion si

pénétrante, que mes yeux se mouillèrent. Non ! je

n’aurais pas eu le courage de lui répondre que ce

sauvetage comportait bien des malchances ! Certes, à

n’en point douter, il y a moins de six mois, William

Guy et cinq des matelots de la Jane se trouvaient encore

à l’île Tsalal, puisque le carnet de Patterson

l’affirmait... Mais quelle était leur situation ?... Étaient-

ils au pouvoir de ces insulaires dont Arthur Pym

estimait le nombre à plusieurs milliers, sans parler des

habitants des îles situées à l’ouest ?... Dès lors, ne

devions-nous pas attendre du chef de l’île Tsalal, de ce

Too-Wit, quelque attaque à laquelle l’Halbrane ne

résisterait peut-être pas plus que la Jane ?...

Oui !... mieux valait s’en rapporter à la Providence !

Son intervention s’était déjà manifestée d’une manière

éclatante, et cette mission que Dieu nous avait confiée,

nous ferions tout ce qu’il est humainement possible de

faire pour l’accomplir !

Je dois le mentionner, l’équipage de la goélette,

animé des mêmes sentiments, partageait les mêmes

espérances, – j’entends les anciens du bord, si dévoués

à leur capitaine. Quant aux nouveaux, il se pouvait

qu’ils fussent indifférents, ou à peu près, au résultat de

la campagne, du moment qu’ils en rapporteraient les

profits assurés par leur engagement.

C’est, du moins, ce que m’affirmait le bosseman, –

en exceptant Hunt, toutefois. Il ne semblait point que

cet homme eût été poussé à prendre du service par

l’appât des gages ou des primes. Ce qui est certain,

c’est qu’il n’en parlait pas, et du reste, ne parlait jamais

de rien à personne.

« Et j’imagine qu’il n’en pense pas davantage ! me

dit Hurliguerly. Je suis encore à connaître la couleur de

ses paroles !... En fait de conversation, il ne va pas plus

de l’avant qu’un navire mouillé sur sa maîtresse ancre !

– S’il ne vous parle pas, bosseman, il ne me parle

pas davantage.

– À mon idée, monsieur Jeorling, savez-vous ce

qu’il a déjà dû faire, ce particulier ?...

– Dites !

– Eh bien, c’est d’être allé loin dans les mers

australes... oui... loin... bien qu’il soit muet là-dessus

comme une carpe dans la friture !... Pourquoi se tait-il,

cela le regarde ! Mais si ce marsouin-là n’a pas franchi

le cercle antarctique et même la banquise d’une bonne

dizaine de degrés, je veux que le premier coup de mer

m’élingue par-dessus le bord...

– À quoi avez-vous vu cela, bosseman ?...

– À ses yeux, monsieur Jeorling, à ses yeux !...

N’importe à quel moment, que la goélette ait le cap ici

ou là, ils sont toujours braqués vers le sud... des yeux

qui ne brasillent jamais... fixes comme des feux de

position... »

Hurliguerly n’exagérait pas, et je l’avais déjà

remarqué. Pour employer une expression d’Edgar Poe,

Hunt avait des yeux de faucon étincelants...

« Lorsqu’il n’est pas de bordée, reprit le bosseman,

ce sauvage-là reste tout le temps accoudé sur le

bastingage, aussi immobile que muet !... En vérité, sa

véritable place serait au bout de notre étrave, où il

servirait de figure de proue à l’Halbrane !... une vilaine

figure, par exemple !... Et puis, lorsqu’il est à la barre,

monsieur Jeorling, observez-le !... Ses énormes mains

en tiennent les poignées comme si elles étaient rivées à

la roue !... Lorsque son œil regarde l’habitacle, on dirait

que l’aimant du compas l’attire !... Je me vante d’être

bon timonier, mais pour être de la force de Hunt,

point !... Avec lui, pas un instant l’aiguille ne s’écarte

de la ligne de foi, quelque rude que soit l’embardée !...

Tenez... la nuit... si la lampe de l’habitacle venait à

s’éteindre, je suis sûr que Hunt n’aurait pas besoin de la

rallumer !... Rien qu’avec le feu de ses prunelles, il

éclairerait le cadran et se maintiendrait en bonne

direction ! »

Décidément le bosseman aimait à se rattraper, en ma

compagnie, de l’inattention que le capitaine Len Guy

ou Jem West prêtaient d’ordinaire à ses interminables

bavardages. En somme, si Hurliguerly s’était fait de

Hunt une opinion qui paraîtra quelque peu excessive, je

dois avouer que l’attitude de ce singulier personnage l’y

autorisait. Positivement, il était permis de le ranger dans

la catégorie des êtres semi-fantastiques. Et, pour tout

dire, si Edgar Poe l’avait connu, il l’eût pu prendre

comme type de l’un de ses plus étranges héros.

Durant plusieurs jours, sans un seul incident, sans

que rien vînt en rompre la monotonie, notre navigation

se continua dans des conditions excellentes. Avec le

vent d’est, bon frais, la goélette obtenait son maximum

de vitesse, – ce qu’indiquait un long sillage, plat et

régulier, traînant à plusieurs milles en arrière.

D’autre part, la saison printanière progressait. Les

baleines commençaient à se montrer en troupe. Sur ces

parages, une semaine eût suffi à des bâtiments de fort

tonnage pour remplir leurs cuves de la précieuse huile.

Aussi, les nouveaux matelots du bord – surtout les

Américains – ne cachaient-ils point leurs regrets à voir

l’indifférence du capitaine en présence de tant

d’animaux qui valaient leur pesant d’or, et plus

abondants qu’ils ne les eussent jamais aperçus à cette

époque de l’année.

De tout l’équipage, celui qui marquait surtout son

désappointement c’était Hearne, un maître de pêche,

que ses compagnons écoutaient volontiers. Avec ses

manières brutales, l’audace farouche que révélait toute

sa personne, il avait su s’imposer aux autres matelots.

Ce sealing-master, âgé de quarante-quatre ans, était de

nationalité américaine. Adroit et vigoureux, je me le

figurais, lorsque, debout sur sa baleinière à double

pointe, il brandissait le harpon, le lançait dans le flanc

d’une baleine et lui filait de la corde... Il devait être

superbe ! Or, étant donné sa violente passion pour ce

métier, je ne m’étonnerais pas que son mécontentement

se fit jour à l’occasion.

Somme toute, notre goélette n’était pas armée pour

la pêche, et les engins que nécessite cette besogne ne se

trouvaient point à bord. Depuis qu’il naviguait avec

l’Halbrane, le capitaine Len Guy s’était uniquement

borné à trafiquer entre les îles méridionales de

l’Atlantique et du Pacifique.

Quoi qu’il en soit, la quantité de souffleurs que nous

apercevions dans un rayon de quelques encablures

devait être considérée comme extraordinaire.

Ce jour-là, vers trois heures de l’après-midi, j’étais

venu m’appuyer sur la lisse de l’avant, afin de suivre

les ébats de plusieurs couples de ces énormes animaux.

Hearne les montrait de la main à ses compagnons, en

même temps que de sa bouche s’échappaient ces

phrases entrecoupées :

« Là... là... c’est un fin-back... et même, en voici

deux... trois... avec leur nageoire dorsale de cinq à six

pieds !... Les voyez-vous nager entre deux eaux...

tranquillement... sans faire aucun bond !... Ah ! si

j’avais un harpon, je parie ma tête que je l’enverrais

dans l’une des quatre taches jaunâtres qu’ils ont sur le

corps !... Mais rien à faire dans cette boîte à trafic... et

pas moyen de se dégourdir le bras !... Mille noms du

diable ! quand on navigue sur ces mers, c’est pour

pêcher et non pour... »

Puis, s’interrompant, après un juron de colère :

« Et cette autre baleine !... s’écria-t-il.

– Celle qui vous a une bosse comme un

dromadaire ?... demanda un des matelots.

– Oui... c’est un hump-back, répondit Hearne.

Distingues-tu son ventre plissé, et aussi sa longue

nageoire dorsale ?... Une capture pas commode, ces

hump-backs, car ils coulent à de grandes profondeurs,

et vous mangent des brassées de ligne !... Vrai ! nous

mériterions qu’il nous envoie un coup de queue dans le

flanc, celui-là, puisque nous ne lui envoyons pas un

coup de harpon dans le sien !...

– Attention... attention ! » cria le bosseman.

Ce n’était point qu’il y eût à craindre de recevoir ce

formidable coup de queue souhaité par le sealing-

master. Non ! un énorme souffleur venait d’élonger la

goélette, et presque aussitôt, une trombe d’eau infecte

s’échappa de ses évents avec un bruit comparable à une

lointaine détonation d’artillerie. Tout l’avant fut inondé

jusqu’au grand panneau.

« C’est bien fait ! » grogna Hearne en haussant les

épaules, tandis que ses compagnons se secouaient en

pestant contre les aspergements du hump-back.

En outre de ces deux espèces de cétacés, on

apercevait aussi des baleines franches – les right-whales

–, et ce sont celles que l’on rencontre plus

communément dans les mers australes. Dépourvues

d’ailerons, elles portent une épaisse couche de lard. Les

poursuivre n’offre pas de grands dangers. Aussi les

baleines franches sont-elles recherchées au milieu de

ces eaux antarctiques, où fourmillent par milliards les

petits crustacés – ce qu’on appelle le « manger de la

baleine » –, dont elles forment leur unique nourriture.

Précisément, à moins de trois encablures de la

goélette, flottait une de ces right-whales, mesurant

soixante pieds de longueur, c’est-à-dire de quoi fournir

cent barils d’huile. Tel est le rendement de ces

monstrueux animaux que trois suffisent à compléter le

chargement d’un navire de moyen tonnage.

« Oui !... c’est une baleine franche ! s’écriait

Hearne. On la reconnaîtrait rien qu’à son jet gros et

court !... Tenez... celui que vous voyez là-bas, par

bâbord... comme une colonne de fumée... ça vient d’une

right-whale !... Et tout cela nous passe devant le nez...

en pure perte !... Vingt dieux !... ne pas remplir ses

cuves, quand on le peut, autant vider des sacs de

piastres à la mer !... Capitaine de malheur, qui laisse

perdre toute cette marchandise, et quel tort il fait à son

équipage...

– Hearne, dit une voix impérieuse, monte dans les

barres !... Tu y seras plus à l’aise pour compter les

baleines ! »

C’était la voix de Jem West.

« Lieutenant...

– Pas de réplique, ou je te tiendrai là-haut jusqu’à

demain !... Allons... déhale-toi en double ! »

Et, comme il eût été mal venu à résister, le sealing-

master obéit sans mot dire. En somme, je le répète,

l’Halbrane ne s’est pas engagée sous ces hautes

latitudes pour se livrer à la pêche des mammifères

marins, et les matelots n’ont point été recrutés aux

Falklands comme pêcheurs. Le seul but de notre

campagne, on le connaît, et rien ne doit nous en

détourner.

La goélette cinglait alors à la surface d’une eau

rougeâtre, colorée par des bancs de crustacés, ces sortes

de crevettes, qui appartiennent au genre des

thysanopodes. On voyait les baleines, nonchalamment

couchées sur le flanc, les rassembler avec les barbes de

leurs fanons, tendus comme un filet entre les deux

mâchoires, et les engloutir par myriades dans leur

énorme estomac.

Au total, puisque dans ce mois de novembre, en

cette portion de l’Atlantique méridional, il y avait un tel

nombre de cétacés de diverses espèces, c’est que, je ne

saurais trop le répéter, la saison était d’une précocité

vraiment anormale. Cependant, pas un baleinier ne se

montrait sur ces lieux de pêche.

Observons, en passant, que, dès cette première

moitié du siècle, les pêcheurs de baleines avaient à peu

près abandonné les mers de l’hémisphère boréal, où ne

se rencontraient plus que de rares baleinoptères par

suite d’une destruction immodérée. Ce sont

actuellement les parages sud de l’Atlantique et du

Pacifique que recherchent les Français, les Anglais et

les Américains pour cette pêche qui ne pourra plus

s’exercer qu’au prix d’extrêmes fatigues. Il est même

probable que cette industrie, si prospère autrefois, finira

par prendre fin.

Voici ce qu’il y avait lieu de déduire de cet

extraordinaire rassemblement de cétacés.

Depuis que le capitaine Len Guy avait eu avec moi

cette conversation au sujet du roman d’Edgar Poe, je

dois noter qu’il était devenu moins réservé. Nous

causions assez souvent de choses et d’autres, et, ce

jour-là, il me dit :

« La présence de ces baleines indique généralement

que la côte se trouve à courte distance, et cela pour

deux raisons. La première, c’est que les crustacés qui

leur servent de nourriture ne s’écartent jamais très au

large des terres. La seconde, c’est que les eaux peu

profondes sont nécessaires aux femelles pour déposer

leurs petits.

– S’il en est ainsi, capitaine, répondis-je, comment

se fait-il que nous ne relevions aucun groupe d’îles

entre les New-South-Orkneys et le cercle polaire ?...

– Votre observation est juste, répliqua le capitaine

Len Guy, et, pour avoir connaissance d’une côte, il

faudrait nous écarter d’une quinzaine de degrés dans

l’ouest, où gisent les New-South-Shetlands de

Bellingshausen, les îles Alexandre et Pierre, enfin la

Terre de Graham qui fut découverte par Biscoe.

– C’est donc, repris-je, que la présence des baleines

n’indique pas nécessairement la proximité d’une

terre ?...

– Je ne sais trop que vous répondre, monsieur

Jeorling, et il est possible que la remarque dont je vous

ai parlé ne soit pas fondée. Aussi est-il plus raisonnable

d’attribuer le nombre de ces animaux aux conditions

climatériques de cette année...

– Je ne vois pas d’autre explication, déclarai-je, et

elle concorde avec nos propres constatations.

– Eh bien, nous nous hâterons de profiter de ces

circonstances... répondit le capitaine Len Guy.

– Et sans tenir compte, ai-je ajouté, des

récriminations d’une partie de l’équipage...

– Et pourquoi récrimineraient-ils, ces gens-là ?...

s’écria le capitaine Len Guy. Ils n’ont pas été recrutés

en vue de la pêche, que je sache !... Ils n’ignorent pas

pour quel service ils ont été embarqués, et Jem West a

bien fait de couper court à ces mauvaises

dispositions !... Ce ne sont pas mes vieux compagnons

qui se seraient permis !... Voyez-vous, monsieur

Jeorling, il est regrettable que je n’aie pas pu me

contenter de mes hommes !... Par malheur, ce n’était

pas possible, eu égard à la population indigène de l’île

Tsalal ! »

Je m’empresse de dire que si l’on ne chassait pas la

baleine, aucune autre pêche n’était interdite à bord de

l’Halbrane. Étant donné sa vitesse, il eût été difficile

d’employer la seine ou le tramail. Mais le bosseman

avait fait mettre des lignes à la traîne, et le menu

quotidien en profitait à l’extrême satisfaction des

estomacs un peu fatigués de la viande au demi-sel. Ce

que ramenaient nos lignes, c’étaient des gobies, des

saumons, des morues, des maquereaux, des congres,

des mulets, des scares. Quant aux harpons, ils

frappaient soit des dauphins, soit des marsouins de

chair noirâtre, laquelle ne déplaisait point à l’équipage,

et dont le filet et le foie sont des morceaux excellents.

En ce qui concerne les oiseaux, toujours les mêmes

à venir de tous les points de l’horizon, des pétrels

d’espèces variées – les uns blancs, les autres bleus,

d’une remarquable élégance de formes –, des alcyons,

des plongeurs, des damiers par troupes innombrables.

Je vis également – hors de portée – un pétrel géant

dont les dimensions étaient bien pour causer quelque

étonnement. C’était un de ces quebrantahuesos, ainsi

dénommés par les Espagnols. Très remarquable, cet

oiseau des parages magellaniens, avec l’arquement et

l’effilement de ses larges ailes, son envergure de treize

à quatorze pieds, équivalente à celle des grands

albatros. Ces derniers ne manquaient pas non plus, –

entre autres, parmi ces puissants volateurs, l’albatros au

plumage fuligineux, l’hôte des froides latitudes, qui

regagnait la zone glaciale.

À noter, pour mémoire, que si Hearne et ceux de ses

compatriotes que nous avions parmi les recrues,

montraient tant d’envie et de regrets à la vue de ces

troupeaux de cétacés, c’est que ce sont les Américains

dont les campagnes se poursuivent plus spécialement au

milieu des mers australes. Il m’est revenu à la mémoire

que, vers 1827, une enquête ordonnée par les États-Unis

démontrait que le nombre des navires armés pour la

pêche de la baleine dans ces mers s’élevait à deux

cents, d’un total de cinquante mille tonnes, rapportant

chacun dix-sept cents barriques d’huile qui provenait du

dépeçage de huit mille baleines, sans compter deux

mille autres perdues. Il y a quatre ans, d’après une

seconde enquête, ce nombre montait à quatre cent

soixante, et le tonnage à cent soixante-douze mille cinq

cents – soit le dixième de toute la marine marchande de

l’Union –, valant près de dix-huit cent mille dollars, et

quarante millions étaient engagés dans les affaires.

On comprendra que le sealing-master et quelques

autres fussent passionnés pour ce rude et fructueux

métier. Mais, que les Américains prennent garde de se

livrer à une destruction exagérée !... Peu à peu les

baleines deviendront rares sur ces mers du sud, et il

faudra les pourchasser jusqu’au-delà des banquises.

À cette observation que je fis au capitaine Len Guy,

il me répondit que les Anglais se sont toujours montrés

plus réservés, – ce qui mériterait confirmation.

Le 30 novembre, après un angle horaire pris à dix

heures, la hauteur fut très exactement obtenue à midi.

De ces calculs il résulta que nous étions à cette date par

66° 23’ 2” de latitude.

L’Halbrane venait donc de franchir le cercle

polaire, qui circonscrit la zone antarctique.

12



Entre le cercle polaire et la banquise



Depuis que l’Halbrane a dépassé cette courbe

imaginaire, tracée à 23° et demi du pôle, il semble

qu’elle soit entrée en une contrée nouvelle, « cette

contrée de la Désolation et du Silence », comme le dit

Edgar Poe, cette magique prison de splendeur et de

gloire dans laquelle le chantre d’Éléonora souhaite

d’être enfermé comme pour l’éternité, cet immense

océan de lumière ineffable...

À mon avis – pour demeurer dans des hypothèses

moins fantaisistes –, cette région de l’Antarctide, d’une

superficialité qui dépasse cinq millions de milles carrés,

est restée ce qu’était notre sphéroïde pendant la période

glaciaire...

Durant l’été, l’Antarctide, on le sait, jouit du jour

perpétuel, dû aux rayons que l’astre radieux, dans sa

spirale ascendante, projette au-dessus de son horizon.

Puis, dès qu’il a disparu, c’est la longue nuit qui

commence, nuit souvent illuminée par les irradiations

des aurores polaires.

C’était donc en pleine saison de lumière que notre

goélette allait parcourir ces redoutables régions. La

clarté permanente ne lui ferait pas défaut jusqu’au

gisement de l’île Tsalal, où nous ne doutions pas de

retrouver les hommes de la Jane.

Un esprit plus imaginatif eût, sans doute, éprouvé de

singulières surexcitations lors des premières heures

passées sur cette limite de la nouvelle zone, – des

visions, des cauchemars, des hallucinations

d’hypnobate... il se fût senti comme transporté au

milieu du surnaturel... À l’approche de ces contrées

antarctiques, il se serait demandé ce que cachait le voile

nébuleux qui en dérobait la plus grande étendue... Y

découvrirait-il des éléments nouveaux dans le champ

des trois règnes minéral, végétal, animal, des êtres

d’une « humanité » spéciale, tels qu’affirme les avoir

vus Arthur Pym ?... Que lui offrirait ce théâtre des

météores, sur lequel est encore baissé le rideau des

brumes ?... Sous l’intense oppression de ses rêves,

lorsqu’il songerait au retour, ne perdrait-il pas tout

espoir ?... N’entendrait-il pas, à travers les stances du

plus étrange des poèmes, le corbeau du poète lui crier

de sa voix croassante :

« Never more... jamais plus !... jamais plus ! »

Il est vrai, cet état mental n’était pas le mien, et,

quoique je fusse très surexcité depuis quelque temps, je

parvenais à me maintenir dans les limites du réel. Je ne

formais plus qu’un seul vœu : c’était que la mer et le

vent restassent aussi propices au-delà qu’en deçà du

cercle antarctique.

En ce qui concerne le capitaine Len Guy, le

lieutenant, les anciens matelots de l’équipage, une

évidente satisfaction se peignit sur leurs traits rudes,

leurs figures bronzées par le hâle, lorsqu’ils apprirent

que le 70e parallèle venait d’être franchi par la goélette.

Le lendemain, d’un ton guilleret, la face épanouie,

Hurliguerly m’accosta sur le pont.

« Hé ! hé ! monsieur Jeorling, s’exclama-t-il, le

voilà derrière nous, le fameux cercle...

– Pas assez, bosseman, pas assez !

– Ça viendra... Ça viendra !... Mais j’ai un

désappointement...

– Lequel ?

– C’est que nous ne fassions pas ce qui se fait à bord

des navires au passage de la ligne !

– Vous le regrettez ?... demandai-je.

– Sans doute, et l’Halbrane aurait pu s’accorder la

cérémonie d’un baptême austral !...

– D’un baptême ?... Et qui auriez-vous baptisé,

bosseman, puisque nos hommes, tout comme vous, ont

déjà navigué au-delà de ce parallèle ?

– Nous... oui !... Vous... non, monsieur Jeorling !...

Et pourquoi, s’il vous plaît, cette cérémonie ne se

serait-elle pas faite en votre honneur ?...

– Il est vrai, bosseman, c’est la première fois, au

cours de mes voyages, que je me serai élevé si haut en

latitude...

– Ce qui eût mérité un baptême, monsieur Jeorling...

Oh ! sans grand fracas... sans tambour ni trompette... et

sans faire intervenir le Père Antarctique avec sa

mascarade habituelle !... Si vous vouliez me permettre

de vous bénir...

– Soit, Hurliguerly ! répondis-je en portant la main à

la poche. Bénissez et baptisez à votre aise !... Voici une

piastre pour boire à ma santé au plus prochain cabaret...

– Alors ce ne sera que sur l’îlot Bennet ou sur l’île

Tsalal, s’il y a toutefois des auberges dans ces îles

sauvages, et s’il s’est trouvé des Atkins pour s’y

établir !...

– Dites-moi, bosseman, j’en reviens toujours à

Hunt... Paraît-il aussi satisfait que les anciens matelots

de l’Halbrane d’avoir dépassé le cercle polaire ?

– Le sait-on !... me répondit Hurliguerly. Il navigue

toujours à sec de toile, celui-là, et on n’en peut rien tirer

d’un bord ou de l’autre... Mais, comme je vous l’ai dit,

s’il n’a pas déjà tâté des glaces et de la banquise...

– Qui vous le donne à penser ?...

– Tout et rien, monsieur Jeorling !... Ces choses-là

se sentent !... Hunt est un vieux loup de mer, qui a

traîné son sac dans tous les coins du monde !... »

L’opinion du bosseman était la mienne, et, par je ne

sais quel pressentiment, je ne cessais d’observer Hunt,

qui occupait très particulièrement ma pensée.

Pendant les premiers jours de décembre, du 1er au 4,

à la suite de quelques accalmies, le vent montra une

certaine tendance à hâler le nord-ouest. Or, il en est du

nord de ces hautes régions, comme du sud de

l’hémisphère boréal – rien de bon à attendre. Des

mauvais temps, voilà le plus ordinairement ce qu’on y

attrape sous forme de rafales et de bourrasques.

Cependant il n’y aurait pas lieu de trop se plaindre, si le

vent ne retombait pas jusqu’au sud-ouest. En ce dernier

cas, la goélette aurait été rejetée hors de sa route, ou, du

moins, elle eût dû lutter pour s’y maintenir, et mieux

valait, en définitive, ne point s’écarter du méridien suivi

depuis notre départ des New-South-Orkneys.

Cette modification présumable de l’état

atmosphérique ne laissait pas de causer une inquiétude

au capitaine Len Guy. En outre, la vitesse de

l’Halbrane subit une sensible diminution, car la brise

commença à mollir pendant la journée du 4, et même,

au milieu de la nuit du 4 au 5, elle refusa.

Le matin, les voiles pendaient, inertes et dégonflées,

le long des mâts, ou battaient d’un bord à l’autre. Bien

qu’aucun souffle n’arrivât jusqu’à nous et que la

surface de l’Océan fût sans rides, les longues

oscillations de la houle, qui venait de l’ouest,

imprimaient de rudes balancements à la goélette.

« La mer sent quelque chose, me dit le capitaine Len

Guy, et il doit y avoir du gros temps de ce côté, ajouta-

t-il, en étendant la main dans la direction du couchant.

– L’horizon est brumeux, en effet, répondis-je. Peut-

être que le soleil vers midi...

– Il n’a plus grande force à cette latitude, même en

été, monsieur Jeorling ! – Jem ? »

Le lieutenant s’approcha.

« Que penses-tu du ciel ?

– Je ne suis pas rassuré... Aussi faut-il être prêt à

tout, capitaine. Je vais amener les voiles hautes, rentrer

le grand foc, et parer le tourmentin. Il est possible que

l’horizon se dégage dans l’après-midi... Si le coup de

chien tombe à bord, nous serons en mesure de le

recevoir.

– Ce qui est essentiel, Jem, c’est de conserver notre

direction en longitude...

– Autant que faire se pourra, capitaine, car nous

sommes en bonne route.

– Est-ce que la vigie n’a pas signalé les premières

glaces en dérive ?... demandai-je.

– Oui, répondit le capitaine Len Guy, et dans un

abordage avec les icebergs, le dommage ne serait pas

pour eux. Si donc la prudence exige que l’on s’écarte à

l’est ou à l’ouest, nous nous y résignerons, mais en cas

de force majeure seulement. »

La vigie n’avait point fait erreur. Dans l’après-midi,

on vit des masses se déplacer avec lenteur au sud,

quelques îles de glace, qui n’étaient encore

considérables ni par leur étendue ni par leur hauteur.

Par exemple, en assez grande quantité, surnageaient des

débris d’ice-fields. C’étaient ce que les Anglais

appellent des packs, pièces longues de trois à quatre

cents pieds, dont les bords se touchent, des palchs,

quand elles ont la forme circulaire, des streams quand

elles sont de forme allongée. Ces débris, faciles à éviter,

ne pouvaient gêner la navigation de l’Halbrane. Il est

vrai, si le vent lui avait permis de conserver sa direction

jusqu’alors, elle n’allait guère de l’avant, à cette heure,

et, faute de vitesse, ne gouvernait pas sans peine. Et, ce

qu’il y avait de plus désagréable, c’est qu’une mer

creuse et dure nous affligeait de contrecoups

insupportables.

Vers deux heures, de grands courants

atmosphériques se précipitèrent en tourbillons, tantôt

d’un côté, tantôt de l’autre. Le vent soufflait de toutes

les aires du compas.

La goélette fut horriblement secouée, et le bosseman

dut faire saisir sur le pont les objets susceptibles de se

déralinguer au roulis ou au tangage.

Vers trois heures, des rafales d’une force

extraordinaire se déchaînèrent décidément à l’ouest-

nord-ouest. Le lieutenant mit au bas ris la brigantine, la

misaine-goélette et la trinquette. Il espérait ainsi se

maintenir contre la bourrasque et ne pas être rejeté à

l’est, en dehors de l’itinéraire de Weddell. Il est vrai, les

drifts ou glaces flottantes tendaient à se masser de ce

côté, et rien de dangereux pour un navire comme de

s’engager à travers ce labyrinthe mouvant...

Sous les coups de l’ouragan, accompagné de grosse

houle, la goélette donnait parfois une bande excessive.

Heureusement, sa cargaison ne pouvait se déplacer,

l’arrimage ayant été fait avec une parfaite entente des

éventualités nautiques. Nous n’avions point à redouter

le sort du Grampus, ce chavirement, dû à la négligence,

qui avait amené sa perte. On n’a pas oublié que ce brick

s’était retourné quille en l’air, et qu’Arthur Pym et Dirk

Peters restèrent plusieurs jours accrochés à sa coque.

Du reste, les pompes ne donnèrent pas une goutte

d’eau. Aucune des coutures du bordé et du pont ne

s’était ouverte, grâce aux réparations qui avaient été

soigneusement faites pendant notre relâche des

Falklands.

Ce que durerait cette tempête, le meilleur « weather-

wise », le plus habile pronostiqueur, ne l’aurait pu dire.

Vingt-quatre heures, deux jours, trois jours de mauvais

temps, on ne sait jamais ce que vous réservent ces mers

australes.

Une heure après que la bourrasque fut tombée à

bord, les grains se succédèrent presque sans interruption

avec pluie, grenasse et neige, ou plutôt averses

neigeuses. Cela tenait à ce que la température avait

notablement baissé. Le thermomètre ne marquait plus

que 36° Fahrenheit (2° 22 C. sur zéro), et la colonne

barométrique vingt-six pouces huit lignes (721

millimètres).

Il était dix heures du soir, – force m’est d’employer

ce mot, bien que le soleil se maintînt toujours au-dessus

de l’horizon. En effet, il s’en fallait d’une quinzaine de

jours qu’il atteignît le point culminant de son orbite ; et,

à 23° du pôle, il ne cessait de lancer à la surface de

l’Antarctide ses pâles et obliques rayons.

À dix heures trente-cinq se produisit un

redoublement de la bourrasque.

Je ne pus me décider à regagner ma cabine, et je

m’abritai derrière le rouf.

Le capitaine Len Guy et le lieutenant discutaient à

quelques pas de moi. Au milieu de ce fracas des

éléments, c’est à peine s’ils devaient s’entendre ; mais,

entre marins, on se comprend rien qu’au geste.

Il était visible alors que la goélette dérivait du côté

des glaces vers le sud-est, et qu’elle ne tarderait pas à

les rencontrer, puisque ces masses marchaient moins

vite qu’elle. Double malchance qui nous repoussait hors

de notre route et nous menaçait de quelque redoutable

collision. Le roulis était maintenant si dur qu’il y avait

lieu de craindre pour les mâts dont la pointe décrivait

des arcs d’une amplitude effrayante. Pendant les grains,

on aurait pu se figurer que l’Halbrane était coupée en

deux. De l’avant à l’arrière, impossible de se voir.

Au large, quelques vagues éclaircies laissaient

apparaître une mer démontée, qui se brisait avec rage

sur l’accore des icebergs comme sur les roches d’un

littoral, et les couvrait d’embruns pulvérisés par le vent.

Le nombre des blocs errants s’étant accru, cela

donnait à espérer que cette tempête hâterait la débâcle

et rendrait plus accessibles les abords de la banquise.

Toutefois, il importait de tenir tête au vent. De là,

nécessité de se mettre à la cape. La goélette fatiguait

horriblement, prise par le travers des lames, piquant

dans leurs profonds entre-deux, et ne se relevant pas

sans subir de violentes secousses. Fuir, il n’y fallait

point songer, car, sous cette allure, un bâtiment

s’expose au très grave péril d’embarquer des paquets de

mer par son couronnement.

Tout d’abord, en fait de première manœuvre, il

s’agissait de venir au plus près. Puis, la cape prise sous

le hunier au bas ris, le petit foc à l’avant, le tourmentin

à l’arrière, l’Halbrane se trouverait dans des conditions

favorables pour résister à la bourrasque et à la dérive,

quitte à diminuer encore cette voilure, si le mauvais

temps empirait.

Le matelot Drap vint se poster à la barre. Le

capitaine Len Guy, près de lui, veillait aux embardées.

À l’avant, l’équipage se tint prêt à exécuter les

ordres de Jem West, tandis que six hommes, dirigés par

le bosseman, s’occupaient d’installer un tourmentin à la

place de la brigantine. Ce tourmentin est un morceau

triangulaire de forte toile, taillé comme un foc, qui se

hisse au capelage du bas mât, s’amure au pied et se

borde à l’arrière.

Pour prendre les ris du hunier, il fallait grimper aux

barres du mât de misaine, et quatre hommes y devaient

suffire.

Le premier, qui s’élança sur les enfléchures, fut

Hunt. Le deuxième fut Martin Holt, notre maître-

voilier. Le matelot Burry et l’une des recrues les

suivirent aussitôt.

Jamais je n’aurais cru qu’un homme pût déployer

autant d’agilité et d’adresse que le fit Hunt. C’est à

peine si ses mains et ses pieds saisissaient les

enfléchures. Arrivé à la hauteur des barres, il s’élongea

sur les marchepieds jusqu’à l’un des bouts de la vergue,

afin de larguer les rabans du hunier.

Martin Holt se porta à l’extrémité opposée, tandis

que les deux autres hommes restaient au milieu.

Dès que la voile serait amenée, il n’y aurait plus

qu’à la réduire au bas ris. Puis, après que Hunt, Martin

Holt et les matelots seraient redescendus, on

l’étarquerait d’en bas.

Le capitaine Len Guy et le lieutenant savaient que,

sous cette voilure, l’Halbrane tenait convenablement la

cape.

Tandis que Hunt et les autres travaillaient, le

bosseman avait paré le tourmentin, et il attendait du

lieutenant l’ordre de le hisser à bloc.

La bourrasque se déchaînait alors avec une

incomparable furie. Haubans et galhaubans, tendus à se

rompre, vibraient comme des cordes métalliques.

C’était à se demander si les voiles, même diminuées, ne

seraient pas déchirées en mille pièces...

Soudain, un effroyable coup de roulis chavira tout

sur le pont. Quelques barils, cassant leurs saisines,

roulèrent jusqu’aux bastingages. La goélette donna une

bande si prononcée sur tribord, que la mer entra par les

dallots.

Renversé du coup contre le rouf, je fus quelques

instants sans pouvoir me relever...

Telle avait été l’inclinaison de la goélette que le

bout de la vergue du hunier s’était plongée de trois à

quatre pieds dans la crête d’une lame...

Lorsque la vergue sortit de l’eau, Martin Holt, qui

s’était achevalé à l’extrémité pour terminer son travail,

avait disparu.

Un cri se fit entendre, – le cri du maître-voilier,

entraîné par la houle, et dont les bras s’agitaient

désespérément au milieu des blancheurs de l’écume.

Les matelots se précipitèrent à tribord, et lancèrent,

qui un cordage, qui un baril, qui un espar, – n’importe

quel objet susceptible de flotter, et auquel pourrait

s’accrocher Martin Holt.

Au moment où j’empoignais un taquet afin de me

maintenir, j’entrevis une masse qui fendait l’air et

disparut dans le déferlement des lames...

Était-ce un second accident ?... Non !... c’était un

acte volontaire... un acte de dévouement.

Ayant fini d’amarrer la dernière garcette de ris,

Hunt, après s’être pomoyé le long de la vergue, venait

de se jeter au secours du maître-voilier.

« Deux hommes à la mer ! » cria-t-on du bord.

Oui, deux... l’un pour sauver l’autre... Et n’allaient-

ils pas périr ensemble ?...

Jem West courut à la barre, et, d’un tour de roue, fit

lofer la goélette d’un quart, – tout ce qu’elle pouvait

donner sans dépasser le lit du vent. Puis, son foc

traversé, son tourmentin bordé à plat, elle resta à peu

près immobile.

D’abord, à la surface écumante des eaux, on aperçut

Martin Holt et Hunt, dont les têtes émergaient...

Hunt nageait d’un bras rapide, piquant à travers les

lames, et se rapprochait du maître-voilier.

Celui-ci, éloigné déjà d’une encablure, paraissait et

disparaissait tour à tour, – un point noirâtre, difficile à

distinguer au milieu des rafales.

Après avoir jeté espars et barils, l’équipage

attendait, ayant fait tout ce qui était à faire. Quant à

lancer une embarcation au milieu de cette houle

furieuse qui couvrait le gaillard d’avant, y pouvait-on

songer ?... Ou elle eût chaviré, ou elle se fût brisée

contre les flancs de la goélette.

« Ils sont perdus tous deux... tous deux ! » murmura

le capitaine Len Guy.

Puis, au lieutenant :

« Jem... le canot... le canot... cria-t-il.

– Si vous donnez l’ordre de le mettre à la mer,

répondit le lieutenant, je m’y embarquerai le premier,

quoique ce soit risquer sa vie... Mais il me faut

l’ordre ! »

Il y eut quelques minutes d’inexprimables angoisses

pour les témoins de cette scène. On ne songeait plus à la

situation de l’Halbrane, si compromise qu’elle fût.

Bientôt une clameur éclata, lorsque Hunt fut aperçu

une dernière fois entre deux lames. Il s’enfonça encore,

puis, comme si son pied eût rencontré un point d’appui

solide, on le vit s’élancer avec une surhumaine vigueur

vers Martin Holt, ou plutôt vers l’endroit où le

malheureux venait de s’engloutir...

Cependant, en gagnant un peu au plus près, dès que

Jem West eut fait mollir les écoutes du petit foc et du

tourmentin, la goélette s’était rapprochée d’une demi-

encablure.

C’est alors que de nouveaux cris dominèrent le bruit

des éléments déchaînés.

« Hurrah !... hurrah !... hurrah !... » poussa tout

l’équipage.

De son bras gauche Hunt soutenait Martin Holt,

incapable d’aucun mouvement, ballotté comme une

épave. De l’autre, il nageait vigoureusement, et gagnait

vers la goélette.

« Serre le vent... serre le vent !... » commanda Jem

West au timonier.

La barre mise dessous, les voiles ralinguèrent avec

des détonations d’armes à feu...

L’Halbrane bondit sous les lames, semblable au

cheval qui se cabre, lorsque le mors le retient à lui

briser la bouche. Livrée aux plus terribles secousses de

roulis et de tangage, on eût dit, pour continuer la

comparaison dont je me suis servi, qu’elle piaffait sur

place...

Une interminable minute s’écoula. C’est à peine si

l’on pouvait distinguer, au milieu des eaux

tourbillonnantes, ces deux hommes dont l’un traînait

l’autre... Enfin Hunt rejoignit la goélette, et saisit une

des amarres qui pendaient du bord...

« Arrive... arrive !... » s’écria le lieutenant, en

faisant un geste au matelot du gouvernail.

La goélette évolua juste de ce qu’il fallait pour que

le hunier, le petit foc et le tourmentin pussent porter, et

elle prit l’allure de la cape courante.

En un tour de main, Hunt et Martin Holt avaient été

hissés sur le pont, l’un déposé au pied du mât de

misaine, l’autre prêt à donner la main à la manœuvre.

Le maître-voilier reçut les soins que nécessitait son

état. La respiration lui revint peu à peu, après un

commencement d’asphyxie. Quelques frottements

énergiques achevèrent de le rappeler à lui, et ses yeux

s’ouvrirent.

« Martin Holt, lui dit le capitaine Len Guy, qui

s’était penché sur le maître-voilier, te voilà revenu de

loin...

– Oui... oui... capitaine ! répondit Martin Holt en

cherchant du regard... Mais... qui est venu à moi ?...

– C’est Hunt... s’écria le bosseman, Hunt qui a

risqué sa vie pour te tirer de là !... »

Martin Holt se releva à demi, s’appuya sur le coude

et se tourna du côté de Hunt.

Comme celui-ci se tenait en arrière, Hurliguerly vint

le pousser vers Martin Holt dont les yeux exprimaient

la plus vive reconnaissance.

« Hunt, dit-il, tu m’as sauvé... Sans toi... j’étais

perdu... je te remercie... »

Hunt ne répondit pas.

« Eh bien... Hunt... reprit le capitaine Len Guy, est-

ce que tu n’entends pas ?... »

Hunt ne semblait point avoir entendu.

« Hunt, redit Martin Holt, approche... Je te

remercie... je voudrais te serrer la main !... »

Et il lui tendit la sienne...

Hunt recula de quelques pas, secouant la tête, dans

l’attitude d’un homme qui n’a pas besoin de tant de

compliments pour une chose si simple...

Puis, se dirigeant vers l’avant, il s’occupa de

remplacer une des écoutes du petit foc, qui venait de

casser à la suite d’un tel coup de mer, que la goélette en

avait été ébranlée de la quille à la pomme des mâts.

Décidément, c’est un héros de dévouement et de

courage, ce Hunt !... Décidément aussi, c’est un être

fermé à toutes les impressions, et ce ne fut pas encore

ce jour-là que le bosseman connut « la couleur de ses

paroles » !

Il n’y eut aucun répit dans la violence de cette

tempête, et, à plusieurs reprises, elle nous donna de

sérieuses inquiétudes. Au milieu des fureurs de la

tourmente, on put cent fois craindre que, malgré sa

voilure réduite, la mâture ne vînt à bas. Oui !... cent

fois, bien que Hunt tînt la barre d’une main habile et

vigoureuse, la goélette, emportée dans des embardées

inévitables, donna la bande et fut sur le point d’engager.

Il fallut même amener le hunier, et se borner au

tourmentin et au petit foc pour garder la cape.

« Jem, dit le capitaine Len Guy –, il était alors cinq

heures du matin –, s’il est nécessaire de fuir...

– Nous fuirons, capitaine, mais c’est risquer d’être

mangés par la mer ! »

En effet, rien de plus dangereux que cette allure du

vent arrière, quand on ne peut plus devancer les lames,

et on ne la prend que lorsqu’il est impossible de garder

la cape. D’ailleurs, à courir vers l’est, l’Halbrane se fût

éloignée de sa route, au milieu du dédale des glaces

accumulées dans cette direction.

Trois jours durant, 6, 7 et 8 décembre, la tempête se

déchaîna sur ces parages avec accompagnement de

rafales neigeuses qui provoquèrent un sensible

abaissement de la température. Cependant la cape put

être maintenue, après que le petit foc, déchiré dans une

rafale, eut été remplacé par un autre de toile plus

résistante.

Inutile de dire que le capitaine Len Guy se montra

un vrai marin, que Jem West eut l’œil à tout, que

l’équipage les seconda résolument, que Hunt fut

toujours le premier à la besogne, lorsqu’il y eut

manœuvre à faire ou danger à courir.

En vérité, ce qu’était cet homme, on ne saurait en

donner une idée ! Quelle différence entre lui et la

plupart des matelots recrutés aux Falklands, – surtout le

sealing-master Hearne. De ceux-ci, il était bien difficile

d’obtenir ce qu’on avait le droit d’attendre et d’exiger.

Sans doute, ils obéissaient, car, bon gré mal gré, il faut

obéir à un officier tel que Jem West. Mais, par-derrière,

que de plaintes, que de récriminations ! Cela, je le

craignais, ne présageait rien de bon dans l’avenir.

Il va sans dire que Martin Holt n’avait pas tardé à

reprendre ses occupations, et qu’il n’y boudait point.

Très entendu à son métier, il était le seul qui, pour

l’adresse et le zèle, pouvait rivaliser avec Hunt.

« Eh bien, Holt, lui demandai-je un jour qu’il se

trouvait en conversation avec le bosseman, en quels

termes êtes-vous maintenant avec ce diable de Hunt ?...

Depuis le sauvetage, s’est-il montré un peu plus

communicatif ?...

– Non, monsieur Jeorling, répondit le maître-voilier,

et il semble même qu’il cherche à m’éviter.

– À vous éviter ?... répliquai-je.

– Comme il le faisait auparavant, du reste...

– Voilà qui est singulier...

– Et qui est vrai, ajouta Hurliguerly. J’en ai fait la

remarque plus d’une fois.

– Alors il vous fuit comme les autres ?...

– Moi... plus que les autres...

– À quoi cela tient-il ?...

– Je ne sais, monsieur Jeorling !

– N’empêche, Holt, que tu lui dois une fameuse

chandelle !... déclara le bosseman. Mais n’essaie pas

d’en allumer en son honneur !... Je le connais... il

soufflerait dessus ! »

Je fus surpris de ce que je venais d’apprendre.

Toutefois, en y prêtant attention, je pus m’assurer, en

effet, que Hunt refusait toutes les occasions d’être en

contact avec notre maître-voilier. Ne croyait-il donc pas

avoir droit à sa reconnaissance, bien que celui-ci lui dût

la vie ?... Assurément, la conduite de cet homme était

au moins bizarre.

Dans l’après-minuit du 8 au 9, le vent indiqua une

certaine tendance à remonter vers l’est, ce qui devait

rendre le temps plus maniable.

L’Halbrane, si cette circonstance se produisait,

pourrait donc regagner ce qu’elle avait perdu par la

dérive, et reprendre son itinéraire sur le quarante-

troisième méridien.

Cependant, quoique la mer restât dure, la surface de

voilure put être augmentée sans risques vers deux

heures du matin. Aussi, sous la misaine-goélette et la

brigantine à deux ris, la trinquette et le petit foc,

l’Halbrane, bâbord amures, se rapprocha-t-elle de la

route dont l’avait écartée cette longue tourmente.

En cette portion de la mer antarctique, les glaces

dérivaient en plus grand nombre, et il y avait lieu de

penser que la tempête, hâtant la débâcle, avait peut-être

rompu vers l’est les barrières de la banquise.

13



Le long de la banquise



Bien que ces parages au-delà du cercle polaire

eussent été profondément troublés, il est juste de

reconnaître que notre navigation, jusqu’alors, s’était

accomplie dans des conditions exceptionnelles. Et

quelle heureuse chance si l’Halbrane, dès cette

première quinzaine de décembre, allait trouver ouverte

la route de Weddell ?...

En vérité, voici que je dis la route de Weddell,

comme s’il s’agissait d’une route terrestre, bien

entretenue, garnie de ses bornes milliaires, avec cette

inscription sur un poteau indicateur : Route du pôle

sud !

Durant la journée du 10, la goélette put sans

difficulté manœuvrer au milieu de ces glaçons isolés

qu’on appelle floes et brashs. La direction du vent ne

l’obligea point à courir des bords, et lui permit de

suivre la ligne droite entre les passes des icefields ?

Quoique nous fussions encore à un mois de l’époque où

la désagrégation se fait en grand, le capitaine Len Guy,

habitué à ces phénomènes, affirmait que ce qui se

produit d’ordinaire en janvier – la débâcle générale –

allait se produire, cette fois, en décembre.

Éviter ces nombreuses masses errantes ne donna

aucun embarras à l’équipage. De réelles difficultés ne

se présenteraient vraisemblablement qu’au jour

prochain où la goélette essaierait de se frayer un

passage à travers la banquise.

Au surplus, il n’y avait aucune surprise à craindre.

La présence des glaces était signalée par une teinte

presque jaunâtre de l’atmosphère, laquelle les baleiniers

désignaient sous le nom de blink. C’est un phénomène

de réverbération, particulier aux zones glaciales, qui ne

trompe jamais l’observateur.

Cinq jours de suite, l’Halbrane navigua sans faire

d’avarie, sans avoir eu, même un instant, à redouter une

collision. Il est vrai, au fur et à mesure qu’elle

descendait vers le sud, le nombre des glaces

s’accroissait et les passes devenaient plus étroites. Une

observation du 14 nous donna 72° 37’ pour la latitude,

notre longitude restant sensiblement la même entre le

42e et le 43e méridien. C’était déjà un point que peu de

navigateurs avaient pu atteindre au-delà du cercle

antarctique, – ni les Balleny ni les Bellingshausen.

Nous étions à 2° moins haut seulement que James

Weddell.

La navigation de la goélette devint donc plus

délicate au milieu de ces débris ternes et blafards,

souillés de fientes d’oiseaux. Quelques-uns avaient une

apparence lépreuse. Relativement à leur volume

considérable déjà, combien paraissait petit notre navire

dont certains icebergs dominaient la mâture !

En ce qui concerne ces masses, la variété des

grandeurs se doublait de celle des formes, différenciées

à l’infini. L’effet était merveilleux, lorsque ces

enchevêtrements, dégagés des brumes, réverbéraient,

comme d’énormes cabochons, les rayons solaires.

Parfois, les strates se dessinaient en couleurs

rougeâtres, sur l’origine desquelles on n’est pas

exactement fixé, puis se coloraient des nuances du

violet et du bleu, probablement dues à des effets de

réfraction.

Je ne me lassais pas d’admirer ce spectacle, si

remarquablement décrit dans le récit d’Arthur Pym – ici

des pyramides à pointes aiguës, là des dômes arrondis

comme ceux d’une église byzantine, ou renflés comme

ceux d’une église russe, des mamelles qui se dressaient,

des dolmens à tables horizontales, des kromlechs, des

menhirs debout comme au champ de Karnac, des vases

brisés, des coupes renversées –, enfin tout ce que l’œil

imaginatif se plaît parfois à retrouver dans la

capricieuse disposition des nuages... Et les nuages ne

sont-ils pas les glaces errantes de la mer céleste ?...

Je dois reconnaître que le capitaine Len Guy joignait

à beaucoup de hardiesse beaucoup de prudence. Jamais

il ne passait sous le vent d’un iceberg, si la distance ne

lui garantissait pas le succès de n’importe quelle

manœuvre qui deviendrait soudain nécessaire.

Familiarisé avec tous les aléas de cette navigation, il ne

craignait pas de s’aventurer au milieu de ces flottilles

de drifts et de packs.

Ce jour-là, il me dit :

« Monsieur Jeorling, ce n’est pas la première fois

que j’ai voulu pénétrer dans la mer polaire, et sans y

réussir. Eh bien, si je tentais de le faire, alors que j’en

étais réduit à de simples présomptions sur le sort de la

Jane, que ne ferai-je pas, aujourd’hui que ces

présomptions se sont changées en certitudes ?...

– Je vous comprends, capitaine, et, à mon avis,

l’expérience que vous avez de la navigation dans ces

parages doit accroître nos chances de succès.

– Sans doute, monsieur Jeorling ! Cependant, au-

delà de la banquise, c’est encore l’inconnu pour moi,

comme pour tant d’autres navigateurs !

– L’inconnu ?... Non pas absolument, capitaine,

puisque nous possédons les rapports très sérieux de

Weddell, et, j’ajoute, ceux d’Arthur Pym.

– Oui !... je le saisi... Ils ont parlé de la mer libre...

– Est-ce que vous n’y croyez pas ?...

– Oui... j’y crois !... Oui !... Elle existe, et cela pour

des raisons qui ont leur valeur. En effet, il est de toute

évidence que ces masses, désignées sous les noms

d’icefields et d’icebergs, ne sauraient se former en

pleine mer. C’est un violent et irrésistible effort,

provoqué par les houles, qui les détache des continents

ou des îles des hautes latitudes. Puis, les courants les

entraînent vers les eaux plus tempérées, où les chocs

entament leurs arêtes, alors que la température

désagrège leurs bases et leurs flancs soumis aux

influences thermométriques.

– Cela me paraît l’évidence même, répondis-je.

– Donc, reprit le capitaine Len Guy, ces masses ne

sont point venues de la banquise. C’est en dérivant

qu’elles l’atteignent, qu’elles la brisent parfois, qu’elles

franchissent ses passes. D’ailleurs, il ne faut pas juger

la zone australe d’après la zone boréale. Les conditions

n’y sont pas identiques. Aussi Cook a-t-il pu affirmer

qu’il n’avait jamais rencontré dans les mers

groënlandaises l’équivalent des montagnes de glace de

la mer antarctique, même à une latitude plus élevée.

– Et à quoi cela tient-il ?... demandai-je.

– À ceci, sans doute, c’est que, dans les contrées

boréales, l’influence des vents du sud est prédominante.

Or, ils n’y arrivent qu’après s’être chargés des brûlants

apports de l’Amérique, de l’Asie, de l’Europe, et

contribuent à relever la température de l’atmosphère. Ici

les terres les plus rapprochées, terminées par les pointes

du cap de Bonne-Espérance, de la Patagonie, de la

Tasmanie, ne modifient guère les courants

atmosphériques. C’est pourquoi la température demeure

plus uniforme sur ce domaine antarctique.

– C’est là une observation importante, capitaine, et

elle justifie votre opinion relative à une mer libre...

– Oui... libre... au moins sur une dizaine de degrés

derrière la banquise. Donc, commençons par franchir

celle-ci, et la plus grosse difficulté sera vaincue... Vous

avez eu raison de dire, monsieur Jeorling, que

l’existence de cette mer libre a été formellement

reconnue par Weddell...

– Et par Arthur Pym, capitaine...

– Et par Arthur Pym. »

À partir du 15 décembre, les embarras de navigation

s’accrurent avec le nombre des glaces. Toutefois, le

vent continua d’être favorable, variant du nord-est au

nord-ouest sans jamais accuser une tendance à tomber

au sud. Pas une heure il ne fut question de louvoyer

entre les icebergs et les icefields, ni de se tenir la nuit

sous petits bords, – opération toujours pénible et

dangereuse. La brise fraîchissait parfois, et il était

nécessaire de diminuer la voilure ? On voyait alors la

mer écumer le long des blocs, les couvrant d’embruns

comme les rochers d’une île flottante, sans parvenir à

suspendre leur marche.

Plusieurs fois, des angles de relèvement furent

mesurés par Jem West, et de ses calculs il résultait que

la hauteur de ces blocs était généralement comprise

entre dix et cent toises.

Pour mon compte, je partageais l’opinion du

capitaine Len Guy sur ce point, que de telles masses

n’avaient pu se former que le long d’un littoral, – peut-

être celui d’un continent polaire. Mais, très

évidemment, ce continent devait être échancré par des

baies, divisé par des bras de mer, entaillé par des

détroits, qui avaient permis à la Jane d’atteindre le

gisement de l’île Tsalal.

Et n’est-ce pas, somme toute, cette existence de

terres polaires qui entrave les tentatives des

découvreurs pour s’élever jusqu’aux pôles arctique ou

antarctique ? Ne donnent-elles pas aux montagnes de

glace un point d’appui solide, dont celles-ci se

détachent à l’époque de la débâcle ? Si les calottes

boréales et australes n’étaient recouvertes que par les

eaux, peut-être les navires auraient-ils déjà su s’y frayer

passage ?...

On peut donc affirmer que, lors de sa pénétration

jusqu’au 23e parallèle, le capitaine William Guy, de la

Jane, soit que son instinct de navigateur, soit que le

hasard l’eussent guidé, avait dû remonter à travers

quelque large bras de mer.

Notre équipage ne laissa pas d’être très

impressionné à voir la goélette s’engager au milieu de

ces masses en mouvement, – les nouveaux du moins,

puisque les anciens du bord n’en étaient plus à ces

premières surprises. Il est vrai, l’habitude ne tarda pas à

les blaser sur les inattendus de cette navigation.

Ce qu’il convenait d’organiser avec le plus de soin,

c’était une incessante surveillance. Aussi, en tête du

mât de misaine, Jem West fit-il hisser un tonneau – ce

qu’on appelle le « nid de pie » –, où une vigie fut

constamment de garde.

L’Halbrane, servie par une brise ronde, filait avec

rapidité. La température était supportable, – environ 42°

(de 4° à 5° C. sur zéro). Le danger venait des brumes,

qui flottaient le plus souvent au-dessus de ces mers

encombrées, et rendaient difficile d’éviter les

abordages.

Pendant la journée du 16, les hommes éprouvèrent

d’extrêmes fatigues. Les packs et les drifts n’offraient

entre eux que d’étroites passes, très découpées, avec des

angles brusques, qui obligeaient à changer

fréquemment les amures.

Quatre ou cinq fois par heure retentissaient ces

ordres :

« Lofe tour !...

– Arrive en grand ! »

L’homme de barre ne chômait pas à la roue du

gouvernail, tandis que les matelots ne cessaient de

masquer le hunier, le perroquet, ou de ralinguer les

voiles basses.

Dans ces circonstances, personne ne boudait à la

besogne, et Hunt se distinguait entre tous.

Où cet homme – marin dans l’âme – se montrait le

plus utile, c’était lorsqu’il s’agissait de porter un grelin

sur des glaçons, de l’y fixer avec une ancre à jet pour le

garnir au guindeau, afin que la goélette, hâlée

lentement, parvînt à doubler l’obstacle. Suffisait-il

d’élonger des faux bras, afin de les tourner sur une

saillie de bloc, Hunt se jetait dans le canot, le dirigeait

au milieu des débris et débarquait sur leur surface

glissante. Aussi, le capitaine Len Guy et son équipage

tenaient-ils Hunt pour un matelot hors ligne. Mais ce

qu’il y avait de mystérieux dans sa personne ne laissait

pas d’exciter la curiosité au plus haut point.

Plus d’une fois, il arriva que Hunt et Martin Holt

embarquèrent, dans le même canot, pour quelque

manœuvre périlleuse qu’ils accomplissaient de

conserve. Si le maître-voilier lui donnait un ordre, Hunt

l’exécutait avec autant de zèle que d’adresse.

Seulement, il ne lui répondait jamais.

À cette date, l’Halbrane ne pouvait plus être

éloignée de la banquise. Qu’elle continuât sa route en

cette direction, elle ne tarderait certes pas à l’atteindre,

et n’aurait plus qu’à y chercher un passage. Jusqu’alors,

cependant, par-dessus les icefields, entre les sommets

capricieux des icebergs, la vigie n’avait pu apercevoir

une crête ininterrompue de glaces.

La journée du 16 exigea de minutieuses et

indispensables précautions, car le gouvernail, ébranlé

par des heurts inévitables, courait le risque d’être

démonté.

En même temps, plusieurs chocs avaient été

provoqués par les débris qui se frottaient contre les

façons de la goélette, plus dangereux que ne l’étaient

les gros blocs. En effet, lorsque ces derniers se jetaient

sur les flancs du navire, il s’ensuivait des contacts

violents, sans doute. Néanmoins, l’Halbrane, solide de

membrure et de bordage, n’avait à craindre ni d’être

défoncée, ni, n’étant pas doublée, de perdre son

doublage.

Quant au safre du gouvernail, Jem West le fit

emboîter entre deux jumelles, puis consolider avec des

espars appliqués à la tige, sorte de fourreau qui devait

suffire à le préserver.

Il ne faudrait pas croire que les mammifères marins

eussent abandonné ces parages, encombrés de masses

flottantes de toutes grandeurs et de toutes formes. Les

baleines s’y montraient en grand nombre, et quel

spectacle féerique, lorsque les colonnes d’eau

s’échappaient de leurs évents ! Avec les fin-backs et les

hump-backs apparaissaient des marsouins de taille

colossale, pesant plusieurs centaines de livres, et que

Hearne frappait adroitement de son harpon, lorsqu’ils

arrivaient à portée. Toujours bien reçus et appréciés, ces

marsouins, après qu’ils avaient passé par les mains

d’Endicott, habile accommodeur de sauces.

Quant aux habituels oiseaux antarctiques, pétrels,

damiers, cormorans, ils filaient en bandes criardes, et

c’était des légions de pingouins, rangés sur le bord des

icefields, qui regardaient évoluer la goélette. Ceux-là

sont bien les véritables habitants de ces tristes solitudes,

et la nature n’aurait pu créer un type plus en rapport

avec les désolations de la zone glaciale.

Ce fut dans la matinée du 17 que l’homme du nid de

pie signala enfin la banquise.

« Par tribord devant ! » cria-t-il.

À cinq ou six milles au sud se dressait une

interminable crête, découpée en dents de scie, qui se

profilait sur le fond assez clair du ciel, et le long de

laquelle dérivaient des milliers de glaçons. Cette

barrière, immobile, s’orientait du nord-ouest au sud-est,

et, rien qu’en la prolongeant, la goélette gagnerait

encore quelques degrés vers le sud.

Voici ce qu’il convient de retenir, si l’on veut se

faire une idée très exacte des différences qui existent

entre la banquise et la barrière de glace.

Cette dernière, je l’ai noté déjà, ne se forme point en

pleine mer. Il est indispensable qu’elle repose sur une

base solide, soit pour dresser ses plans verticaux le long

d’un littoral, soit pour développer ses cimes

montagneuses en arrière-plan. Mais si ladite barrière ne

peut abandonner le noyau fixe qui la supporte, c’est

elle, d’après les navigateurs les plus compétents, qui

fournit ce contingent d’icebergs et d’icefields, de drifts

et de packs, de floes et de brashs, dont nous apercevions

au large le cheminement interminable. Les côtes qui la

soutiennent sont soumises à l’influence des courants

descendus des mers plus chaudes. À l’époque des

marées de syzygies, dont la hauteur est parfois

considérable, l’assiette de la barrière se mine, s’effrite,

se ronge, et d’énormes blocs – des centaines en

quelques heures – se détachent avec un fracas

assourdissant, tombent dans la mer, plongent au milieu

de remous formidables et remontent à la surface. Alors,

les voilà devenus montagnes de glace, dont il émerge

un tiers seulement, et qui flottent jusqu’au moment où

l’influence climatérique des basses latitudes achève de

les dissoudre.

Et, un jour que je m’entretenais à ce sujet avec le

capitaine Len Guy :

« Cette explication est juste, me répondit-il, et c’est

pour cela que la barrière de glace oppose un

infranchissable obstacle au navigateur, puisqu’elle a

pour base un littoral. Mais il n’en est pas ainsi de la

banquise. C’est en avant des terres, sur l’Océan même

que celle-ci s’édifie par l’amalgame continu de débris

en dérive. Soumise également aux assauts de la houle,

au rongement des eaux plus chaudes pendant l’été, elle

se disloque, des passes s’entrouvrent, et nombre de

bâtiments ont déjà pu la prendre à revers...

– Il est vrai, ai-je ajouté, elle n’offre pas une masse

indéfiniment continue qu’il serait impossible de

contourner...

– Aussi Weddell a-t-il pu en doubler l’extrémité,

monsieur Jeorling, grâce, je le sais, à des circonstances

exceptionnelles de température et de précocité. Or,

puisque ces circonstances se présentent cette année, il

n’est pas téméraire de dire que nous saurons en profiter.

– Assurément, capitaine. Et maintenant que la

banquise est signalée...

– Je vais en rapprocher l’Halbrane autant qu’il se

pourra, monsieur Jeorling, puis la lancer à travers la

première passe que nous parviendrons à découvrir. S’il

ne s’en présente pas, nous essaierons de longer cette

banquise jusqu’à son extrémité orientale, avec l’aide du

courant qui porte en cette direction, et au plus près,

tribord amures, pour peu que la brise se maintienne au

nord-est. »

À cingler vers le sud, la goélette rencontra des

icefields de dimensions considérables. Plusieurs angles,

relevés au cercle, avec la base mesurée par le loch,

permirent de leur donner de cinq à six cents toises

superficielles. Il fallut manœuvrer avec autant de

précision que de prudence afin d’éviter d’être bloqué au

fond de couloirs dont on ne voyait pas toujours l’issue.

Lorsque l’Halbrane ne se trouva plus qu’à trois

milles de la banquise, elle mit en panne au milieu d’un

large bassin qui lui laissait toute liberté de mouvement.

Une embarcation fut détachée du bord. Le capitaine

Len Guy y descendit avec le bosseman, quatre matelots

aux avirons et un à la barre. Elle se dirigea vers

l’énorme rempart, y chercha vainement une passe à

travers laquelle aurait pu se glisser la goélette, et, après

trois heures de cette fatigante reconnaissance, rallia le

bord.

Survint alors un grain de pluie neigeuse, qui fit

tomber la température à 36° (2° 22 C. sur zéro) et nous

déroba la vue de la banquise.

Il devenait donc indispensable de mettre le cap au

sud-est, et de naviguer au milieu de ces innombrables

glaçons, tout en prenant garde d’être drossé vers la

barrière de glace, car de s’en élever ensuite eût présenté

de sérieuses difficultés.

Jem West donna ordre de brasser les vergues de

manière à serrer le vent d’aussi près que possible.

L’équipage opéra lestement, et la goélette, animée

d’une vitesse de sept à huit milles, inclinée sur tribord,

se lança au milieu des blocs épars sur sa route. Elle

savait éviter leur contact, lorsque la rencontre lui eût été

dommageable, et, lorsqu’il ne s’agissait que de minces

couches, courait dessus et les déchirait avec sa guibre

faisant office de bélier. Puis, après une série de

frôlements, de craquements, dont frémissait parfois

toute sa membrure, l’Halbrane retrouvait les eaux

libres.

L’essentiel était surtout de se garer de la collision

des icebergs. Il n’y avait aucun embarras à évoluer par

un ciel clair, qui permettait de manœuvrer à temps, soit

pour accroître la vitesse de la goélette, soit pour la

diminuer. Toutefois, avec les fréquentes brumes qui

limitaient à une ou deux encablures la portée de la vue,

cette navigation ne laissait pas d’être périlleuse.

Mais, sans parler de ces icebergs, est-ce que

l’Halbrane ne risquerait pas d’être abordée par les

icefields ?... Incontestablement, et qui ne l’a pas

observé ne saurait imaginer quel degré de puissance

possèdent ces masses en mouvement.

Ce jour-là, nous avons vu un de ces icefields,

quoiqu’il ne fût animé que d’une médiocre vitesse, en

heurter un autre qui était immobile. Eh bien, ce champ

fut brisé sur ses arêtes, bouleversé à sa surface, presque

entièrement anéanti. Il n’y eut plus qu’énormes débris

montant les uns sur les autres, hummocks se dressant

jusqu’à cent pieds de hauteur, calfs s’immergeant sous

les eaux. Et cela peut-il surprendre, lorsque le poids de

l’icefield abordeur se chiffre par plusieurs millions de

tonnes ?...

Vingt-quatre heures s’écoulèrent dans ces

conditions, la goélette se tenant entre trois et quatre

milles de la banquise. La ranger de plus près, c’eût été

s’engager à travers des sinuosités dont on n’aurait pu

sortir. Non pas que l’envie en manquât au capitaine Len

Guy, tant il craignait de ranger, sans l’apercevoir,

l’ouverture de quelque passe...

« Si j’avais une conserve, me dit-il, je longerais de

plus près la banquise, et c’est un grand avantage que

d’être à deux navires, lorsqu’on entreprend de telles

campagnes !... Or, l’Halbrane est seule, et si elle venait

à nous manquer... »

Néanmoins, tout en ne manœuvrant pas plus que ne

le voulait la prudence, notre goélette s’exposait à de

réels dangers. Après quelque parcours de cent toises, il

fallait brusquement l’arrêter, modifier sa direction, et,

parfois, juste au moment où son bout-dehors de beaupré

allait buter contre un bloc. Pendant des heures aussi,

Jem West était obligé de changer son allure, de se tenir

sous petits bords, afin d’éviter le choc d’un icefield.

Par bonne chance, le vent soufflait de l’est au nord-

nord-est sans autre variation, et permettait de garder la

voilure entre le plus près et le largue. En outre, il ne

fraîchissait pas. Mais, s’il eût tourné à la tempête, je ne

sais ce que serait devenue la goélette, – ou, je ne le sais

que trop : elle se fût perdue corps et biens.

Dans ce cas, en effet, nous n’aurions eu aucune

possibilité de fuir, et l’Halbrane eût fait côte au pied de

la banquise.

Après une longue reconnaissance, le capitaine Len

Guy dut renoncer à trouver un passage à travers cette

muraille. En atteindre la pointe au sud-est, il n’y avait

pas autre chose à tenter. Du reste, à suivre cette

orientation, nous ne perdions rien en latitude. Et, en

effet, dans la journée du 18, l’observation indiqua, pour

la situation de l’Halbrane, le 73e parallèle.

Je le répète, cependant, jamais navigation dans les

mers antarctiques ne rencontra peut-être des

circonstances plus heureuses –, précocité de la saison

estivale, permanence des vents de nord, température

que le thermomètre marquait à quarante-neuf degrés (9°

44 C. sur zéro) en moyenne. Il va sans dire que nous

jouissions d’une clarté perpétuelle, et, vingt-quatre

heures durant, les rayons solaires nous arrivaient de

tous les points de l’horizon.

Aussi, les icebergs s’égouttaient-ils en multiples

ruisseaux, qui creusaient leurs parois et se réunissaient

en cascades retentissantes. En somme, il y avait à se

garer des culbutes, lorsque le déplacement de leur

centre de gravité, par suite de l’usure de la base

immergée, venait à les culbuter.

Deux ou trois fois encore, on se rapprocha de la

banquise à moins de deux milles. Il était impossible

qu’elle n’eût pas subi les influences climatériques, que

des ruptures ne se fussent pas produites en quelques

points.

Les recherches n’aboutirent pas, et il fallut se rejeter

dans le courant de l’ouest à l’est.

Ce courant nous aidait, d’ailleurs, et il n’y avait à

regretter que d’être emporté au-delà du 43e méridien,

vers lequel il y aurait nécessité de ramener la goélette,

afin de mettre le cap sur l’île Tsalal. Dans ce cas, il est

vrai, le vent d’est la reporterait vers son itinéraire.

Du reste, je dois faire observer que, pendant cette

reconnaissance, nous n’avons relevé aucune terre ni

apparence de terre au large, conformément aux cartes

établies par les précédents navigateurs, – cartes

incomplètes, sans doute, mais assez exactes dans leurs

grandes lignes. Je ne l’ignore pas, des navires ont

souvent passé là où des gisements de terres avaient été

indiqués. Toutefois, ce n’était pas admissible en ce qui

concernait l’île Tsalal. Si la Jane avait pu l’atteindre,

c’est que cette portion de la mer antarctique était libre,

et dans une année aussi en avance, nous n’avions aucun

obstacle à craindre en cette direction.

Enfin, le 19, entre deux et trois heures de l’après-

midi, un cri de la vigie se fit entendre aux barres du mât

de misaine.

« Qu’y a-t-il ?... demanda Jem West.

– La banquise est coupée au sud-est...

– Et au-delà ?...

– Rien en vue. »

Le lieutenant gravit les haubans, et, en quelques

instants, il eut atteint le capelage du mât de hune.

En bas, tous attendaient, et avec quelle

impatience !... Si la vigie s’était trompée... si quelque

illusion d’optique... Dans tous les cas, lui, Jem West, ne

ferait pas erreur !...

Après dix minutes d’observation – dix interminables

minutes –, sa voix claire descendit jusqu’au pont :

« Mer libre ! » cria-t-il.

D’unanimes hurrahs lui répondirent.

La goélette mit le cap au sud-est, en serrant le vent

d’aussi près que possible.

Deux heures après, l’extrémité de la banquise était

doublée, et, devant nos regards, se développait une mer

étincelante, entièrement dégagée de glaces.

14



Une voix dans un rêve



Entièrement dégagée de glaces ? non. C’eût été trop

tôt affirmer le fait. Quelques icebergs apparaissaient au

loin, drifts et packs dérivaient encore vers l’est.

Néanmoins, la débâcle avait battu son plein de ce côté,

et la mer était bien libre, puisqu’un navire y pouvait

librement naviguer.

Nul doute que ce fût dans ces parages, en remontant

ce large bras de mer, sorte de canal creusé à travers le

continent antarctique, que les bâtiments de Weddell

avaient rallié ce 74e degré de latitude, que la Jane

devait dépasser d’environ six cents milles.

« Dieu nous est venu en aide, me dit le capitaine

Len Guy, et qu’il daigne nous conduire au but !

– En huit jours, ai-je répondu, notre goélette peut

être en vue de l’île Tsalal.

– Oui... à la condition que les vents d’est persistent,

monsieur Jeorling. Or, ne l’oubliez pas, en longeant la

banquise jusqu’à l’extrémité orientale, l’Halbrane s’est

écartée de son itinéraire, et il faut la ramener vers

l’ouest.

– La brise est pour nous, capitaine...

– Et nous en profiterons, car mon intention est de

me diriger sur l’îlot Bennet. C’est là que mon frère

William a tout d’abord débarqué. Dès que nous aurons

aperçu cet îlot, nous serons certains d’être en bonne

route...

– Qui sait si nous n’y recueillerons pas de nouveaux

indices, capitaine...

– Il se peut, monsieur Jeorling. Aujourd’hui donc,

lorsque j’aurai pris hauteur et reconnu exactement notre

position, nous mettrons le cap sur l’îlot Bennet. »

Il va sans dire qu’il y avait lieu de consulter le guide

le plus sûr qui se trouvait à notre disposition. Je veux

parler du livre d’Edgar Poe, – en réalité le récit

véridique d’Arthur Gordon Pym.

Après l’avoir relu, ce récit, avec tout le soin qu’il

méritait, voici la conclusion à laquelle je m’étais

désormais arrêté :

Que le fond fût vrai, que la Jane eût découvert et

accosté l’île Tsalal, aucun doute à cet égard, pas plus

que sur l’existence des six survivants du naufrage, à

l’époque où Patterson avait été entraîné à la surface du

glaçon en dérive. Cela, c’était la part du réel, du certain,

de l’indubitable.

Mais une autre part ne devait-elle pas être mise au

compte de l’imagination du narrateur, – imagination

prestigieuse, excessive, déréglée, à s’en rapporter au

portrait qu’il a fait de lui-même ?... Et, d’avance,

convenait-il de tenir pour certains les faits étranges

qu’il prétend avoir observés au sein de cette lointaine

Antarctide ?... Devait-on admettre l’existence

d’hommes et d’animaux bizarres ?... Était-il vrai que le

sol de cette île fût d’une nature spéciale, et ses eaux

courantes d’une composition particulière ?... Existaient-

ils, ces gouffres hiéroglyphiques dont Arthur Pym

donnait le dessin ?... Était-ce croyable que la vue de la

couleur blanche produisît sur les insulaires un effet

d’épouvante ?... Et pourquoi pas, après tout, puisque le

blanc, la livrée de l’hiver, la couleur des neiges, leur

annonçait l’approche de la mauvaise saison, qui devait

les enfermer dans une prison de glace ? Il est vrai, que

penser de ces phénomènes insolites signalés au-delà, les

vapeurs grises de l’horizon, l’enténèbrement de

l’espace, la transparence lumineuse des profondeurs

pélagiques, enfin la cataracte aérienne, et ce géant blanc

qui se dressait sur le seuil polaire ?...

Là-dessus, je faisais mes réserves et j’attendais.

Quant au capitaine Len Guy, il se montrait très

indifférent à tout ce qui, dans le récit d’Arthur Pym, ne

se rapportait pas directement aux abandonnés de l’île

Tsalal, dont le salut était son unique et constante

préoccupation.

Or, puisque j’avais sous les yeux le récit d’Arthur

Pym, je me promettais de le contrôler pas à pas, d’en

dégager le vrai du faux, le réel du fictif... Et ma

conviction était bien que je ne retrouverais pas trace des

dernières étrangetés qui, à mon avis, avaient dû être

inspirées par cet « Ange du bizarre » de l’une des plus

suggestives nouvelles du poète américain.

À la date du 19 décembre, notre goélette se trouvait

donc d’un degré et demi plus au sud que ne l’avait été

la Jane dix-huit jours plus tard. De là cette conclusion

que les circonstances, état de la mer, direction du vent,

précocité de la belle saison, nous avaient été

extrêmement favorables.

Une mer libre – ou tout au moins navigable –

s’étendait devant le capitaine Len Guy comme elle

s’étendait devant le capitaine William Guy, et, derrière

eux, la banquise développait du nord-ouest au nord-est

ses énormes masses solidifiées.

En premier lieu, Jem West voulut reconnaître si le

courant portait au sud dans ce bras de mer, ainsi que

l’indiquait Arthur Pym. Sur son ordre, le bosseman

envoya par le fond une ligne de deux cents brasses avec

un poids suffisant, et il fut constaté que la direction du

courant était la même, – en conséquence très propice à

la marche de notre goélette.

À dix heures et à midi, deux observations furent

faites avec grande exactitude, le ciel étant d’une

extraordinaire pureté. Les calculs donnèrent 74° 45’

pour la latitude, et – ce qui ne pouvait nous surprendre

– 39° 15’ pour la longitude.

On le voit, le détour que nous avait imposé le

prolongement de la banquise, la nécessité de la doubler

par son extrémité orientale, avaient obligé l’Halbrane à

se jeter d’environ 4° dans l’est. Son point établi, le

capitaine Len Guy fit mettre le cap au sud-ouest, afin de

revenir au 43e méridien, tout en gagnant vers le sud.

Je n’ai point à rappeler ici que les mots matin et

soir, dont je me servirai faute d’autres, n’impliquaient

ni un lever ni un coucher de soleil. Le disque radieux,

décrivant sa spirale ininterrompue au-dessus de

l’horizon, ne cessait d’éclairer l’espace. Quelques mois

plus tard, il disparaîtrait. Toutefois, durant la froide et

sombre période de l’hiver antarctique, le ciel serait

presque quotidiennement illuminé par des aurores

polaires. Peut-être serions-nous plus tard témoins de ces

phénomènes d’une splendeur inexprimable, dont

l’influence électrique se manifeste avec tant de

puissance !

À s’en rapporter au récit d’Arthur Pym, du 1er au 4

janvier de l’année 1828, la traversée de la Jane ne

s’effectua pas sans de graves complications, dues au

mauvais temps. Une forte tempête du nord-est lança

contre elle des glaçons qui faillirent briser son

gouvernail. Elle eut encore sa route barrée par une

épaisse banquise qui, heureusement, lui livra passage.

En fin de compte, ce fut seulement dans la matinée du 5

janvier, par 73° 15’ de latitude, qu’elle franchit les

derniers obstacles. Alors que la température de l’air

était pour elle à 33° (0° 56 C. sur zéro), elle s’élevait

pour nous à 49° (9° 44 C. sur zéro ). Quant à la

déviation de l’aiguille de la boussole, elle se chiffrait

par un nombre identique, soit 14° 28’ vers l’est.

Une dernière remarque à faire pour indiquer

mathématiquement la différence dans la situation

respective des deux goélettes à cette date. Du 5 au 19

janvier, s’écoulèrent les quinze jours que la Jane mit à

parcourir les 10° – soit six cents milles – qui la

séparaient de l’île Tsalal, tandis que l’Halbrane, au 19

décembre, ne s’en trouvait plus qu’à 7° environ, soit

quatre cents milles. Si le vent se maintenait de ce côté,

la semaine ne s’achèverait pas sans que l’île eût été

relevée, – ou tout au moins l’îlot Bennet, plus

rapproché d’une cinquantaine de milles, près duquel le

capitaine Len Guy comptait relâcher vingt-quatre

heures.

La navigation se poursuivit dans d’excellentes

conditions. À peine fallait-il éviter les quelques glaçons

que les courants portaient vers le sud-ouest avec la

vitesse d’un quart de mille à l’heure. Notre goélette les

dépassait sans peine. Bien que la brise fût fraîche, Jem

West avait établi les voiles hautes, et l’Halbrane

glissait doucement sur une mer à peine clapoteuse.

Nous n’avions en vue aucun de ces icebergs qu’Arthur

Pym apercevait à cette latitude, et dont certains

mesuraient une hauteur de cent brasses, – en

commencement de fusion, il est vrai. L’équipage n’était

pas dans l’obligation de manœuvrer au milieu des

brouillards qui gênèrent la marche de la Jane. Nous ne

subîmes ni les rafales de grêle et de neige qui

l’assaillirent parfois, ni les abaissements de température

dont les matelots eurent à souffrir. Seulement de rares

floes dérivaient sur notre passage, quelques-uns chargés

de pingouins comme des touristes naviguant à bord

d’un yacht de plaisance, et aussi de phoques noirâtres,

collés à ces surfaces blanches comme d’énormes

sangsues. Au-dessus de cette flottille, se dispersait le

vol incessant des pétrels, des damiers, des puffins noirs,

des plongeons, des grèbes, des sternes, des cormorans,

de ces albatros à teinte fuligineuse des hautes latitudes.

Sur la mer flottaient çà et là de larges méduses, parées

des couleurs les plus tendres, s’étalant en ombrelles

ouvertes. Quant aux poissons, dont les pêcheurs de la

goélette purent faire ample provision, soit à la ligne,

soit à la foëne, je citerai plus particulièrement des

coryphènes, sortes de dorades géantes, longues de trois

pieds, d’une chair ferme et savoureuse.

Le lendemain matin, après une nuit calme pendant

laquelle la brise avait un peu molli, le bosseman me

rejoignit, la figure riante, la voix fraîche, en homme qui

ne s’inquiète guère des contingences de la vie.

« Bonjour, monsieur Jeorling, bonjour ! s’écria-t-il.

D’ailleurs, dans ces régions australes et à cette époque

de l’année, il ne serait pas permis de souhaiter le

bonsoir, puisqu’il n’existe aucun soir ni de bonne ni de

mauvaise qualité...

– Bonjour, Hurliguerly, répondis-je, tout disposé à

soutenir une conversation avec ce joyeux causeur.

– Eh bien, comment trouvez-vous les mers qui se

développent au-delà de la banquise ?...

– Je les comparerais volontiers, répondis-je, aux

grands lacs de la Suède ou de l’Amérique.

– Oui... sans doute... des lacs entourés d’icebergs en

guise de montagnes !

– J’ajoute que nous ne pourrions désirer mieux,

bosseman, et, à la condition que le voyage continue de

la sorte jusqu’en vue de l’île Tsalal...

– Et pourquoi pas jusqu’au pôle, monsieur

Jeorling ?...

– Le pôle ?... Il est loin, le pôle, et l’on ne sait guère

ce qui s’y trouve !...

– On le saura lorsqu’on y sera allé, riposta le

bosseman, et c’est même la seule manière de le savoir !

– Naturellement, Hurliguerly, naturellement... Mais

l’Halbrane n’est point partie pour découvrir le pôle sud.

Si le capitaine Guy parvient à rapatrier vos

compatriotes de la Jane, mon avis est qu’il aura

accompli son œuvre, et je ne crois pas qu’il doive

chercher à obtenir davantage.

– C’est entendu, monsieur Jeorling, c’est entendu !...

Cependant, lorsqu’il ne sera plus qu’à trois ou quatre

cents milles du pôle, n’aura-t-il pas la tentation d’aller

voir le bout de l’axe sur lequel la Terre tourne comme

un poulet à la broche ?... répondit en riant le bosseman.

– Est-ce que cela vaudrait la peine de courir de

nouveaux dangers, dis-je, et est-il si intéressant de

pousser jusque-là cette passion des conquêtes

géographiques ?...

– Oui et non, monsieur Jeorling. Je l’avoue,

toutefois, d’avoir été plus loin que les navigateurs qui

nous ont précédés, plus loin peut-être que n’iront jamais

ceux qui nous suivront, cela serait de nature à satisfaire

mon amour-propre de marin...

– Oui... vous pensez qu’on n’a rien fait tant qu’il

reste à faire, bosseman...

– Comme vous dites, monsieur Jeorling, et si l’on

nous proposait de nous enfoncer à quelques degrés plus

loin que l’île Tsalal, ce n’est pas de moi que viendrait

l’opposition.

– Je ne crois pas que le capitaine Len Guy y puisse

jamais songer, bosseman...

– Ni moi, répondit Hurliguerly, et dès qu’il aura

recueilli son frère et les cinq matelots de la Jane,

j’imagine que notre capitaine se hâtera de les ramener

en Angleterre !

– C’est à la fois probable et logique, bosseman.

D’ailleurs, si les anciens de l’équipage sont gens à aller

partout où leur chef voudrait les conduire, je crois que

les nouveaux s’y refuseraient. Ils n’ont point été

recrutés pour une campagne si longue et si périlleuse,

qui les entraînerait jusqu’au pôle...

– Vous avez raison, monsieur Jeorling, et, afin de

les décider, il faudrait l’appât d’une forte prime par

chaque parallèle franchi au-delà de l’île Tsalal...

– Et même cela n’est pas certain, répondis-je.

– Non, car Hearne et les recrues des Falklands – ils

forment la majorité à bord – espéraient bien qu’on ne

parviendrait pas à franchir la banquise, que la

navigation ne dépasserait guère le cercle antarctique !

Aussi récriminent-ils déjà à se voir si loin !... Enfin, je

ne sais trop comment les choses tourneront, mais ce

Hearne est un homme à surveiller, et je le surveille ! »

Peut-être, en effet, y avait-il là, sinon un danger, du

moins une complication pour l’avenir.

Pendant la nuit – ou ce qui aurait dû être la nuit du

19 au 20 –, mon sommeil fut un instant troublé par un

rêve bizarre. Oui ! ce ne pouvait être qu’un rêve !

Pourtant, j’ai cru devoir le noter dans ce récit, car il

témoigne, une fois de plus, des hantises dont mon

cerveau commençait à être obsédé.

Par ces temps encore froids, après m’être étendu sur

mon cadre, je m’enveloppais étroitement de mes

couvertures. D’ordinaire, le sommeil, qui me prenait

vers neuf heures du soir, durait sans discontinuer

jusqu’à cinq heures du matin.

Je dormais donc – et il devait être environ deux

heures après minuit –, lorsque je fus réveillé par une

sorte de murmure plaintif et continu.

J’ouvris – ou je m’imaginai ouvrir les yeux. Les

volets des deux châssis étant rabattus, ma cabine était

plongée dans une obscurité profonde.

Le murmure se reproduisant, je prêtai l’oreille, et il

me sembla qu’une voix – une voix que je ne connaissais

pas – chuchotait ces mots :

« Pym... Pym... le pauvre Pym ! »

Évidemment, ce ne pouvait être qu’une

hallucination... à moins que quelqu’un se fût introduit

dans ma cabine, dont la porte n’était point fermée à

clef ?

« Pym !... continua la voix. Il ne faut pas... il ne faut

jamais oublier le pauvre Pym !... »

Cette fois, je perçus très distinctement ces mots

prononcés à mon oreille. Que signifiait cette

recommandation, et pourquoi m’était-elle adressée ?...

Ne pas oublier Arthur Pym ?... Mais, après son retour

en Amérique, est-ce qu’il n’était pas mort... d’une mort

soudaine et déplorable, dont personne ne connaissait ni

les circonstances ni les détails ?...

Le sentiment me vint alors que je déraisonnais, et je

me réveillai tout de bon, cette fois, avec le sentiment

que je venais d’être troublé par un rêve d’une extrême

intensité, dû à quelque trouble cérébral...

En un saut, je fus hors de mon cadre, et j’ouvris le

volet de l’un des châssis de ma cabine...

Je regardai au-dehors.

Personne à l’arrière de la goélette, – si ce n’est

Hunt, debout à la roue du gouvernail, l’œil fixé sur

l’habitacle.

Je n’avais qu’à me recoucher. C’est ce que je fis, et,

bien qu’il me semblât entendre le nom d’Arthur Pym

résonner plusieurs fois à mon oreille, je dormis

jusqu’au matin.

Lorsque je me levai, il ne me restait de cet incident

de la nuit qu’une très vague, très fugitive impression,

qui ne tarda pas à s’éteindre.

En relisant – le plus souvent, le capitaine Len Guy le

faisait avec moi –, en relisant, dis-je, le récit d’Arthur

Pym, comme si ce récit eût été le journal de l’Halbrane,

– je remarquai le fait suivant, mentionné à la date du 10

janvier :

Dans l’après-midi, il se produisit un accident très

regrettable, et précisément dans cette partie de mer que

nous traversions alors. Un Américain, originaire de

New York, le nommé Peter Vredenburgh, l’un des

meilleurs matelots de l’équipage de la Jane, glissa et

tomba entre deux quartiers de glace, disparut et ne put

être sauvé.

C’était la première victime de cette funeste

campagne, et combien d’autres devaient encore être

inscrites au nécrologe de la malheureuse goélette !

À ce propos, le capitaine Len Guy et moi, nous

fîmes cette remarque, que, d’après Arthur Pym, le froid

avait été excessif pendant cette journée du 10 janvier,

l’état atmosphérique très troublé, puisque les rafales du

nord-est se succédaient sous forme de neige et de grêle.

Il est vrai, à cette époque, la banquise se dressait au

loin vers le sud, – ce qui explique que la Jane ne l’eût

pas encore doublée par l’ouest. À s’en rapporter au

récit, elle n’y parvint que le 14 janvier. Une mer « où il

n’y avait plus un seul morceau de glace » se

développait alors jusqu’à l’horizon, avec un courant

d’un demi-mille par heure. La température était à 34°

(1° 11 C. sur zéro), et ne tarda pas à s’élever à 51°

(10° 56 C. sur zéro)

C’était précisément celle dont jouissait l’Halbrane

et, comme Arthur Pym, on aurait volontiers dit « que

personne n’eût douté de la possibilité d’atteindre le

pôle ! »

Ce jour-là, l’observation du capitaine de la Jane

avait donné 81° 21’ pour la latitude et 42° 5’ pour la

longitude. À quelques minutes d’arc près, ce

relèvement se trouva être aussi le nôtre dans la matinée

du 20 décembre. Nous marchions donc droit sur l’îlot

Bennet, et vingt-quatre heures ne s’écouleraient pas

sans qu’il eût été visible.

Je n’ai eu aucun incident à relater durant notre

navigation en ces parages. Il ne se passa rien de

particulier à bord de notre goélette, alors que le journal

de la Jane, à la date du 17 janvier, enregistrait plusieurs

faits assez curieux. Voici le principal, qui fournit à

Arthur Pym et à son compagnon Dirk Peters une

occasion de montrer leur dévouement et leur courage.

Vers trois heures de l’après-midi, la vigie avait

reconnu la présence d’un banc de glace en dérive, – ce

qui prouve que quelques glaçons avaient reparu à la

surface de la mer libre. Sur ce banc reposait un animal

de taille gigantesque. Le capitaine William Guy fit

armer la plus grande des embarcations, dans laquelle

prirent place Arthur Pym, Dirk Peters et le second de la

Jane, – précisément l’infortuné Patterson dont nous

avions recueilli le corps entre les îles du Prince-

Édouard et de Tristan d’Acunha.

L’animal était un ours de l’espèce arctique,

mesurant quinze pieds dans sa plus grande longueur, le

poil très rude, « frisant très serré » et d’une parfaite

blancheur, le museau rond comme celui d’un

bouledogue. Plusieurs coups de feu qui l’atteignirent ne

suffirent pas à l’abattre. Après s’être jetée à la mer, la

monstrueuse bête nagea vers l’embarcation, et, en s’y

appuyant, elle l’eût fait chavirer, si Dirk Peters,

s’élançant, ne lui eût planté son couteau dans la moelle

épinière. L’ours, ayant entraîné le métis, il fallut jeter

une corde qui aida celui-ci à remonter à bord.

L’ours, rapporté sur le pont de la Jane, ne présentait,

sauf sa taille exceptionnelle, rien d’anormal, qui pût

permettre de le ranger parmi les quadrupèdes étranges

signalés par Arthur Pym sur ces régions australes.

Cela dit, revenons à l’Halbrane.

La brise du nord, qui nous avait abandonnés, ne

reprit pas, et seul le courant drossait la goélette vers le

sud. De là un retard que notre impatience trouvait

insupportable. Enfin, le 21, l’observation donna 82° 50’

de latitude et 42° 20’ de longitude ouest.

L’îlot Bennet – s’il existait – ne pouvait être éloigné

maintenant...

Oui !... il existait, cet îlot... et sur le gisement même

indiqué par Arthur Pym.

En effet, vers six heures du soir, le cri d’un des

hommes annonça une terre par bâbord devant.

15



L’îlot Bennet



L’Halbrane, après avoir franchi huit cents milles

environ depuis le cercle polaire, manœuvrait donc en

vue de l’îlot Bennet ! L’équipage avait grand besoin de

repos, car, pendant les dernières heures, il s’était

exténué à remorquer la goélette avec les canots sur une

mer au calme blanc. Aussi remit-on le débarquement au

lendemain, et je regagnai ma cabine.

Cette fois, aucun murmure ne troubla mon sommeil,

et, dès cinq heures, je fus un des premiers sur le pont.

Il va sans dire que Jem West avait pris toutes les

mesures de précaution qu’exigeait une navigation au

milieu de ces parages suspects. La plus sévère

surveillance régnait à bord. Les pierriers étaient

chargés, les boulets et les gargousses montés, les fusils

et les pistolets en état, les filets d’abordage prêts à être

hissés. On se souvenait que la Jane avait été attaquée

par les insulaires de l’île Tsalal. Notre goélette se

trouvait alors à moins de soixante milles du théâtre de

cette catastrophe.

La nuit s’était passée sans alerte. Le jour venu, pas

une embarcation ne se montrait dans les eaux de

l’Halbrane, pas un indigène sur les grèves. L’endroit

paraissait désert, et, du reste, le capitaine William Guy

n’y avait pas relevé trace d’êtres humains. On ne

distinguait ni cases sur le littoral, ni fumée en arrière

qui eût indiqué que l’îlot Bennet fût habité.

Ce que je vis de cet îlot, c’était – ainsi que le

marquait Arthur Pym – une base rocheuse, dont la

circonférence mesurait une lieue environ, et d’une

aridité telle qu’on n’y apercevait pas le moindre indice

de végétation. Notre goélette était mouillée sur une

seule ancre à un mille au nord.

Le capitaine Len Guy me fit observer qu’il n’y avait

pas d’erreur possible sur ce gisement.

« Monsieur Jeorling, me dit-il, apercevez-vous ce

promontoire en direction du nord-est ?...

– Je l’aperçois, capitaine.

– N’est-il pas formé d’un entassement de roches qui

figure des balles de coton roulé ?...

– En effet, et tel que cela est mentionné dans le récit.

– Il ne nous reste donc plus qu’à débarquer sur le

promontoire, monsieur Jeorling. Qui sait si nous n’y

rencontrerons pas quelque vestige des hommes de la

Jane, pour le cas où ils seraient parvenus à s’enfuir de

l’île Tsalal ?... »

Un mot seulement sur la disposition d’esprit dans

laquelle nous étions tous à bord de l’Halbrane.

À quelques encablures gisait cet îlot sur lequel

Arthur Pym et William Guy avaient mis pied onze ans

auparavant. Lorsque la Jane l’atteignit, elle était loin de

se trouver dans des conditions favorables, puisque le

combustible commençait à lui manquer et que des

symptômes de scorbut se manifestaient chez son

équipage. Au contraire, à bord de notre goélette, la

bonne santé des matelots faisait plaisir à voir, et si les

recrues récriminaient entre elles, les anciens se

montraient remplis de zèle et d’espoir, en pleine

satisfaction d’être si près du but.

Quant à ce que devaient être les pensées, les désirs,

les impatiences du capitaine Len Guy, on les devine...

Il dévorait des yeux l’îlot Bennet.

Mais il y avait un homme dont les regards s’y

attachaient avec plus d’obstination encore : c’était

Hunt.

Depuis le mouillage, Hunt ne s’était pas couché sur

le pont, comme il avait l’habitude de le faire, – pas

même pour prendre deux ou trois heures de sommeil.

Accoudé sur le bastingage de tribord à l’avant, sa large

bouche serrée, son front creusé de mille plis, il n’avait

pas quitté cette place, et ses yeux ne s’étaient pas

détournés un seul instant du rivage.

Je rappelle, pour mémoire, que le nom de Bennet est

celui de l’associé du capitaine de la Jane, et qu’il fut

donné en son honneur à la première terre découverte sur

cette partie de l’Antarctide.

Avant de quitter l’Halbrane, Len Guy recommanda

au lieutenant de ne pas se départir d’une minutieuse

surveillance, – recommandation dont Jem West n’avait

pas besoin. Notre exploration ne devait exiger au plus

qu’une demi-journée. Si le canot n’était pas revenu

dans l’après-midi, il y aurait lieu d’envoyer la seconde

embarcation à sa recherche.

« Prends garde également à nos recrues, ajouta le

capitaine Len Guy.

– Soyez sans inquiétude, capitaine, répondit le

lieutenant. Et même, puisqu’il vous faut quatre hommes

aux avirons, choisissez-les parmi les nouveaux. Ce sera

quatre mauvaises têtes de moins à bord. »

L’avis était sage, car, sous l’influence déplorable de

Hearne, le mécontentement de ses compagnons des

Falklands montrait une tendance à s’accroître.

L’embarcation parée, quatre des nouveaux y prirent

place à l’avant, tandis que Hunt, sur sa demande, se

mettait à la barre. Le capitaine Len Guy, le bosseman et

moi, nous nous assîmes à l’arrière, tous bien armés, et

l’on déborda afin de rallier le nord de l’îlot.

Une demi-heure plus tard, nous avions doublé le

promontoire, qui, vu de près, ne présentait plus un

entassement de balles roulées. Alors s’ouvrit la petite

baie au fond de laquelle avaient accosté les canots de la

Jane.

C’est vers cette baie que nous dirigea Hunt. On

pouvait d’ailleurs se fier à son instinct. Il manœuvrait

avec une remarquable précision entre les pointes

rocheuses qui affleuraient çà et là. C’était à croire qu’il

connaissait cet atterrage...

L’exploration de l’îlot ne pouvait être de longue

durée. Le capitaine William Guy y avait seulement

consacré quelques heures, et aucun indice, s’il en

existait, n’échapperait sans doute à nos recherches.

Nous débarquâmes, au fond de la baie, sur des

pierres tapissées d’un maigre lichen. La marée déhalait

déjà, laissant à découvert le fond de sable d’une sorte

de grève, semée de blocs noirâtres, semblables à de

grosses têtes de clous.

Le capitaine Len Guy me fit remarquer, sur ce tapis

sablonneux, quantité de mollusques à structure

oblongue, dont la longueur variait de trois à dix-huit

pouces, et gros de un à huit. Les uns reposaient sur leur

côté aplati ; les autres rampaient pour rechercher le

soleil et se nourrir de ces animalcules auxquels est due

la production du corail. Et, en effet, à deux ou trois

endroits, j’observai plusieurs pointes d’un banc en

formation.

« Ce mollusque, me dit le capitaine Len Guy, c’est

celui qu’on appelle biche de mer, et qui est très

apprécié des Chinois. Si j’attire votre attention là-

dessus, monsieur Jeorling, c’est que ce fut dans le but

de se procurer cette biche de mer que la Jane visita ces

parages. Vous n’avez pas oublié que mon frère avait

traité avec Too-Wit, le chef de l’île Tsalal, pour la

livraison de quelques centaines de piculs de ces

mollusques, que des hangars furent construits près de la

côte, que trois hommes y devaient s’occuper de la

préparation de ce produit, pendant que la goélette

continuerait sa campagne de découverte... Enfin vous

vous rappelez dans quelles conditions elle fut attaquée

et détruite... »

Oui ! tous ces détails étaient présents à ma mémoire,

comme ceux qu’Arthur Pym donne relativement à cette

biche de mer, le gasteropeda pulmonifera de Cuvier. Il

ressemble à une sorte de ver, de chenille, sans coquille

ni pattes, uniquement pourvu d’anneaux élastiques.

Lorsqu’on a ramassé ces mollusques sur le sable, on les

fend suivant leur longueur, on les débarrasse de leurs

entrailles, on les lave, on les fait bouillir, on les enterre

pendant quelques heures, on les expose ensuite à la

chaleur du soleil ; puis, une fois séchés et encaqués, on

les expédie en Chine. Très estimés sur les marchés du

Céleste Empire, au même titre que les nids

d’hirondelles, considérés comme un fortifiant, ils sont

vendus, en première qualité, jusqu’à quatre-vingt-dix

dollars le picul – soit cent trente-trois livres et demie –,

et non seulement à Canton, mais à Singapour, à

Batavia, à Manille.

Dès que nous eûmes atteint les roches, deux

hommes furent laissés à la garde du canot.

Accompagnés des deux autres, le capitaine Len Guy, le

bosseman, Hunt et moi, nous prîmes direction vers le

centre de l’îlot Bennet.

Hunt marchait en tête, toujours silencieux, tandis

que j’échangeais quelques mots avec le capitaine Len

Guy et le bosseman. On eût véritablement dit qu’il nous

servait de guide, et je ne pus retenir certaines

observations à cet égard.

Peu importait, après tout. L’essentiel, c’était de ne

pas rentrer à bord avant que la reconnaissance fût

complète.

Le sol que nous foulions était extrêmement aride.

Impropre à toute culture, il n’aurait pu fournir aucune

ressource – même à des sauvages.

Comment y aurait-on pu vivre, puisqu’il ne

produisait d’autre plante qu’une sorte de raquette

épineuse, dont les plus rustiques ruminants ne se

fussent pas contentés ? Si William Guy et ses

compagnons n’avaient eu d’autre refuge que cet îlot,

après la catastrophe de la Jane, la faim les aurait depuis

longtemps détruits jusqu’au dernier.

Du médiocre monticule qui s’arrondissait au centre

de l’îlot Bennet, nos regards purent l’embrasser dans

toute son étendue. Rien... rien nulle part... Mais peut-

être avait-il conservé çà et là des empreintes de pied

humain, des restes de foyer en cendres, des ruines de

cases, – enfin des preuves matérielles que quelques

hommes de la Jane y étaient venus ?...

Aussi, désireux de le vérifier, résolûmes-nous de

suivre le périmètre du littoral depuis le fond de la petite

baie où le canot avait accosté...

En descendant du monticule, Hunt reprit les devants,

comme s’il eût été convenu qu’il nous conduirait. Nous

le suivions donc, tandis qu’il se dirigeait vers

l’extrémité méridionale de l’îlot.

Arrivé à la pointe, Hunt promena son regard autour

de lui, se baissa, et montra, au milieu de pierres éparses,

une pièce de bois, à demi rongée de pourriture.

« Je me souviens !... m’écriai-je. Arthur Pym parle

de cette pièce de bois, qui paraissait avoir appartenu à

l’étrave d’une embarcation, de traces de sculptures...

– Parmi lesquelles mon frère crut découvrir le dessin

d’une tortue... ajouta le capitaine Len Guy.

– En effet, repris-je, mais cette ressemblance fut

déclarée douteuse par Arthur Pym. N’importe, puisque

cette pièce de bois est encore à l’endroit même indiqué

dans le récit, on doit en conclure que, depuis la relâche

de la Jane, aucun équipage n’a pris pied sur l’îlot

Bennet. J’estime que nous perdrions notre temps à y

rechercher des vestiges quelconques. C’est à l’île Tsalal

seulement que nous serons fixés...

– Oui... à l’île Tsalal ! » répondit le capitaine Len

Guy.

Nous revînmes dans la direction de la baie, en

longeant, près du relais de marées, la lisière rocheuse.

En divers endroits se dessinaient quelques ébauches de

banc de corail. Quant à la biche de mer, elle était en si

grande abondance que notre goélette aurait pu en

embarquer tout une cargaison.

Hunt, silencieux, ne cessait de marcher les yeux

baissés vers le sol.

Quant à nous, lorsque nos regards se portaient au

large, ils n’apercevaient que l’immensité déserte. Vers

le nord, l’Halbrane montrait sa mâture balancée par un

léger roulis. Vers le sud, aucune apparence de terre, et,

dans tous les cas, ce n’est pas l’île Tsalal que nous

aurions pu relever en cette direction, puisque son

gisement la plaçait à trente minutes d’arc dans le sud,

soit trente milles marins.

Ce qui resterait à faire, après avoir parcouru le

contour de l’îlot, ce serait de revenir à bord et

d’appareiller sans retard pour l’île Tsalal.

Nous remontions alors les grèves de l’est, Hunt, en

tête, à quelque dizaine de pas, lorsqu’il suspendit

brusquement sa marche, et, cette fois, nous appela d’un

geste précipité.

En un instant, nous fûmes près de lui.

Si Hunt n’avait témoigné aucune surprise au sujet de

la pièce de bois, son attitude changea, lorsqu’il se fut

agenouillé devant un morceau de planche vermoulue,

abandonnée sur le sable. Il la tâtait de ses énormes

mains, la palpait comme pour en sentir les aspérités,

cherchant à sa surface quelques rayures qui pouvaient

avoir une signification...

Cette planche, longue de cinq à six pieds, large de

six pouces, en cœur de chêne, devait avoir appartenu à

une embarcation d’assez grande dimension, – peut-être

un navire de plusieurs centaines de tonneaux. La

peinture noire qui la recouvrait autrefois avait disparu

sous l’épaisse crasse déposée par les intempéries

climatériques. Plus spécialement, elle semblait provenir

du tableau d’arrière d’un bâtiment.

Le bosseman le fit remarquer.

« Oui... oui... répéta le capitaine Len Guy, elle

faisait partie d’un tableau d’arrière ! »

Hunt, toujours agenouillé, hochait sa grosse tête en

signe d’assentiment.

« Mais, répondis-je, cette planche n’a pu être jetée

sur l’îlot Bennet qu’après un naufrage... Il faut que les

contre-courants l’aient trouvée en pleine mer, et...

– Si c’était ?... » s’écria le capitaine Len Guy.

La même pensée nous était venue à tous les deux...

Et, quelle fut notre surprise, notre stupéfaction,

notre indicible émotion, lorsque Hunt nous montra sept

ou huit lettres inscrites sur la planche, – non point

peintes, mais en creux et que l’on sentait sous le doigt...

Il n’était que trop aisé de reconnaître les lettres de

deux noms, ainsi disposées sur deux lignes :



AN

LI E PO L



La Jane de Liverpool !... La goélette commandée

par le capitaine William Guy !... Qu’importait que le

temps eût effacé les autres lettres ?... Celles qui

restaient ne suffisaient-elles pas à dire le nom du navire

et celui de son port d’attache ?... La Jane de

Liverpool !...

Le capitaine Len Guy avait pris cette planche entre

ses mains, et il y appuya ses lèvres, tandis qu’une

grosse larme tombait de ses yeux...

C’était un des débris de la Jane, un de ceux que

l’explosion avait dispersés, apporté soit par les contre-

courants, soit par un glaçon, jusqu’à cette grève !...

Je laissai, sans prononcer un mot, l’émotion du

capitaine Len Guy se calmer.

Quant à Hunt, je n’avais jamais vu un regard si

fulgurant s’échapper de ses yeux – ses yeux de faucon

étincelants – tandis qu’il observait l’horizon du sud...

Le capitaine Len Guy se releva.

Hunt, toujours muet, plaça la planche sur son

épaule, et nous continuâmes notre route...

Lorsque le tour de l’îlot fut achevé, nous fîmes halte

à l’endroit où le canot avait été laissé au fond de la baie

sous la garde des deux matelots, et, vers deux heures et

demie après midi, nous étions rentrés à bord.

Le capitaine Len Guy voulut rester jusqu’au

lendemain à ce mouillage, dans l’espérance que les

vents du nord ou de l’est viendraient à s’établir. C’était

à souhaiter, car pouvait-on songer à faire remorquer

l’Halbrane par ses embarcations jusqu’en vue de l’île

Tsalal ? Quoique le courant portât de ce côté, surtout

pendant le flot, deux jours n’eussent pas suffi à cette

traversée d’une trentaine de milles.

L’appareillage fut donc remis au lever du jour. Or,

comme une légère brise se déclara vers trois heures

après minuit, on put espérer que la goélette atteindrait

sans trop de retard le suprême but de son voyage.

Ce fut à six heures et demie du matin, le 23

décembre, que l’Halbrane, tout dessus, cap au sud,

quitta le mouillage de l’îlot Bennet. Ce qui n’était pas

douteux, c’est que nous avions recueilli un nouveau et

affirmatif témoignage de la catastrophe dont l’île Tsalal

avait été le théâtre.

Elle était bien faible, la brise qui nous poussait, et

trop souvent les voiles dégonflées venaient battre sur

les mâts. Par bonne chance, un coup de sonde indiqua

que le courant se propageait invariablement vers le sud.

Il est vrai, étant donné cette marche assez lente, le

capitaine Len Guy ne devait pas relever le gisement de

l’île Tsalal avant trente-six heures.

Durant cette journée, j’observai très attentivement

les eaux de la mer, qui me parurent d’un bleu moins

foncé que ne le dit Arthur Pym. Nous n’avons non plus

rencontré aucune de ces touffes d’épines à baies rouges

qui furent recueillies à bord de la Jane, ni le pareil de ce

monstre de la faune australe, – un animal long de trois

pieds, haut de six pouces, aux quatre jambes courtes,

aux pieds à longues griffes couleur de corail, au corps

soyeux et blanc, la queue d’un rat, la tête d’un chat, les

oreilles rabattues d’un chien, les dents rouge vif.

D’ailleurs, je considérais toujours nombre de ces détails

comme suspects, et uniquement dus à un instinct par

trop imaginatif.

Assis à l’arrière, le livre d’Edgar Poe à la main, je

lisais, non sans remarquer que Hunt, lorsque son service

l’appelait près du rouf, ne cessait de me regarder avec

une obstination singulière.

Et, précisément, j’en étais à cette fin du chapitre

XVII, où Arthur Pym se reconnaît responsable des

« tristes et sanglants événements qui furent le résultat

de ses conseils ». Ce fut lui, en effet, qui vainquit les

hésitations du capitaine William Guy, qui le poussa « à

profiter d’une occasion aussi tentante de résoudre le

grand problème relatif à un continent antarctique ! » Et,

du reste, tout en acceptant cette responsabilité, ne se

félicitait-il pas « d’avoir été l’instrument d’une

découverte, et d’avoir servi en quelque façon à ouvrir

aux yeux de la science un des plus enthousiasmants

secrets qui aient jamais accaparé son attention... » ?

Pendant cette journée, de nombreuses baleines

s’ébattirent au large de l’Halbrane. Également

passèrent aussi d’innombrables vols d’albatros, toujours

dirigés vers le sud. De glaces, pas une seule en vue. Au-

dessus des extrêmes limites de l’horizon, on

n’apercevait même pas la réverbération du blink des

icefields.

Le vent ne marquait aucune tendance à fraîchir, et

quelques brumes voilaient le soleil.

Il était déjà cinq heures du soir, lorsque les derniers

linéaments de l’îlot Bennet s’effacèrent. Quel peu de

route nous avions fait depuis le matin !...

La boussole, observée toutes les heures, ne donnait

plus qu’une variation insignifiante – ce qui confirmait

les dires du récit. Divers sondages ne nous rapportèrent

point de fond, bien que le bosseman y employât des

lignes de deux cents brasses. Il était heureux que la

direction du courant permît à la goélette de gagner peu

à peu vers le sud –, une vitesse d’une demi-mille

seulement.

Dès six heures, le soleil disparut derrière un opaque

rideau de brumes, au-delà duquel il continua de décrire

sa longue spirale descendante.

La brise ne se laissait plus sentir, – contrariété que

nous ne supportions pas sans une vive impatience. Si

ces retards se prolongeaient, si le vent venait à changer,

quel parti prendre ? Cette mer ne devait point être à

l’abri des tempêtes, et une bourrasque, qui eût rejeté la

goélette vers le nord, aurait « fait le jeu » de Hearne et

de ses compagnons en justifiant leurs récriminations

dans une certaine mesure.

Après minuit, cependant, le vent fraîchit, et

l’Halbrane put s’élever d’une douzaine de milles.

Aussi, le lendemain, 24, le point donna-t-il 83° 2’

pour la latitude et 43° 5’ pour la longitude.

L’Halbrane ne se trouvait plus qu’à dix-huit

minutes d’arc du gisement de l’île Tsalal, – soit moins

d’un tiers de degré, soit moins de vingt milles...

Par malheur, à partir de midi, le vent refusa encore.

Toutefois, grâce au courant, l’île Tsalal fut signalée à

six heures quarante-cinq du soir.

Dès que l’ancre eût été envoyée par le fond, on

veilla avec le plus grand soin, canons chargés, fusils à

portée de la main, filets d’abordage en place.

L’Halbrane ne courait pas le risque d’être surprise.

Trop d’yeux veillaient à bord, – particulièrement ceux

de Hunt, qui ne se détachèrent pas un instant de cet

horizon de la zone australe.

16



L’île Tsalal



La nuit se passa sans alerte. Aucun canot n’avait

quitté l’île. Aucun indigène ne se montrait sur son

littoral. La seule conclusion à tirer de là, c’était que la

population devait occuper l’intérieur. En effet, nous

savions, d’après le récit, qu’il fallait marcher trois ou

quatre heures avant d’atteindre le principal village de

Tsalal.

Donc, l’Halbrane n’avait pas été aperçue à son

arrivée, et cela valait mieux, en somme.

Nous étions mouillés à trois milles de la côte, sur

dix brasses de fond.

Dès six heures, on leva l’ancre, et la goélette, servie

par une petite brise matinale, vint prendre un nouveau

mouillage à un demi-mille d’une ceinture de corail,

semblable aux anneaux coralligènes de l’océan

Pacifique. De cette distance, il était assez aisé de saisir

l’île dans tout son ensemble.

Neuf à dix milles de circonférence – ce que n’avait

pas mentionné Arthur Pym –, une côte très abrupte d’un

accès difficile, de longues plaines arides, noirâtres,

encadrées d’une suite de collines de médiocre altitude,

tel est l’aspect que présentait Tsalal. Je le répète, le

rivage était désert. On ne voyait pas une embarcation au

large ni dans les criques. Il ne s’élevait aucune fumée

au-dessus des roches, et il semblait bien qu’il n’y eût

pas un seul habitant de ce côté.

Que s’était-il donc passé depuis onze ans ?... Peut-

être le chef des indigènes, ce Too-Wit, n’existait-il

plus ? Soit, mais la population relativement

nombreuse... et William Guy... et les survivants de la

goélette anglaise ?...

Lorsque la Jane avait paru sur ces parages, c’était la

première fois que les Tsalalais voyaient un navire.

Aussi dès leur arrivée à bord, l’avaient-ils pris pour un

énorme animal, sa mâture pour des membres, ses voiles

pour des vêtements. Maintenant, ils devaient savoir à

quoi s’en tenir à ce sujet. Or, s’ils ne cherchaient pas à

nous rendre visite, à quoi fallait-il attribuer cette

conduite singulièrement réservée ?...

« À la mer, le grand canot ! » commanda le

capitaine Len Guy d’une voix impatiente.

L’ordre fut exécuté, et le capitaine Len Guy,

s’adressant au lieutenant :

« Jem, fais descendre huit hommes avec Martin

Holt, Hunt à la barre. Tu resteras au mouillage, et veille

du côté de la terre comme du côté de la mer...

– Soyez sans inquiétude, capitaine.

– Nous allons débarquer, et nous tenterons de

gagner le village de Klock-Klock. S’il survenait

quelque complication au large, préviens par trois coups

de pierrier...

– C’est entendu, trois coups tirés à une minute

d’intervalle, répondit le lieutenant.

– Si tu ne nous as pas vus reparaître avant le soir,

envoie le second canot bien armé avec dix hommes

sous la direction du bosseman, et qu’ils stationnent à

une encablure du rivage, afin de nous recueillir.

– Ce sera fait.

– En aucun cas, tu ne quitteras le bord, Jem...

– En aucun cas.

– Si nous n’avions pas été retrouvés, après avoir fait

tout ce qui serait en ton pouvoir, tu prendrais le

commandement de la goélette, et tu la ramènerais aux

Falklands...

– C’est convenu. »

Le grand canot fut vite paré. Huit hommes s’y

embarquèrent, compris Martin Holt et Hunt tous armés

de fusils, de pistolets, la cartouchière pleine, le couteau

à la ceinture.

À ce moment je m’avançai et dis :

« Ne me permettrez-vous pas de vous accompagner

à terre, capitaine ?...

– Si cela vous convient, monsieur Jeorling. »

Rentré dans ma cabine, je pris mon fusil – un fusil

de chasse à deux coups –, la poire à poudre, le sac à

plomb, quelques balles, et je vins rejoindre le capitaine

Len Guy, qui m’avait gardé une place à l’arrière.

L’embarcation déborda, et, vigoureusement menée,

se dirigea vers le récif, afin de découvrir la passe par

laquelle Arthur Pym et Dirk Peters l’avaient franchi, le

19 janvier 1828, dans le canot de la Jane.

C’est à ce moment que les sauvages étaient apparus

sur leurs longues pirogues... Que William Guy leur

avait montré un mouchoir blanc en signe d’amitié...

qu’ils avaient répondu par les cris de anamoo-moo et

lamalama... et que le capitaine leur avait permis de

venir à bord avec leur chef Too-Wit.

Le récit déclare que des relations amicales

s’établirent alors entre ces sauvages et les hommes de la

Jane. Il fut décidé qu’une cargaison de biches de mer

serait embarquée au retour de la goélette, qui, sur les

instigations d’Arthur Pym, allait pousser une pointe

vers le sud. Quelques jours après, le 1er février, on le

sait, le capitaine William Guy et trente et un des siens

avaient été victimes d’un guet-apens dans le ravin de

Klock-Klock, et, des six hommes restés à la garde de la

Jane, détruite par une explosion, il ne s’en sauva pas un

seul.

Pendant vingt minutes, notre canot côtoya le récif.

Dès que la passe eut été découverte par Hunt, il s’y

engagea, afin d’atteindre une étroite coupure des

roches.

Deux matelots furent laissés dans le canot, qui

retraversa le petit bras large de deux cents toises et vint

jeter son grappin sur les roches, à l’entrée même de la

passe.

Après avoir remonté la gorge sinueuse, qui donnait

accès sur la crête du rivage, notre petite troupe, Hunt en

tête, se dirigea vers le centre de l’île.

Le capitaine Len Guy et moi, tout en marchant,

échangions nos remarques, au sujet de ce pays qui, au

dire d’Arthur Pym, « différait essentiellement de toutes

terres visitées jusqu’alors par des hommes civilisés ».

Nous le verrions bien. Dans tous les cas, ce que je

puis dire, c’est que la couleur générale des plaines était

noire, comme si l’humus eût été fait d’une poussière de

laves, et que, nulle part, on ne voyait rien « qui fût

blanc ».

À cent pas de là, Hunt se mit à courir vers une

énorme masse rocheuse. Dès qu’il l’eut atteinte, il la

gravit avec l’agilité d’un isard, il se dressa au sommet,

et promena ses regards sur un espace de plusieurs

milles.

Hunt semblait être dans l’attitude d’un homme « qui

ne s’y reconnaissait pas » !

« Qu’a-t-il donc ?... me demanda le capitaine Len

Guy, après l’avoir observé avec attention.

– Ce qu’il a, répliquai-je, je ne sais, capitaine. Mais,

vous ne l’ignorez pas, tout est bizarre en cet homme,

tout est inexplicable dans ses manières, et, par certains

côtés, il mériterait de figurer parmi les êtres nouveaux

qu’Arthur Pym prétend avoir rencontrés sur cette île !...

On dirait même que...

– Que ?... » répéta le capitaine Len Guy.

Et alors, sans terminer ma phrase, je m’écriai.

« Capitaine, êtes-vous certain d’avoir fait une bonne

observation, quand vous avez pris hauteur hier ?...

– Assurément.

– Ainsi votre point ?...

– M’a donné 83° 20’ de latitude et 43° 5’ de

longitude...

– Exactement ?...

– Exactement.

– Il n’y a donc pas à mettre en doute que cette île

soit l’île Tsalal ?...

– Non, monsieur Jeorling, si l’île Tsalal est bien au

gisement indiqué par Arthur Pym. »

Effectivement, il ne pouvait naître aucun doute à ce

sujet. Il est vrai, si Arthur Pym ne s’était pas trompé sur

ce gisement exprimé en degrés et en minutes, que

devait-on penser de la fidélité de son récit, concernant

la région que traversa notre petite troupe sous la

direction de Hunt. Il parle d’étrangetés qui ne lui étaient

point familières... Il parle d’arbres dont aucun ne

ressemblait aux produits de la zone torride, ni de la

zone tempérée, ni de la zone glaciale du nord, ni à ceux

des latitudes inférieures méridionales, – ce sont ses

propres expressions... Il parle de roches d’une structure

nouvelle, soit par leur masse, soit par leur

stratification... Il parle de ruisseaux prodigieux, dont le

lit contenait un liquide indescriptible sans apparence de

limpidité, une sorte de dissolution de gomme arabique,

partagée en veines distinctes, qui offrait tous les

chatoiements de la soie changeante, et que la puissance

de cohésion ne rapprochait pas, après qu’une lame de

couteau les avait divisées...

Eh bien, il n’y avait rien – ou il n’y avait plus rien

de tout cela ! Pas un arbre, pas un arbrisseau, pas un

arbuste ne se montrait à travers la campagne... Des

collines boisées entre lesquelles devait s’étaler le

village de Klock-Klock, nous ne vîmes pas apparence...

De ces ruisseaux où les hommes de la Jane n’avaient

point osé se désaltérer, je n’aperçus pas un seul –, non

pas même une goutte d’eau ni ordinaire ni

extraordinaire... Partout l’affreuse, la désolante,

l’absolue aridité !

Cependant Hunt marchait d’un pas rapide, sans

montrer aucune hésitation. Il semblait qu’un instinct

naturel le conduisît, ainsi que ces hirondelles, ces

pigeons voyageurs, ramenés à leurs nids par le plus

court, – à vol d’oiseau, « à vol d’abeille », disons-nous

en Amérique. Je ne sais quel pressentiment nous incitait

à le suivre comme le meilleur des guides, un Bas de

Cuir, un Renard Subtil !... Et – après tout – peut-être

était-il le compatriote de ces héros de Fenimore

Cooper ?...

Mais, je ne saurais trop le répéter, nous n’avions pas

devant les yeux cette contrée fabuleuse, décrite par

Arthur Pym. Ce que nos pieds foulaient, c’était un sol

tourmenté, ravagé, convulsionné. Il était noir... oui...

noir et calciné comme s’il eût été vomi des entrailles de

la terre sous l’action des forces plutoniennes. On eût dit

que quelque effroyable et irrésistible cataclysme l’avait

bouleversé sur toute sa surface...

Quant aux animaux dont il est question dans le récit,

nous n’en apercevions plus un seul, – ni les canards de

l’espèce anas valisneria, ni les tortues galapagos, ni les

boubies noires, ni ces oiseaux noirs taillés comme des

busards, ni les cochons noirs, à queue touffante et à

jambes d’antilopes, ni ces sortes de moutons à laine

noire, ni les gigantesques albatros à plumage noir... Les

pingouins, même, si nombreux dans les parages

antarctiques, semblaient avoir fui cette terre, devenue

inhabitable... C’était la solitude silencieuse et morne du

plus affreux désert !

Et, aucun être humain... personne... pas plus à

l’intérieur de l’île que sur le rivage !

Au milieu de cette désolation, restait-il encore

chance de retrouver William Guy et les survivants de la

Jane ?...

Je regardai le capitaine Len Guy. Son visage pâle,

son front creusé de profondes rides, disaient trop

clairement que l’espoir commençait à l’abandonner...

Nous atteignîmes enfin la vallée dont les plis

enveloppaient autrefois le village de Klock-Klock. Là,

comme ailleurs, complet abandon. Plus une seule de ces

habitations – et combien misérables elles étaient alors –

, ni ces yampoos, formées d’une grande peau noire

reposant sur un tronc d’arbre coupé à quatre pieds de

terre, ni ces huttes faites de branches rabattues, ni ces

trous de troglodytes, évidés dans les parois de la

colline, à même d’une pierre noire qui ressemblait à de

la terre à foulon... Et ce ruisseau qui clapotait en

descendant les pentes du ravin, où était-il, et de quel

côté s’enfuyait son eau magique, roulant sur un lit de

sable noir ?...

Quant à la population tsalalaise, ces hommes

presque entièrement nus, quelques-uns vêtus d’une

peau à fourrure noire, armés de lances et de massues, et

ces femmes droites, grandes, bien faites, « douées d’une

grâce et d’une liberté d’allure qu’on ne retrouve pas

dans une société civilisée » – encore les propres

expressions d’Arthur Pym –, et cette multitude

d’enfants qui leur faisaient cortège... oui ! qu’était

devenu tout ce monde d’indigènes à la peau noire, à la

chevelure noire, aux dents noires, que la couleur

blanche remplissait d’épouvante...

En vain cherchai-je la case de Too-Wit, faite de

quatre grandes peaux que liaient entre elles des

chevilles de bois, et assujetties par de petits pieux fichés

en terre... Je n’en reconnus même pas la place !... Et

c’était là, cependant, que William Guy, Arthur Pym,

Dirk Peters et leurs compagnons avaient été reçus non

sans des marques de respect, tandis que la foule des

insulaires se pressait au-dehors... C’était là que fut servi

le repas où figuraient des entrailles palpitantes d’un

animal inconnu, que Too-Wit et les siens dévorèrent

avec une répugnante avidité...

À cet instant, une éclaircie se fit dans mon cerveau.

Ce fut comme une révélation. Je devinai ce qui s’était

passé sur l’île, quelle était la raison de cette solitude, la

cause de ce bouleversement dont le sol portait encore

les traces...

« Un tremblement de terre !... m’écriai-je. Oui ! il a

suffi de deux ou trois de ces terribles secousses, si

communes en ces régions sous lesquelles la mer pénètre

par infiltration !... Un jour, les quantités de vapeur

accumulées se fraient une issue et anéantissent tout à la

surface...

– Un tremblement de terre aurait changé à ce point

l’île Tsalal ?... murmura le capitaine Len Guy.

– Oui, capitaine, et il a détruit cette végétation

particulière... ces ruisseaux au liquide bizarre... ces

étrangetés naturelles, enfouies maintenant dans les

profondeurs du sol et dont nous ne retrouvons aucune

trace !... Rien ne se voit plus ici de ce qu’avait vu

Arthur Pym !... »

Hunt, qui s’était approché, écoutait, relevant et

abaissant son énorme tête en signe d’approbation.

« Est-ce que ces contrées de la mer australe ne sont

pas volcaniques ? repris-je. Est-ce que si l’Halbrane

nous transportait à la Terre Victoria, nous n’y

trouverions pas l’Erebus et le Terror en pleine

éruption ?...

– Cependant, fit observer Martin Holt, s’il y avait eu

éruption, on verrait des laves...

– Je ne dis pas qu’il y ait eu éruption, répondis-je au

maître-voilier, mais je dis que le sol a été remué de fond

en comble par un tremblement de terre ! »

En y bien réfléchissant, l’explication que je donnais

méritait d’être admise.

Et il me revint alors à la mémoire que, d’après le

récit d’Arthur Pym, Tsalal appartenait à un groupe

d’îles qui s’étendait vers l’ouest. Si elle n’avait pas été

détruite, il était possible que la population tsalalaise se

fût enfuie sur une des îles voisines. Il conviendrait donc

d’aller reconnaître cet archipel, où les survivants de la

Jane avaient pu trouver refuge, après avoir quitté

Tsalal, qui, depuis le cataclysme, ne devait plus offrir

aucune ressource...

J’en parlai au capitaine Len Guy.

« Oui, s’écria-t-il – et des larmes jaillissaient de ses

yeux –, oui... il se peut !... Et, pourtant, comment mon

frère, comment ses malheureux compagnons auraient-

ils eu le moyen de s’enfuir, et n’est-il pas plus probable

qu’ils ont tous péri dans ce tremblement de terre ?... »

Un geste de Hunt qui signifiait : Venez ! nous

entraîna sur ses pas.

Après s’être enfoncé, à travers la vallée, de deux

portées de fusil, il s’arrêta.

Quel spectacle s’offrit à nos regards !

Là gisaient en tas des monceaux d’ossements, des

amas de sternums, de tibias, de fémurs, de vertèbres,

des débris de toute cette charpente qui compose le

squelette humain et sans un lambeau de chair, des

agglomérations de crânes avec quelques touffes de

cheveux, enfin un amoncellement énorme qui avait

blanchi à cette place !...

Devant ce formidable ossuaire, nous fûmes saisis

d’épouvante et d’horreur !

Était-ce donc là ce qui restait de la population de

l’île, évaluée à plusieurs milliers d’individus ?... Mais,

s’ils avaient succombé jusqu’au dernier dans ce

tremblement de terre, comment expliquer que ces débris

fussent répandus à la surface du sol et non enfouis dans

ses entrailles ? Et puis, pouvait-on admettre que ces

indigènes, hommes, femmes, enfants, vieillards, eussent

été surpris à ce point qu’ils n’avaient pas eu le temps de

gagner avec leurs embarcations les autres îles du

groupe ?...

Nous demeurions immobiles, accablés, désespérés,

incapables de prononcer une parole !

« Mon frère... mon pauvre frère ! » répétait le

capitaine Len Guy, qui venait de s’agenouiller.

Toutefois, en y réfléchissant, il y avait des choses

que mon esprit se refusait à admettre. Ainsi comment

accorder cette catastrophe avec les notes du carnet de

Patterson ? Ces notes disaient formellement que le

second de la Jane, sept mois auparavant, avait laissé ses

compagnons sur l’île Tsalal. Ils ne pouvaient donc avoir

péri dans ce tremblement de terre, qui, étant donné

l’état des ossements, remontait à plusieurs années, et

qui devait s’être produit après le départ d’Arthur Pym et

de Dirk Peters, puisque le récit n’en parlait pas...

En vérité, ces faits étaient inconciliables. Si le

tremblement de terre était de date récente, ce n’était pas

à lui qu’il fallait attribuer la présence de ces squelettes,

déjà blanchis par le temps. En tout cas, les survivants de

la Jane n’étaient pas parmi eux... Mais alors... où

étaient-ils ?...

Comme la vallée de Klock-Klock ne se prolongeait

point au-delà, il y eut nécessité de revenir sur nos pas,

afin de reprendre le chemin du littoral.

Nous avions à peine franchi un demi-mille, le long

des talus, lorsque Hunt s’arrêta de nouveau devant

quelques fragments d’os presque à l’état de poussière,

et qui ne semblaient pas appartenir à un être humain.

Était-ce donc les restes de l’un de ces bizarres

animaux décrits par Arthur Pym, et dont nous n’avions

pas aperçu un seul échantillon jusqu’alors ?

Un cri – ou plutôt une sorte de rugissement sauvage

– s’échappa de la bouche de Hunt.

Son énorme main, qui se tendait vers nous, tenait un

collier de métal...

Oui !... un collier de cuivre... un collier à demi rongé

d’oxyde, sur lequel quelques lettres gravées se

pouvaient lire encore.

Ces lettres formaient les trois mots que voici :

Tigre. – Arthur Pym. –

Tigre ! c’était le terre-neuve qui avait sauvé la vie à

son maître, lorsque celui-ci était caché dans la cale du

Grampus... Tigre, qui avait déjà donné des signes

d’hydrophobie... Tigre qui, pendant la révolte de

l’équipage, s’était jeté à la gorge du matelot Jones

presque aussitôt achevé par Dirk Peters !...

Ainsi ce fidèle animal n’avait pas péri dans le

naufrage du Grampus... Il avait été recueilli à bord de la

Jane en même temps qu’Arthur Pym et le métis... Et,

pourtant, le récit ne le mentionnait pas, et, même avant

la rencontre de la goélette, il n’était plus question du

chien...

Mille contradictions se pressaient dans mon esprit...

Je ne savais comment concilier ces faits... Cependant,

nul doute que Tigre eût été tiré du naufrage comme

Arthur Pym, qu’il l’eût suivi jusqu’à l’île Tsalal, qu’il

eût survécu à l’éboulement de la colline de Klock-

Klock, qu’il eût enfin trouvé la mort dans cette

catastrophe qui avait anéanti une partie de la population

tsalalaise...

Mais, encore une fois, William Guy et ses cinq

matelots ne pouvaient se trouver parmi ces squelettes

qui jonchaient le sol, puisqu’ils étaient vivants au

départ de Patterson, il y avait sept mois, et que la

catastrophe datait de bien des années déjà !...

Trois heures plus tard, nous étions de retour à bord

de l’Halbrane, n’ayant fait aucune autre découverte.

Le capitaine Len Guy regagna sa cabine, s’y

enferma, et ne parut pas même à l’heure du dîner.

Je pensai que mieux valait respecter sa douleur, et je

ne cherchai pas à le revoir.

Le lendemain, désireux de retourner sur l’île et de

reprendre l’exploration d’un littoral à l’autre, je

demandai au lieutenant de m’y faire conduire.

Jem West y consentit, après avoir été autorisé par le

capitaine Len Guy, qui s’abstint de venir avec nous.

Hunt, le bosseman, Martin Holt, quatre hommes et moi,

nous prîmes place dans le canot, sans armes, puisqu’il

n’y avait plus rien à craindre.

Nous débarquâmes au même endroit que la veille, et

Hunt nous dirigea de nouveau vers la colline de Klock-

Klock.

Une fois là, on remonta l’étroit ravin par lequel

Arthur Pym, Dirk Peters et le matelot Allen, séparés de

William Guy et de ses vingt-neuf compagnons,

s’enfoncèrent à travers cette fissure, creusée dans une

substance savonneuse, une espèce de stéatite assez

fragile.

À cette place, il n’y avait plus vestige des parois qui

avaient dû disparaître dans le tremblement de terre, ni

de la fissure dont quelques noisetiers ombrageaient

alors l’orifice, ni du sombre couloir qui conduisait au

labyrinthe, dans lequel Allen mourut étouffé, ni de la

terrasse d’où Arthur Pym et le métis avaient vu

l’attaque des canots indigènes contre la goélette, et

entendu l’explosion qui fît des milliers de victimes.

Il ne restait rien non plus de la colline abattue dans

l’éboulement artificiel, auquel le capitaine de la Jane,

son second Patterson et cinq de ses hommes avaient pu

échapper...

Il en était de même de ce labyrinthe, dont les

boucles entrecroisées figuraient des lettres, lesquelles

lettres formaient des mots, lesquels mots composaient

une phrase reproduite dans le texte d’Arthur Pym, –

cette phrase dont la première ligne signifiait « être

blanc », et la seconde, « région du sud » !

Ainsi avaient disparu la colline, le village de Klock-

Klock, et tout ce qui donnait à l’île Tsalal un aspect

surnaturel. À présent, sans doute, le mystère de ces

invraisemblables découvertes ne serait jamais révélé à

personne !...

Nous n’avions qu’à regagner notre goélette en

revenant par l’est du littoral.

Hunt nous fit alors traverser l’emplacement où des

hangars avaient été élevés pour la préparation de la

biche de mer et dont nous ne vîmes que des débris.

Inutile d’ajouter que le cri tékéli-li ne retentissait

point à nos oreilles, – ce cri que poussaient les

insulaires et les gigantesques oiseaux noirs de

l’espace... Partout, le silence, l’abandon !...

Une dernière halte eut lieu à l’endroit où Arthur

Pym et Dirk Peters s’étaient emparés du canot qui les

porta vers de plus hautes latitudes... jusqu’à cet horizon

de vapeurs sombres, dont les déchirures laissaient

apercevoir la grande figure humaine... le géant blanc...

Hunt, les bras croisés, dévorait des yeux l’infinie

étendue de mer.

« Eh bien, Hunt ?... » lui dis-je.

Hunt ne parut pas m’entendre, et ne tourna même

pas la tête de mon côté.

« Que faisons-nous ici ?... » lui demandai-je en le

touchant à l’épaule.

Ma main le fit tressaillir, et il me jeta un regard qui

me pénétra jusqu’au cœur.

« Allons, Hunt, s’écria Hurliguerly, est-ce que tu vas

prendre racine sur ce bout de roche ?... Ne vois-tu pas

l’Halbrane qui nous attend au mouillage ? En route !...

Nous déraperons dès demain !... Il n’y a plus rien à faire

ici ! »

Il me sembla que les lèvres tremblotantes de Hunt

répétaient ce mot « rien », tandis que toute son attitude

protestait contre les paroles du bosseman...

Le canot nous ramena à bord.

Le capitaine Len Guy n’avait point quitté sa cabine.

Jem West, n’ayant pas reçu l’ordre d’appareiller,

attendait en se promenant à l’arrière.

J’allai m’asseoir au pied du grand mât, observant la

mer librement ouverte devant nous.

En ce moment, le capitaine Len Guy sortit du rouf,

la figure pâle et contractée.

« Monsieur Jeorling, me dit-il, j’ai conscience

d’avoir fait tout ce qu’il était possible de faire !... Mon

frère William et ses compagnons, puis-je espérer

désormais ?... Non !... Il faut repartir... avant que

l’hiver... »

Le capitaine Len Guy, se redressant, lança un

dernier regard vers l’île Tsalal.

« Demain, Jem, dit-il, demain, nous appareillerons à

la première heure... »

En ce moment, une voix rude prononça ces mots :

« Et Pym... le pauvre Pym ?... »

Cette voix... je la reconnus...

C’était celle que j’avais entendue dans mon rêve !

Deuxième partie

1



Et Pym ?...



La décision du capitaine Len Guy de quitter, dès le

lendemain, le mouillage de l’île Tsalal et de reprendre

la route du nord, cette campagne terminée sans résultat,

ce renoncement à rechercher en une autre partie de la

mer antarctique les naufragés de la goélette anglaise, –

tout cela s’était tumultueusement présenté à mon esprit.

Comment, les six hommes qui, à s’en rapporter au

carnet de Patterson, se trouvaient encore, il y a quelques

mois, dans ces parages, l’Halbrane allait les

abandonner ?... Son équipage ne remplirait-il pas

jusqu’au bout le devoir que l’humanité lui

commandait ?... Ne tenterait-il pas l’impossible pour

découvrir le continent ou l’île sur lesquels les

survivants de la Jane avaient peut-être réussi à se

réfugier, en quittant cette Tsalal, devenue inhabitable

depuis le tremblement de terre ?...

Cependant nous n’étions qu’à la fin de décembre, au

lendemain du Christmas, presque au début de la belle

saison. Deux grands mois d’été nous permettraient de

naviguer à travers cette portion de l’Antarctide. Nous

aurions le temps de revenir au cercle polaire avant la

terrible saison australe... Et voilà que l’Halbrane se

préparait à mettre le cap au nord...

Oui, tel était bien le « pour » de la question. Il est

vrai – je suis forcé de l’avouer –, le « contre »

s’appuyait sur une série d’arguments de réelle valeur.

Et d’abord, jusqu’à ce jour, l’Halbrane n’avait point

marché à l’aventure. En suivant l’itinéraire indiqué par

Arthur Pym, elle se dirigeait vers un point nettement

déterminé, – l’île Tsalal. L’infortuné Patterson

l’affirmait, c’était sur cette île, d’un gisement connu,

que notre capitaine devait recueillir William Guy et les

cinq matelots échappés au guet-apens de Klock-Klock.

Or, nous ne les avions plus trouvés à Tsalal, – ni

personne de cette population indigène, anéantie dans on

ne sait quelle catastrophe dont nous ignorions la date.

Étaient-ils parvenus à s’enfuir avant ladite catastrophe,

survenue depuis le départ de Patterson, c’est-à-dire

depuis moins de sept à huit mois ?...

Dans tous les cas, la question se réduisait à ce

dilemme très simple :

Ou les gens de la Jane avaient succombé, et

l’Halbrane devait repartir sans retard, ou ils avaient

survécu, et il ne fallait pas abandonner les recherches.

Eh bien, si l’on s’en tenait au second terme du

dilemme, que convenait-il de faire, si ce n’est de

fouiller, île par île, le groupe de l’ouest signalé dans le

récit, et que le tremblement de terre avait peut-être

épargné ?... D’ailleurs, à défaut de ce groupe, les

fugitifs de l’île Tsalal n’avaient-ils pu prendre pied sur

quelque autre partie de l’Antarctide ?... N’existait-il

point de nombreux archipels au milieu de cette mer

libre que l’embarcation d’Arthur Pym et du métis avait

parcourue... jusqu’où, on ne savait ?...

Il est vrai, si leur canot avait été entraîné au-delà du

quatre-vingt-quatrième degré, où aurait-il pu atterrir,

puisque nulle terre, ni insulaire ni continentale,

n’émergeait de cette immense plaine liquide ?... Au

surplus, je ne cesse de le répéter, la fin du récit ne

comporte qu’étrangetés, invraisemblances, confusions,

nées des hallucinations d’un cerveau quasi malade...

Ah ! c’est maintenant que Dirk Peters nous eût été utile,

si le capitaine Len Guy avait été assez heureux pour le

découvrir dans sa retraite de l’Illinois, et s’il s’était

embarqué sur l’Halbrane !...

Donc, pour en revenir à la question, en cas qu’il fût

décidé de continuer la campagne, vers quel point de ces

mystérieuses régions notre goélette devrait-elle se

diriger ?... N’en serait-elle pas réduite, dirai-je, à mettre

le cap sur le hasard ?...

Et puis – autre difficulté –, l’équipage de l’Halbrane

consentirait-il à courir les chances d’une navigation si

remplie d’inconnu, à s’enfoncer plus profondément vers

les régions du pôle, avec la crainte de se heurter contre

une infranchissable banquise, lorsqu’il s’agirait de

regagner les mers d’Amérique ou d’Afrique ?...

En effet, quelques semaines encore, et l’hiver

antarctique ramènerait son cortège d’intempéries et de

froidures. Cette mer, actuellement libre, se congèlerait

tout entière et ne serait plus navigable. Or, d’être

séquestré au milieu des glaces pendant sept ou huit

mois, sans même être assuré d’accoster quelque part,

cela ne ferait-il pas reculer les plus braves ? La vie de

nos hommes, leurs chefs avaient-ils le droit de la

risquer pour cet infime espoir de recueillir les

survivants de la Jane introuvés sur l’île Tsalal ?...

C’est à cela qu’avait réfléchi le capitaine Len Guy

depuis la veille. Puis, le cœur brisé, n’ayant plus aucun

espoir de rencontrer son frère et ses compatriotes, il

venait de commander, d’une voix que l’émotion faisait

trembler :

« À demain le départ, dès la première heure ! »

Et, à mon sens, il lui fallait autant d’énergie morale

pour revenir en arrière qu’il en avait montré pour aller

en avant. Mais sa résolution était prise, et il saurait

refouler en lui l’inexprimable douleur que lui causait

l’insuccès de cette campagne.

En ce qui me concerne, je l’avoue, j’éprouvais un

vif désappointement, on ne peut plus chagriné que notre

expédition finît dans ces conditions désolantes. Après

m’être si passionnément attaché aux aventures de la

Jane, j’aurais voulu ne point suspendre les recherches,

tant qu’il serait possible de les continuer à travers les

parages de l’Antarctide...

Et, à notre place, combien de navigateurs auraient

eu à cœur de résoudre le problème géographique du

pôle austral ! En effet, l’Halbrane s’était avancée au-

delà des régions visitées par les navires de Weddell,

puisque l’île Tsalal gisait à moins de sept degrés du

point où se croisent les méridiens. Aucun obstacle ne

semblait s’opposer à ce qu’elle pût s’élever aux

dernières latitudes. Grâce à cette saison exceptionnelle,

vents et courants la conduiraient peut-être à l’extrémité

de l’axe terrestre, dont elle n’était éloignée que de

quatre cents milles ?... Si la mer libre s’étendait jusque-

là, ce serait l’affaire de quelques jours... S’il existait un

continent, ce serait l’affaire de quelques semaines...

Mais, en réalité, personne de nous ne songeait au pôle

sud, et ce n’était pas pour le conquérir que l’Halbrane

avait affronté les dangers de l’océan Antarctique !

Et puis, en admettant que le capitaine Len Guy,

désireux de pousser plus loin ses investigations, eût

obtenu l’acquiescement de Jem West, du bosseman et

des anciens de l’équipage, est-ce qu’il aurait pu y

décider les vingt recrues engagées aux Falklands, dont

le sealing-master Hearne ne cessait d’entretenir les

mauvaises dispositions ?... Non ! impossible au

capitaine Len Guy de faire fond sur ces hommes en

majorité dans l’équipage, et qu’il avait déjà conduits

jusqu’à la hauteur de l’île Tsalal. Ils eussent assurément

refusé de s’aventurer plus haut dans les mers

antarctiques, et ce devait être une des raisons pour

lesquelles notre capitaine avait pris la résolution de

revenir vers le nord, malgré la profonde douleur qu’il

en éprouvait...

Nous considérions donc la campagne comme

terminée, et que l’on juge de notre surprise, lorsque ces

mots se firent entendre :

« Et Pym... le pauvre Pym ?... »

Je me retournai...

C’était Hunt qui venait de parler.

Immobile près du rouf, cet étrange personnage

dévorait l’horizon du regard...

À bord de la goélette, on était si peu habitué à

entendre la voix de Hunt – peut-être étaient-ce même

les premiers mots qu’il eût prononcés devant tous

depuis son embarquement – que la curiosité ramena nos

hommes près de lui. Son intervention inopinée

n’annonçait-elle pas – j’en eus une sorte de

pressentiment – quelque prodigieuse révélation ?...

Un geste de Jem West renvoya l’équipage à l’avant.

Il ne resta plus que le lieutenant, le bosseman, le maître-

voilier Martin Holt, et le maître-calfat Hardie, qui se

considérèrent comme autorisés à demeurer avec nous.

« Qu’as-tu dit ?... demanda le capitaine Len Guy en

s’approchant de Hunt.

– J’ai dit : Et Pym... le pauvre Pym ?...

– Eh bien, que prétends-tu en nous rappelant le nom

de l’homme dont les détestables conseils ont entraîné

mon frère jusqu’à cette île où la Jane a été détruite, où

la plus grande partie de son équipage a été massacrée,

où nous n’avons plus trouvé un seul de ceux qui y

étaient encore il y a sept mois ?... »

Et comme Hunt restait muet :

« Réponds donc ! » s’écria le capitaine Len Guy,

qui, le cœur ulcéré, ne pouvait se contenir.

L’hésitation de Hunt ne venait point de ce qu’il ne

savait que répondre, mais, ainsi qu’on va le voir, d’une

certaine difficulté à exprimer ses idées. Elles étaient

très nettes cependant, bien que sa phrase fût

entrecoupée, ses mots à peine reliés entre eux. Enfin, il

avait une sorte de langage à lui, imagé parfois, et sa

prononciation était fortement empreinte de l’accent

rauque des Indiens du Far West.

« Voilà... dit-il, je ne sais pas raconter les choses...

Ma langue s’arrête... Comprenez-moi... J’ai parlé de

Pym... du pauvre Pym... n’est-ce pas ?...

– Oui, répliqua le lieutenant d’un ton bref, et qu’as-

tu à nous dire d’Arthur Pym ?...

– J’ai à dire... qu’il ne faut pas l’abandonner...

– Ne pas l’abandonner ?... m’écriai-je.

– Non... jamais !... reprit Hunt. Songez-y... ce serait

cruel... trop cruel !... Nous irons le chercher...

– Le chercher ?... répéta le capitaine Len Guy.

– Comprenez-moi... c’est pour cela que j’ai

embarqué à bord de l’Halbrane... oui... pour retrouver...

le pauvre Pym !...

– Et où est-il donc, demandai-je, si ce n’est au fond

d’une tombe... dans le cimetière de sa ville natale ?

– Non... il est là où il est resté... seul... tout seul...

répondit Hunt en tendant sa main vers le sud, et, depuis,

onze fois déjà le soleil s’est levé sur cet horizon ! »

Hunt voulait ainsi désigner les régions antarctiques,

c’était évident... Mais que prétendait-il ?...

« Est-ce que tu ne sais pas qu’Arthur Pym est

mort ?... dit le capitaine Len Guy.

– Mort !... répartit Hunt, en soulignant ce mot d’un

geste expressif. Non !... écoutez-moi... je connais les

choses... comprenez-moi... Il n’est pas mort...

– Voyons, Hunt, repris-je... rappelez-vous... au

dernier chapitre des aventures d’Arthur Pym, Edgar Poe

ne raconte-t-il pas que sa fin a été soudaine et

déplorable ?... »

Il est vrai, de quelle façon s’était terminée cette vie

si extraordinaire, le poète américain ne l’indiquait pas,

et, j’y insiste, cela m’avait toujours semblé assez

suspect ! Le secret de cette mort allait-il donc m’être

enfin révélé, puisque, à en croire Hunt, Arthur Pym ne

serait jamais revenu des régions polaires ?...

« Explique-toi, Hunt, ordonna le capitaine Len Guy,

qui partageait ma surprise. Réfléchis... prends ton

temps... et dis bien ce que tu as à dire ! »

Et, tandis que Hunt passait sa main sur son front

comme pour y recueillir de lointains souvenirs, je fis

cette observation au capitaine Len Guy :

« Il y a quelque chose de singulier dans

l’intervention de cet homme, et s’il n’est pas fou... »

À ces mots, le bosseman secoua la tête, car, pour lui,

Hunt ne jouissait pas de son bon sens.

Celui-ci le comprit, et, d’une voix dure :

« Non... pas fou... s’écria-t-il. Les fous là-bas... dans

la Prairie... on les respecte, si on ne les croit pas !... Et

moi... il faut me croire !... Non !... Pym n’est pas

mort !...

– Edgar Poe l’affirme, répondis-je.

– Oui... je sais... Edgar Poe... de Baltimore... Mais...

il n’a jamais vu le pauvre Pym... jamais...

– Comment ! s’écria le capitaine Len Guy, ces deux

hommes ne se connaissaient pas ?...

– Non !

– Et ce n’est pas Arthur Pym qui a raconté lui-même

ses aventures à Edgar Poe ?...

– Non... capitaine... non ! répondit Hunt... Celui-là...

à Baltimore... il n’a eu que les notes écrites par Pym

depuis le jour où il s’était caché à bord du Grampus...

écrites jusqu’à la dernière heure... la dernière...

comprenez-moi... comprenez-moi !... »

Évidemment, la crainte de Hunt était de ne pas être

intelligible, et il le répétait sans cesse. D’ailleurs – je ne

puis en disconvenir –, ce qu’il déclarait semblait

impossible à admettre. Ainsi, d’après lui, Arthur Pym

ne serait jamais entré en relation avec Edgar Poe ?... Le

poète américain aurait seulement eu connaissance de

notes rédigées jour par jour pendant toute la durée de

cet invraisemblable voyage ?...

« Qui donc a rapporté ce journal ?... demanda le

capitaine Len Guy en saisissant la main de Hunt.

– C’est le compagnon de Pym... celui qui l’aimait

comme un fils, son pauvre Pym... le métis Dirk Peters...

qui est revenu seul de là-bas...

– Le métis Dirk Peters ?... m’écriai-je.

– Oui.

– Seul ?

– Seul.

– Et Arthur Pym serait ?...

– Là ! » répondit Hunt d’une voix puissante, en se

penchant vers ces régions du sud, où son regard restait

obstinément attaché.

Une telle affirmation pouvait-elle avoir raison de

l’incrédulité générale ? Non, certes ! Aussi Martin Holt

poussa-t-il Hurliguerly du coude, et tous deux parurent

prendre Hunt en pitié, tandis que Jem West l’observait

sans exprimer son sentiment. Quant au capitaine Len

Guy, il me fit signe qu’il n’y avait rien de sérieux à tirer

de ce pauvre diable, dont les facultés mentales devaient

être depuis longtemps troublées.

Et pourtant, lorsque j’examinais Hunt, je croyais

surprendre une sorte de rayonnement de vérité qui

s’échappait de ses yeux.

Alors je m’ingéniai à interroger Hunt, à lui poser

des questions précises et pressantes, auxquelles il

essaya de répondre par des affirmations successives,

ainsi qu’on va le voir, et sans jamais se contredire.

« Voyons... demandai-je, après avoir été recueilli sur

la coque du Grampus avec Dirk Peters, Arthur Pym est

bien venu à bord de la Jane jusqu’à l’île Tsalal ?...

– Oui.

– Pendant une visite du capitaine William Guy au

village de Klock-Klock, Arthur Pym s’est séparé de ses

compagnons en même temps que le métis et un des

matelots ?

– Oui... répondit Hunt, le matelot Allen... qui

presque aussitôt a été étouffé sous les pierres...

– Puis, tous deux ont assisté, du haut de la colline, à

l’attaque et à la destruction de la goélette ?...

– Oui...

– Puis, à quelque temps de là, tous deux ont quitté

l’île, après s’être emparés d’une des embarcations que

les indigènes n’ont pu leur reprendre ?...

– Oui...

– Et, vingt jours plus tard, arrivés devant le rideau

des vapeurs, tous deux ont été emportés dans le gouffre

de la cataracte ?... »

Hunt ne répondit pas d’une manière affirmative

cette fois... hésitant, balbutiant des paroles vagues... Il

semblait qu’il cherchât à raviver le feu de sa mémoire à

demi éteinte... Enfin, me regardant et secouant la tête :

« Non... pas tous deux, répondit-il. Comprenez-

moi... Dirk Peters... ne m’a jamais dit...

– Dirk Peters..., interrogea vivement le capitaine

Len Guy. Tu as connu Dirk Peters ?...

– Oui...

– Où ?...

– À Vandalia... État de Illlinois.

– Et c’est de lui que tu tiens tous ces renseignements

sur le voyage ?...

– De lui.

– Et il était revenu seul... seul... de là-bas... après

avoir laissé Arthur Pym ?...

– Seul.

– Mais parlez donc... parlez donc ! » m’écriai-je.

En effet, je bouillais d’impatience. Quoi ! Hunt avait

connu Dirk Peters, et, grâce à lui, il savait des choses

que je croyais condamnées à n’être jamais sues !... Il

connaissait le dénouement de ces extraordinaires

aventures !...

Et alors, par phrases entrecoupées, mais

intelligibles, Hunt de répondre :

« Oui... là... un rideau de vapeurs... m’a souvent dit

le métis... comprenez-moi... Tous deux, Arthur Pym et

lui, étaient dans le canot de Tsalal... Puis... un glaçon...

un énorme glaçon est venu sur eux... Au choc, Dirk

Peters est tombé à la mer... Mais il a pu s’accrocher au

glaçon... monter dessus... et... comprenez-moi... il a vu

le canot dériver avec le courant, loin... bien loin... trop

loin !... En vain Pym chercha-t-il à rejoindre son

compagnon... Il n’a pas pu... Le canot s’en allait... s’en

allait !... Et Pym..., le pauvre et cher Pym a été

emporté... C’est lui qui n’est pas revenu... et il est là...

toujours là !... »

En vérité, cet homme eût été Dirk Peters en

personne qu’il n’aurait pas parlé avec plus d’émotion,

plus de force, plus de cœur, du « pauvre et cher Pym » !

Cependant, le fait était acquis – et pourquoi en

aurions-nous douté ? – c’était donc devant ce rideau de

vapeurs qu’Arthur Pym et le métis avaient été séparés

l’un de l’autre ?...

Il est vrai, si Arthur Pym avait continué à s’élever

vers de plus hautes latitudes, comment son compagnon

Dirk Peters avait-il pu revenir vers le nord... revenir au-

delà de la banquise... revenir au-delà du cercle polaire...

revenir en Amérique, où il aurait rapporté ces notes qui

furent communiquées à Edgar Poe ?...

Ces diverses questions furent minutieusement

posées à Hunt, et il répondit à toutes, conformément –

disait-il – à ce que lui avait maintes fois raconté le

métis.

D’après ce qu’il nous apprit, Dirk Peters avait dans

sa poche le carnet d’Arthur Pym, lorsqu’il s’accrocha

au glaçon, et c’est ainsi que fut sauvé le journal que le

métis mit à la disposition du romancier américain.

« Comprenez-moi... répétait Hunt, car je vous dis les

choses telles que je les tiens de Dirk Peters... Tandis

que la dérive l’entraînait, il cria de toutes ses forces...

Pym, le pauvre Pym avait déjà disparu au milieu du

rideau de vapeurs... Quant au métis, en se nourrissant

de poissons crus qu’il put prendre, il fut ramené par un

contre-courant à l’île Tsalal, où il débarqua à demi mort

de faim...

– À l’île Tsalal ?... s’écria le capitaine Len Guy. Et

depuis combien de temps l’avait-il quittée ?...

– Depuis trois semaines... oui... trois semaines au

plus... m’a déclaré Dirk Peters...

– Alors il a dû retrouver ce qui restait de l’équipage

de la Jane... demanda le capitaine Len Guy, mon frère

William et ceux qui avaient survécu avec lui ?

– Non... répondit Hunt, et Dirk Peters a toujours cru

qu’ils avaient péri jusqu’au dernier... oui... tous !... Il

n’y avait plus personne sur l’île...

– Personne ?... répétai-je, très surpris de cette

affirmation.

– Personne ! déclara Hunt.

– Mais la population de Tsalal ?...

– Personne... vous dis-je... personne !... île déserte...

oui !... déserte !... »

Cela contredisait absolument certains faits dont nous

étions sûrs. Après tout, il se pouvait que, lorsque Dirk

Peters revint à l’île Tsalal, la population, prise d’on ne

sait quelle épouvante, eût déjà cherché refuge sur le

groupe du sud-ouest, et que William Guy et ses

compagnons fussent encore cachés dans les gorges de

Klock-Klock. Cela expliquait comment le métis ne les

avait pas rencontrés et aussi comment les survivants de

la Jane n’avaient plus rien eu à craindre des insulaires

pendant les onze années de leur séjour sur l’île. D’autre

part, puisque Patterson les y avait laissés sept mois

auparavant, si nous ne les retrouvions plus, c’est qu’ils

avaient dû quitter Tsalal, où ils ne trouvaient plus à

vivre depuis le tremblement de terre...

« Ainsi, reprit le capitaine Len Guy, au retour de

Dirk Peters, plus un habitant sur l’île ?...

– Personne... répéta Hunt, personne... Le métis n’y

rencontra pas un seul indigène...

– Et alors que fit Dirk Peters ?... demanda le

bosseman.

– Comprenez-moi !... répondit Hunt. Une

embarcation abandonnée était là... au fond de cette

baie... contenant des viandes séchées et plusieurs barils

d’eau douce. Le métis s’y jeta... Un vent du sud... oui...

du sud... très vif – celui qui, avec le contre-courant,

avait ramené son glaçon vers l’île Tsalal – l’entraîna

pendant des semaines et des semaines... du côté de la

banquise... dont il put traverser une passe... Croyez-

moi... car je ne fais que répéter ce que m’a dit cent fois

Dirk Peters... oui ! une passe... et il franchit le cercle

polaire...

– Et au-delà ?... questionnai-je.

– Au-delà... il fut recueilli par un baleinier

américain, le Sandy-Hook, et reconduit en Amérique. »

Voilà donc, en tenant le récit de Hunt pour véridique

– et il était possible qu’il le fût –, de quelle façon s’était

dénoué, au moins en ce qui concernait Dirk Peters, ce

terrible drame des régions antarctiques. De retour aux

États-Unis, le métis avait été mis en relation avec Edgar

Poe, alors éditeur du Southern Literary Messenger, et

des notes d’Arthur Pym était sorti ce prodigieux récit,

non imaginaire comme on l’avait cru jusqu’alors, et

auquel manquait le suprême dénouement.

Quant à la part de l’imagination dans l’œuvre de

l’auteur américain, c’était sans doute les étrangetés

signalées aux derniers chapitres, – à moins que, en

proie au délire des heures finales, Arthur Pym eût cru

voir ces prodigieux et surnaturels phénomènes à travers

le rideau de vapeurs...

Quoi qu’il en soit – ce fait était acquis –, jamais

Edgar Poe n’avait connu Arthur Pym. C’est pourquoi,

voulant laisser au lecteur une incertitude surexcitante, il

l’avait fait mourir de cette mort « aussi soudaine que

déplorable » dont il n’indiquait ni la nature ni la cause.

Cependant, si Arthur Pym n’était jamais revenu,

pouvait-on raisonnablement admettre qu’il n’eût pas

succombé à bref délai, après avoir été séparé de son

compagnon... qu’il fût encore vivant, bien que onze

années se fussent écoulées depuis sa disparition ?...

« Oui... oui ! » répondit Hunt.

Et il l’affirmait avec cette conviction que Dirk

Peters avait fait passer dans son âme, alors que tous

deux habitaient la bourgade de Vandalia au fond de

l’Illinois.

Maintenant, y avait-il lieu de se demander si Hunt

possédait toute sa raison ?... N’était-ce pas lui qui,

pendant une crise mentale – je n’en doutais plus –,

après s’être introduit dans ma cabine, avait murmuré

ces mots à mon oreille :

« Et Pym... le pauvre Pym ?... »

Oui !... et je n’avais pas rêvé !...

En résumé, si tout ce que venait de dire Hunt était

vrai, s’il n’était que le fidèle rapporteur des secrets que

lui avait confiés Dirk Peters, devait-il être cru, lorsqu’il

répétait d’une voix à la fois impérieuse et suppliante :

« Pym n’est pas mort !... Pym est là !... Il ne faut pas

abandonner le pauvre Pym ! »

Lorsque j’eus fini de procéder à l’interrogatoire de

Hunt, le capitaine Len Guy, profondément troublé,

sortit enfin de cet état méditatif, et, d’une voix brusque,

commanda :

« Tout l’équipage à l’arrière ! »

Lorsque les hommes de la goélette furent réunis

autour de lui, il dit :

« Écoute-moi, Hunt, et songe bien à la gravité des

demandes que je vais te faire ! »

Hunt, relevant la tête, promena son regard sur les

matelots de l’Halbrane.

« Tu affirmes, Hunt, que tout ce que tu viens de dire

sur Arthur Pym est vrai ?...

– Oui, répondit Hunt, en accentuant d’un geste rude

son affirmation.

– Tu as connu Dirk Peters...

– Oui.

– Tu as vécu quelques années avec lui dans

l’Illinois ?...

– Pendant neuf ans.

– Et il t’a souvent raconté ces choses ?...

– Oui.

– Et, pour ta part, tu ne mets pas en doute qu’il t’ait

dit l’exacte vérité ?...

– Non.

– Eh bien, n’a-t-il jamais eu la pensée que quelques-

uns des hommes de la Jane eussent pu être restés sur

l’île Tsalal ?...

– Non.

– Il croyait que William Guy et ses compagnons

avaient dû tous périr dans l’éboulement des collines de

Klock-Klock ?...

– Oui... et... d’après ce qu’il m’a souvent répété...

Pym le croyait aussi.

– Et où as-tu vu Dirk Peters pour la dernière fois ?...

– À Vandalia.

– Il y a longtemps ?

– Deux ans passés.

– Et, de vous deux, est-ce toi... ou lui... qui a le

premier quitté Vandalia ?... »

Il me sembla surprendre une légère hésitation chez

Hunt au moment de répondre.

« Nous l’avons quitté ensemble... dit-il.

– Toi, pour aller ?

– Aux Falklands.

– Et lui ?

– Lui !... » répéta Hunt.

Et son regard vint, finalement, s’arrêter sur notre

maître-voilier Martin Holt, – celui dont il avait sauvé la

vie au péril de la sienne pendant la tempête.

« Eh bien, reprit le capitaine Len Guy, comprends-tu

ce que je te demande ?...

– Oui.

– Réponds... alors !... Lorsque Dirk Peters est parti

de l’Illinois, a-t-il abandonné l’Amérique ?...

– Oui.

– Pour aller ? Parle !...

– Aux Falklands !

– Et où est-il maintenant ?...

– Devant vous ! »

2



Décision prise



Dirk Peters !... Hunt était le métis Dirk Peters... le

dévoué compagnon d’Arthur Pym, celui que le

capitaine Len Guy avait si longtemps et si inutilement

cherché aux États-Unis et dont la présence allait peut-

être nous fournir une nouvelle raison de poursuivre

cette campagne...

Qu’il ait dû suffire de quelque flair au lecteur pour

que, depuis bien des pages de mon récit, il eût reconnu

Dirk Peters dans ce personnage de Hunt, qu’il se soit

attendu à ce coup de théâtre, je ne m’en étonnerai pas,

et j’affirme même que le contraire aurait lieu de me

surprendre.

En effet, rien de plus naturel, de plus indiqué que

d’avoir fait ce raisonnement : Comment le capitaine

Len Guy et moi, ayant si souvent lu le livre d’Edgar

Poe, où le portrait physique de Dirk Peters est tracé

d’un crayon précis, comment n’avons-nous pas

soupçonné que l’homme qui s’était embarqué aux

Falklands et le métis ne faisaient qu’un ?... De notre

part, cela ne témoignait-il pas d’un manque de

perspicacité ?... Je l’accorde, et, pourtant, cela

s’explique dans une certaine mesure.

Oui, tout trahissait chez Hunt une origine indienne,

qui était celle de Dirk Peters, puisqu’il appartenait à la

tribu des Upsarokas du Far-West, et cela aurait peut-

être dû nous lancer sur la voie de la vérité. Mais, que

l’on veuille bien considérer les circonstances dans

lesquelles Hunt s’était présenté au capitaine Len Guy,

circonstances qui ne permettaient pas de mettre son

identité en doute. Hunt habitait les Falklands, très loin

de l’Illinois, au milieu de ces matelots de toute

nationalité qui attendent la saison de la pêche pour

passer à bord des baleiniers... Depuis son

embarquement, il s’était tenu, vis-à-vis de nous, sur une

excessive réserve... C’était la première fois que nous

venions de l’entendre parler, et rien jusqu’alors – du

moins par son attitude – n’avait induit à croire qu’il eût

caché son véritable nom... Et, on vient de le voir, ce

nom de Dirk Peters, il ne l’avait déclaré que sur les

dernières instances de notre capitaine.

Il est vrai, Hunt était d’un type assez extraordinaire,

un être assez à part, pour provoquer notre attention.

Oui... cela me revenait maintenant, – ses façons bizarres

depuis que la goélette avait franchi le cercle

antarctique, depuis qu’elle naviguait sur les eaux de

cette mer libre... ses regards incessamment dirigés vers

l’horizon du sud... sa main qui, par un mouvement

instinctif, se tendait dans cette direction... Puis, c’était

l’îlot Bennet qu’il semblait avoir visité déjà, et sur

lequel il avait ramassé un débris de bordage de la Jane,

et, enfin, l’île Tsalal... Là, il avait pris les devants, et

nous l’avions suivi comme un guide à travers la plaine

bouleversée, jusqu’à l’emplacement du village de

Klock-Klock, à l’entrée du ravin, près de cette colline

où se creusaient les labyrinthes dont il ne restait aucun

vestige... Oui... tout cela aurait dû nous tenir en éveil,

faire naître – en moi au moins – la pensée que ce Hunt

avait pu être mêlé aux aventures d’Arthur Pym !...

Eh bien, non seulement le capitaine Len Guy, mais

aussi son passager Jeorling avaient une taie sur l’œil !...

Je l’avoue, nous étions deux aveugles, alors que

certaines pages du livre d’Edgar Poe auraient dû nous

rendre très clairvoyants !

En somme, il n’y avait pas à mettre en doute que

Hunt fût réellement Dirk Peters. Quoique plus vieux de

onze ans, il était encore tel que l’avait dépeint Arthur

Pym. Il est vrai, l’aspect féroce dont parle le récit

n’existait plus, et, d’ailleurs, d’après Arthur Pym lui-

même, ce n’était qu’« une férocité apparente ». Donc,

au physique, rien de changé, – la petite taille, la

puissante musculature, les membres « coulés dans un

moule herculéen », et ses mains « si épaisses et si larges

qu’elles avaient à peine conservé la forme humaine », et

ses bras et ses jambes arquées, et sa tête d’une grosseur

prodigieuse, et sa bouche fendue sur toute la largeur de

la face, et « ses dents longues que les lèvres ne

recouvraient jamais même partiellement ». Je le répète,

ce signalement s’appliquait à notre recrue des

Falklands. Mais on ne retrouvait plus sur son visage

cette expression qui, si elle était le symptôme de la

gaieté, ne pouvait être que « la gaieté d’un démon » !

En effet, le métis avait changé avec l’âge,

l’expérience, les à-coups de la vie, les terribles scènes

auxquelles il avait pris part, – incidents, comme le dit

Arthur Pym, « si complètement en dehors du registre de

l’expérience et dépassant les bornes de la crédulité des

hommes ». Oui ! cette rude lime des épreuves avait

profondément usé le moral de Dirk Peters ! N’importe !

c’était bien le fidèle compagnon auquel Arthur Pym

avait souvent dû son salut, ce Dirk Peters qui l’aimait

comme son fils, et qui n’avait jamais perdu, non !

jamais, l’espoir de le retrouver quelque jour au milieu

des affreuses solitudes de l’Antarctide !

Maintenant, pourquoi Dirk Peters se cachait-il aux

Falklands sous le nom de Hunt, pourquoi, depuis son

embarquement sur l’Halbrane, avait-il tenu à conserver

cet incognito, pourquoi n’avoir pas dit qui il était,

puisqu’il connaissait les intentions du capitaine Len

Guy, dont tous les efforts allaient tendre à sauver ses

compatriotes en suivant l’itinéraire de la Jane ?...

Pourquoi ?... Sans doute parce qu’il craignait que

son nom fût un objet d’horreur !... En effet, n’était-ce

pas celui de l’homme qui avait été mêlé aux

épouvantables scènes du Grampus... qui avait frappé le

matelot Parker... qui s’était nourri de sa chair, désaltéré

de son sang !... Pour qu’il eût révélé son nom, il fallait

qu’il espérât que, grâce à cette révélation, l’Halbrane

tenterait de retrouver Arthur Pym !...

Ainsi, après avoir vécu quelques années dans

l’Illinois, si le métis était venu s’installer aux Falklands,

c’était avec l’intention de saisir la première occasion

qui s’offrirait à lui de retourner dans les mers

antarctiques. En embarquant sur l’Halbrane, il comptait

décider le capitaine Len Guy, lorsqu’il aurait recueilli

ses compatriotes sur l’île Tsalal, à s’élever vers de plus

hautes latitudes, à prolonger l’expédition au profit

d’Arthur Pym ?... Et pourtant, que cet infortuné, après

onze ans, fût de ce monde, quel homme de bon sens eût

voulu l’admettre ?... Au moins, l’existence du capitaine

William Guy et de ses compagnons était-elle assurée

par les ressources de l’île Tsalal, et, d’ailleurs, les notes

de Patterson affirmaient qu’ils s’y trouvaient encore

lorsqu’il l’avait quittée... Quant à l’existence d’Arthur

Pym...

Néanmoins, devant cette affirmation de Dirk Peters

– laquelle, je dois en convenir, ne reposait sur rien de

positif –, mon esprit ne se révoltait pas comme il aurait

dû le faire !... Non !... Et lorsque le métis cria : « Pym

n’est pas mort... Pym est là... Il ne faut pas abandonner

le pauvre Pym ! » ce cri ne laissa pas de me causer un

trouble profond...

Et alors, je songeai à Edgar Poe, et je me demandais

quelle serait son attitude, peut-être son embarras, si

l’Halbrane ramenait celui dont il avait annoncé la mort

« aussi soudaine que déplorable !... »

Décidément, depuis que j’avais résolu de prendre

part à la campagne de l’Halbrane, je n’étais plus le

même homme, – l’homme pratique et raisonnable

d’autrefois. Comment, à propos d’Arthur Pym, voici

que je sentais mon cœur battre comme battait celui de

Dirk Peters !... Quitter l’île Tsalal pour revenir au nord,

vers l’Atlantique, l’idée me prenait que c’eût été se

décharger d’un devoir d’humanité, le devoir d’aller au

secours d’un malheureux, abandonné dans les déserts

glacés de l’Antarctide !...

Il est vrai, demander au capitaine Len Guy

d’engager la goélette plus avant dans ces mers, obtenir

ce nouvel effort de l’équipage, après tant de dangers

déjà bravés en pure perte, c’eût été s’exposer à un refus,

et, au total, il ne m’appartenait pas d’intervenir en cette

occasion ?... Et, cependant, je le sentais, Dirk Peters

comptait sur moi pour plaider la cause de son pauvre

Pym !

Un assez long silence avait suivi la déclaration du

métis. Personne, à coup sûr, ne songeait à suspecter sa

véracité. Il avait dit : « Je suis Dirk Peters » ; il était

Dirk Peters.

En ce qui concernait Arthur Pym, qu’il ne fût jamais

revenu en Amérique, qu’il eût été séparé de son

compagnon, puis entraîné avec le canot tsalalien vers

les régions du pôle, ces faits étaient admissibles en eux-

mêmes, et rien n’autorisait à croire que Dirk Peters

n’eût pas dit la vérité. Mais, qu’Arthur Pym fût encore

vivant, comme le déclarait le métis, que le devoir

s’imposât de se lancer à sa recherche, comme il le

demandait, de s’exposer à tant de nouveaux périls,

c’était une autre question.

Toutefois, résolu à soutenir Dirk Peters, mais

craignant de m’avancer sur un terrain où j’eusse risqué

d’être battu dès le début, je revins à l’argumentation

très acceptable, en somme, qui remettait en cause le

capitaine William Guy et ses cinq matelots dont nous

n’avions plus trouvé trace à l’île Tsalal.

« Mes amis, dis-je, avant de prendre un parti

définitif, il est sage d’envisager la situation de sang-

froid. Ne serait-ce pas nous préparer d’éternels regrets,

de cuisants remords, que d’abandonner notre expédition

au moment peut-être où elle avait quelque chance

d’aboutir ?... Réfléchissez-y, capitaine, et vous aussi,

mes compagnons. Il y a moins de sept mois, vos

compatriotes ont été laissés en pleine vie par l’infortuné

Patterson sur l’île Tsalal !... S’ils y étaient à cette

époque, c’est que depuis onze ans, grâce aux ressources

de l’île, ils avaient pu assurer leur existence, n’ayant

plus à redouter ces insulaires, dont une partie avait

succombé dans des circonstances que nous ne

connaissons pas et dont l’autre s’était probablement

transportée sur quelque île voisine... Ceci est l’évidence

même, et je ne vois pas ce que l’on pourrait objecter à

ce raisonnement... »

À ce que je venais de dire, personne ne répondit : il

n’y avait rien à répondre.

« Si nous n’avons plus rencontré le capitaine de la

Jane et les siens, repris-je en m’animant, c’est que,

depuis le départ de Patterson, ils ont été contraints

d’abandonner l’île Tsalal... Pour quel motif ?... À mon

avis, c’est parce que le tremblement de terre l’avait si

profondément bouleversée. qu’elle était devenue

inhabitable. Or, il leur aura suffi d’une embarcation

indigène pour gagner avec le courant du nord, soit une

autre île, soit quelque point du continent antarctique...

Que les choses se soient passées ainsi, je ne crois pas

trop m’avancer en l’affirmant... En tout cas, ce que je

sais, ce que je répète, c’est que nous n’aurons rien fait,

si nous ne continuons pas des recherches desquelles

dépend le salut de vos compatriotes ! »

J’interrogeai du regard mon auditoire... Je n’en

obtins aucune réponse...

Le capitaine Len Guy, en proie à la plus vive

émotion, courbait la tête, car il sentait que j’avais

raison, que j’indiquais, en invoquant les devoirs de

l’humanité, la seule conduite qu’eussent à tenir des

gens de cœur !

« Et de quoi s’agit-il ? déclarai-je, après un court

silence : de franchir quelques degrés en latitude, et cela,

lorsque la mer est navigable, quand la saison nous

assure deux mois de beau temps et que nous n’avons

rien à redouter de l’hiver austral, dont je ne vous

demande pas de braver les rigueurs !... Et nous

hésiterions, alors que l’Halbrane est largement

approvisionnée, que son équipage est valide, qu’il est

au complet, qu’aucune maladie ne s’est introduite à

bord !... Nous nous effraierions de dangers

imaginaires !... Nous n’aurions pas le courage d’aller

plus avant... là... là... »

Et je montrais l’horizon du sud, tandis que Dirk

Peters le montrait aussi, sans prononcer une parole,

d’un geste impératif qui parlait pour lui !

Toujours les yeux restaient fixés sur nous, et, cette

fois encore, pas de réponse !

Assurément, la goélette saurait, sans trop

d’imprudence, s’aventurer à travers ces parages pendant

huit à neuf semaines. Nous n’étions qu’au 26 décembre,

et c’est en janvier, en février, en mars même, que les

expéditions antérieures avaient été entreprises, – celles

de Bellingshausen, de Biscoe, de Kendal, de Weddell,

lesquels avaient pu remettre le cap au nord, avant que le

froid leur eût fermé toute issue. En outre, si leurs

navires ne s’étaient pas engagés aussi haut dans les

régions australes qu’il s’agissait pour l’Halbrane de le

faire, ils n’avaient point été favorisés comme nous

pouvions espérer de l’être en ces circonstances...

Je fis valoir ces divers arguments, guettant une

approbation dont personne ne voulait accepter la

responsabilité...

Silence absolu, tous yeux baissés...

Et, cependant, je n’avais pas prononcé une seule fois

le nom d’Arthur Pym, ni appuyé la proposition de Dirks

Peters. C’est alors que des haussements d’épaules

m’auraient répondu... et peut-être des menaces contre

ma personne !

Je me demandais donc si, oui ou non, j’avais réussi

à faire pénétrer chez mes compagnons cette foi dont

mon âme était pleine, lorsque le capitaine Len Guy prit

la parole :

« Dirk Peters, dit-il, affirmes-tu qu’Arthur Pym et

toi, après votre départ de Tsalal, vous avez entrevu des

terres dans la direction du sud ?...

– Oui... des terres... répondit le métis... îles ou

continent... comprenez-moi... et c’est là... je crois... je

suis sûr... que Pym... le pauvre Pym... attend que l’on

vienne à son secours...

– Là où attendent peut-être aussi William Guy et ses

compagnons... », m’écriai-je, afin de ramener la

discussion sur un meilleur terrain.

Et, de fait, ces terres entrevues, c’était un but, un but

qu’il serait facile d’atteindre !... L’Halbrane ne

naviguerait pas à l’aventure... Elle irait là où il était

possible que se fussent réfugiés les survivants de la

Jane !...

Le capitaine Len Guy ne reprit pas la parole, sans

avoir réfléchi quelques instants.

« Et, au-delà du 84e degré, Dirk Peters, dit-il, est-ce

vrai que l’horizon était fermé par ce rideau de vapeurs

dont il est question dans le récit ?... L’as-tu vu... de tes

yeux vu... et ces cataractes aériennes... et ce gouffre à

travers lequel s’est perdue l’embarcation d’Arthur

Pym ?... »

Après nous avoir regardés les uns les autres, le métis

secoua sa grosse tête.

« Je ne sais... dit-il. Que me demandez-vous,

capitaine ?... Un rideau de vapeurs ?... Oui... peut-être...

et aussi des apparences de terre vers le sud...

Évidemment, Dirk Peters n’avait jamais lu le livre

d’Edgar Poe, et il est même probable qu’il ne savait pas

lire. Après avoir communiqué le journal d’Arthur Pym,

il ne s’était plus inquiété de sa publication. Retiré dans

l’Illinois d’abord, aux Falklands ensuite, il ne se doutait

guère du bruit qu’avait fait l’ouvrage ni du fantastique

et invraisemblable dénouement donné par notre grand

poète à ces étranges aventures !...

Et, d’ailleurs, ne se pouvait-il qu’Arthur Pym, avec

sa propension au surnaturel, eût cru voir ces choses

prodigieuses, uniquement dues à sa trop imaginative

cérébralité ?...

Alors, et pour la première fois depuis le début de

cette discussion, la voix de Jem West se fit entendre. Le

lieutenant s’était-il rangé à mon opinion, mes

arguments l’avaient-ils ébranlé, conclurait-il pour la

continuation de la campagne, je n’aurais pu le dire.

Dans tous les cas, il se borna à demander :

« Capitaine... vos ordres ?... »

Le capitaine Len Guy se retourna vers son équipage.

Anciens et nouveaux l’entouraient, tandis que le

sealing-master Hearne restait un peu en arrière, prêt à

intervenir, s’il jugeait son intervention nécessaire.

Le capitaine Len Guy interrogea du regard le

bosseman et ses camarades, dont le dévouement lui

était acquis sans réserve. Releva-t-il dans leur attitude

une sorte d’acquiescement à la continuation du voyage,

je ne sais trop, car j’entendis ces mots chuchotés entre

ses lèvres :

« Ah ! s’il ne dépendait que de moi... si tous

m’assuraient de leur concours ! »

En effet, sans une entente commune, on ne pouvait

se lancer dans de nouvelles recherches.

Hearne prit alors la parole, – rudement.

« Capitaine, dit-il, voilà deux mois passés que nous

avons quitté les Falklands... Or, mes compagnons ont

été engagés pour une navigation qui ne devait pas les

conduire, au-delà de la banquise, plus loin que l’île

Tsalal...

– Cela n’est pas ! s’écria le capitaine Len Guy,

surexcité par cette déclaration de Hearne. Non... cela

n’est pas !... Je vous ai recrutés tous pour une campagne

que j’ai le droit de poursuivre jusqu’où il me plaira !

– Pardon, capitaine, reprit Hearne d’un ton sec, mais

nous voici là où aucun navigateur n’est encore arrivé...

où jamais un navire ne s’est risqué, sauf la Jane...

Aussi, mes camarades et moi, nous pensons qu’il

convient de retourner aux Falklands avant la mauvaise

saison... De là, vous pourrez revenir à l’île Tsalal et

même remonter jusqu’au pôle... si cela vous plaît ! »

Un murmure approbatif se fit entendre. Nul doute

que le sealing-master ne traduisît les sentiments de la

majorité, qui était précisément composée des nouveaux

de l’équipage. Aller contre leur opinion, exiger

l’obéissance de ces hommes mal disposés à obéir, et,

dans ces conditions, s’aventurer à travers les lointains

parages de l’Antarctide, c’eût été acte de témérité – plus

même –, acte de folie, qui aurait amené quelque

catastrophe.

Cependant Jem West intervint, en se portant sur

Hearne, auquel il dit d’une voix menaçante :

« Qui t’a permis de parler ?...

– Le capitaine nous interrogeait... répliqua Hearne.

J’avais le droit de répondre. »

Et ces paroles furent prononcées avec une telle

insolence que le lieutenant – si maître de lui d’habitude

– allait donner libre cours à sa colère, lorsque le

capitaine Len Guy, l’arrêtant d’un geste, s’en tint à

dire :

« Calme-toi, Jem !... Rien à faire, à moins que nous

soyons tous d’accord ! »

Puis, s’adressant au bosseman :

« Ton avis, Hurliguerly ?...

– Il est très net, capitaine, répondit le bosseman.

J’obéirai à vos ordres, quels qu’ils soient !... C’est notre

devoir de ne point abandonner William Guy et les

autres tant qu’il reste quelque chance de les sauver ! »

Le bosseman s’arrêta un instant, tandis que plusieurs

des matelots, Drap, Rogers, Gratian, Stern, Burry,

faisaient des signes non équivoques d’approbation.

« Quant à ce qui concerne Arthur Pym... reprit-il.

– Il n’est pas question d’Arthur Pym, répliqua avec

une extrême vivacité le capitaine Len Guy, mais de

mon frère William... de ses compagnons... »

Et, comme je vis que Dirk Peters allait protester, je

lui saisis le bras, et, bien qu’il frémît de colère, il se tut.

Non ! ce n’était pas l’heure de revenir sur le cas

d’Arthur Pym. S’en fier à l’avenir, être prêt à profiter

des aléas de cette navigation, laisser les hommes

s’entraîner eux-mêmes, inconsciemment – ou même

instinctivement –, je ne pensais pas qu’il y eût alors

d’autre parti à prendre. Toutefois je crus devoir venir en

aide à Dirk Peters par des moyens plus directs.

Le capitaine Len Guy avait continué d’interroger

l’équipage. Ceux sur lesquels il pourrait compter, il

voulait les connaître nominativement. Tous les anciens

acquiescèrent à ses propositions, et s’engagèrent à ne

jamais discuter ses ordres, à le suivre aussi loin qu’il lui

conviendrait.

Ces braves gens furent imités par quelques-unes des

recrues, – trois seulement, qui étaient de nationalité

anglaise. Néanmoins, le plus grand nombre me parut se

ranger à l’opinion de Hearne. Pour eux la campagne de

l’Halbrane était terminée à l’île Tsalal. D’où refus de

leur part de la continuer au-delà, et demande formelle

de remettre le cap au nord, afin de franchir la banquise

à l’époque la plus favorable de la saison...

Ils étaient près d’une vingtaine à tenir ce langage, et

nul doute que le sealing-master eût interprété leurs

véritables sentiments. Or, les contraindre quand même à

prêter la main aux manœuvres de la goélette, lorsqu’elle

se dirigeait vers le sud, c’eût été les provoquer à la

révolte.

Il n’y avait plus, afin d’opérer un revirement chez

ces matelots travaillés par Hearne, qu’à surexciter leurs

convoitises, à faire vibrer la corde de l’intérêt.

Je repris donc la parole et, d’une voix ferme, qui

n’eût autorisé personne à douter du sérieux de ma

proposition :

« Marins de l’Halbrane, dis-je, écoutez-moi !...

Ainsi que divers États l’ont fait pour les voyages de

découverte dans les régions polaires, j’offre une prime à

l’équipage de la goélette !... Deux mille dollars vous

seront acquis par degré au-delà du 84e parallèle ! »

Près de soixante-dix dollars à chaque homme, cela

ne laissait pas d’être tentant.

Je sentis que j’avais touché juste.

« Cet engagement, ajoutai-je, je vais le signer au

capitaine Len Guy, qui sera votre mandataire, et les

sommes gagnées vous seront versées à votre retour,

quelles que soient les conditions dans lesquelles il se

sera accompli. »

J’attendis l’effet de cette promesse et, je dois le dire,

ce ne fut pas long.

« Hurrah !... » cria le bosseman, afin de donner

l’élan à ses camarades, qui, presque unanimement,

joignirent leurs hurrahs aux siens.

Hearne ne fit plus aucune opposition. Il lui serait

toujours loisible d’aviser, lorsque de meilleures

circonstances se présenteraient.

Le pacte était donc conclu, et, pour arriver à mes

fins, j’eusse sacrifié une somme plus forte.

Il est vrai, nous n’étions qu’à sept degrés du pôle

austral, et, si l’Halbrane devait s’élever jusque-là, il ne

m’en coûterait jamais que quatorze mille dollars !

3



Le groupe disparu



Dès la première heure, le vendredi 27 décembre,

l’Halbrane reprit la mer, cap au sud-ouest.

Le service du bord marcha comme d’habitude avec

la même obéissance, la même régularité. Il ne

comportait alors ni dangers ni fatigues. Le temps était

toujours beau, la mer toujours calme. Si ces conditions

ne changeaient pas, les germes d’insubordination – je

l’espérais du moins – ne trouveraient pas à se

développer, et les difficultés ne viendraient pas de ce

chef. D’ailleurs, le cerveau travaille peu chez les

natures grossières. Des hommes ignorants et cupides ne

s’abandonnent guère aux hantises de l’imagination.

Confinés dans le présent, l’avenir n’est point pour les

préoccuper. Seul le fait brutal, qui les met en face de la

réalité, peut les tirer de leur insouciance.

Ce fait se produirait-il ?...

En ce qui concerne Dirk Peters, son identité

reconnue, il ne devait rien changer à sa manière d’être,

il resterait aussi peu communicatif ? Je dois noter que,

depuis cette révélation, l’équipage ne parut lui

témoigner aucune répugnance à propos des scènes du

Grampus, excusables après tout, étant donné les

circonstances... Et puis, pouvait-on oublier que le métis

avait risqué sa vie pour sauver celle de Martin Holt ?...

Néanmoins, il allait continuer de se tenir à part,

mangeant dans un coin, dormant dans un autre,

« naviguant au large » de l’équipage !... Avait-il donc,

pour se conduire de la sorte, quelque autre motif que

nous ne connaissions pas, que l’avenir nous apprendrait

peut-être ?...

Ces vents persistants de la partie du nord, qui

avaient poussé la Jane jusqu’à l’île Tsalal et le canot

d’Arthur Pym à quelques degrés au-delà, favorisaient la

marche de notre goélette. Amures à bâbord, et grand

largue, Jem West put la couvrir de toile, en utilisant

cette brise fraîche et régulière. Notre étrave fendait

rapidement ces eaux transparentes, et non laiteuses, qui

se dentelaient d’un long sillage blanc à l’arrière.

Après la scène de la veille, le capitaine Len Guy

avait été prendre quelques heures de repos. Et ce repos,

de quelles obsédantes pensées il avait dû être troublé, –

d’une part, l’espérance attachée à de nouvelles

recherches, de l’autre, la responsabilité d’une telle

expédition à travers l’Antarctide !

Lorsque je le rencontrai, le lendemain, sur le pont,

alors que le lieutenant allait et venait à l’arrière, il nous

appela tous les deux près de lui.

« Monsieur Jeorling, me dit-il, c’était la mort dans

l’âme que je m’étais résolu à ramener notre goélette

vers le nord !... Je sentais que je n’avais pas fait tout ce

que je devais faire pour nos malheureux

compatriotes !... Mais je comprenais bien que la

majorité de l’équipage serait contre moi, si je voulais

l’entraîner au-delà de l’île Tsalal...

– En effet, capitaine, répondis-je, un commencement

d’indiscipline s’est produit à bord et peut-être une

révolte eût-elle fini par éclater...

– Révolte dont nous aurions eu raison, répliqua

froidement Jem West, ne fût-ce qu’en cassant la tête à

ce Hearne, qui ne cesse d’exciter les mutins.

– Et tu aurais bien fait, Jem, déclara le capitaine Len

Guy. Seulement, justice faite, que fût devenu l’accord

dont nous avons besoin ?...

– Soit, capitaine, dit le lieutenant. Mieux vaut que

les choses se soient passées sans violence !... Mais, à

l’avenir, que Hearne prenne garde à lui !

– Ses compagnons, fit observer le capitaine Len

Guy, sont maintenant appâtés par les primes qui leur

ont été promises. Le désir du gain les rendra plus

endurants et plus souples. La générosité de M. Jeorling

a réussi là où nos prières eussent échoué, sans doute...

Je l’en remercie...

– Capitaine, dis-je, lorsque nous étions aux

Falklands, je vous avais fait connaître mon désir de

m’associer pécuniairement à votre entreprise.

L’occasion s’est présentée, je l’ai saisie, et je ne mérite

aucun remerciement. Arrivons au but... sauvons votre

frère William et les cinq matelots de la Jane... C’est

tout ce que je demande. »

Le capitaine Len Guy me tendit une main que je

serrai cordialement.

« Monsieur Jeorling, ajouta-t-il, vous avez remarqué

que l’Halbrane ne porte pas cap au sud, bien que les

terres entrevues par Dirk Peters – ou tout au moins des

apparences de terre – soient situées dans cette

direction...

– Je l’ai remarqué, capitaine.

– Et, à ce propos, dit Jem West, n’oublions pas que

le récit d’Arthur Pym ne contient rien de relatif à ces

apparences de terre dans le sud, et que nous en sommes

réduits aux seules déclarations du métis.

– C’est vrai, lieutenant, ai-je répondu. Mais y a-t-il

lieu de suspecter Dirk Peters ?... Sa conduite, depuis

l’embarquement, n’est-elle pas pour inspirer toute

confiance ?...

– Je n’ai rien à lui reprocher au point de vue du

service... répliqua Jem West.

– Et nous ne mettons en doute ni son courage ni son

honnêteté, déclara le capitaine Len Guy. Non seulement

la manière dont il s’est comporté à bord de l’Halbrane,

mais aussi tout ce qu’il a fait, lorsqu’il naviguait à bord

du Grampus d’abord, de la Jane ensuite, justifient la

bonne opinion...

– Qu’il mérite assurément ! » ai-je ajouté.

Et je ne sais pourquoi, j’étais enclin à prendre la

défense du métis. Était-ce donc parce que – je le

pressentais – il lui restait un rôle à jouer au cours de

cette expédition, parce qu’il se croyait assuré de

retrouver Arthur Pym... auquel décidément je

m’intéressais à m’en étonner ?

J’en conviens, toutefois, c’était en ce qui concernait

son ancien compagnon que les idées de Dirk Peters

pouvaient paraître poussées jusqu’à l’absurde. Le

capitaine Len Guy ne laissa pas de le souligner.

« Nous ne devons pas l’oublier, monsieur Jeorling,

dit-il, le métis a conservé l’espoir qu’Arthur Pym, après

avoir été entraîné à travers la mer antarctique, a pu

aborder sur quelque terre plus méridionale... où il serait

encore vivant !...

– Vivant... depuis onze années... dans ces parages

polaires !... répartit Jem West.

– C’est assez difficile à admettre, je l’avoue

volontiers, capitaine, répliquai-je. Et pourtant, à bien

réfléchir, serait-il impossible qu’Arthur Pym eût

rencontré, plus au sud, une île semblable à cette Tsalal,

où William Guy et ses compagnons ont pu vivre

pendant le même temps ?...

– Impossible, non, monsieur Jeorling, probable, je

ne le crois guère !

– Et même, répliquai-je, puisque nous en sommes

aux hypothèses, pourquoi vos compatriotes, après avoir

abandonné Tsalal, et entraînés par le même courant,

n’auraient-ils pas rejoint Arthur Pym là où peut-être... »

Je n’achevai pas, car cette supposition n’eût pas été

acceptée, quoi que je pusse dire, et il n’y avait pas lieu

d’insister, en ce moment, sur le projet d’aller à la

recherche d’Arthur Pym, lorsque les hommes de la Jane

seraient retrouvés, si tant est qu’ils dussent l’être.

Le capitaine Len Guy revint alors au but de cet

entretien, et, comme la conversation, avec ses

digressions, avait « fait pas mal d’embardées », dirait le

bosseman, il convenait de la remettre en droit chemin.

« Je disais donc, reprit le capitaine Len Guy, que si

je n’ai pas donné la route au sud, c’est que mon

intention est de reconnaître d’abord le gisement des îles

voisines de Tsalal, ce groupe qui est situé à l’ouest...

– Sage idée, approuvai-je, et peut-être acquerrons-

nous, en visitant ces îles, la certitude que le

tremblement de terre s’est produit à une date récente...

– Récente... cela n’est pas douteux, affirma le

capitaine Len Guy, et postérieure au départ de

Patterson, puisque le second de la Jane avait laissé ses

compatriotes sur l’île ! »

On le sait, et pour quelles sérieuses raisons, notre

opinion n’avait jamais varié à cet égard.

« Est-ce que, dans le récit d’Arthur Pym, demanda

Jem West, il n’est pas question d’un ensemble de huit

îles ?...

– Huit, répondis-je, ou du moins, c’est ce que Dirk

Peters a entendu dire au sauvage que l’embarcation

entraînait avec son compagnon et lui. Ce Nu-Nu a

même prétendu que l’archipel était gouverné par une

sorte de souverain, un roi unique, du nom de Tsalemon,

qui résidait dans la plus petite des îles, et, au besoin, le

métis nous confirmera ce détail.

– Aussi, reprit le capitaine Len Guy, comme il se

pourrait que le tremblement de terre n’eût pas étendu

ses ravages jusqu’à ce groupe et qu’il fût encore habité,

nous nous tiendrons en garde aux approches du

gisement...

– Qui ne saurait être éloigné, ajoutai-je. Et puis,

capitaine, qui sait si votre frère et ses matelots

n’auraient pas pris refuge sur l’une de ces îles ?... »

Éventualité admissible, mais peu rassurante, en

somme, car ces pauvres gens fussent retombés entre les

mains de ces sauvages, dont ils avaient été débarrassés

durant leur séjour à Tsalal. Et puis, pour les recueillir,

en cas que leur vie eût été épargnée, l’Halbrane ne

serait-elle pas obligée d’agir par la force, et réussirait-

elle dans sa tentative ?...

« Jem, reprit le capitaine Len Guy, nous filons de

huit à neuf milles, et, en quelques heures, la terre sera

sans doute signalée... donne l’ordre de veiller avec soin.

– C’est fait, capitaine.

– Il y a un homme au nid de pie ?...

– Dirk Peters lui-même, qui s’est offert.

– Bien, Jem, on peut se fier à sa vigilance...

– Et aussi à ses yeux, ajoutai-je, car il est doué d’une

vue prodigieuse ! »

La goélette continua de courir vers l’ouest jusqu’à

dix heures, sans que la voix du métis se fût fait

entendre. Aussi je me demandais s’il en allait être de

ces îles comme des Auroras ou des Glass que nous

avions vainement cherchées entre les Falklands et la

Nouvelle-Georgie. Aucune tumescence n’émergeait à la

surface de la mer, aucun linéament ne se dessinait à

l’horizon. Peut-être ces îles étaient-elles de relief peu

élevé, et ne les apercevrait-on que d’un ou deux

milles ?...

D’ailleurs, la brise mollit d’une manière sensible

pendant la matinée. Notre goélette fut même drossée

plus que nous le voulions par le courant du sud. Par

bonheur, le vent reprit vers deux heures de l’après-midi,

et Jem West s’orienta de manière à regagner ce que la

dérive lui avait fait perdre.

Pendant deux heures l’Halbrane tint le cap en cette

direction avec une vitesse de sept à huit milles, et pas la

moindre hauteur n’apparut au large.

« Il n’est guère croyable que nous n’ayons pas

atteint le gisement, me dit le capitaine Len Guy, car,

d’après Arthur Pym, Tsalal appartenait à un groupe très

vaste...

– Il ne dit pas les avoir jamais aperçues pendant que

la Jane était au mouillage... fis-je observer.

– Vous avez raison, monsieur Jeorling. Mais,

comme je n’estime pas à moins de cinquante milles la

route que l’Halbrane a parcourue depuis ce matin, et

qu’il s’agit d’îles assez voisines les unes des autres...

– Alors, capitaine, il faudrait en conclure – ce qui

n’est pas invraisemblable – que le groupe d’où

dépendait Tsalal a disparu en entier dans le

tremblement de terre...

– Terre par tribord devant ! » cria Dirk Peters.

Tous les regards se portèrent de ce côté, sans rien

distinguer à la surface de la mer. Il est vrai, posté en

tête du mât de misaine, le métis avait pu apercevoir ce

qui n’était encore visible pour aucun de nous. Au

surplus, étant donné la puissance de sa vue, son

habitude d’interroger les horizons du large, je

n’admettais pas qu’il se fût trompé.

En effet, un quart d’heure après, nos lunettes

marines nous permirent de reconnaître quelques îlots

épars à la surface des eaux, toute rayée des obliques

rayons du soleil, et à la distance de deux ou trois milles

vers l’ouest. Le lieutenant fit amener les voiles hautes,

et l’Halbrane resta sous la brigantine, la misaine-

goélette et le grand foc.

Convenait-il, dès maintenant, de se mettre en

défense, de monter les armes sur le pont, de charger les

pierriers, de hisser les filets d’abordage ?... Avant de

prendre ces mesures de prudence, le capitaine Len Guy

crut pouvoir, sans grand risque, rallier le gisement de

plus près.

Quel changement avait dû se produire ? Là où

Arthur Pym indiquait qu’il existait des îles spacieuses,

on n’apercevait qu’un petit nombre d’îlots – une demi-

douzaine au plus – émergeant de huit à dix toises...

En ce moment, le métis, qui s’était laissé glisser le

long du galhauban de tribord, sauta sur le pont.

« Eh bien, Dirk Peters, tu as reconnu ce groupe ?...

lui demanda le capitaine Len Guy.

– Le groupe ?... répondit le métis en secouant la tête.

Non... je n’ai vu que cinq ou six têtes d’îlots... Il n’y a

là que des cailloux... pas une seule île ! »

En effet, quelques pointes, ou plutôt quelques

sommets arrondis, voilà tout ce qui restait de cet

archipel – du moins de sa partie occidentale. Il était

possible, après tout, si le gisement embrassait plusieurs

degrés, que le tremblement de terre n’eût anéanti que

les îles de l’ouest.

C’est, du reste, ce que nous nous proposions de

vérifier, lorsque nous aurions visité chaque îlot et

déterminé à quelle date ancienne ou récente remontait

la secousse sismique dont Tsalal portait des traces

indiscutables.

À mesure que s’approchait la goélette on pouvait

aisément reconnaître ces miettes du groupe presque

entièrement anéanti dans sa partie occidentale. La

superficialité des plus grands îlots ne dépassait pas

cinquante à soixante toises carrées, et celle des plus

petits n’en comprenait que trois ou quatre. Ces derniers

formaient un semis d’écueils que frangeait le léger

ressac de la mer.

Il est entendu que l’Halbrane ne devait point

s’aventurer à travers ces récifs qui eussent menacé ses

flancs ou sa quille. Elle se bornerait à faire le tour du

gisement, afin de constater si l’engloutissement de

l’archipel avait été complet. Toutefois, il serait

nécessaire de débarquer sur quelques points, où il y

aurait peut-être des indices à recueillir.

Arrivé à une dizaine d’encablures du principal îlot,

le capitaine Len Guy fit donner un coup de sonde. On

trouva le fond par vingt brasses, – un fond qui devait

être le sol d’une île immergée, dont la partie centrale

dépassait le niveau de la mer d’une hauteur de cinq à

six toises.

La goélette s’approcha encore, et, par cinq brasses,

envoya son ancre.

Jem West avait songé à mettre en panne pendant le

temps que durerait l’exploration de l’îlot. Mais, avec le

vif courant qui portait au sud, la goélette aurait été prise

par la dérive. Donc mieux valait mouiller dans le

voisinage du groupe. La mer y clapotait à peine, et

l’état du ciel ne faisait pressentir aucun changement

atmosphérique.

Dès que l’ancre eut mordu, une des embarcations

reçut le capitaine Len Guy, le bosseman, Dirk Peters,

Martin Holt, deux hommes et moi.

Un quart de mille nous séparait du premier îlot. Il

fut franchi rapidement à travers d’étroites passes. Les

pointes rocheuses couvraient et découvraient avec les

longues oscillations de la houle. Balayées, lavées et

relavées, elles ne pouvaient avoir conservé aucun

témoignage qui permît d’assigner une date au

tremblement de terre. À ce sujet, je le répète, on sait

qu’il n’y avait aucun doute dans notre esprit.

Le canot s’engagea entre les roches. Dirk Peters,

debout à l’arrière, la barre entre ses jambes, cherchait à

éviter les arêtes des récifs qui affleuraient çà et là.

L’eau, transparente et calme, laissait voir, non point

un fond de sable semé de coquilles, mais des blocs

noirâtres, tapissés de végétations terrestres, des touffes

de ces plantes qui n’appartiennent pas à la flore marine,

et dont quelques-unes flottaient à la surface de la mer.

C’était déjà une preuve que le sol qui leur avait

donné naissance s’était récemment affaissé.

Lorsque l’embarcation eut atteint l’îlot, un des

hommes largua le grappin dont les pattes rencontrèrent

une fente.

Dès qu’on eut halé sur l’amarre, le débarquement

put s’opérer sans difficulté.

Ainsi donc, en cet endroit gisait une des grandes îles

du groupe, actuellement réduite à un ovale irrégulier,

qui mesurait cent cinquante toises de circonférence et

s’arrondissait à vingt-cinq ou trente pieds au-dessus du

niveau de la mer.

« Est-ce que les marées s’élèvent quelquefois à cette

hauteur ? demandai-je au capitaine Len Guy.

– Jamais, me répondit-il, et peut-être découvrirons-

nous, au centre de cet îlot, quelques restes du règne

végétal, des débris d’habitations ou de campement...

– Ce qu’il y a de mieux à faire, dit le bosseman,

c’est de suivre Dirk Peters qui nous a déjà distancés. Ce

diable de métis est capable de voir de ses yeux de lynx

ce que nous ne verrions pas ! »

En peu d’instants, nous fûmes tous rendus au point

culminant de l’îlot.

Les débris n’y manquaient pas – probablement des

débris de ces animaux domestiques dont il est question

dans le journal d’Arthur Pym –, volailles de diverses

sortes, canards cauwass-back, cochons d’espèce

commune dont la peau racornie était hérissée de soies

noires. Toutefois – détail à retenir –, il y avait entre ces

ossements et ceux de l’île Tsalal, cette différence de

formation, qu’ici l’entassement ne datait que de

quelques mois au plus. Cela s’accordait donc avec

l’époque récente admise par nous du tremblement de

terre.

En outre, çà et là verdissaient des plants de céleris et

de cochléarias, des bouquets de fleurettes encore

fraîches.

« Et qui sont de cette année ! m’écriai-je. Aucun

hiver austral n’a passé sur elles...

– Je suis de votre avis, monsieur Jeorling, répliqua

Hurliguerly. Mais n’est-il pas possible qu’elles aient

poussé là depuis le grand déchiquetage du groupe ?...

– Cela me paraît inadmissible », répondis-je, en

homme qui ne veut pas démordre de son idée.

En maint endroit végétaient aussi quelques maigres

arbustes, sortes de coudriers sauvages, et Dirk Peters en

détacha une branche imprégnée de sève.

À cette branche pendaient des noisettes, – pareilles à

celles que son compagnon et lui avaient mangées lors

de leur emprisonnement entre les fissures de la colline

de Klock-Klock et au fond de ces gouffres

hiéroglyphiques dont nous n’avions plus trouvé vestige

à l’île Tsalal.

Dirk Peters tira quelques-unes de ces noisettes de

leur gousse verte, et il les fit craquer sous ses puissantes

dents qui eussent broyé des billes de fer.

Ces constatations faites, nul doute ne pouvait

subsister sur la date du cataclysme, postérieure au

départ de Patterson. Ce n’était donc pas à ce cataclysme

qu’était dû l’anéantissement de cette partie de la

population tsalalaise dont les ossements jonchaient les

environs du village. Quant au capitaine William Guy et

aux cinq matelots de la Jane, il nous paraissait

démontré qu’ils avaient pu fuir à temps, puisque le

corps d’aucun d’eux n’avait été retrouvé sur l’île.

Où avaient-ils eu la possibilité de se réfugier, après

avoir abandonné Tsalal ?...

Tel était le point d’interrogation sans cesse dressé

devant notre esprit, et quelle réponse obtiendrait-il ?...

À mon avis, pourtant, il ne me semblait pas le plus

extraordinaire de tous ceux qui surgissaient à chaque

ligne de cette histoire !

Je n’ai pas à insister davantage sur l’exploration du

groupe. Elle exigea trente-six heures, car la goélette en

fit le tour. À la surface de ces divers îlots furent relevés

les mêmes indices – plantes et débris –, qui

provoquèrent les mêmes conclusions. À propos des

troubles dont ces parages avaient été le théâtre, le

capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman et moi,

nous étions en parfait accord sur ce qui concernait la

complète destruction des indigènes. L’Halbrane n’avait

plus à redouter aucune attaque, et cela méritait qu’on en

tînt compte.

Maintenant devions-nous conclure que William Guy

et ses cinq matelots, après avoir gagné l’une de ces îles,

eussent péri, eux aussi, dans l’engloutissement de cet

archipel ?...

Voici, à ce sujet, le raisonnement que le capitaine

Len Guy finit par accepter :

« À mon avis, dis-je, et pour me résumer,

l’éboulement artificiel de la colline de Klock-Klock a

épargné un certain nombre des hommes de la Jane, –

sept au moins en comprenant Patterson – et en outre le

chien Tigre dont nous avons retrouvé les restes près du

village. Puis, à quelque temps de là, lors de la

destruction d’une partie de la population tsalalaise due à

une cause que j’ignore, ceux des indigènes qui

n’avaient pas succombé ont quitté Tsalal pour se

réfugier sur les autres îles du groupe. Restés seuls, en

parfaite sécurité, le capitaine William Guy et ses

compagnons ont pu facilement vivre là où vivaient

avant eux plusieurs milliers de sauvages. Des années

s’écoulèrent – dix à onze ans –, sans qu’ils fussent

parvenus à sortir de leur prison, bien qu’ils aient dû

l’essayer, je n’en doute pas, soit avec une des

embarcations indigènes, soit avec un canot construit de

leurs propres mains. Enfin, il y a environ sept mois,

après la disparition de Patterson, un tremblement de

terre vint bouleverser l’île Tsalal et engloutir ses

voisines. C’est alors, suivant moi, que William Guy et

les siens, ne la jugeant plus habitable, ont dû

s’embarquer pour tenter de revenir au cercle

antarctique. Très vraisemblablement cette tentative

n’aura pas réussi, et, en fin de compte, sous l’action

d’un courant qui portait au sud, pourquoi n’auraient-ils

pas gagné ces terres entrevues par Dirk Peters et Arthur

Pym, au-delà du 84e degré de latitude ? C’est donc en

cette direction, capitaine, qu’il convient de lancer

l’Halbrane. C’est en franchissant encore deux ou trois

parallèles que nous aurons quelque chance de les

retrouver. Le but est là, et qui de nous ne voudrait

sacrifier même sa vie pour l’atteindre ?...

– Dieu nous conduise, monsieur Jeorling ! »

répondit le capitaine Len Guy.

Et, plus tard, lorsque je fus seul avec le bosseman,

celui-ci crut devoir me dire :

« Je vous ai écouté avec attention, monsieur

Jeorling, et, je l’avoue, vous m’avez presque

convaincu...

– Vous finirez par l’être tout à fait, Hurliguerly.

– Quand ?...

– Plus tôt peut-être que vous ne le pensez ! »

Le lendemain, 29 décembre, dès six heures du

matin, la goélette appareilla par une légère brise du

nord-est, et, cette fois, elle mit le cap directement au

sud.

4



Du 29 décembre au 9 janvier



Dans la matinée, le volume d’Edgar Poe sous les

yeux, j’en ai relu attentivement le vingt-cinquième

chapitre. Il y est raconté que, lorsque les indigènes

voulurent les poursuivre, les deux fugitifs,

accompagnés du sauvage Nu-Nu, étaient déjà à cinq ou

six milles au large de la baie. Des six ou sept îles

groupées dans l’ouest, nous venions de reconnaître qu’il

ne restait plus que quelques vestiges sous forme d’îlots.

Ce qui nous intéressait surtout dans ce chapitre, ce

sont ces lignes que j’ai à cœur de transcrire :

« En arrivant par le nord, sur la Jane, – pour

atteindre l’île Tsalal, nous avions graduellement laissé

derrière nous les régions les plus rigoureuses de glace, –

et, bien que cela puisse paraître un absolu démenti aux

notions généralement acceptées sur l’océan antarctique,

c’était là un fait que l’expérience ne nous permettait pas

de nier. Aussi, essayer – maintenant – de retourner vers

le nord eût été folie, particulièrement à une période si

avancée de la saison. Une seule route semblait encore

ouverte à l’espérance. Nous nous décidâmes à

gouverner hardiment vers le sud, où il y avait pour nous

quelques chances de découvrir d’autres îles, et où il

était probable que nous trouverions un climat de plus en

plus doux... »

Ainsi avait raisonné Arthur Pym, ainsi le devions-

nous faire a fortiori. Eh bien, c’était le 29 février –

l’année 1828 fut bissextile – que les fugitifs se

trouvèrent sur l’Océan « immense et désolé » au-delà

du 84e parallèle. Or, nous n’étions qu’au 29 décembre.

L’Halbrane, était en avance de deux mois sur

l’embarcation qui fuyait l’île Tsalal, déjà menacée par

l’approche du long hiver des pôles. D’autre part, notre

goélette, bien approvisionnée, bien commandée, bien

équipée, inspirait plus de confiance que cette

embarcation d’Arthur Pym, ce canot à membrure

d’osier, long d’une cinquantaine de pieds sur quatre à

six de large, et qui n’emportait que trois tortues pour la

nourriture de trois hommes.

J’avais donc bon espoir dans le succès de cette

seconde partie de notre campagne.

Durant la matinée, les derniers îlots de l’archipel

disparurent à l’horizon. La mer s’offrait telle que nous

l’avions observée depuis l’îlot Bennet – sans un seul

morceau de glace – et cela s’explique, puisque la

température de l’eau marquait 43° (6° 11 C. sur zéro).

Le courant, très accentué – quatre à cinq milles par

heure –, se propageait du nord au sud avec une

constante régularité.



Des bandes d’oiseaux animaient l’espace, –

invariablement les mêmes espèces, alcyons, pélicans,

damiers, pétrels, albatros. Toutefois, je dois l’avouer,

ces derniers ne présentaient pas les dimensions

gigantesques notées dans le journal d’Arthur Pym, et

aucun ne poussait ce sempiternel tékéli-li, qui paraissait

être d’ailleurs le mot le plus usité de la langue

tsalalaise.

Aucun incident à relater pendant les deux jours qui

suivirent. On ne signala ni terre ni apparence de terre.

Les hommes du bord firent de fructueuses pêches au

milieu de ces eaux où pullulaient scares, merluches,

raies, congres, dauphins de couleur azurée, et autres

sortes de poissons. Les talents combinés d’Hurliguerly

et d’Endicott varièrent agréablement le menu du carré

et du poste de l’équipage, et je pense qu’il convenait de

faire part égale aux deux amis dans cette collaboration

culinaire.

Le lendemain, 1er janvier 1840, – encore une année

bissextile, – un léger brouillard voila le soleil pendant

les premières heures, et nous n’en conclûmes pas que ce

fût l’annonce d’un changement dans l’état

atmosphérique.

Il y avait alors quatre mois et dix-sept jours que

j’avais quitté les Kerguelen, deux mois et cinq jours que

l’Halbrane avait quitté les Falklands.

Que durerait cette navigation ?... Ce n’était pas ce

qui me préoccupait, mais plutôt de savoir jusqu’où elle

allait nous conduire à travers les parages antarctiques.

Je dois reconnaître ici qu’une certaine modification

s’était manifestée dans la manière d’être du métis

envers moi – sinon envers le capitaine Len Guy ou les

hommes de l’équipage. Ayant, sans doute, compris que

je m’intéressais au sort d’Arthur Pym, il me recherchait,

et, pour employer une expression vulgaire, « nous nous

entendions », sans qu’il fût nécessaire d’échanger une

seule parole. Parfois, cependant, il se départissait, vis-à-

vis de moi, de son mutisme habituel. Lorsque le service

ne le réclamait pas, il se glissait vers le banc où je

m’asseyais volontiers, derrière le rouf. À trois ou quatre

reprises, quelques tentatives d’entretien avaient été

ébauchées entre nous. D’ailleurs, sitôt que le capitaine

Len Guy, le lieutenant ou le bosseman nous

rejoignaient, il s’éloignait.

Ce jour-là, vers dix heures, Jem West étant de quart,

et le capitaine Len Guy enfermé dans sa cabine, le

métis longea la coursive à petits pas avec l’évidente

intention de converser, – et sur quel sujet, on le devine

sans peine.

Dès qu’il fut près du banc :

« Dirk Peters, dis-je, afin d’entrer directement en

matière, voulez-vous que nous parlions de lui ?... »

Les prunelles du métis flamboyèrent comme une

braise sur laquelle on vient de souffler.

« Lui !... murmura-t-il.

– Vous êtes resté fidèle à son souvenir, Dirk Peters !

– L’oublier... monsieur ?... jamais !

– Il est toujours là... devant vous...

– Toujours !... Comprenez-moi... tant de dangers

courus ensemble !... Ça fait de vous des frères, non !...

un père et son fils !... Oui !... je l’aime comme mon

enfant !... Avoir été tous deux si loin... trop loin... lui...

puisqu’il n’est pas revenu !... On m’a revu au pays

d’Amérique, moi... mais Pym... le pauvre Pym... il est

encore là-bas !... »

Les yeux du métis se mouillèrent de grosses

larmes !... Et, comment ne se vaporisaient-elles pas à

l’ardente flamme qui jaillissait de ses yeux ?...

« Dirk Peters, lui demandai-je, vous n’avez aucune

idée de la route qu’Arthur Pym et vous avez suivie à

bord du canot depuis votre départ de l’île Tsalal ?...

– Aucune, monsieur !... Le pauvre Pym ne possédait

plus d’instruments... vous savez... des machines de

marine... pour regarder le soleil... On ne pouvait pas

savoir... Tout de même, pendant les huit jours, le

courant nous a poussés vers le sud... et le vent aussi...

Bonne brise et mer belle... Deux pagaies plantées sur le

plat-bord en guise de mât... et nos chemises en guise de

voile...

– Oui, répondis-je, des chemises de toile blanche,

dont la couleur effrayait tant votre prisonnier Nu-Nu...

– Peut-être... Je ne me rendais pas bien compte...

Mais si Pym l’a dit, il faut croire Pym ! »

Je n’en étais plus à savoir que quelques-uns des

phénomènes décrits dans le journal rapporté aux États-

Unis par le métis ne semblaient pas avoir attiré son

attention. Aussi m’entêtais-je à cette idée que ces

phénomènes n’avaient dû exister que dans une

imagination surexcitée outre mesure. Toutefois, je

voulus presser plus vivement Dirk Peters à ce sujet.

« Et, pendant ces huit jours, ai-je repris, vous avez

pu pourvoir à votre nourriture ?...

– Oui... monsieur... et les jours après... nous et le

sauvage... Vous savez... les trois tortues qui étaient à

bord... Ces bêtes, ça contient une provision d’eau

douce... et leur chair est bonne... même crue... Oh ! la

chair crue... monsieur !... »

En prononçant ces derniers mots, Dirk Peters,

baissant la voix comme s’il eût craint d’être entendu,

jeta un rapide regard autour de lui...

Ainsi, cette âme frissonnait toujours à l’impérissable

souvenir des scènes du Grampus !... On ne saurait se

figurer l’effroyable expression peinte sur la figure du

métis au moment où il parla de chair crue !... Et non pas

l’expression d’un cannibale de l’Australie ou des

Nouvelles-Hébrides, mais celle d’un homme qui

éprouve une insurmontable horreur de lui-même !

Après un assez long silence, je ramenai la

conversation vers son but.

« N’est-ce pas le 1er mars, Dirk Peters, demandai-je,

que, si je m’en rapporte au récit de votre compagnon,

vous avez, pour la première fois, aperçu le large voile

d’une vapeur grise, coupée de raies lumineuses et

vacillantes...

– Je ne sais plus... monsieur !... Mais si Pym l’a dit,

il faut croire ce qu’a dit Pym !

– Il ne vous a jamais parlé de rayons de feu qui

tombaient du ciel... », repris-je, ne voulant pas me

servir des mots « aurore polaire » que le métis n’eût

peut-être pas compris.

J’en revenais ainsi à l’hypothèse que ces

phénomènes pouvaient être dus à l’intensité des

effluences électriques, si puissantes sous les hautes

latitudes, – en admettant qu’ils se fussent réellement

produits.

« Jamais... monsieur, dit Dirk Peters, non sans avoir

réfléchi avant de répondre à ma question.

– Vous n’avez pas remarqué, non plus, que la

couleur de la mer s’altérait... qu’elle perdait sa

transparence... qu’elle devenait blanche... qu’elle

ressemblait à du lait... que sa surface se troublait autour

de votre embarcation...

– Si cela était... monsieur... je ne sais... Comprenez-

moi... Je n’avais plus la connaissance des choses... Le

canot s’en allait... s’en allait... et ma tête avec...

– Et puis, Dirk Peters, cette poussière très fine qui

tombait... fine comme de la cendre... de la cendre

blanche...

– Je ne me rappelle pas...

– Est-ce que ce n’était pas de la neige ?...

– De la neige ?... Oui... non !... Il faisait chaud...

Qu’a dit Pym ?... Il faut croire ce qu’a dit Pym ! »

Je compris bien qu’au sujet de ces faits

invraisemblables, je n’obtiendrais aucune explication,

en continuant d’interroger le métis. À supposer qu’il eût

observé les choses surnaturelles, relatées dans les

derniers chapitres du récit, il n’en avait plus conservé le

souvenir. Et alors, à mi-voix :

« Mais Pym vous dira tout cela... monsieur... Lui

sait... Moi je ne sais pas... Il a vu... et vous le croirez...

– Je le croirai, Dirk Peters, oui... je le croirai,

répondis-je, ne voulant pas chagriner le métis.

– Et puis, nous irons à sa recherche, n’est-ce pas ?...

– Je l’espère...

– Après que nous aurons retrouvé William Guy et

les matelots de la Jane ?...

– Oui... après...

– Et même si nous ne les retrouvons pas ?...

– Même... en ce cas... Dirk Peters... Je pense que je

déciderai notre capitaine...

– Qui ne refusera pas de porter secours à un

homme... un homme comme lui...

– Non... il ne refusera pas !... Et pourtant, ajoutai-je,

si William Guy et les siens sont vivants, peut-on

admettre qu’Arthur Pym...

– Vivant ?... oui !... vivant ! s’écria le métis. Par le

Grand Esprit de mes pères... il l’est... il m’attend... mon

pauvre Pym !... Et quelle sera sa joie, lorsqu’il se jettera

dans les bras de son vieux Dirk, – et à moi la mienne...

quand je le sentirai là... là... »

Et la vaste poitrine de Dirk Peters se soulevait

comme une mer houleuse...

Puis il s’en alla, me laissant en proie à une

inexprimable émotion, tant je sentais ce qu’il y avait,

dans le cœur de ce demi-sauvage, de tendresse pour son

infortuné compagnon... pour celui qu’il appelait son

enfant !...

La goélette ne cessa de gagner vers le sud pendant

les journées du 2, du 3 et du 4 janvier, sans relever

aucune terre. Toujours, à l’horizon, la ligne

périmétrique qui se dessinait sur le fond de la mer et du

ciel. L’homme du nid de pie ne signala ni continent ni

îles en cette partie de l’Antarctide. Devait-on suspecter

l’assertion de Dirk Peters relativement aux terres

entrevues ? Les illusions d’optique sont si fréquentes en

ces régions hyperaustraliennes !...

« Il est vrai, fis-je remarquer au capitaine Len Guy,

que, depuis qu’il avait quitté l’île Tsalal, Arthur Pym ne

possédait plus d’instruments pour prendre hauteur...

– Je le sais, monsieur Jeorling, et il est fort possible

que les terres se trouvent dans l’est ou dans l’ouest de

notre itinéraire. Ce qu’il y a de regrettable, c’est

qu’Arthur Pym et Dirk Peters n’y aient point débarqué.

Nous n’aurions plus aucun doute sur leur existence

assez problématique – je le crains –, et nous finirions

par les découvrir...

– Nous les découvririons, capitaine, en remontant de

quelques degrés au sud...

– Soit, mais je me demande, monsieur Jeorling, s’il

ne serait pas préférable d’explorer ces parages compris

entre le 40e et le 45e méridien...

– Le temps nous est mesuré, répondis-je assez

vivement, et ce serait autant de jours perdus, puisque

nous n’avons pas encore atteint la latitude où les deux

fugitifs ont été séparés l’un de l’autre...

– Et, s’il vous plaît, quelle est-elle cette latitude,

monsieur Jeorling ?... Je n’en trouve pas indication dans

le récit, et, pour cette raison qu’il était impossible de la

calculer...

– Cela est certain, capitaine, comme il est certain

que l’embarcation de Tsalal a dû être entraînée très loin,

si l’on s’en rapporte à ce passage du dernier chapitre. »

Et, en effet, ce chapitre contenait ces lignes :

« Nous continuâmes notre route, sans aucun incident

important pendant sept à huit jours peut-être : et, durant

cette période, nous dûmes avancer d’une distance

énorme, car le vent fut presque toujours pour nous, et

un fort courant nous poussa continuellement dans la

direction que nous voulions suivre. »

Le capitaine Len Guy connaissait ce passage,

l’ayant maintes fois lu. J’ajoutai :

« Il est dit « une distance énorme », et cela au 1er

mars seulement. Or, le voyage s’est prolongé jusqu’au

22 du même mois, et, ainsi qu’Arthur Pym l’indique

ensuite, « son canot se précipitait toujours vers le sud,

sous l’influence d’un puissant courant d’une horrible

vélocité », – ce sont ses propres expressions. De tout

ceci, capitaine, ne peut-on tirer la conclusion...

– Qu’il est allé jusqu’au pôle, monsieur Jeorling ?...

– Pourquoi non, puisque, à partir de l’île Tsalal, il

n’en était plus qu’à quatre cents milles ?

– Après tout, peu importe ! répondit le capitaine Len

Guy. Ce n’est pas à la recherche d’Arthur Pym que

nous conduisons l’Halbrane, c’est à celle de mon frère

et de ses compagnons. Ont-ils pu atterrir sur les terres

entrevues, voilà ce qu’il s’agit uniquement de

reconnaître. »

Sur ce point spécial, le capitaine Len Guy avait

raison. Aussi, craignais-je sans cesse qu’il donnât

l’ordre de porter vers l’est ou vers l’ouest. Toutefois,

comme le métis affirmait que son embarcation avait

couru au sud, que les terres dont il parlait gisaient dans

cette direction, le cap de la goélette ne fut pas modifié.

Ce qui m’aurait vraiment désespéré, c’eût été qu’elle ne

se maintînt pas sur l’itinéraire d’Arthur Pym.

Du reste, j’avais la conviction que, si lesdites terres

existaient, elles devaient se rencontrer sous de plus

hautes latitudes.

Il n’est pas indifférent de noter qu’aucun

phénomène extraordinaire ne se manifesta au cours de

cette navigation des 5 et 6 janvier. Nous ne vîmes rien

de la barrière de vapeurs vacillantes, rien de l’altération

des couches supérieures de la mer. Quant à la chaleur

excessive de l’eau, et telle « que la main ne pouvait la

supporter », – il fallait en beaucoup rabattre. La

température ne dépassait pas 50° (10° C. sur zéro),

élévation déjà anormale en cette partie de la zone

antarctique. Et, bien que Dirk Peters ne cessât de me

répéter : « Il faut croire ce qu’a dit Pym ! » ma raison

s’imposait une extrême réserve sur la réalité de ces faits

surnaturels. Ainsi, il n’y eut ni voile de brume, ni

apparence laiteuse des eaux, ni chute de poussière

blanche.

C’était également en ces parages que les deux

fugitifs avaient aperçu un de ces énormes animaux

blancs, qui causaient tant d’effroi aux insulaires de

Tsalal. Dans quelles conditions ces monstres passèrent-

ils en vue de l’embarcation ?... C’est ce que le récit

négligeait d’indiquer. Au surplus, mammifères marins,

oiseaux gigantesques, redoutables carnassiers des

régions polaires, il ne s’en rencontra pas un seul sur la

route de l’Halbrane.

J’ajouterai que personne à bord ne subissait cette

influence singulière dont parle Arthur Pym, cet

engourdissement du corps et de l’esprit, cette indolence

soudaine, qui rendaient incapable du moindre effort

physique.

Et peut-être faut-il expliquer par cet état

pathologique et physiologique, qu’il ait cru voir ces

phénomènes, uniquement dus à quelque trouble des

facultés mentales ?...

Enfin, le 7 janvier – d’après Dirk Peters, et il n’avait

pu l’estimer que par le temps écoulé –, nous étions

arrivés à l’endroit où le sauvage Nu-Nu, étendu au fond

du canot, avait rendu le dernier soupir. Deux mois et

demi plus tard, à la date du 22 mars, se termine le

journal de cet extraordinaire voyage. Et c’est alors que

flottaient d’épaisses ténèbres, tempérées par la clarté

des eaux, qui réfléchissaient le voile de vapeurs

blanches tendu sur le ciel...

Eh bien, l’Halbrane ne fut témoin d’aucun de ces

stupéfiants prodiges, et le soleil, inclinant sa spirale

allongée, illuminait toujours l’horizon.

Et il était heureux que l’espace ne fût pas plongé

dans l’obscurité, puisqu’il nous eût été impossible de

prendre hauteur.

Ce jour-là, 9 janvier, une bonne observation donna –

la longitude restant la même entre le 42e et le 43e

méridien –, donna, dis-je, 86° 33’ pour la latitude.

Ce fut en cet endroit, à s’en rapporter aux souvenirs

du métis, que s’effectua la séparation des deux fugitifs,

après le heurt du canot et du glaçon.

Mais une question se posait. Puisque ce glaçon,

entraînant Dirk Peters, avait dérivé vers le nord, est-ce

donc qu’il était soumis à l’action d’un contre-

courant ?...

Oui, cela devait être, car, depuis deux jours, notre

goélette ne sentait plus l’influence de celui auquel elle

avait obéi en quittant l’île Tsalal. Et pourquoi s’en

étonner, lorsque tout est si variable en ces mers

australes ! Très heureusement, la fraîche brise du nord-

est persistait, et l’Halbrane, couverte de toile,

continuait à s’élever vers de plus hauts parages, en

avance de treize degrés sur les navires de Weddell et de

deux degrés sur la Jane. Quant aux terres – îles ou

continent –, que le capitaine Len Guy cherchait à la

surface de cette immense mer, elles n’apparaissaient

pas. Je sentais bien qu’il perdait peu à peu d’une

confiance bien ébranlée déjà après tant de vaines

recherches...

Quant à moi, j’étais obsédé du désir de recueillir

Arthur Pym autant que les survivants de la Jane. Et

pourtant, de croire qu’il eût pu survivre ?... Oui... je le

sais !... C’était l’idée fixe du métis qu’il le retrouverait

encore vivant !... Et si notre capitaine eût donné l’ordre

de revenir en arrière, je me demande à quelles

extrémités Dirk Peters se fût porté !... Peut-être se

serait-il précipité à la mer plutôt que de retourner vers

le nord !... C’est pourquoi, lorsqu’il entendait la plupart

des matelots protester contre cette navigation insensée,

parler de virer cap pour cap, avais-je toujours la crainte

qu’il s’abandonnât à quelque violence, – contre Hearne

surtout, qui excitait sourdement à l’insubordination ses

camarades des Falklands !

Cependant il convenait de ne pas laisser

l’indiscipline et le découragement s’introduire à bord.

Aussi, ce jour-là, désireux de remonter les esprits, le

capitaine Len Guy, sur ma demande, fit-il réunir

l’équipage au pied du grand mât, et il lui parla en ces

termes :

« Marins de l’Halbrane, depuis notre départ de l’île

Tsalal, la goélette a gagné 2° vers le sud, et je vous

annonce, conformément à l’engagement signé par M.

Jeorling, que quatre mille dollars – soit deux mille

dollars par degré – vous sont acquis présentement et

seront payés au terme du voyage. »

Il y eut bien quelques murmures de satisfaction,

mais point de hurrahs, si ce n’est ceux que poussèrent,

sans trouver d’écho, le bosseman Hurliguerly et le

cuisinier Endicott.

5



Une embardée



Lors même que les anciens de l’équipage se fussent

joints au bosseman et au maître coq, au capitaine Len

Guy, à Jem West et à moi pour continuer la campagne,

si les nouveaux décidaient de revenir, nous ne serions

pas de force à l’emporter. Quatorze hommes, compris

Dirk Peters, contre dix-neuf, c’était insuffisant. Et,

d’ailleurs, eût-il été sage de compter sur tous les

anciens du bord ?... L’épouvante ne les prendrait-elle

pas à naviguer au milieu de ces régions qui semblent en

dehors du domaine terrestre ?... Résisteraient-ils aux

incessantes excitations de Hearne et de ses

camarades ?... Ne s’uniraient-ils pas à eux pour exiger

le retour vers la banquise ?...

Et, pour dire mon entière pensée, le capitaine Len

Guy lui-même ne se lasserait-il pas de prolonger une

campagne qui ne donnait aucun résultat ? Ne

renoncerait-il pas bientôt à ce dernier espoir de sauver

en ces lointains parages les matelots de la Jane ?...

Menacé par l’approche de l’hiver austral, des froids

insoutenables, des tempêtes polaires auxquelles ne

pourrait résister sa goélette, ne donnerait-il pas enfin

ordre de virer de bord ?... Et de quel poids pèseraient

mes arguments, mes adjurations, mes prières, lorsque je

serais seul à les formuler ?

Seul ? non !... Dirk Peters me soutiendrait... Mais lui

et moi, qui voudrait nous écouter ?...

Si, le cœur déchiré à la pensée d’abandonner son

frère et ses compatriotes, le capitaine Len Guy résistait

encore, je sentais qu’il devait être sur la limite du

découragement. Néanmoins, la goélette ne déviait pas

de la ligne droite imposée depuis l’île Tsalal. Il semblait

qu’elle fût rattachée comme par un aimant sous-marin à

cette longitude de la Jane, et plût au Ciel que ni les

courants ni les vents ne vinssent à l’en écarter ! Contre

ces forces de la nature, il aurait fallu céder, tandis que

les inquiétudes nées de l’apeurement, on peut essayer

de lutter contre elles...

Je dois mentionner, d’ailleurs, une circonstance qui

favorisait la marche vers le sud. Après avoir molli

pendant quelques jours, le courant se faisait de nouveau

sentir avec une vitesse de trois à quatre milles à l’heure.

Évidemment – ainsi que me fit observer le capitaine

Len Guy –, il dominait dans cette mer, bien qu’il fût

détourné ou refoulé, de temps à autre, par des contre-

courants très difficiles à indiquer avec quelque

exactitude sur les cartes. Par malheur, ce que nous ne

pouvions déterminer, ce qui était précisément désirable,

c’eût été de savoir si l’embarcation qui emportait

William Guy et les siens, au large de Tsalal, avait subi

l’influence de ceux-ci ou de celui-là. Il ne faut pas

oublier que leur action avait dû être supérieure à celle

du vent sur un canot dépourvu de voilure comme tous

ceux de ces insulaires, manœuvrés à la pagaie.

Quoi qu’il en soit et en ce qui nous concerne, ces

deux forces naturelles s’accordaient pour entraîner

l’Halbrane vers les confins de la zone polaire.

Ainsi en fut-il les 10, 11 et 12 janvier. Il n’y eut

aucune particularité à noter, si ce n’est un certain

abaissement qui se produisit dans l’état

thermométrique. La température de l’air revint à 48° (8°

89 C. sur zéro) et celle de l’eau à 33 (0° 56 C. sur zéro).

Quel écart déjà entre les cotes relevées par Arthur

Pym, alors que la chaleur des eaux était telle – à l’en

croire – que la main ne pouvait la supporter !

Nous n’étions, en somme, que dans la seconde

semaine de janvier. Deux mois devaient encore

s’écouler avant que l’hiver eût mis en mouvement les

icebergs, formé les icefields et les drifts, consolidé les

énormes masses de la banquise, solidifié les plaines

liquides de l’Antarctide. Dans tous les cas, ce qui doit

être tenu pour certain, c’est l’existence d’une mer libre

pendant la saison estivale, sur un espace compris entre

le 72e et le 87e parallèle.

Cette mer a été parcourue, à différentes latitudes,

par les navires de Weddell, par la Jane, par l’Halbrane,

et pourquoi, sous ce rapport, le domaine austral serait-il

moins privilégié que le domaine boréal ?

Le 13 janvier, le bosseman et moi, nous eûmes une

conversation de nature à justifier mes inquiétudes

relativement aux dispositions fâcheuses de notre

équipage.

Les hommes déjeunaient dans le poste, à l’exception

de Drap et de Stern, en ce moment de quart sur l’avant.

La goélette fendait les eaux sous une fraîche brise avec

toute sa voilure haute et basse. Francis, à la barre,

gouvernait au sud-sud-est de manière à porter bon

plein.

Je me promenais entre le mât de misaine et le grand

mât, regardant les bandes d’oiseaux, qui poussaient des

cris assourdissants et dont quelques-uns, des pétrels,

venaient parfois se percher sur le bout des vergues. On

ne cherchait point à s’en emparer ni à les tirer. C’eût été

cruauté bien inutile, puisque leur chair, huileuse et

coriace, n’est point comestible.

À ce moment Hurliguerly s’approcha de moi, après

avoir regardé ces oiseaux, et me dit :

« Je remarque une chose, monsieur Jeorling...

– Et laquelle, bosseman ?...

– C’est que ces volatiles ne s’envolent plus vers le

sud aussi directement qu’ils l’avaient fait jusqu’ici...

Quelques-uns se disposent à gagner le nord...

– Je l’ai remarqué comme vous, Hurliguerly.

– J’ajoute, monsieur Jeorling, que ceux qui sont là-

bas ne tarderont pas à revenir.

– Et vous en concluez ?

– J’en conclus qu’ils sentent l’approche de l’hiver...

– De l’hiver ?...

– Sans doute.

– Erreur, bosseman, et l’élévation de la température

est telle que ces oiseaux ne peuvent songer à regagner si

prématurément des régions moins froides.

– Oh ! prématurément, monsieur Jeorling...

– Voyons, bosseman, ne savons-nous pas que les

navigateurs ont toujours pu fréquenter les parages

antarctiques jusqu’au mois de mars ?...

– Pas à cette latitude, répondit Hurliguerly, pas à

cette latitude ! Et, d’ailleurs, il y a des hivers précoces

comme il y a des étés précoces. La belle saison, cette

année, a été en avance de deux grands mois, et il est à

craindre que la mauvaise ne se fasse sentir plus tôt qu’à

l’ordinaire.

– C’est fort admissible, répondis-je. Après tout,

qu’importe, puisque notre campagne aura certainement

pris fin avant trois semaines...

– Si quelque obstacle ne se présente pas auparavant,

monsieur Jeorling...

– Et lequel ?

– Par exemple, un continent qui s’étendrait au sud et

nous barrerait la route...

– Un continent, Hurliguerly ?...

– Savez-vous que je n’en serais pas autrement

étonné, monsieur Jeorling...

– Et, en somme, cela n’aurait rien d’étonnant,

répliquai-je.

– Quant à ces terres entrevues par Dirk Peters, reprit

Hurliguerly, et sur lesquelles les hommes de la Jane

auraient pu se réfugier, je n’y crois guère...

– Pourquoi ?...

– Parce que, William Guy, qui ne devait disposer

que d’une embarcation de faible dimension, n’aurait pu

s’enfoncer si loin dans ces mers...

– Je ne me prononce pas d’une façon aussi

affirmative, bosseman.

– Cependant, monsieur Jeorling...

– Et qu’y aurait-il donc de surprenant, m’écriai-je, à

ce que William Guy eût atterri quelque part sous

l’action des courants ?... Il n’est pas resté à bord de son

canot depuis huit mois, je suppose !... Ses compagnons

et lui auront pu débarquer soit sur une île, soit sur un

continent, et c’est là un motif suffisant pour ne pas

abandonner nos recherches...

– Sans doute... mais, dans l’équipage, tous ne sont

pas de cet avis, répondit Hurliguerly en hochant la tête.

– Je le sais, bosseman, et c’est ce qui me préoccupe

le plus. Est-ce que les mauvaises dispositions

s’accroissent ?...

– Je le crains, monsieur Jeorling. La satisfaction

d’avoir gagné plusieurs centaines de dollars est déjà très

amoindrie, et la perspective d’en gagner quelques autres

centaines n’empêche pas les récriminations...

Cependant la prime est alléchante !... De l’île Tsalal au

pôle, en admettant qu’on pût s’élever jusque-là, il y a

6°... Or, six degrés à deux mille dollars chaque, cela fait

une douzaine de mille dollars pour trente hommes, soit

quatre cents dollars par tête !... Un joli denier à glisser

dans sa poche au retour de l’Halbrane !... Malgré cela,

ce maudit Hearne travaille si méchamment ses

camarades, que je les vois prêts à larguer la barre et

l’amarre, comme on dit !...

– De la part des recrues, je l’admets, bosseman...

Pour les anciens...

– Hum !... il y en a, de ceux-là, trois ou quatre qui

commencent à réfléchir... et ils ne voient pas sans

inquiétude la navigation se prolonger...

– Je pense que le capitaine Len Guy et son

lieutenant sauraient se faire obéir...

– C’est à voir, monsieur Jeorling !... Et, ne peut-il

arriver que notre capitaine lui-même se décourage... que

le sentiment de sa responsabilité l’emporte... et qu’il

renonce à poursuivre cette campagne ?... »

Oui ! c’était bien ce que je craignais, et à cela aucun

remède.

« Quant à mon ami Endicott, monsieur Jeorling, je

réponds de lui comme de moi. Nous irions au bout du

monde – en admettant que le monde ait un bout –, si le

capitaine voulait y aller. Il est vrai, nous deux, Dirk

Peters et vous, c’est peu pour faire la loi aux autres !...

– Et que pense-t-on du métis ?... demandai-je.

– Ma foi, c’est lui surtout que nos hommes me

paraissent accuser de la prolongation du voyage !...

Sans doute, monsieur Jeorling, si vous y êtes pour une

bonne part, laissez-moi dire le mot... vous payez et

payez bien... tandis que ce cabochard de Dirk Peters

s’entête à soutenir que son pauvre Pym vit encore...

alors qu’il est noyé, ou gelé, ou écrasé... enfin mort

d’une façon quelconque depuis onze ans !... »

C’était tellement mon avis que je ne discutais plus

jamais avec le métis à ce sujet.

« Voyez-vous, monsieur Jeorling, reprit le

bosseman, au commencement de la traversée, Dirk

Peters inspirait quelque curiosité. Puis ce fut de

l’intérêt, après qu’il eut sauvé Martin Holt... Certes, il

ne devint pas plus familier ni plus causeur

qu’auparavant, et l’ours ne sortit guère de son trou !...

Mais, à présent, on sait ce qui est... et, ma foi, cela ne

l’a pas rendu plus sympathique !... Dans tous les cas,

c’est en parlant d’un gisement de terres au sud de l’île

Tsalal, qu’il a décidé notre capitaine à pousser la

goélette dans cette direction, et si actuellement elle a

dépassé le 86e degré de latitude, c’est à lui qu’on le

doit...

– J’en conviens, bosseman.

– Aussi, monsieur Jeorling, je crains toujours qu’on

essaie de lui faire un mauvais parti !...

– Dirk Peters se défendrait, et je plaindrais celui qui

oserait le toucher du bout du doigt !

– D’accord, monsieur Jeorling, d’accord, et il ne

ferait pas bon d’être pris entre ses mains qui

courberaient des plaques de tôle ! Pourtant, tous contre

lui, on arriverait à le souquer ferme, je suppose, à le

bloquer à fond de cale...

– Enfin nous n’en sommes pas là, je l’espère, et je

compte sur vous, Hurliguerly, pour prévenir toute

tentative contre Dirk Peters... Raisonnez vos hommes...

Faites leur comprendre que nous avons le temps de

revenir aux Falklands avant la fin de la belle saison... Il

ne faut pas que leurs récriminations fournissent à notre

capitaine un prétexte pour virer de bord sans que le but

ait été atteint...

– Comptez sur moi, monsieur Jeorling !... Je vous

servirai... vent sous vergue...

– Et vous ne vous en repentirez pas, Hurliguerly !

Rien de plus facile que d’ajouter un zéro aux quatre

cents dollars qui seront acquis à chaque homme par

chaque degré, si cet homme est plus qu’un simple

matelot... ne remplît-il même que les fonctions de

bosseman à bord de la Jane ! »

C’était prendre cet original par son endroit sensible,

et j’étais sûr de son appui. Oui ! il ferait tout pour

déjouer les machinations des uns, relever le courage des

autres, veiller sur Dirk Peters. Réussirait-il à empêcher

la révolte d’éclater à bord ?...

Il ne se passa rien de notable pendant les journées

du 13 et du 14. Toutefois, un nouvel abaissement de la

température se produisit. C’est ce que me fit observer le

capitaine Len Guy, en montrant les nombreuses bandes

d’oiseaux, qui ne cessaient de remonter dans la

direction du nord.

Tandis qu’il me parlait, je sentais que ses dernières

espérances ne tarderaient pas à s’éteindre. Et comment

s’en étonner ? Du gisement indiqué par le métis, on ne

voyait rien, et nous étions déjà à plus de cent quatre-

vingts milles de l’île Tsalal. À toutes les aires du

compas, c’était la mer – rien que la mer immense avec

son horizon désert dont le disque solaire se rapprochait

depuis le 21 décembre, et qu’il effleurerait au 21 mars

pour disparaître pendant les six mois de la nuit

australe !... De bonne foi, pouvait-on admettre que

William Guy et ses cinq compagnons eussent pu

franchir une telle distance sur une frêle embarcation, et

y avait-il une chance sur cent de jamais les recueillir ?...

Le 15 janvier, une observation, très exactement

faite, donna 43° 13’ pour la longitude et 88° 17’ pour la

latitude. L’Halbrane n’était plus qu’à moins de 2° du

pôle, – moins de cent vingt milles marins.

Le capitaine Len Guy ne chercha point à cacher le

résultat de cette observation, et les matelots étaient

assez familiarisés avec les calculs de navigation pour la

comprendre. D’ailleurs, s’il s’agissait de leur en

expliquer les conséquences, n’avaient-ils pas les

maîtres Martin Holt et Hardie ?... Puis, Hearne n’était-il

pas là pour les exagérer jusqu’à l’absurde ?

Aussi, pendant l’après-midi, je ne pus mettre en

doute que le sealing-master eût manœuvré de manière à

surexciter les esprits. Les hommes, accroupis au pied du

mât de misaine, causaient à voix basse en nous jetant de

mauvais regards. Des conciliabules se formaient.

Deux ou trois matelots, tournés vers l’avant, ne

ménageaient guère les gestes de menace. Bref, cela finit

par des murmures si violents que Jem West ne put ne

point entendre.

« Silence ! » cria-t-il.

Et, s’avançant :

« Le premier qui ouvre la bouche, dit-il d’une voix

brève, aura affaire à moi ! »

Quant au capitaine Len Guy, il était enfermé dans sa

cabine. Mais, à chaque instant, je m’attendais à ce qu’il

en sortît, et, après un dernier coup d’œil jeté au large, je

ne doutais pas qu’il donnât l’ordre de virer de bord...

Cependant, le lendemain, la goélette suivait encore

la même direction. Le timonier tenait toujours le cap au

sud. Par malheur – circonstance d’une certaine gravité –

, quelques brumes commençaient à se lever au large.

Je ne pouvais plus, je l’avoue, tenir en place. Mes

appréhensions redoublaient.

Il était visible que le lieutenant n’attendait que

l’ordre de changer la barre. Quelque mortel chagrin

qu’il dût en éprouver, le capitaine Len Guy, je ne le

comprenais que trop, ne tarderait pas à donner cet

ordre...

Depuis plusieurs jours, je n’avais point aperçu le

métis, ou, du moins, je n’avais pas échangé un mot avec

lui. Évidemment mis en quarantaine, dès qu’il paraissait

sur le pont, on s’écartait de lui. Allait-il s’accouder à

bâbord, l’équipage se portait aussitôt à tribord. Seul le

bosseman, affectant de ne pas s’éloigner, lui adressait la

parole. Il est vrai, ses questions restaient généralement

sans réponse.

Je dois dire, d’ailleurs, que Dirk Peters ne

s’inquiétait aucunement de cet état de choses. Absorbé

dans ses obsédantes pensées, peut-être ne le voyait-il

pas. Je le répète, s’il eût entendu Jem West crier : Cap

au nord ! je ne sais à quels actes de violence il se fût

porté !...

Et, puisqu’il semblait m’éviter, je me demandais si

cela ne provenait pas d’un certain sentiment de réserve,

et « pour ne pas me compromettre davantage ».

Cependant, le 17, dans l’après-midi, le métis

manifesta l’intention de me parler, et jamais... non !

jamais je n’aurais pu imaginer ce que j’allais apprendre

dans cet entretien.

Il était environ deux heures et demie.

Un peu fatigué, mal à l’aise, je venais de rentrer

dans ma cabine, dont le châssis latéral était ouvert,

tandis que celui d’arrière était fermé.

Un léger coup fut frappé à ma porte, qui donnait sur

le carré du rouf.

« Qui est là ? dis-je.

– Dirk Peters.

– Vous avez à me parler ?

– Oui.

– Je vais sortir...

– S’il vous plaît... je préférerais... Puis-je entrer dans

votre cabine ?...

– Entrez. »

Le métis poussa la porte et la referma.

Sans me lever de mon cadre, sur lequel j’étais

étendu, je lui fis signe de s’asseoir sur le fauteuil.

Dirk Peters resta debout.

Comme il ne se pressait pas de prendre la parole,

embarrassé suivant son habitude :

« Que me voulez-vous, Dirk Peters ?... demandai-je.

– Vous dire une chose... Comprenez-moi...

monsieur... parce qu’il me paraît bon que vous

sachiez... et vous serez seul à savoir !... Dans

l’équipage... qu’on ne puisse jamais se douter...

– Si cela est grave, et si vous craignez quelque

indiscrétion, Dirk Peters, pourquoi me parler ?

– Si... il le faut... oui !... il le faut !... Impossible de

garder cela !... Ça me pèse... là... là... comme une

roche !... »

Et Dirk Peters se battait violemment la poitrine.

Puis, reprenant :

« Oui... j’ai toujours peur que ça m’échappe pendant

mon sommeil... et qu’on l’entende... car je rêve de

cela... et en rêvant...

– Vous rêvez, répondis-je, et de qui ?...

– De lui... de lui... Aussi... c’est pour cela que je

dors dans les coins... tout seul... de peur qu’on apprenne

son vrai nom... »

J’eus alors le pressentiment que le métis allait peut-

être répondre à une demande que je ne lui avais pas

encore faite – demande relative à ce point demeuré

obscur dans mon esprit : pourquoi, après avoir quitté

l’Illinois, était-il venu vivre aux Falklands sous le nom

de Hunt ?

Dès que je lui eus posé cette question :

« Ce n’est pas cela... répliqua-t-il, non... ce n’est pas

cela que je veux...

– J’insiste, Dirk Peters, et je désire savoir d’abord

pour quelle raison vous n’êtes pas resté en Amérique,

pour quelle raison vous avez choisi les Falklands...

– Pour quelle raison... monsieur ?... Parce que je

voulais me rapprocher de Pym... de mon pauvre Pym...

parce que j’espérais trouver aux Falklands une occasion

de m’embarquer sur un baleinier à destination de la mer

australe...

– Mais ce nom de Hunt ?

– Je ne voulais plus du mien... non !... je n’en

voulais plus... à cause de l’affaire du Grampus ! »

Le métis venait de faire allusion à cette scène de la

courte paille, à bord du brick américain, lorsqu’il fut

décidé entre Auguste Barnard, Arthur Pym, Dirk Peters

et le matelot Parker, que l’un des quatre serait sacrifié...

qu’il servirait de nourriture aux trois autres... Je me

rappelais la résistance opiniâtre d’Arthur Pym, et

comment il fut dans l’obligation de ne point refuser son

« franc jeu dans la tragédie qui allait se jouer vivement

– telle est sa propre phrase –, et l’horrible acte dont le

cruel souvenir devait empoisonner l’existence de tous

ceux qui y avaient survécu... »

Oui ! la courte paille, – de petits éclats de bois, des

esquilles de longueur inégale, qu’Arthur Pym tenait

dans sa main... La plus courte désignerait celui qui

serait immolé... Et il parle de cette sorte d’involontaire

férocité qu’il éprouva de tromper ses compagnons, de

« tricher » – c’est le mot dont il se sert... Mais il ne le fit

pas et demande pardon d’en avoir eu l’idée !... Que l’on

veuille bien se mettre dans une position semblable à la

sienne !...

Puis, il se décide, il présente sa main refermée sur

les quatre esquilles...

Dirk Peters tire le premier... Le sort l’a favorisé... Il

n’a plus rien à craindre.

Arthur Pym calcule qu’il existe une chance de plus

contre lui.

Auguste Barnard tire à son tour... Sauvé aussi, celui-

là !

Et maintenant Arthur Pym chiffre les chances qui

sont égales entre Parker et lui...

À ce moment, toute la férocité du tigre s’empare de

son âme... Il éprouve contre son pauvre camarade, son

semblable, la haine la plus intense et la plus

diabolique...

Cinq minutes s’écoulent avant que Parker ose tirer...

Enfin Arthur Pym, les yeux fermés, ne sachant si le sort

avait été pour ou contre lui, sent une main saisir la

sienne...

C’était la main de Dirk Peters... Arthur Pym venait

d’échapper à la mort...

Et alors, le métis se précipite sur Parker qui est

abattu d’un coup dans le dos. Puis, suit l’effroyable

repas – immédiatement – et, « les mots n’ont point une

vertu suffisante pour frapper l’esprit de la parfaite

horreur de la réalité ! »

Oui !... je la connaissais cette effroyable histoire, –

non point imaginaire, comme je l’avais longtemps cru.

Voilà ce qui s’était passé à bord du Grampus, le 16

juillet 1827, et c’est en vain que je cherchais à

comprendre pour quelle raison Dirk Peters venait m’en

rappeler le souvenir.

Je ne devais pas tarder à le savoir.

« Eh bien, Dirk Peters, dis-je, je vous demanderai,

puisque vous teniez à cacher votre nom, pourquoi vous

l’avez révélé, lorsque l’Halbrane était au mouillage de

l’île Tsalal... pourquoi vous n’avez pas conservé celui

de Hunt ?...

– Monsieur... comprenez-moi... on hésitait à aller

plus loin... on voulait revenir en arrière... C’était

décidé... et alors j’ai pensé... oui !... qu’en disant que

j’étais... Dirk Peters... le maître-cordier du Grampus...

le compagnon du pauvre Pym... on m’écouterait... on

croirait avec moi qu’il était encore vivant... on irait à sa

recherche... Et pourtant... c’était grave... car d’avouer

que j’étais Dirk Peters... celui qui avait tué Parker...

Mais la faim... la faim dévorante...

– Voyons, Dirk Peters, repris-je, vous vous

exagérez... Si la paille vous avait désigné, c’eût été

vous qui auriez subi le sort de Parker !... On ne saurait

vous faire un crime...

– Monsieur... comprenez-moi !... Est-ce que la

famille de Parker parlerait comme vous le faites ?...

– Sa famille ?... Avait-il donc des parents ?...

– Oui... et c’est pourquoi... dans le récit... Pym avait

changé ce nom... Parker ne s’appelait pas Parker... Il se

nommait...

– Arthur Pym a eu raison, répondis-je, et quant à

moi, je ne veux pas savoir le vrai nom de Parker !...

Gardez ce secret...

– Non... je vous le dirai... Ça me pèse trop... et ça

me soulagera peut-être... lorsque je vous l’aurai dit...

monsieur Jeorling...

– Non... Dirk Peters... non !

– Il se nommait Holt... Ned Holt...

– Holt... m’écriai-je, Holt... du même nom que notre

maître-voilier...

– Qui est son propre frère, monsieur...

– Martin Holt... le frère de Ned ?...

– Oui !... comprenez-moi... son frère...

– Mais il croit que Ned Holt a péri comme les autres

dans le naufrage du Grampus...

– Cela n’est pas... et s’il apprenait que j’ai... »

Juste à cet instant, une violente secousse me jeta

hors de mon cadre.

La goélette venait de donner une telle bande sur

tribord qu’elle faillit chavirer.

Et j’entendis une voix irritée, criant :

« Quel est donc le chien qui est à la barre ?... »

C’était la voix de Jem West, et celui qu’il

interpellait ainsi, c’était Hearne.

Je me précipitai hors de la cabine.

« Tu as donc lâché la roue ?... répétait Jem West, qui

avait saisi Hearne par le collet de sa vareuse.

– Lieutenant... je ne sais...

– Si... te dis-je !... Il faut que tu l’aies lâchée, et un

peu plus la goélette capotait sous voiles ! »

Il était évident que Hearne – pour un motif ou un

autre – avait abandonné un moment le gouvernail.

« Gratian, cria Jem West en appelant un des

matelots, prends la barre, et toi, Hearne, à fond de

cale... »

Soudain le cri de « terre ! » retentit, et tous les

regards se dirigèrent vers le sud.

6



Terre ?...



Tel est l’unique mot qui se trouve en tête du chapitre

XVII dans le livre d’Edgar Poe. J’ai cru bon – en le

faisant suivre d’un point d’interrogation – de le placer

en tête de ce chapitre VI de mon récit.

Ce mot, tombé du haut de notre mât de misaine,

désignait-il une île ou un continent ?... Et continent ou

île n’était-ce pas une déception qui nous y attendait ?...

Seraient-ils là, ceux que nous étions venus chercher

sous de telles latitudes ? Et Arthur Pym, – mort,

incontestablement mort, malgré les affirmations de Dirk

Peters, – avait-il jamais mis le pied sur cette terre ?...

Lorsque ce cri retentit à bord de la Jane, le 17

janvier 1828 – journée pleine d’incidents, dit le journal

d’Arthur Pym –, ce fut en ces termes :

« Terre par le bossoir de tribord ! »

Tel il aurait pu l’être à bord de l’Halbrane.

En effet, du même côté se dessinaient quelques

contours, légèrement accusés au-dessus de la ligne du

ciel et de la mer.

Il est vrai, cette terre, qui avait été ainsi annoncée

aux marins de la Jane, c’était l’îlot Bennet, aride,

désert, auquel succéda à moins d’un degré dans le sud

l’île Tsalal, fertile alors, habitable, habitée, et sur

laquelle le capitaine Len Guy avait espéré rencontrer

ses compatriotes. Mais que serait-elle, pour notre

goélette, cette inconnue de 5° plus reculée dans les

profondeurs de la mer australe ?... Était-ce là le but si

ardemment désiré, si obstinément cherché ?... Là, les

deux frères William et Len Guy tomberaient-ils dans les

bras l’un de l’autre ?... L’Halbrane se trouvait-elle au

terme d’un voyage dont le succès aurait été

définitivement assuré par le rapatriement des survivants

de la Jane ?...

Je le répète, il en était de moi comme du métis.

Notre but n’était pas seulement ce but, – ni ce succès,

notre succès. Toutefois, puisqu’une terre se présentait à

nos yeux, il fallait la rallier d’abord... On verrait plus

tard.

Ce que je dois mentionner avant tout, c’est que le cri

amena une diversion immédiate. Je ne pensai plus à la

confidence que Dirk Peters venait de me faire, – et

peut-être le métis l’oublia-t-il, car il s’élança vers

l’avant, et ses regards ne se détachèrent plus de

l’horizon.

Quant à Jem West, que rien ne pouvait distraire de

son service, il réitéra ses ordres. Gratian vint se mettre à

la barre, et Hearne fut enfermé dans la cale.

Juste punition, en somme, et contre laquelle

personne n’aurait dû protester, car l’inattention ou la

maladresse de Hearne avait compromis un instant la

goélette.

Toutefois, cinq ou six matelots des Falklands

laissèrent échapper quelques murmures.

Un geste du lieutenant les fit taire, et ils regagnèrent

aussitôt leur poste.

Il va de soi que, au cri de la vigie, le capitaine Len

Guy s’était précipité hors de sa cabine, et, d’un œil

ardent, il observait cette terre, distante alors de dix à

douze milles.

Je ne songeais plus, ai-je dit, au secret que venait de

me confier Dirk Peters. D’ailleurs, tant que ce secret

resterait entre nous deux – et ni lui ni moi ne le

trahirions –, il n’y aurait rien à redouter. Mais si jamais

un malheureux hasard apprenait à Martin Holt que le

nom de son frère avait été changé en celui de Parker...

que l’infortuné n’avait pas péri dans le naufrage du

Grampus... que, désigné par le sort, il avait été sacrifié

pour empêcher ses compagnons de succomber à la

faim... que Dirk Peters, à qui, lui, Martin Holt devait la

vie, l’avait frappé de sa main !... Et voilà donc la raison

pour laquelle le métis se refusait obstinément aux

remerciements de Martin Holt... pourquoi il fuyait

Martin Holt... le frère de l’homme dont il s’était repu...

Le bosseman venait de piquer trois heures. La

goélette marchait avec la prudence qu’exigeait une

navigation sur ces parages inconnus. Peut-être s’y

trouvait-il des hauts-fonds, des récifs à fleur d’eau, où il

y aurait eu risque de s’échouer ou de se briser. Un

échouage, dans les conditions où se trouvait

l’Halbrane, même en admettant qu’elle pût être

renflouée, aurait rendu impossible son retour avant la

venue de l’hiver. Toutes les chances, il fallait les avoir

pour, pas une contre.

Ordre avait été donné par Jem West de diminuer la

voilure. Après que le bosseman eut fait serrer perroquet,

hunier et flèche, l’Halbrane resta sous sa brigantine, sa

misaine-goélette et ses focs, – toile suffisante pour

franchir en quelques heures la distance qui la séparait

de la terre.

Aussitôt le capitaine Len Guy fit envoyer un plomb,

qui accusa cent vingt brasses de profondeur. Plusieurs

autres sondages indiquèrent que la côte, très accore,

devait se prolonger sous les eaux par une muraille à pic.

Néanmoins, comme il pouvait se faire que le fond vînt à

remonter brusquement au lieu de se raccorder au littoral

par une pente allongée, on n’avançait que la sonde à la

main.

Beau temps toujours, quoique le ciel s’embrumât

légèrement du sud-est au sud-ouest. De là, certaine

difficulté à reconnaître les vagues linéaments qui se

profilaient comme une vapeur flottante sur le ciel,

disparaissaient et reparaissaient entre les déchirures des

brumes. Néanmoins, nous étions d’accord pour attribuer

à cette terre une hauteur de vingt-cinq à trente toises, –

au moins dans sa partie la plus élevée.

Non ! il n’était pas admissible que nous eussions été

dupes d’une illusion, et, cependant, nos esprits si

tourmentés le craignaient. N’est-il pas naturel, après

tout, que le cœur soit assailli de mille appréhensions à

l’approche du suprême but ?... Tant d’espérances

reposaient sur ce littoral seulement entrevu, et il en

résulterait tant de découragement, s’il n’y avait là qu’un

fantôme, une ombre insaisissable !... À cette pensée,

mon cerveau se troublait, s’hallucinait. Il me semblait

que l’Halbrane se rapetissait, qu’elle se réduisait aux

dimensions d’un canot perdu sur cette immensité – le

contraire de cette mer indéfinissable dont parle Edgar

Poe, où le navire grossit... grossit comme un corps

vivant...

Lorsque des cartes marines, même de simples

portulans, vous renseignent sur l’hydrographie des

côtes, sur la nature des atterrages, sur des baies ou des

criques, on peut naviguer avec une certaine audace. En

toute autre région, sans être taxé de témérité, un

capitaine n’eût pas remis au lendemain l’ordre de

mouiller près du rivage. Mais, ici, quelle prudence

s’imposait ! Et pourtant, devant nous, aucun obstacle.

En outre, l’atmosphère ne devait rien perdre de sa clarté

pendant ces heures ensoleillées de la nuit. À cette

époque, l’astre radieux ne se couchait pas encore sous

l’horizon de l’ouest, et ses rayons baignaient d’une

lumière incessante le vaste domaine de l’Antarctide.

Le livre de bord consigna, à partir de cette date, que

la température ne cessa de subir un abaissement

continu. Le thermomètre, exposé à l’air et à l’ombre, ne

marquait plus que 32° (0° C). Plongé dans l’eau, il n’en

indiquait plus que 26 (3° 33 C. sous zéro). D’où

provenait cet abaissement, puisque nous étions en plein

été antarctique ?...

Quoi qu’il en soit, l’équipage avait dû reprendre les

vêtements de laine, dont il s’était débarrassé, après

avoir franchi la banquise, un mois avant. Il est vrai, la

goélette marchait dans le sens de la brise, sous l’allure

du grand largue, et ces premières ébauches de froid

furent moins sensibles. On comprenait, néanmoins,

qu’il fallait se hâter d’atteindre le but. S’attarder en

cette région, s’exposer aux dangers d’un hivernage,

c’eût été braver Dieu.

Le capitaine Len Guy fit, à plusieurs reprises,

relever le sens du courant, en envoyant de lourdes

sondes, et reconnut qu’il commençait à dévier de sa

direction.

« Est-ce un continent qui s’étend devant nous, est-ce

une île, dit-il, rien ne nous permet encore de l’affirmer.

Si c’est un continent, nous devrons en conclure que le

courant doit trouver une issue vers le sud-est...

– Et il est possible, en effet, ai-je répondu, que cette

partie solide de l’Antarctide soit réduite à une simple

calotte polaire, dont nous pourrions contourner les

bords. Dans tous les cas, il est bon de noter celles de ces

observations qui présenteront une certaine exactitude...

– C’est ce que je fais, monsieur Jeorling, et nous

rapporterons quantité de renseignements sur cette

portion de la mer australe, lesquels serviront aux futurs

navigateurs...

– S’il en est jamais qui se hasardent jusqu’ici,

capitaine ! Pour y avoir réussi, il a fallu que nous

fussions servis par des circonstances particulières, la

précocité de la belle saison, une température supérieure

à la normale, une débâcle rapide des glaces. En vingt

ans... en cinquante ans... ces circonstances s’offrent-

elles une seule fois ?...

– Aussi, monsieur Jeorling, j’en remercie la

Providence, et l’espoir m’est quelque peu revenu.

Puisque le temps a été constamment beau, pourquoi

mon frère, pourquoi mes compatriotes n’auraient-ils pas

atterri sur cette côte, où les portaient les vents et les

courants ?... Ce que notre goélette a fait, leur

embarcation a pu le faire... Ils n’ont pas dû partir sans

s’être munis de provisions pour un voyage qui pouvait

indéfiniment se prolonger... Pourquoi n’auraient-ils pas

trouvé là les ressources que l’île Tsalal leur avait

offertes pendant de longues années ?... Ils possédaient

des munitions et des armes... Le poisson abonde en ces

parages, le gibier aquatique aussi... Oui, mon cœur est

rempli d’espérance, et je voudrais être plus vieux de

quelques heures ! »

Sans partager toute la confiance du capitaine Len

Guy, j’étais heureux qu’il eût repris le dessus. Peut-être,

si ses recherches aboutissaient, peut-être obtiendrais-je

qu’elles fussent continuées dans l’intérêt d’Arthur Pym,

– même à l’intérieur de cette terre dont nous n’étions

plus éloignés.

L’Halbrane avançait lentement à la surface de ces

eaux claires, fourmillant de poissons qui appartenaient

aux espèces déjà rencontrées. Les oiseaux marins se

montraient en plus grand nombre et ne semblaient pas

trop effrayés, volant autour de la mâture ou se perchant

sur les vergues. Plusieurs cordons blanchâtres, d’une

longueur de cinq à six pieds, furent ramenés à bord.

C’étaient de véritables chapelets à millions de grains,

formés par une agglomération de petits mollusques aux

couleurs étincelantes.

Des baleines, empanachées des jets de leurs évents,

apparurent au large, et je remarquai que toutes

prenaient la route du sud. Il y avait donc lieu d’admettre

que la mer s’étendait au loin dans cette direction.

La goélette gagna deux à trois milles, sans essayer

d’accroître sa vitesse. Cette côte, vue pour la première

fois, se développait-elle du nord-ouest au sud-est ?...

aucun doute à ce sujet. Néanmoins, les longues-vues

n’en pouvaient saisir aucun détail, – même après trois

heures de navigation.

L’équipage, rassemblé sur le gaillard d’avant,

regardait sans laisser voir ses impressions. Jem West,

après s’être hissé aux barres du mât de misaine, où il

était resté dix minutes en observation, n’avait rien

rapporté de précis.

Posté à bâbord, à l’arrière du rouf, accoudé au

bastingage, je suivais du regard la ligne du ciel et de la

mer dont la circularité s’interrompait seulement à l’est.

En ce moment, le bosseman me rejoignit, et, sans autre

préparation, me dit :

« Voulez-vous permettre que je vous donne mon

idée, monsieur Jeorling ?...

– Donnez, bosseman, sauf à ce que je ne l’adopte

point, si elle ne me paraît pas juste, répondis-je.

– Elle l’est, et, à mesure que nous approchons, il

faudrait être aveugle pour ne pas s’y ranger.

– Et quelle idée avez-vous ?...

– Que ce n’est point une terre qui se présente devant

nous, monsieur Jeorling...

– Vous dites... bosseman ?...

– Regardez attentivement... en mettant un doigt en

avant de vos yeux... tenez... par le bossoir de tribord... »

Je fis ce que demandait Hurliguerly.

« Voyez-vous ?... reprit-il. Que je perde l’envie de

boire ma topette de whisky, si ces masses ne se

déplacent pas, non par rapport à la goélette, mais par

rapport à elles-mêmes...

– Et vous en concluez ?

– Que ce sont des icebergs en mouvement.

– Des icebergs ?...

– Assurément, monsieur Jeorling. »

Le bosseman ne se trompait-il pas ?... Était-ce donc

une déception qui nous attendait ?... Au lieu d’une côte,

n’y avait-il au large que des montagnes de glace en

dérive ?...

Il n’y eut bientôt aucune hésitation à cet égard, et,

depuis quelques instants déjà, l’équipage ne croyait plus

à l’existence de la terre dans cette direction.

Dix minutes après, l’homme du nid de pie annonçait

que plusieurs icebergs descendaient du nord-ouest,

obliquement à la route de l’Halbrane.

Quel déplorable effet cette nouvelle produisit à

bord !... Notre dernier espoir venait soudain de

s’anéantir !... Et quel coup pour le capitaine Len

Guy !... Cette terre de la zone australe, il faudrait la

chercher sous de plus hautes latitudes, sans même être

sûr de jamais la rencontrer !...

Et alors ce cri, presque unanime, retentit sur

l’Halbrane :

« Pare à virer !... Pare à virer ! »

Oui, les recrues des Falklands déclaraient leur

volonté, exigeaient le retour en arrière, bien que Hearne

ne fût pas là pour souffler l’indiscipline, – et, je dois

l’avouer, la plupart des anciens de l’équipage

semblaient d’accord avec eux.

Jem West, n’osant pas leur imposer silence, attendit

les ordres de son chef.

Gratian, à la barre, était prêt à donner un tour de

roue, tandis que ses camarades, la main sur les taquets,

se disposaient à larguer les écoutes...

Dirk Peters, appuyé contre le mât de misaine, la tête

basse, le corps replié, la bouche contractée, restait

immobile, et pas un mot ne s’échappait de ses lèvres.

Mais voici qu’il se tourne vers moi, et quel regard il

m’adresse, – un regard plein à la fois de prière et de

colère !...

Je ne sais quelle irrésistible puissance me porta à

intervenir personnellement, à protester une fois de

plus !... Un dernier argument venait de s’offrir à mon

esprit, – argument dont la valeur ne pouvait être

contestée.

Je pris donc la parole, résolu à le soutenir envers et

contre tous, et je le fis avec un tel accent de conviction

que personne n’essaya de m’interrompre.

En substance, je dis ceci :

« Non ! tout espoir ne doit pas être abandonné... La

terre ne peut être loin... Nous n’avons pas en face de

nous une de ces banquises qui ne se forment qu’en plein

océan par l’accumulation des glaces... Ce sont des

icebergs, et ces icebergs ont nécessairement dû se

détacher d’une base solide, d’un continent ou d’une

île... Or, puisque c’est à cette époque de l’année que

commence la débâcle, la dérive ne les a entraînés que

depuis très peu de temps... Derrière eux, nous devons

rencontrer la côte sur laquelle ils se sont formés...

Encore vingt-quatre heures, quarante-huit heures au

plus, et si la terre ne se montre pas, le capitaine Len

Guy remettra le cap au nord !... »

Avais-je convaincu l’équipage, ou devais-je le tenter

par l’appât d’une surprime, profiter de ce que Hearne

n’était pas au milieu de ses camarades, qu’il ne pouvait

correspondre avec eux, les exciter, leur crier qu’on les

leurrait une dernière fois, leur répéter que ce serait

entraîner la goélette à sa perte...

Ce fut le bosseman qui me vint en aide, et, d’un ton

de belle humeur :

« Très bien raisonné, dit-il, et pour mon compte, je

me rends à l’opinion de monsieur Jeorling...

Assurément la terre est proche... En la cherchant au-

delà de ces icebergs, nous la découvrirons sans grandes

fatigues ni grands dangers... Un degré au sud, qu’est-ce

cela, quand il s’agit de fourrer quelque centaine de

dollars de plus dans sa poche ?... Et n’oublions pas que

s’ils sont agréables quand ils y entrent, ils ne le sont pas

moins quand ils en sortent !... »

Et, là-dessus, le cuisinier Endicott de prêter

assistance à son ami le bosseman.

« Oui... très bons... les dollars ! » cria-t-il, en

montrant deux rangées de dents d’une blancheur

éclatante.

L’équipage allait-il se rendre à cette argumentation

d’Hurliguerly, ou essaierait-il de résister, si l’Halbrane

se lançait dans la direction des icebergs ?...

Le capitaine Len Guy reprit sa longue-vue, il la

braqua sur ces masses mouvantes, il les observa avec

une extrême attention, et, d’une voix forte :

« Cap au sud-sud-ouest ! » cria-t-il.

Jem West donna ordre d’exécuter la manœuvre.

Les matelots hésitèrent un instant. Puis, ramenés à

l’obéissance, ils se mirent à brasser légèrement les

vergues, à raidir les écoutes, et la goélette, ses voiles

plus pleines, reprit de la vitesse.

Lorsque l’opération fut achevée, je m’approchai

d’Hurliguerly, et le tirant à l’écart :

« Merci, bosseman, lui dis-je.

– Eh ! monsieur Jeorling, c’est bon pour cette fois,

répondit-il en hochant la tête. Mais il ne faudrait pas

recommencer à haler tant que ça sur la drisse !... Tout le

monde serait contre moi... peut-être même Endicott...

– Je n’ai rien avancé qui ne fût au moins probable...

répliquai-je vivement.

– Je n’en disconviens pas, et la chose peut se

soutenir avec quelque vraisemblance.

– Oui... Hurliguerly, oui... ce que j’ai dit, je le pense,

et je ne mets pas en doute que nous finirons par

apercevoir la terre au-delà des icebergs...

– Possible, monsieur Jeorling, possible !... Alors

qu’elle apparaisse avant deux jours, car, foi de

bosseman, rien ne pourrait nous empêcher de virer de

bord ! »

Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent,

l’Halbrane fit route au sud-sud-ouest. Il est vrai, sa

direction dut être fréquemment modifiée, et sa vitesse

réduite au milieu des glaces. La navigation devint très

difficile, dès que la goélette se fut engagée à travers la

ligne des icebergs qu’il fallait couper obliquement.

D’ailleurs, il n’y avait aucun de ces packs, de ces drifts,

qui encombraient les abords de la banquise sur le 70e

parallèle, rien du désordre que présentent ces parages

du cercle polaire, battus par les tempêtes antarctiques.

Les énormes masses dérivaient avec une majestueuse

lenteur. Les blocs paraissaient « tout neufs », pour

employer une expression d’une parfaite justesse, et,

peut-être, leur formation ne datait-elle que de quelques

jours ?... Toutefois, avec une hauteur de cent à cent

cinquante pieds, leur volume devait se chiffrer par des

milliers de tonnes. Éviter les collisions, c’est à cela que

veillait minutieusement Jem West, et il ne quitta pas le

pont d’un instant.

En vain, au milieu des passes que les icebergs

laissaient entre eux, cherchai-je à distinguer les indices

d’une terre dont l’orientation eût obligé notre goélette à

revenir plus directement au sud... Je n’apercevais rien

de nature à me fixer.

Du teste, et jusqu’alors, le capitaine Len Guy avait

toujours pu tenir pour exactes les indications du

compas. Le pôle magnétique, encore éloigné de

plusieurs centaines de milles, puisque sa longitude est

orientale, n’avait aucune influence sur la boussole.

L’aiguille, au lieu de ces variations de six à sept rumbs

qui l’affolent dans le voisinage de ce pôle, conservait sa

stabilité, et l’on pouvait s’en rapporter à elle.

Donc, en dépit de ma conviction – qui se basait

cependant sur de très sérieux arguments –, il n’y avait

aucune apparence de terre, et je me demandais s’il ne

conviendrait pas de mettre le cap plus à l’ouest, quitte à

éloigner l’Halbrane du point extrême où se croisent les

méridiens du globe.

Aussi à mesure que s’écoulaient ces heures, dont on

m’avait accordé quarante-huit, les esprits revenaient-ils

peu à peu – c’était trop visible – au découragement et

penchaient-ils vers l’indiscipline. Encore une journée et

demie, et il ne me serait plus possible de combattre

cette défaillance générale... La goélette rétrograderait

définitivement vers le nord.

L’équipage manœuvrait en silence, lorsque Jem

West, d’une voix brève, donnait l’ordre d’évoluer à

travers les passes, tantôt lofant avec rapidité pour éviter

quelque collision, tantôt arrivant presque plat vent

arrière. Néanmoins, malgré une surveillance continue,

malgré l’habileté des matelots, malgré la prompte

exécution des manœuvres, il se produisait, de temps à

autre, de dangereux frottements contre la coque, qui

laissait, après son passage, de longues traces de

goudron sur l’arête des icebergs. Et, en vérité, le plus

brave ne pouvait se défendre d’un sentiment de terreur

à la pensée que les bordages auraient pu larguer, l’eau

nous envahir...

Ce qu’il faut noter, c’est que la base de ces

montagnes flottantes était très accore. Un débarquement

eût été impraticable. Aussi, n’apercevions-nous aucun

de ces phoques, d’ordinaire si nombreux dans les

parages où abondent les icefields, – ni même aucune

bande de ces pingouins criards que l’Halbrane faisait

autrefois plonger par myriades sur son passage. Les

oiseaux eux-mêmes semblaient être plus rares et plus

fuyards. De ces régions désolées et désertes se

dégageait une impression d’angoisse et d’horreur à

laquelle nul de nous n’eût réussi à se soustraire.

Comment aurait-on gardé l’espoir que les survivants de

la Jane, s’ils avaient été entraînés au milieu de ces

affreuses solitudes, eussent pu y trouver un abri et

assurer leur existence ?... Et si l’Halbrane naufrageait à

son tour, resterait-il seulement un témoin de son

naufrage ?...

On put observer que, depuis la veille, à partir du

moment où la direction du sud avait été abandonnée

pour couper la ligne des icebergs, un changement s’était

opéré dans l’attitude habituelle du métis. Le plus

souvent accroupi au pied du mât de misaine, ses regards

détournés du large, il ne se relevait que pour donner la

main à quelque manœuvre, sans apporter à son travail

ni le zèle ni la vigilance d’autrefois. C’était, à vrai dire,

un découragé. Non point qu’il eût renoncé à croire que

son compagnon de la Jane fût encore vivant... cette

pensée n’aurait pu naître dans son cerveau. Mais,

d’instinct, il sentait que ce n’était pas à suivre cette

direction qu’il retrouverait les traces du pauvre Pym !

« Monsieur... m’aurait-il dit, comprenez-moi... ce

n’est pas par là... non... ce n’est pas par là !... »

Et qu’aurais-je eu à lui répondre ?...

Vers sept heures du soir, s’éleva une brume assez

épaisse, qui allait rendre malaisée et périlleuse la

navigation de la goélette, tant qu’elle durerait.

Cette journée d’émotions, d’anxiétés, d’alternatives

sans cesse renaissantes, m’avait brisé... Aussi regagnai-

je ma cabine, où je me jetai tout habillé sur mon cadre.

Le sommeil ne me vint pas, sous l’obsession des

troublantes pensées de mon imagination, si calme

autrefois, si surexcitée maintenant. J’imagine volontiers

que la lecture constante des œuvres d’Edgar Poe, et

dans ce milieu extraordinaire où se fussent complu ses

héros, avait exercé sur moi une influence dont je ne me

rendais pas bien compte...

C’était demain qu’allaient finir les quarante-huit

heures, – dernière aumône que l’équipage avait faite à

mes instances.

« Ça ne va pas comme vous voulez ?... » m’avait dit

le bosseman au moment où je pénétrais dans le rouf.

Non ! certes, puisque la terre ne s’était point

montrée derrière la flottille des icebergs. Entre ces

masses mouvantes, nul indice de côte n’ayant été

relevé, le capitaine Len Guy mettrait demain le cap au

nord...

Ah ! que n’étais-je le maître de cette goélette !... Si

j’avais pu l’acheter, fût-ce au prix de toute ma fortune,

si ces hommes eussent été mes esclaves que j’aurais

conduits sous le fouet, jamais l’Halbrane n’aurait

abandonné cette campagne... dût-elle l’entraîner jusqu’à

ce point axial de l’Antarctide, au-dessus duquel la

Croix du Sud jette ses feux étincelants !...

Mon cerveau bouleversé foisonnait de mille

pensées, de mille regrets, de mille désirs !... Je voulais

me lever, et il semblait qu’une pesante et irrésistible

main me clouait sur mon cadre !... Et l’envie me venait

de quitter à l’instant cette cabine où je me débattais

contre les cauchemars du demi-sommeil... de lancer à la

mer une des embarcations de l’Halbrane... de m’y jeter

avec Dirk Peters, qui n’hésiterait pas à me suivre, lui !...

puis, de nous abandonner au courant qui se propageait

vers le sud...

Et je le faisais... oui ! Je le faisais... en rêve !... Nous

sommes au lendemain... Le capitaine Len Guy, après un

dernier regard à l’horizon, a donné ordre de virer de

bord... Un des canots est à la traîne... Je préviens le

métis... Nous nous glissons sans être aperçus... Nous

coupons la bosse... Tandis que la goélette va de l’avant,

nous restons en arrière, et le courant nous emporte...

Nous allons ainsi sur la mer toujours libre... Enfin

notre canot s’arrête... Une terre est là... Je crois

apercevoir une sorte de sphinx, qui domine la calotte

australe... le sphinx des glaces... Je vais à lui... Je

l’interroge... Il me livre les secrets de ces mystérieuses

régions... Et alors, autour du mythologique monstre

apparaissent les phénomènes dont Arthur Pym affirmait

la réalité... Le rideau de vapeurs vacillantes, zébré de

raies lumineuses, se déchire... Et ce n’est pas la figure

de grandeur surhumaine qui se dresse devant mes

regards éblouis... c’est Arthur Pym... farouche gardien

du pôle sud, déployant au vent des hautes latitudes le

pavillon des États-Unis d’Amérique !...

Ce rêve fut-il brusquement interrompu, ou se

modifiait-il au caprice d’une imagination affolée, je ne

sais, mais j’eus le sentiment que je venais d’être

soudain réveillé... Il me sembla qu’un changement

s’opérait dans les balancements de la goélette, qui,

doucement inclinée sur tribord, glissait à la surface de

cette mer si tranquille... Et pourtant, ce n’était pas du

roulis... ce n’était pas du tangage...

Oui... positivement, je me sentis enlevé, comme si

mon cadre eût été la nacelle d’un aérostat... comme si

les effets de la pesanteur se fussent annihilés en moi...

Je ne me trompais pas, et j’étais retombé du rêve

dans la réalité...

Des chocs, dont la cause m’échappait encore,

retentirent au-dessus de ma tête. À l’intérieur de la

cabine les cloisons déviaient de la verticale à faire

croire que l’Halbrane se renversait sur le flanc. Presque

aussitôt je fus projeté hors de mon cadre, et il s’en fallut

d’un rien que l’angle de la table me fendît le crâne...

Enfin je me relevai, je parvins à me cramponner au

rebord du châssis latéral, je m’arc-boutai contre la porte

qui s’ouvrait sur le carré et céda sous mes pieds...

À cet instant se produisirent des craquements dans

les bastingages, des déchirements dans le flanc de

bâbord...

Est-ce donc qu’il y avait eu collision entre la

goélette et l’une de ces colossales masses flottantes que

Jem West n’avait pu éviter au milieu de la brume ?...

Soudain de violentes vociférations éclatèrent au-

dessus du rouf, à l’arrière, puis des cris d’épouvante,

dans lesquels se mélangeaient toutes les voix affolées

de l’équipage...

Enfin un dernier heurt se fit, et l’Halbrane demeura

immobile.

7



L’iceberg culbuté



Je dus ramper sur le plancher du rouf pour atteindre

la porte et gagner le pont.

Le capitaine Len Guy, ayant déjà quitté sa cabine, se

traînait sur les genoux, tant la bande était accusée, et il

vint s’accrocher de son mieux au râtelier de tournage

des pavois.

Vers l’avant, entre le gaillard et le mât de misaine,

quelques têtes sortaient des plis de la trinquette abattue

comme une tente dont la drisse aurait largué.

Étaient suspendus aux haubans de tribord, Dirk

Peters, Hardie, Martin Holt, Endicott, sa face noire tout

hébétée.

Il est à croire qu’à cette heure, le bosseman et lui

eussent volontiers cédé à cinquante pour cent les primes

qui leur étaient dues depuis le 24e parallèle !...

Un homme parvint jusqu’à moi en rampant, car

l’inclinaison du pont empêchait de se tenir debout, – au

moins 50°.

C’était Hurliguerly, qui se pomoyait à la façon d’un

gabier sur une vergue.

Étendu tout de mon long, les pieds appuyés contre le

chambranle de la porte, je ne craignais plus de glisser

jusqu’à l’extrémité de la coursive.

La main que je tendis au bosseman, l’aida à se

hisser, non sans peine, près de moi.

« Qu’y a-t-il ?... lui demandai-je.

– Un échouement, monsieur Jeorling !

– Nous sommes à la côte ?... m’écriai-je.

– Une côte suppose une terre, répondit ironiquement

le bosseman, et, en fait de terre, il n’y en a jamais eu

que dans l’imagination de ce diable de Dirk Peters !

– Enfin... qu’est-il arrivé ?...

– Il est arrivé un iceberg au milieu de la brume, un

iceberg dont on n’a pu se garer...

– Un iceberg, bosseman ?...

– Oui !... un iceberg, qui a choisi ce moment pour

faire la culbute !... En se retournant, il a rencontré

l’Halbrane, et il l’a enlevée comme une raquette

ramasse un volant, et nous voici maintenant échoués à

une bonne centaine de pieds au-dessus du niveau de la

mer antarctique. »

Aurait-on pu imaginer plus terrible dénouement à

l’aventureuse campagne de l’Halbrane !... Au milieu de

ces extrêmes parages, notre unique moyen de transport

venait d’être arraché de son élément naturel, emporté

par le basculage d’un iceberg à une hauteur qui

dépassait cent pieds !... Oui ! je le répète, quel

dénouement ! De s’engloutir au plus fort d’une tempête,

d’être détruit dans une attaque de sauvages, d’être

écrasé entre des glaces, ce sont les dangers auxquels

s’expose tout navire engagé dans les mers polaires !...

Mais que l’Halbrane eût été soulevée par une montagne

flottante à l’instant où cette montagne se retournait, et

qu’elle fût, à cette heure, échouée presque à sa cime,

non ! cela dépassait les limites du vraisemblable !

Avec les moyens dont nous disposions,

parviendrions-nous à descendre la goélette de cette

hauteur, je l’ignorais. Ce que je savais, d’autre part,

c’est que le capitaine Len Guy, le lieutenant, les anciens

de l’équipage, revenus d’un premier effroi, ne seraient

pas gens à désespérer, si effrayante que fût la situation.

De cela je ne doutais pas. Oui !... ils s’emploieraient

tous au salut commun. Quant aux mesures qu’il y aurait

à prendre, personne ne l’eût pu dire encore.

En effet, un voile de brume, une sorte de crêpe

grisâtre enveloppait toujours l’iceberg. On ne voyait

rien de son énorme masse, si ce n’est l’étroite

anfractuosité dans laquelle la goélette était coincée, ni

quelle place il occupait au milieu de cette flottille en

dérive vers le sud-est.

La plus élémentaire prudence commandait

d’évacuer l’Halbrane, dont le glissement pouvait être

déterminé par quelque brusque secousse de l’iceberg.

Étions-nous même certains qu’il eût définitivement

repris son assiette à la surface de la mer ?... Sa stabilité

était-elle assurée ?... Ne fallait-il pas s’attendre à

quelque nouvelle culbute ?... Et si la goélette dévalait

dans le vide, qui de nous aurait pu se tirer sain et sauf

d’une pareille chute, puis de l’engloutissement final

dans les profondeurs de l’abîme ?...

En quelques minutes, l’Halbrane fut abandonnée de

l’équipage. Chacun chercha refuge sur les talus, en

attendant que l’iceberg se dégageât de son capuchon de

vapeurs. Les obliques rayons solaires ne parvenaient

point à le percer, et c’est à peine si le disque rougeâtre

se sentait à travers cet amas d’opaques vésicules qui en

éteignaient le flamboiement.

Cependant, à une douzaine de pas on pouvait

s’apercevoir les uns les autres. Quant à l’Halbrane, elle

ne présentait qu’une masse confuse, dont la couleur

noirâtre tranchait vivement sur la blancheur des glaces.

Il y eut alors lieu de se demander si, de tous ceux qui se

tenaient sur le pont de la goélette au moment de la

catastrophe, aucun n’avait été projeté par-dessus les

bastingages, entraîné sur les pentes, précipité dans la

mer ?...

À l’ordre du capitaine Len Guy, les matelots

présents vinrent grossir le groupe où j’étais avec le

lieutenant, le bosseman, les maîtres Hardie et Martin

Holt.

Jem West fit l’appel... Cinq de nos hommes ne

répondirent pas : le matelot Drap, un des anciens de

l’équipage, et quatre des recrues, à savoir, deux

Anglais, un Américain et un des Fuégiens embarqués

aux Falklands.

Ainsi, cette catastrophe coûtait la vie à cinq des

nôtres – les premières victimes de cette campagne

depuis le départ des Kerguelen, et seraient-ce les

dernières ?...

Et, en effet, il n’était pas douteux que ces

malheureux eussent péri, car on les appela vainement,

vainement on les chercha sur les flancs de l’iceberg,

partout où ils auraient peut-être pu s’accrocher à

quelque saillie...

Les tentatives, qui furent faites après le lever du

brouillard, demeurèrent infructueuses. Au moment où

l’Halbrane avait été saisie par-dessous, la secousse

avait été si violente, si soudaine que ces hommes

n’eurent pas la force de se retenir aux bastingages, et,

vraisemblablement, on ne retrouverait jamais leurs

corps que le courant avait dû entraîner au large.

Lorsque cette disparition de cinq des nôtres eut été

constatée, le désespoir envahit tous les cœurs. Alors

apparut plus vivement l’affreuse perspective de ces

dangers qui menacent une expédition à travers la zone

antarctique !

« Et Hearne ?... » dit une voix.

Martin Holt venait de jeter ce nom au milieu du

silence général.

Le sealing-master, que nous avions oublié, n’avait-il

pas été écrasé dans l’étroit réduit de la cale où il était

enfermé ?...

Jem West s’élança vers la goélette, se hissa au

moyen d’une amarre qui pendait de l’avant, et gagna le

poste par lequel on pénétrait dans cette partie de la

cale...

Nous attendions, immobiles et silencieux, d’être

fixés sur le sort de Hearne, bien que ce mauvais génie

de l’équipage fût peu digne de pitié.

Pourtant, combien de nous pensaient alors que si on

eût écouté ses conseils, si la goélette avait repris la

route du nord, tout un équipage n’en serait pas à n’avoir

pour unique refuge qu’une montagne de glace en

dérive !... Et dans ces conjonctures, ce que devait être

ma part de responsabilité, moi qui avais tant poussé à la

prolongation de cette campagne, c’est à peine si j’osais

l’envisager !

Enfin le lieutenant reparut sur le pont, Hearne après

lui. Par miracle, ni les cloisons, ni la membrure, ni le

bordage n’avaient cédé à l’endroit où se trouvait le

sealing-master.

Hearne se déhala le long de la goélette, rejoignit ses

camarades, sans prononcer une parole, et il n’y eut plus

à s’occuper de lui.

Vers six heures du matin, le brouillard se dissipa,

grâce à un abaissement assez accentué de la

température. Il ne s’agissait pas de ces vapeurs dont la

congélation est complète, mais bien du phénomène

appelé frost-rime ou fumée gelée, qui se produit

quelquefois sous ces hautes latitudes. Le capitaine Len

Guy le reconnut à la quantité de fibres prismatiques, la

pointe dirigée dans le sens du vent, qui hérissaient la

légère croûte déposée sur les flancs de l’iceberg. Ce

frost-rime, les navigateurs ne sauraient le confondre

avec la gelée blanche des zones tempérées, dont la

congélation ne s’opère qu’après son dépôt à la surface

du sol.

On put alors évaluer la grosseur du massif, sur

lequel nous étions posés comme des mouches sur un

pain de sucre, et, assurément, vue d’en bas, la goélette

ne devait pas paraître plus grosse que la yole d’un

navire de commerce.

Cet iceberg, dont la circonférence parut être de trois

à quatre cents toises, mesurait de cent trente à cent

quarante pieds de hauteur. Il devait donc, d’après les

calculs, plonger à une profondeur quatre à cinq fois plus

grande, et, par conséquent, peser des millions de tonnes.

Voici ce qui était arrivé :

Après avoir été miné à sa base au contact des eaux

plus chaudes, l’iceberg s’était peu à peu relevé. Son

centre de gravité déplacé, l’équilibre n’avait pu se

rétablir que par un chavirement brusque, qui reporta au-

dessus du niveau de la mer ce qui était au-dessous.

Prise dans ce basculage, l’Halbrane fut enlevée comme

avec un énorme bras de levier. Nombre d’icebergs se

retournent ainsi à la surface des mers polaires, et c’est

un des gros dangers auxquels sont exposés les navires

qui les avoisinent.

C’était dans une échancrure de la face ouest de

l’iceberg, que notre goélette se trouvait encastrée. Elle

inclinait sur tribord, son arrière relevé, son avant

rabaissé. La pensée nous venait que, à la moindre

secousse, elle glisserait le long des pentes de l’iceberg

jusqu’à la mer. Du côté où elle donnait la gîte, le choc

avait été assez violent pour défoncer quelques bordages

de sa coque et de ses pavois sur une longueur de deux

toises. Dès le premier choc, la cuisine, fixée devant le

mât de misaine, avait cassé ses saisines et dégringolé

jusqu’à l’entrée du rouf, dont la porte, entre les deux

cabines du capitaine Len Guy et du lieutenant, était

arrachée de ses gonds. Le mât de hune et le mât de

flèche étaient venus en bas, après la rupture des

galhaubans, et on apercevait leur brisure toute fraîche à

la hauteur du chouquet. Des débris de toutes sortes, les

vergues, des espars, une partie de la voilure, des barils,

des caisses, des cages à poules, devaient flotter à la base

du massif et dériver avec lui.

Ce qu’il y avait de particulièrement inquiétant dans

notre situation, c’est que, des deux embarcations de

l’Halbrane, celle de tribord ayant été écrasée au

moment de l’abordage, il ne restait que la seconde – la

plus grande, il est vrai –, encore suspendue par ses

palans aux pistolets de tribord. Avant tout, il fallait la

mettre en sûreté, car peut-être serait-elle notre unique

moyen de salut.

De ce premier examen, il résultait que les bas mâts

de la goélette étaient restés en place, et pourraient

servir, si l’on parvenait à la dégager. Mais comment

l’extraire de cette souille de glace, la rendre à son

élément naturel, en un mot la « lancer » comme on

lance un bâtiment à la mer ?...

Lorsque le capitaine Len Guy, le lieutenant, le

bosseman et moi nous fûmes seuls, je les interrogeai à

ce sujet.

« Que l’opération entraîne de gros risques, j’en

conviens, répondit Jem West, mais puisqu’il est

indispensable quelle se fasse, nous la ferons. Je pense

qu’il sera nécessaire de creuser une sorte de lit jusqu’à

la base de l’iceberg...

– Et sans tarder d’un seul jour, ajouta le capitaine

Len Guy.

– Vous entendez, bosseman ?... reprit Jem West.

Dès aujourd’hui à la besogne.

– J’entends, et tout le monde s’y mettra, répondit

Hurliguerly. Une observation, toutefois, si vous le

permettez, capitaine...

– Laquelle ?...

– Avant de commencer le travail, visitons la coque,

voyons quelles sont ses avaries et si elles sont

réparables. À quoi servirait de lancer un navire

décarcassé, qui s’en irait immédiatement par le fond ? »

On se rendit à la juste demande du bosseman.

La brume s’étant dissipée, un clair soleil illuminait

alors la partie orientale de l’iceberg, d’où le regard

embrassait un large secteur de mer. De ce côté, au lieu

de surfaces lisses sur lesquelles le pied n’aurait pu

trouver un point d’appui, les flancs présentaient des

anfractuosités, des rebords, des épaulements, des

plateaux même où il serait facile d’établir un

campement provisoire. Cependant il y aurait à se garer

contre la chute d’énormes blocs, mal en équilibre,

qu’une secousse pouvait détacher. Et, de fait, pendant la

matinée, plusieurs de ces blocs roulèrent avec un

effroyable bruit d’avalanche jusqu’à la mer.

Au total, il semblait bien que l’iceberg fût très solide

sur sa nouvelle base. D’ailleurs, si son centre de gravité

se trouvait au-dessous du niveau de la ligne de

flottaison, un nouveau renversement n’était pas à

craindre.

Je n’avais pas encore eu l’occasion de parler à Dirk

Peters depuis la catastrophe. Comme il avait répondu à

l’appel de son nom, je savais qu’il ne comptait pas

parmi les victimes. En ce moment, je l’aperçus

immobile, debout sur une étroite saillie, et de quel côté

se portaient ses regards, on le devine...

Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman, les

maîtres Hardie et Martin Holt, que j’accompagnai,

remontèrent alors vers la goélette, afin de procéder à un

minutieux examen de sa coque. Du côté de bâbord,

l’opération serait aisée, puisque l’Halbrane s’inclinait

sur le flanc opposé. De l’autre côté, il faudrait, tant bien

que mal, se glisser jusqu’à la quille en creusant la glace,

si l’on voulait qu’aucune partie du bordé n’échappât à

cette visite.

Voici ce qui fut reconnu, après un examen qui dura

deux heures ; les avaries étaient peu importantes, et, en

somme, de réparation courante. Deux ou trois bordages

rompus, sous la violence du choc, laissaient voir leurs

gournables faussées, leurs coutures ouvertes. À

l’intérieur, la membrure était intacte, les varangues

n’ayant point cédé. Notre bâtiment, fait pour naviguer

au milieu des mers polaires, avait résisté alors que tant

d’autres, moins solidement construits, eussent été

disloqués de toutes pièces. Il est vrai, le gouvernail

avait été démonté de ses ferrures, mais il serait facile de

le rétablir.

L’inspection terminée au-dehors et au-dedans, le

dommage fut reconnu moins considérable qu’on eût pu

le craindre, et nous fûmes rassurés à ce sujet...

Rassurés... oui... si nous parvenions à remettre à flot

notre goélette !

Après le déjeuner du matin, il fut décidé que les

hommes commenceraient à creuser un lit oblique, qui

permettrait à l’Halbrane de glisser jusqu’à la base de

l’iceberg. Plût au ciel que l’opération réussît, car de

braver dans ces conditions les rigueurs de l’hiver

austral, de passer six mois sur cette masse flottante,

entraînée on ne savait où, qui eût pu y songer sans

épouvante ? L’hiver venu, aucun de nous n’aurait

échappé à la plus terrible des morts, – la mort par le

froid...

En ce moment, Dirk Peters, qui, à une centaine de

pas, observait l’horizon du sud à l’est, cria d’une voix

rude :

« En panne ! »

En panne ?... Qu’entendait par là le métis, si ce n’est

que la dérive de l’iceberg venait de cesser subitement.

Quant à la cause de cet arrêt, ce n’était pas l’instant de

la rechercher, ni de se demander quelles en seraient les

conséquences.

« C’est pourtant vrai ! s’écria le bosseman.

L’iceberg ne marche pas, et peut-être même n’a-t-il

jamais marché depuis sa culbute !...

– Comment, m’écriai-je, il ne se déplace plus...

– Non, me répondit le lieutenant, et la preuve, c’est

que les autres qui défilent, le laissent en arrière. »

En effet, tandis que cinq ou six montagnes de glace

descendaient vers le sud, la nôtre s’était immobilisée,

comme si elle eût été échouée sur un haut-fond.

L’explication la plus simple était que sa nouvelle

base avait rencontré le seuil sous-marin, auquel elle

adhérait maintenant, et cette adhérence ne cesserait que

si sa partie immergée se relevait, au risque de

provoquer une seconde culbute.

En somme, c’était une grave complication, car les

dangers d’une immobilisation définitive en ces parages

eussent été tels que mieux valaient les hasards de la

dérive. Au moins, avait-on l’espoir de rencontrer un

continent, une île, ou, même, si les courants ne se

modifiaient pas, si la mer restait libre, de franchir les

limites de la région australe !...

Voilà donc où nous en étions après trois mois de

cette terrible campagne ! De William Guy, de ses

compagnons de la Jane, d’Arthur Pym, pouvait-il être

encore question ?... N’était-ce pas pour notre salut que

devaient être employés les moyens dont nous pouvions

disposer ?... Et faudrait-il s’étonner, si les matelots de

l’Halbrane se révoltaient enfin, s’ils obéissaient aux

suggestions de Hearne, s’ils rendaient leurs chefs – moi

surtout – responsables des désastres d’une pareille

expédition ?...

Et alors qu’arriverait-il, puisque, malgré la perte de

quatre des leurs, les camarades du sealing-master

avaient conservé leur supériorité numérique...

C’était – je le vis clairement – à cela que pensaient

le capitaine Len Guy et Jem West.

En effet, si les recrues des Falklands ne formaient

plus qu’un total de quinze hommes contre nous treize, –

en comprenant le métis, n’était-il pas à craindre que

quelques-uns de ceux-ci fussent bien près de se ranger

du côté de Hearne. Poussés par le désespoir, qui sait si

ces camarades ne songeaient pas à s’emparer de

l’unique embarcation que nous possédions désormais, à

reprendre la route du nord, à nous abandonner sur cet

iceberg ?... Il importait donc que notre canot fût mis en

sûreté et surveillé à toute heure.

Au surplus, un notable changement s’était produit

chez le capitaine Len Guy depuis ces derniers incidents.

Il semblait s’être transformé en présence des périls de

l’avenir. Jusqu’ici, tout à la pensée de retrouver ses

compatriotes, il avait laissé au lieutenant le

commandement de la goélette, et il n’aurait pu s’en

remettre à un second plus capable, plus dévoué. Mais, à

partir de ce jour, il allait reprendre ses fonctions de

chef, les exercer avec l’énergie exigée par les

circonstances, redevenir comme à bord le maître après

Dieu.

Par son ordre, les hommes vinrent se ranger autour

de lui sur un plateau, un peu à la droite de l’Halbrane.

Là étaient rassemblés – du côté des anciens, les maîtres

Martin Holt et Hardie, les matelots Rogers, Francis,

Gratian, Burry, Stern, le cuisinier Endicott, et j’y ajoute

Dirk Peters – du côté des nouveaux, Hearne et les

quatorze autres marins des Falklands. Ces derniers

composaient un groupe à part, dont le porte-parole était

le sealing-master, qui avait sur eux une influence

détestable.

Le capitaine Len Guy jeta un regard ferme à tout

son équipage, et d’une voix vibrante :

« Matelots de l’Halbrane, dit-il, j’ai d’abord à vous

parler de ceux qui ont disparu. Cinq de nos compagnons

viennent de périr dans cette catastrophe...

– En attendant que nous périssions à notre tour dans

ces mers où l’on nous a entraînés malgré...

– Tais-toi, Hearne, s’écria Jem West, pâle de colère,

tais-toi, ou sinon...

– Hearne a dit ce qu’il avait à dire, reprit froidement

le capitaine Len Guy, et puisque c’est fait, je l’engage à

ne pas m’interrompre une seconde fois ! »

Peut-être le sealing-master eût-il répliqué, car il se

sentait soutenu par la majorité de l’équipage. Mais

Martin Holt alla vivement à lui, le retint, et il se tut.

Le capitaine Len Guy se découvrit alors, et, avec

une émotion qui nous pénétra jusqu’au fond de l’âme, il

prononça ces paroles :

« Nous avons à prier pour ceux qui ont succombé

dans cette périlleuse campagne, entreprise au nom de

l’humanité. Que Dieu daigne leur tenir compte de ce

qu’ils se sont dévoués pour leurs semblables, et ne reste

pas insensible à notre voix !... À genoux, matelots de

l’Halbrane ! »

Tous s’agenouillèrent sur la surface glacée, et un

murmure de prière monta vers le ciel.

Nous attendîmes que le capitaine Len Guy se fût

relevé pour nous relever aussi.

« Maintenant, reprit-il, après ceux qui sont morts,

ceux qui ont survécu. À ceux-là, je dis que, même dans

les circonstances où nous sommes, ils auront à m’obéir,

quelque ordre que je leur donne. Je ne souffrirai ni une

résistance ni une hésitation. La responsabilité du salut

commun m’appartient, et je n’en céderai rien à

personne. Je commande ici comme à bord...

– À bord... quand il n’y a plus de navire !... osa

répondre le sealing-master.

– Tu te trompes, Hearne. Le bâtiment est là, et nous

le rendrons à la mer. D’ailleurs, n’eussions-nous plus

que notre canot, j’en suis le capitaine... Malheur à qui

l’oubliera ! »

Ce jour-là, après avoir pris hauteur avec le sextant et

établi l’heure avec le chronomètre, qui n’avaient pas été

brisés dans la collision, le capitaine Len Guy obtint le

point suivant par ses calculs :

Latitude sud : 88° 55’.

Longitude ouest : 39° 12’.

L’Halbrane n’était plus qu’à un degré cinq minutes

– soit soixante-cinq milles – du pôle austral.

8



Le coup de grâce



« À la besogne ! » avait dit le capitaine Len Guy, et,

dès l’après-midi de ce jour, chacun s’y mit avec

courage.

Il n’y avait pas une heure à perdre. Personne qui ne

comprît que la question de temps dominait toutes les

autres. En ce qui concernait les vivres, la goélette en

possédait pour dix-huit mois encore à pleine ration.

Aussi la faim ne menaçait-elle pas, – la soif pas

davantage, bien que les caisses à eau, crevées dans la

secousse, eussent laissé échapper le liquide qu’elles

contenaient, à travers les fissures du bordage.

Par bonheur, les fûts de gin, de whisky, de bière et

de vin, placés dans la partie de la cale qui avait le moins

souffert, étaient presque tous intacts. De ce chef, nous

n’avions aucun dommage, et l’iceberg allait lui-même

nous fournir l’eau douce.

On le sait, la glace, qu’elle soit formée d’eau douce

ou d’eau de mer, est dépourvue de salure. Par la

transformation de l’état liquide à l’état solide, le

chlorure de sodium est entièrement éliminé. Il est donc

de peu d’importance, semble-t-il, que l’eau potable soit

demandée aux glaces de l’une ou l’autre formation.

Cependant on doit accorder la préférence à celle qui

provient de certains blocs très reconnaissables à leur

coloration presque verdâtre, à leur parfaite

transparence. C’est de la pluie solidifiée, infiniment

plus convenable pour servir de boisson.

Assurément, en habitué des mers polaires, notre

capitaine eût sans peine reconnu les blocs de cette

espèce ; mais il ne pouvait s’en trouver sur notre

iceberg, puisque c’était sa partie immergée avant la

culbute qui émergeait actuellement.

Le capitaine Len Guy et Jem West décidèrent en

premier lieu, dans le but d’alléger la goélette, de

débarquer tout ce qui était à bord. Mâture et gréement

durent être démontés, puis transportés sur le plateau. Il

importait de ne laisser que le moins de poids possible,

de se débarrasser même du lest, en vue de la difficile et

dangereuse opération du lancement. Mieux valait que le

départ fût retardé de quelques jours, si cette opération

devait se faire dans des conditions meilleures. Le

rechargement s’effectuerait ensuite sans grande

difficulté.

Après cette raison déterminante, il s’en présentait

une seconde non moins sérieuse. En effet, c’eût été agir

avec une inexcusable imprudence que de laisser les

provisions dans les soutes de l’Halbrane, étant donné sa

situation peu sûre sur le flanc de l’iceberg. Une

secousse ne suffirait-elle pas à la détacher ? Le point

d’appui ne lui manquerait-il pas, si les blocs de sa

souille venaient à se déplacer ? Et alors, avec elle

eussent disparu ces provisions, qui devaient assurer

notre existence !

On s’occupa, ce jour-là, de décharger les caisses de

viande au demi-sel, de légumes secs, de farine, de

biscuits, de thé, de café, les barils de gin, de whisky, de

vin et de bière qui furent retirés de la cale et de la

cambuse, puis placés en sûreté dans des anfractuosités à

proximité de l’Halbrane.

Il y eut également à prémunir l’embarcation contre

tout accident, – et j’ajouterai contre le dessein que

Hearne et quelques-uns de sa bande avaient peut-être de

s’en emparer afin de reprendre le chemin de la

banquise.

Le grand canot, avec son jeu d’avirons, son

gouvernail, sa bosse, son grappin, sa mâture et ses

voiles, fut donc remisé à une trentaine de pieds sur la

gauche de la goélette, au fond d’une cavité qu’il serait

aisé de surveiller. Pendant le jour, rien à craindre.

Pendant la nuit, ou plutôt pendant les heures de

sommeil, le bosseman ou un autre des maîtres monterait

la garde près de cette cavité, et – on peut en être certain

– l’embarcation serait à l’abri d’un mauvais coup.

Les journées des 19, 20 et 21 janvier furent

employées au double travail du transport de la

cargaison et du démâtage de l’Halbrane. On élingua les

bas mâts au moyen de vergues formant bigues. Plus

tard, Jem West verrait à remplacer les mâts de hune et

de flèche, et, dans tous les cas, ils n’étaient point

indispensables pour regagner soit les Falklands, soit

quelque autre lieu d’hivernage.

Il va sans dire qu’un campement avait été établi sur

le plateau dont j’ai parlé, non loin de l’Halbrane.

Plusieurs tentes, au moyen de voiles disposées sur des

espars et retenues avec des faux-bras, recouvrant la

literie des cabines et du poste, offraient un abri suffisant

contre les inclémences atmosphériques déjà fréquentes

à cette époque de l’année. Le temps, du reste, se tenait

au beau fixe, favorisé par une brise permanente de

nord-est, la température étant remontée à quarante-six

degrés (7° 78 C. sur zéro). Quant à la cuisine

d’Endicott, elle fut installée au fond du plateau, près

d’un contrefort, dont la pente très allongée permettait

d’atteindre l’extrême cime de l’iceberg.

Je dois reconnaître que, durant ces trois jours d’un

travail des plus fatigants, il n’y eut rien à reprocher à

Hearne. Le sealing-master se savait l’objet d’une

surveillance spéciale, comme il savait que le capitaine

Len Guy ne le ménagerait pas, s’il s’avisait de

provoquer ses camarades à l’insubordination. Il était

fâcheux que ses mauvais instincts l’eussent poussé à

jouer ce rôle, car sa vigueur, son adresse, son

intelligence, en faisaient un homme précieux, et jamais

il ne se montra plus utile qu’en ces circonstances. Était-

il revenu à de meilleurs sentiments ?... Avait-il compris

que de l’entente commune dépendait le salut

commun ?... Je ne pouvais le deviner, mais je n’avais

guère confiance, – Hurliguerly non plus.

Je n’ai pas besoin d’insister sur l’ardeur que le métis

déployait dans ces rudes travaux, toujours le premier et

le dernier à la besogne, faisant l’ouvrage de quatre,

dormant à peine quelques heures, ne se reposant qu’au

moment des repas qu’il prenait à l’écart. À peine

m’avait-il adressé la parole depuis que la goélette avait

été victime de ce terrible accident. Et qu’aurait-il pu me

dire ?... Ne pensais-je pas, comme lui, qu’il fallait

renoncer à tout espoir de poursuivre cette malheureuse

campagne ?...

Il m’arrivait, parfois, d’apercevoir Martin Holt et le

métis l’un près de l’autre, s’occupant de quelque

difficile manœuvre. Notre maître-voilier ne négligeait

aucune occasion de se rapprocher de Dirk Peters, qui le

fuyait pour les raisons que l’on connaît. Et lorsque je

songeais à la confidence qui m’avait été faite au sujet

du soi-disant Parker, le propre frère de Martin Holt, à

cette affreuse scène du Grampus, j’étais saisi d’une

profonde horreur. Je n’en doute pas, si ce secret eût été

dévoilé, le métis fût devenu un objet de répulsion. On

aurait oublié en lui le sauveteur du maître-voilier, et

celui-ci, en apprenant que son frère... Heureusement, ce

secret, Dirk Peters et moi, nous étions seuls à le

posséder.

Tandis que s’opérait le déchargement de l’Halbrane,

le capitaine Len Guy et le lieutenant étudiaient la

question du lancement, – question grosse de difficultés,

à coup sûr. Il s’agissait de racheter cette hauteur d’une

centaine de pieds comprise entre la souille où gîtait la

goélette et le niveau de la mer, au moyen d’un lit creusé

suivant un tracé oblique sur le flanc ouest de l’iceberg,

lit qui devrait mesurer au moins deux à trois cents toises

de longueur. Aussi, pendant qu’une première équipe,

dirigée par le bosseman, s’occupait à décharger la

goélette, une seconde, sous les ordres de Jem West,

commença le tracé entre les blocs qui hérissaient ce

côté de la montagne flottante.

Flottante ?... je ne sais pourquoi je me sers de ce

mot, car elle ne flottait plus. Immobile comme un îlot,

rien n’autorisait à croire qu’elle dût jamais se remettre

en dérive. D’autres icebergs assez nombreux passaient

au large, se dirigeant vers le sud-est, alors que le nôtre

restait « en panne », suivant l’expression de Dirk

Peters. Sa base se minerait-elle assez pour se détacher

du fond sous-marin ?... Quelque pesante masse de glace

viendrait-elle se jeter sur lui, et déraperait-il au choc ?...

Nul ne le pouvait prévoir, et il ne fallait compter que

sur l’Halbrane pour abandonner définitivement ces

parages.

Ces divers travaux nous conduisirent jusqu’au 24

janvier. L’atmosphère était calme, la température ne

s’abaissait pas, la colonne thermométrique avait même

gagné de deux à trois degrés au-dessus de glace. Aussi

le nombre des icebergs, venus du nord-ouest,

augmentait-il, – une centaine dont la collision aurait pu

avoir les plus graves conséquences.

Le maître-calfat Hardie s’était mis tout d’abord à la

réparation de la coque, gournables à changer, bouts de

bordage à remplacer, coutures à calfater. Rien ne lui

manquait de ce qu’exigeait ce travail, et nous avions

l’assurance qu’il serait exécuté dans de bonnes

conditions. Au milieu du silence de ces solitudes

retentissaient maintenant les coups de marteau frappant

les clous dans le bordé et les coups de maillet chassant

l’étoupe entre les coutures. À ces bruits se joignaient

d’assourdissants cris de mouettes, de macreuses,

d’albatros, de pétrels, qui volaient en rond à la cime de

l’iceberg.

Lorsque je me trouvais seul avec le capitaine Len

Guy et Jem West, c’était notre situation actuelle, les

moyens d’en sortir, les chances de nous tirer d’affaire,

qui faisaient, on le pense bien, le principal sujet de nos

conversations. Le lieutenant avait bon espoir, et, à la

condition qu’aucun accident ne survînt d’ici-là, il se

croyait assuré de réussir l’opération du lancement. Le

capitaine Len Guy, lui, montrait plus de réserve.

D’ailleurs, à la pensée qu’il allait définitivement

renoncer à toute espérance de retrouver les survivants

de la Jane, il sentait son cœur se déchirer...

Et, en effet, lorsque l’Halbrane serait prête à

reprendre la mer, lorsque Jem West lui demanderait la

route, oserait-il répondre : Cap au sud ?... Non, et cette

fois, il n’eût été suivi ni des nouveaux ni même de la

plupart des anciens de l’équipage. Continuer les

recherches dans cette direction, s’élever au-delà du

pôle, sans être assuré d’atteindre l’océan Indien à défaut

de l’océan Atlantique, c’eût été d’une audace qu’aucun

navigateur n’aurait pu se permettre. Si quelque

continent fermait la mer de ce côté, la goélette se fût

exposée à y être acculée par la masse des icebergs, et

dans l’impossibilité de s’en dégager avant l’hiver

austral ?

En ces conditions, tenter d’obtenir du capitaine Len

Guy de poursuivre la campagne, c’eût été courir au-

devant d’un refus. Ce n’était pas proposable, alors que

la nécessité s’imposait de revenir vers le nord, de ne

point s’attarder d’un jour en cette portion de la mer

antarctique. Toutefois, si j’avais résolu de ne plus en

parler au capitaine Len Guy, je ne laissais pas, à

l’occasion, de pressentir là-dessus le bosseman.

Le plus souvent, sa besogne achevée, Hurliguerly

venait me rejoindre, et nous causions, nous remontions

dans nos souvenirs de voyage.

Un jour, comme nous étions assis au sommet de

l’iceberg, le regard fixé sur ce décevant horizon, il

s’écria :

« Qui eût jamais pensé, monsieur Jeorling, lorsque

l’Halbrane quittait les Kerguelen, que, six mois et demi

après, à cette latitude, elle serait accrochée au flanc

d’une montagne de glace !

– Cela est d’autant plus regrettable, répondis-je, que,

sans cet accident, nous eussions atteint notre but, et

nous aurions repris la route du retour.

– Je ne vais point à l’encontre, répliqua le bosseman,

mais vous dites que nous aurions atteint notre but...

Entendez-vous par là que nos compatriotes eussent été

retrouvés ?...

– Peut-être, bosseman.

– Et moi je ne le crois guère, monsieur Jeorling,

bien que ce fût le principal et même le seul objet de

notre navigation à travers l’océan polaire...

– Le seul... oui... au début, insinuai-je. Mais, depuis

les révélations du métis au sujet d’Arthur Pym...

– Ah !... cela vous tient toujours, monsieur

Jeorling... comme ce brave Dirk Peters ?...

– Toujours, Hurliguerly, et il a fallu qu’un

déplorable, un improbable accident vînt nous faire

échouer au port...

– Je vous laisse vos illusions, monsieur Jeorling, et

puisque vous croyez avoir échoué au port...

– Pourquoi non ?...

– Soit, et, dans tous les cas, c’est un fameux

échouage ! déclara le bosseman. Au lieu de donner sur

un honnête bas-fond, aller faire côte en l’air...

– Aussi ai-je le droit de dire que c’est une

malheureuse circonstance, Hurliguerly...

– Malheureuse, sans doute, et, à mon sens, y aurait-

il à en tirer quelque avertissement...

– Lequel ?

– C’est qu’il n’est pas permis de s’aventurer si loin

dans ces régions, et m’est avis que le Créateur interdit à

ses créatures de grimper au bout des pôles de la terre !

– Cependant ce bout n’est plus maintenant qu’à une

soixantaine de milles...

– D’accord, monsieur Jeorling. Il est vrai, ces

soixante milles, c’est comme s’il y en avait un millier,

quand on n’a aucun moyen de les franchir... Et, si le

lancement de la goélette ne réussit pas, nous voici

condamnés à un hivernage dont ne voudraient même

pas les ours polaires ! »

Je ne répondis que par un hochement de tête, auquel

ne put se méprendre Hurliguerly.

« Savez-vous à quoi je pense le plus souvent,

monsieur Jeorling ?... me demanda-t-il.

– À quoi pensez-vous, bosseman ?...

– Aux Kerguelen, dont nous ne prenons guère le

chemin ! Certes, pendant la mauvaise saison, on y jouit

d’un beau froid... Pas grande différence entre cet

archipel-là et les îles situées sur les limites de la mer

antarctique... Mais, enfin, on est à proximité du Cap, et

s’il vous plaît d’aller vous y réchauffer les mollets, il

n’y a point de banquise pour vous barrer le passage !...

Tandis qu’ici, au milieu des glaces, c’est le diable pour

en démarrer, et on ne sait jamais si l’on trouvera la

porte ouverte...

– Je vous le répète, bosseman, sans ce dernier

accident, tout serait terminé à présent d’une façon ou

d’une autre. Nous aurions encore plus de six semaines

pour sortir des mers australes. En somme, il est rare

qu’un navire soit aussi mal pris que l’a été notre

goélette, et c’est une véritable malchance, après avoir

profité de circonstances si heureuses...

– Finies, ces circonstances, monsieur Jeorling,

s’écria Hurliguerly, et je crains bien...

– Quoi... vous aussi, bosseman... vous que j’ai

connu si confiant...

– La confiance, monsieur Jeorling, cela s’use tout

comme le fond d’une culotte !... Que voulez-vous !...

Lorsque je me compare à mon compère Atkins, installé

dans sa bonne auberge, lorsque je songe au Cormoran-

Vert, à la grande salle du bas, aux petites tables où l’on

déguste le whisky et le gin avec un ami, alors que le

poêle ronfle plus fort que ne crie la girouette sur le

toit... eh bien, la comparaison n’est point à notre

avantage, et, à mon avis, maître Atkins a peut-être

mieux compris l’existence...

– Eh ! vous le reverrez, ce digne Atkins, bosseman,

et le Cormoran-Vert, et les Kerguelen !... Pour Dieu !

ne vous laissez point aller au découragement !... Et si

vous, un homme de bon sens et de résolution,

désespérez déjà...

– Oh ! s’il n’y avait que moi, monsieur Jeorling, ce

ne serait que demi-mal !

– Est-ce que l’équipage ?...

– Oui... et non... répliqua Hurliguerly, car j’en

connais qui ne sont points satisfaits.

– Hearne a-t-il recommencé à récriminer et excite-t-

il ses camarades ?...

– Pas ouvertement du moins, monsieur Jeorling, et,

depuis que je le surveille, je n’ai rien vu ni entendu. Il

sait, d’ailleurs, ce qui l’attend, s’il remue la patte. Aussi

je crois ne point faire erreur –, le finaud a-t-il changé

ses amures. Et ce qui ne m’étonne guère de lui,

m’étonne de notre maître-voilier Martin Holt...

– Que voulez-vous dire, bosseman ?...

– Que tous deux paraissent être en bons termes !...

Observez-les, Hearne recherche Martin Holt, cause

souvent avec lui, et Martin Holt ne lui fait pas trop

mauvaise mine.

– Martin Holt, je suppose, n’est pas homme à

écouter les conseils de Hearne, répondis-je, ni à le

suivre, s’il tentait de pousser l’équipage à la révolte...

– Non, sans doute, monsieur Jeorling... Cependant

cela ne me plaît guère de les voir ensemble... Un

particulier dangereux et sans conscience, ce Hearne, et

dont Martin Holt ne se méfie peut-être pas assez !...

– Il a tort, bosseman.

– Et... tenez... savez-vous de quoi ils causaient,

l’autre jour, dans une conversation dont il m’est arrivé

quelques bribes à l’oreille ?

– Je ne sais jamais les choses qu’après que vous me

les avez dites, Hurliguerly.

– Eh bien, tandis qu’ils bavardaient sur le pont de

l’Halbrane, je les ai entendus parler de Dirk Peters, et

Hearne disait : “Il ne faut pas en vouloir au métis,

maître Holt, de ce qu’il n’a jamais voulu répondre à vos

avances ni recevoir vos remerciements... Si ce n’est

qu’une sorte de brute, il possède un grand courage, et il

l’a prouvé en vous tirant d’une mauvaise passe au péril

de sa vie... Au surplus, n’oubliez pas qu’il faisait partie

de l’équipage du Grampus, dont votre frère Ned, si je

ne me trompe...”

– Il a dit cela, bosseman ?... me suis-je écrié. Il a

nommé le Grampus ?...

– Oui... le Grampus.

– Et Ned Holt ?...

– Précisément, monsieur Jeorling !

– Et qu’a répondu Martin Holt ?...

– Il a répondu : “Mon malheureux frère, je ne sais

même pas dans quelles conditions il a péri !... Est-ce

pendant une révolte à bord ? En brave qu’il était, il n’a

pas dû trahir son capitaine, et peut-être a-t-il été

massacré ?...”

– Est-ce que Hearne a insisté, bosseman ?...

– Oui... en ajoutant : “C’est chose triste pour vous,

maître Holt !... Le capitaine du Grampus, à ce qu’on

m’a raconté, fut abandonné dans un canot avec deux ou

trois de ses hommes... et qui sait si votre frère n’était

pas avec lui ?”

– Et après ?...

– Après, monsieur Jeorling, il a ajouté : “Est-ce que

vous n’avez pas eu l’idée de demander à Dirk Peters de

vous enseigner ?... – Si, une fois, répliqua Martin Holt,

j’ai interrogé le métis là-dessus, et jamais je n’ai vu un

homme dans un tel état d’accablement, répondant : Je

ne sais pas... je ne sais pas... d’une voix si sourde que je

pouvais à peine le comprendre, et il s’est sauvé en se

cachant la tête dans les mains...”

– C’est tout ce que vous avez entendu de cette

conversation, bosseman ?...

– Tout, monsieur Jeorling, et elle m’a paru assez

singulière pour que j’aie voulu vous mettre au courant.

– Et qu’en avez-vous conclu ?

– Rien, si ce n’est que je regarde le sealing-master

comme un coquin de la pire espèce, parfaitement

capable de travailler en secret à quelque mauvais

dessein, auquel il voudrait associer Martin Holt ! »

En effet, que signifiait cette nouvelle attitude de

Hearne ?... Pourquoi cherchait-il à se lier avec Martin

Holt, l’un des meilleurs de l’équipage ?... Pourquoi lui

rappelait-il ainsi les scènes du Grampus ?... Est-ce que

Hearne en savait à ce sujet plus long que les autres sur

Dirk Peters et Ned Holt, – ce secret dont le métis et moi

nous croyions être les seuls dépositaires ?...

Cela ne laissa pas de me causer une sérieuse

inquiétude. Toutefois, je me gardai d’en rien dire à Dirk

Peters. S’il eût pu soupçonner que Hearne causait de ce

qui s’était passé à bord du Grampus, s’il eût appris que

ce coquin – comme l’appelait non sans raison

Hurliguerly – ne cessait de parler de son frère Ned à

Martin Holt, je ne sais trop ce qui serait arrivé !

En somme, et quelles que fussent les intentions de

Hearne, il était regrettable que notre maître-voilier, sur

lequel devait à bon droit compter le capitaine Len Guy,

fût en liaison avec lui. Le sealing-master avait

certainement ses raisons pour agir de la sorte...

Lesquelles, je ne pouvais les deviner. Aussi, bien que

l’équipage parût avoir abandonné toute idée de révolte,

une sévère surveillance s’imposait, surtout à l’égard de

Hearne.

Du reste, la situation allait prendre fin, – du moins

en ce qui concernait la goélette.

Deux jours après, les travaux furent terminés. On

avait achevé de réparer la coque et de creuser le lit de

lancement jusqu’à la base de notre montagne flottante.

À cette époque, la glace étant légèrement ramollie à

sa couche supérieure, ce dernier travail n’avait point

exigé de grands efforts de pic et de pioche. Le lit

contournait obliquement le flanc ouest de l’iceberg, de

manière à n’offrir aucune pente trop raide. Avec des

grelins de retenue convenablement disposés, le

glissement, semblait-il, devait s’effectuer sans

occasionner aucun dommage. Je craignais plutôt que le

relèvement de la température ne rendît ce glissement

moins facile sur le fond du lit.

Il va de soi que de la cargaison, la mâture, les

ancres, les chaînes, rien n’avait été remis à bord. La

coque étant déjà fort lourde, peu maniable, il importait

de l’alléger autant que possible. Lorsque la goélette

aurait retrouvé son élément, la réarmer serait l’affaire

de quelques jours.

Dans l’après-midi du 28, les dernières dispositions

furent prises. Il avait fallu étayer latéralement le lit en

quelques endroits où la fusion de la glace s’accentuait.

Puis, repos fut accordé à tout le monde à partir de

quatre heures du soir. Le capitaine Len Guy fit alors

distribuer double ration à ses hommes, et ils méritaient

ce surcroît de whisky et de gin, car ils avaient rudement

travaillé pendant cette semaine.

Je répète que tout ferment d’indiscipline paraissait

avoir disparu, depuis que Hearne n’excitait plus ses

camarades. L’équipage – tout entier, on peut le dire –

ne se préoccupait que de cette grosse opération du

lancement. L’Halbrane à la mer, c’était le départ...

c’était le retour !... Il est vrai, pour Dirk Peters comme

pour moi, c’était le définitif abandon d’Arthur Pym !...

La température de cette nuit fut une des plus élevées

que nous eussions éprouvées jusqu’alors. Le

thermomètre marqua 53° (11° 67 C. sur zéro). Aussi,

bien que le soleil commençât à se rapprocher de

l’horizon, la glace fondait, et mille ruisseaux sinuaient

de toutes parts.

Les plus matineux se réveillèrent dès quatre heures,

et je fus du nombre. C’est à peine si j’avais dormi, et

j’imagine que Dirk Peters, de son côté, n’avait pu

trouver sommeil à la pensée désolante de revenir en

arrière !...

L’opération du lancement devait commencer à dix

heures. Tout en comptant avec les retards possibles, eu

égard aux minutieuses précautions qu’il convenait de

prendre, le capitaine Len Guy espérait qu’elle serait

terminée avant la fin du jour. Personne ne doutait que,

le soir venu, la goélette ne fût descendue au moins à la

base de l’iceberg.

Il va de soi que nous devions tous prêter la main à

cette difficile manœuvre. À chacun un poste était

assigné auquel il devrait se tenir – les uns pour faciliter

le glissement avec des rouleaux de bois, s’il le fallait

aider –, les autres, au contraire, pour le modérer, en cas

que la descente menaçât d’être trop rapide et qu’il y eût

lieu de retenir la coque au moyen de grelins et

d’aussières disposés à cet effet.

Le déjeuner fut terminé à neuf heures sous les

tentes. Nos matelots, toujours confiants, ne purent

s’empêcher de boire un dernier coup au succès de

l’opération, et nous joignîmes nos hurrahs un peu

prématurés aux leurs. Du reste, les mesures avaient été

conçues avec tant de sagacité par le capitaine Len Guy

et le lieutenant, que le lancement présentait de très

sérieuses chances de réussite.

Enfin nous allions quitter le campement et gagner

notre poste – quelques-uns des matelots s’y trouvaient

déjà –, lorsque retentirent des cris de stupéfaction et

d’épouvante...

Quel effrayant spectacle, et, si court qu’il ait été,

quelle ineffaçable impression de terreur il a laissée dans

nos âmes !

Un des énormes blocs, qui formaient le talus de la

souille où gisait l’Halbrane, déséquilibré par la fusion

de sa base, venait de dévaler et roulait en énormes

bonds par-dessus les blocs...

Un instant après, la goélette, n’étant plus retenue,

oscillait sur cette pente...

Il y avait à bord, sur le pont, à l’avant, deux

hommes, Rogers et Gratian... En vain ces malheureux

voulurent-ils sauter par-dessus les bastingages, ils n’en

eurent pas le temps, et furent entraînés dans l’effroyable

chute...

Oui ! j’ai vu cela !... j’ai vu la goélette se renverser,

glisser d’abord sur son flanc gauche, écraser une des

recrues, qui tarda trop à se jeter de côté, puis rebondir

de blocs en blocs, et enfin se précipiter dans le vide...

Une seconde après, défoncée, disloquée, le bordage

ouvert, la membrure brisée, l’Halbrane s’engloutissait,

en faisant rejaillir une énorme gerbe d’eau au pied de

l’iceberg !...

9



Que faire ?



Hébétés... Oui ! c’était de l’hébétement, après que la

goélette, emportée comme la roche d’une avalanche,

eut disparu dans l’abîme !... Il ne restait plus rien de

notre Halbrane, – pas même une épave !... À cent pieds

en l’air, il n’y avait qu’un instant, à cinq cents

maintenant dans les profondeurs de la mer !... Oui ! de

l’hébétement, et qui ne nous permettait même pas de

songer aux dangers de l’avenir... l’hébétement de gens

qui ne peuvent en croire leurs yeux, comme on dit !...

Ce qui lui succéda, ce fut la prostration qui en était

la conséquence naturelle. Il n’y eut pas un cri, pas un

geste. Nous étions immobiles, les pieds cloués au sol de

glace. Aucune expression ne pourrait rendre l’horreur

de cette situation !

Quant au lieutenant Jem West, après que la goélette

se fut abîmée sous les eaux, je vis une grosse larme

tomber de ses yeux. Cette Halbrane qu’il aimait tant,

maintenant anéantie ! Oui ! cet homme d’un caractère si

énergique, pleura...

Trois des nôtres venaient de périr... et de quelle

affreuse façon !... Rogers et Gratian, deux de nos plus

fidèles matelots, je les avais vus tendant les bras

éperdument, puis projetés par le rebondissement de la

goélette, puis s’abîmant avec elle !... Et cet autre des

Falklands, un Américain, écrasé au passage, et dont il

ne restait plus qu’une masse informe qui gisait dans une

mare de sang... C’étaient trois nouvelles victimes,

depuis dix jours, à inscrire au nécrologe de cette funeste

campagne !... Ah ! la fortune, qui nous avait favorisés

jusqu’à l’heure où l’Halbrane fut arrachée de son

élément, nous frappait à présent de ses plus furieux

coups !... Et, de tous, ce dernier n’était-il pas le plus

rudement assené, et ne serait-il pas le coup de la

mort ?...

Le silence fut alors rompu par de tumultueux éclats

de voix, des cris de désespoir, que justifiait cet

irrémédiable malheur !... Et plus d’un se disait, sans

doute, que mieux eût valu être à bord de l’Halbrane,

tandis qu’elle rebondissait sur les flancs de l’iceberg !...

Tout serait fini, comme pour Rogers et Gratian !... Cette

expédition insensée aurait eu le seul dénouement que

méritaient tant de témérités et tant d’imprudences.

Enfin l’instinct de la conservation l’emporta, et –

sinon Hearne, qui, à l’écart, affectait de se taire –, du

moins ses camarades s’écrièrent-ils :

« Au canot... au canot ! »

Ces malheureux ne se possédaient plus. L’épouvante

les égarait. Ils venaient de s’élancer vers l’anfractuosité

où notre unique embarcation, insuffisante pour tous,

avait été mise à l’abri depuis le déchargement de la

goélette.

Le capitaine Len Guy et Jem West se jetèrent hors

du campement.

Je les rejoignis aussitôt, suivi du bosseman. Nous

étions armés, et décidés à faire usage de nos armes. Ce

canot, il fallait empêcher ces furieux de s’en emparer...

Il n’était pas la propriété de quelques-uns... mais celle

de tous !...

« Ici... matelots !... cria le capitaine Len Guy.

– Ici, répéta Jem West, ou feu sur le premier qui fera

un pas de plus ! »

Tous deux, la main tendue, les menaçaient de leurs

pistolets. Le bosseman braquait son fusil sur eux... Je

tenais ma carabine, prêt à l’épauler...

Ce fut en vain !... Ces affolés n’entendaient rien, ne

voulaient rien entendre, et l’un d’eux, au moment où il

franchissait le dernier bloc, tomba frappé par la balle du

lieutenant. Ses mains ne purent se raccrocher au talus,

et, glissant sur les revers glacés, il disparut dans

l’abîme.

Était-ce donc le début d’un massacre ?... D’autres

allaient-ils se faire tuer à cette place ?... Les anciens de

l’équipage prendraient-ils parti pour les nouveaux ?...

Je pus remarquer, en ce moment, que Hardie, Martin

Holt, Francis, Burry, Stern, hésitaient à se ranger de

notre côté, – alors que Hearne, immobile à quelques pas

de là, se gardait de donner une marque

d’encouragement aux révoltés.

Cependant, nous ne pouvions les laisser maîtres du

canot, maîtres de le descendre, maîtres de s’y

embarquer à dix ou douze, maîtres enfin de nous

abandonner sur cet iceberg, et dans l’impossibilité de

reprendre la mer... Et, comme au dernier degré de la

terreur, inconscients du danger, sourds aux menaces, ils

allaient atteindre l’embarcation, un second coup de feu,

tiré par le bosseman, frappa un des matelots qui tomba

raide mort, – le cœur traversé.

Un Américain et un Fuégien de moins à compter

parmi les plus déterminés partisans du sealing-master !

Alors, devant le canot, surgit un homme.

C’était Dirk Peters, qui avait gravi la pente opposée.

Le métis mit l’une de ses énormes mains sur l’étrave et

de l’autre fit signe à ces furieux de s’éloigner.

Dirk Peters là, nous n’avions plus à faire usage de

nos armes, et il suffisait, lui seul, à défendre

l’embarcation.

Et, en effet, comme cinq ou six des matelots

s’avançaient, il marcha sur eux, il saisit le plus

rapproché par la ceinture, il l’enleva, il l’envoya rouler

à dix pas, et, ne pouvant se retenir à rien, ce malheureux

eût rebondi jusqu’à la mer, si Hearne ne fût parvenu à le

saisir au passage.

C’était déjà trop des deux tombés sous les balles !

Devant cette intervention du métis, la révolte

s’apaisa soudain. D’ailleurs, nous arrivions près du

canot, et avec nous, ceux de nos hommes dont

l’hésitation n’avait pas duré.

N’importe ! les autres nous étaient encore supérieurs

en nombre.

Le capitaine Len Guy, la colère aux yeux, apparut

suivi de Jem West, toujours impassible. La parole lui

manqua pendant quelques instants ; mais ses regards

disaient tout ce que sa bouche ne pouvait dire. Enfin,

d’une voix terrible :

« Je devrais vous traiter comme des malfaiteurs,

s’écria-t-il, et pourtant je ne veux voir en vous que des

égarés !... Ce canot n’est à personne, et il est à tous !...

C’est maintenant notre unique moyen de salut, et vous

avez voulu le voler... le voler lâchement !... Entendez

bien ce que je vous répète une dernière fois !... Ce canot

de l’Halbrane, c’est l’Halbrane elle-même !... J’en suis

le capitaine, et malheur à celui de vous qui ne m’obéira

pas ! »

En jetant ces derniers mots, le capitaine Len Guy

regardait Hearne, visé par cette phrase d’un coup direct.

Au surplus, le sealing-master n’avait point figuré dans

cette dernière scène, – ouvertement du moins.

Toutefois, qu’il eût poussé ses camarades à s’emparer

du canot, et qu’il eût la pensée de les y exciter encore,

cela ne faisait doute pour personne.

« Au campement, dit le capitaine Len Guy, et toi,

Dirk Peters, reste là. »

Pour toute réponse, le métis remua sa grosse tête de

bas en haut et s’installa à son poste.

L’équipage revint au campement, sans la moindre

résistance. Les uns s’étendirent sur leurs couchettes, les

autres se dispersèrent aux alentours.

Hearne ne chercha point à les rejoindre ni à se

rapprocher de Martin Holt.

À présent que les matelots étaient réduits au

désœuvrement, il n’y avait plus qu’à examiner cette

situation très empirée et à imaginer les moyens d’en

sortir.

Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman, se

réunirent en conseil, et je me joignis à eux.

Le capitaine Len Guy débuta en disant :

« Nous avons défendu notre canot, et nous

continuerons à le défendre...

– Jusqu’à la mort ! déclara Jem West.

– Qui sait, dis-je, si nous ne serons pas bientôt

forcés d’y embarquer ?...

– Dans ce cas, reprit le capitaine Len Guy, comme

tous ne pourraient y prendre place, il y aurait nécessité

de faire un choix. Le sort désignerait donc ceux qui

devraient partir, et je ne demanderais pas à être traité

autrement que les autres !

– Nous n’en sommes pas là, que diable ! répondit le

bosseman. L’iceberg est solide et il n’y a pas danger

qu’il fonde avant l’hiver...

– Non... affirma Jem West, et cela n’est pas à

craindre... Ce qu’il faut, c’est, tout en veillant sur le

canot, de veiller aussi sur les vivres...

– Et il est heureux, ajouta Hurliguerly, que nous

ayons mis notre cargaison en sûreté !... Pauvre et chère

Halbrane !... Elle sera restée dans ces mers comme la

Jane... sa sœur aînée ! »

Oui, sans doute, et pour des causes différentes,

pensai-je, l’une détruite par les sauvages de Tsalal,

l’autre par l’une de ces catastrophes que nulle puissance

humaine ne peut prévenir...

« Tu as raison, Jem, reprit le capitaine Len Guy, et

nous saurons empêcher nos hommes de se livrer au

pillage. Les vivres nous sont assurés pour plus d’une

année, sans compter ce que fournira la pêche...

– Et il est d’autant plus nécessaire de veiller,

capitaine, répondit le bosseman, que j’ai déjà vu rôder

autour des fûts de whisky et de gin...

– Et de quoi ces malheureux ne seraient-ils pas

capables dans les folies et les fureurs de l’ivresse !

m’écriai-je.

– Je prendrai des mesures à ce sujet, répliqua le

lieutenant.

– Mais, demandai-je alors, n’est-il pas à prévoir que

nous soyons forcés d’hiverner sur cet iceberg ?...

– Le Ciel nous garde d’une si terrible éventualité !...

répliqua le capitaine Len Guy.

– Après tout, s’il le fallait, dit le bosseman, on s’en

tirerait, monsieur Jeorling. Nous creuserions des abris

dans la glace, de manière à supporter les rigueurs du

froid polaire, et tant que nous aurions de quoi apaiser

notre faim... »

En ce moment se représentèrent à mon esprit les

abominables scènes dont le Grampus fut le théâtre et

dans lesquelles Dirk Peters frappa Ned Holt, le frère de

notre maître-voilier... En viendrions-nous jamais à de

telles extrémités ?...

Cependant, avant de procéder aux installations d’un

hivernage pour sept à huit mois, est-ce que le mieux ne

serait pas de quitter l’iceberg, si cela était possible ?...

Ce fut sur ce point que j’appelai l’attention du

capitaine Len Guy et de Jem West.

La réponse à cette question était difficile et elle fut

précédée d’un long silence.

Enfin le capitaine Len Guy dit :

« Oui !... ce serait le meilleur parti, et si notre

embarcation pouvait nous contenir tous avec les

provisions nécessitées par un voyage qui durerait au

moins de trois à quatre semaines, je n’hésiterais pas à

reprendre dès maintenant la mer pour revenir vers le

nord...

– Mais, fis-je observer, nous serions obligés de

naviguer contre le vent et contre le courant, et c’est à

peine si notre goélette eût pu y réussir... tandis qu’à

continuer vers le sud...

– Vers le sud ?... répéta le capitaine Len Guy, qui

me regarda comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de

ma pensée.

– Pourquoi pas ?... répondis-je. Si l’iceberg n’eût

point été arrêté dans sa marche, peut-être aurait-il

dérivé jusqu’à quelque terre dans cette situation, et, ce

qu’il aurait fait, le canot ne pourrait-il le faire ?... »

Le capitaine Len Guy, secouant la tête, tandis que

Jem West gardait le silence, ne répondit pas.

« Eh ! notre iceberg finira bien par lever l’ancre !

répliqua Hurliguerly. Il ne tient pas au fond comme les

Falklands ou les Kerguelen !... Donc, le plus sûr est

d’attendre, puisque le canot ne peut nous emmener à

vingt-trois que nous sommes.

– Il n’est pas nécessaire de s’embarquer à vingt-

trois, insistai-je. Il suffirait que cinq ou six de nous

allassent en reconnaissance au large... pendant douze ou

quinze milles... en se dirigeant vers le sud...

– Vers le sud ?... répéta le capitaine Len Guy.

– Sans doute, capitaine, ajoutai-je. Vous ne

l’ignorez pas, les géographes admettent volontiers que

les régions antarctiques sont constituées par une calotte

continentale...

– Les géographes n’en savent rien et n’en peuvent

rien savoir, répondit froidement le lieutenant.

– Aussi, dis-je, est-il regrettable que nous ne

tentions pas de résoudre cette question du continent

polaire, puisque nous sommes si près... »

Je ne crus pas devoir insister davantage, en ce

moment du moins.

Au surplus, l’envoi de notre unique embarcation à la

découverte présentait des dangers, soit que le courant

l’entraînât trop loin, soit qu’elle ne nous retrouvât plus

à cette place. En effet, si l’iceberg venait à se détacher

du fond, à reprendre sa marche interrompue, que

deviendraient les hommes embarqués dans le canot ?...

Le malheur était que l’embarcation fût trop petite

pour nous recevoir tous avec des provisions suffisantes.

Or, des anciens du bord, il restait dix hommes, en

comprenant Dirk Peters, des nouveaux, il en restait

treize – soit en totalité vingt-trois. Eh bien, de onze à

douze personnes, c’était le maximum de ce que notre

canot pouvait porter. Donc, onze de nous auraient dû

être abandonnés sur cet îlot de glace... ceux que le sort

eût désignés ?... Et ceux qu’il y laisserait, que

deviendraient-ils ?...

À ce propos, pourtant, Hurliguerly fit une réflexion

qui valait la peine d’être méditée :

« Après tout, dit-il, je ne sais si ceux qui

embarqueraient seraient plus favorisés que ceux qui

n’embarqueraient pas... J’en doute tellement que, pour

mon compte, je laisserais volontiers ma place à qui la

voudrait ! »

Peut-être avait-il raison, le bosseman ?... Mais, dans

ma pensée, lorsque je demandais que le canot fût utilisé

ce n’était que pour effectuer une reconnaissance au

large de l’iceberg. Enfin, comme conclusion, on décida

de prendre les dispositions en vue d’un hivernage,

quand bien même notre montagne de glace devrait se

remettre en dérive.

« Voilà qui sera dur à faire accepter de nos

hommes ! déclara Hurliguerly.

– Il faut ce qu’il faut, répliqua le lieutenant, et, dès

aujourd’hui, à la besogne ! »

Triste journée que celle-ci, pendant laquelle furent

commencés les préparatifs.

À vrai dire, je ne vis que le cuisinier Endicott à se

résigner sans récrimination. En nègre peu soucieux de

l’avenir, très léger de caractère, frivole comme tous

ceux de sa race, il se résignait facilement à son sort, et,

cette résignation, c’est peut-être la vraie philosophie.

D’ailleurs, lorsqu’il s’agissait de cuisiner, que ce fût ici

ou là, peu lui importait, du moment que ses fourneaux

étaient installés quelque part.

Et il dit à son ami le bosseman, avec son large

sourire de moricaud :

« Heureusement, ma cuisine ne s’est pas en allée par

le fond avec notre goélette, et vous verrez, Hurliguerly,

si je ne vous fais pas des plats aussi bons qu’à bord de

l’Halbrane – tant que les provisions ne manqueront pas,

s’entend !...

– Eh ! elles ne manqueront pas de sitôt, maître

Endicott ! répliqua le bosseman. Ce n’est pas la faim

que nous avons à redouter, c’est le froid... un froid qui

vous réduit à l’état de glaçon dès qu’on cesse un instant

de battre la semelle... un froid qui vous fait craquer la

peau et péter le crâne !... Si encore nous avions

quelques centaines de tonnes de charbon... Mais, tout

bien compté, il n’y en a que ce qu’il faut pour faire

bouillir la chaudière...

– Et celui-là est sacré ! s’écria Endicott. Défense d’y

toucher !... La cuisine avant tout !...

– Et voilà bien, satané négrino, pourquoi tu ne

songes guère à te plaindre !... N’es-tu pas toujours sûr

de te chauffer les pattes au feu de ton fourneau ?...

– Que voulez-vous, bosseman, on est maître coq ou

on ne l’est pas... Quand on l’est, on en profite, et je

saurai bien vous garder une petite place devant ma

grille...

– C’est bon... c’est bon... Endicott !... Chacun aura

son tour... Pas de privilège, même pour un bosseman...

Il n’y en a que pour toi, sous prétexte que tu es préposé

aux manipulations de la soupe... Somme toute, mieux

vaut n’avoir point à craindre la famine... Le froid, cela

peut se combattre et se supporter... On creusera des

trous dans l’iceberg... on s’y blottira... Et pourquoi

n’habiterions-nous pas une demeure commune... une

grotte qu’on se fabriquerait à coups de pioche ?... Je me

suis laissé dire que la glace conserve la chaleur... Eh

bien, qu’elle conserve la nôtre, je ne lui en demande pas

davantage ! »

L’heure était venue de regagner le campement et de

s’étendre sur les couchettes.

Dirk Peters, à son refus d’être relevé de faction, était

resté à la garde du canot, et personne ne songea à lui

disputer ce poste.

Le capitaine Len Guy et Jem West ne rentrèrent pas

sous les tentes avant de s’être assurés que Hearne et ses

camarades avaient repris leur place habituelle.

Je revins à mon tour, et me couchai.

Combien de temps avais-je dormi, je n’aurais pu le

dire, ni quelle heure il était, lorsque je roulai sur le sol à

la suite d’une violente secousse.

Que se passait-il donc ? Était-ce une nouvelle

culbute de l’iceberg ?...

Nous fûmes tous debout en une seconde, puis hors

des tentes en pleine clarté de cette nuit polaire...

Une autre masse flottante, d’énorme dimension,

venait de heurter notre iceberg, qui avait « levé

l’ancre » comme disent les marins, et dérivait vers le

sud.

10



Hallucinations



Un changement inespéré s’était produit dans la

situation ! Quelles seraient les conséquences de ce que

nous n’étions plus échoués à cette place ? Après avoir

été immobilisés à peu près au point d’intersection du

39e méridien et du 89e parallèle, voici que le courant

nous entraînait dans la direction du pôle... Aussi, au

premier sentiment de joie, venaient de succéder toutes

les épouvantes de l’inconnu, – et quel inconnu !...

Seul, peut-être, Dirk Peters se réjouissait pleinement

à la pensée d’avoir repris la route, sur laquelle il

s’entêtait à retrouver les traces de son pauvre Pym !...

Et quelles autres idées passaient par la tête de ses

compagnons !

En effet, le capitaine Len Guy n’avait plus aucun

espoir de recueillir ses compatriotes. Que William Guy

et ses cinq matelots eussent abandonné l’île Tsalal

depuis moins de huit mois, aucun doute à cet égard...

mais où s’étaient-ils réfugiés ?... En trente-cinq jours

nous avions franchi une distance d’environ quatre cents

milles sans avoir rien découvert. Lors même qu’ils

auraient atteint ce continent polaire auquel mon

compatriote Maury, dans ses ingénieuses hypothèses,

attribue la largeur d’un millier de lieues, quelle partie

de ce continent aurions-nous choisie pour théâtre de nos

recherches ?... Et, d’ailleurs, si c’est une mer qui baigne

cette extrémité de l’axe terrestre, les survivants de la

Jane n’étaient-ils pas maintenant engloutis dans ces

abîmes qu’une carapace glacée allait bientôt

recouvrir ?...

Donc, toute espérance étant perdue, le devoir se fût

imposé au capitaine Len Guy de ramener son équipage

vers le nord, afin de franchir le cercle antarctique

pendant que la saison le permettait, et nous étions

emportés vers le sud...

Après le premier mouvement dont j’ai parlé, à la

pensée que la dérive entraînait l’iceberg dans cette

direction, l’épouvante ne tarda pas à reprendre tout son

empire.

Et, que l’on veuille bien tenir compte de ceci : c’est

que si nous n’étions plus échoués, il n’en fallait pas

moins se résigner à un long hivernage, renoncer à la

chance de rencontrer un des baleiniers qui se livraient à

la pêche entre les Orkneys, la Nouvelle-Géorgie et les

Sandwich.

À la suite de la collision qui avait remis notre

iceberg à flot, nombre d’objets avaient été précipités à

la mer, les pierriers de l’Halbrane, ses ancres, ses

chaînes, une partie de la mâture et des espars. Mais, en

ce qui concernait la cargaison, grâce à cette précaution

prise, la journée précédente, de l’emmagasiner, les

pertes, après inventaire, purent être considérées comme

insignifiantes. Et que serions-nous devenus, si toutes

nos réserves eussent été anéanties dans cet abordage ?...

Des relèvements obtenus dans la matinée, le

capitaine Len Guy conclut que notre montagne de glace

descendait vers le sud-est. Donc, aucun changement ne

s’était établi relativement au sens du courant. En effet,

les autres masses mouvantes n’avaient cessé de suivre

cette direction, et c’était l’une d’elles qui nous avait

heurtés sur le flanc de l’est. À présent, les deux icebergs

n’en formaient plus qu’un seul, qui se déplaçait avec

une vitesse de deux milles à l’heure.

Ce qui méritait réflexion, c’était la persistance de ce

courant, lequel, depuis la banquise, entraînait les eaux

de cette mer libre vers le pôle austral. Si, conformément

à l’opinion de Maury, il existait un vaste continent

antarctique, ledit courant le contournait-il, ou ce

continent, séparé en deux parties par un large détroit,

offrait-il une issue à de telles masses liquides et aussi

aux masses flottantes qu’elles charriaient à leur

surface ?...

À mon avis, nous ne tarderions guère à être fixés sur

ce point. Marchant avec cette vitesse de deux milles,

trente heures suffiraient à atteindre ce point axial où

viennent se rejoindre les méridiens terrestres.

Quant à ce courant, passait-il au pôle même, où se

trouvait-il là une terre que nous pourrions accoster,

c’était une autre question.

Et, comme je causais de cela avec le bosseman :

« Que voulez-vous, monsieur Jeorling, me répondit-

il, si le courant passe au pôle, nous y passerons, et, s’il

n’y passe pas, nous n’y passerons pas !... Nous ne

sommes plus les maîtres d’aller où il nous plaît... Un

glaçon n’est point un navire, et comme il n’a ni voilure

ni gouvernail, il va où la dérive le mène !

– J’en conviens, Hurliguerly. Aussi avais-je l’idée

qu’en s’embarquant à deux ou trois... dans le canot...

– Toujours cette idée !... Vous y tenez à votre

canot !...

– Sans doute, car, enfin s’il y a une terre quelque

part, n’est-il pas possible que les hommes de la Jane...

– L’aient accostée, monsieur Jeorling... à quatre

cents milles de l’île Tsalal ?...

– Qui sait, bosseman ?...

– Soit, mais permettez-moi de vous dire que ces

raisonnements seront à leur place, lorsque la terre se

montrera, si elle se montre. Notre capitaine verra ce

qu’il conviendra de faire, en se rappelant que le temps

presse. Nous ne pouvons nous attarder dans ces

parages, et, somme toute, que l’iceberg ne nous ramène

ni du côté des Falklands ni du côté des Kerguelen,

qu’importe si nous parvenons à sortir par un autre ?

L’essentiel est d’avoir franchi le cercle polaire avant

que l’hiver l’ait rendu infranchissable ! »

C’était le bon sens même qui dictait ces paroles à

Hurliguerly, je dois en convenir.

Tandis que s’exécutaient les préparatifs

conformément aux ordres du capitaine Len Guy, et

surveillés par le lieutenant, il m’arriva plusieurs fois de

monter au sommet de l’iceberg. Là, assis sur son

extrême pointe, la longue-vue aux yeux, je ne cessais de

parcourir l’horizon. De temps en temps, sa ligne

circulaire s’interrompait au passage d’une montagne

flottante ou se dérobait derrière quelque lambeau de

brumes.

De la place que j’occupais, à une hauteur de cent

cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer,

j’estimais à plus de douze milles la portée de mon

regard. Jusqu’alors, aucun contour lointain ne se

dessinait sur le fond du ciel.

À deux reprises, le capitaine Len Guy se hissa

jusqu’à cette cime, afin de prendre hauteur.

Le résultat de l’observation, ce jour-là, 30 janvier,

fut chiffré comme suit :

Longitude : 67° 19’ ouest.

Latitude : 89° 21’ sud.

Il y avait une double conclusion à tirer des données

de cette observation.

La première, c’est que depuis le dernier relèvement

de notre position en longitude, le courant nous avait

rejetés d’environ 24° dans le sud-est.

La seconde, c’est que l’iceberg ne se trouvait plus

qu’à une quarantaine de milles du pôle austral.

Pendant cette journée, la plus grande partie de la

cargaison fut transportée à l’intérieur d’une large

anfractuosité que le bosseman avait découverte dans le

flanc est, où, même au cas d’une nouvelle collision,

caisses et barils seraient en sûreté. Pour le fourneau de

la cuisine, nos hommes aidèrent Endicott à l’installer

entre deux blocs, de manière qu’il fût solidement

maintenu, et ils entassèrent plusieurs tonnes de charbon

à proximité.

Ces divers travaux s’exécutèrent sans provoquer

aucune récrimination, aucun murmure. Visiblement, le

silence que gardait l’équipage, était voulu. S’il obéissait

au capitaine Len Guy et au lieutenant, c’est qu’on ne lui

commandait rien qui ne fût à faire et sans retard. Or,

avec le temps, le découragement ne finirait-il pas par

ressaisir nos hommes ?... Que l’autorité de leurs chefs

ne fût point encore contestée, ne le serait-elle pas dans

quelques jours ?... On pourrait compter sur le

bosseman, cela va de soi, sur le maître Hardie, sinon sur

Martin Holt, peut-être sur deux ou trois des anciens...

Quant aux autres, et surtout les recrues des Falklands,

qui ne voyaient plus de terme à cette désastreuse

campagne, résisteraient-ils au désir de s’emparer du

canot et de s’enfuir ?...

À mon avis, cependant, cette éventualité ne serait

pas à redouter tant que notre iceberg serait en dérive,

car l’embarcation n’aurait pu le gagner de vitesse. Mais,

s’il s’échouait une seconde fois, s’il venait à buter

contre le littoral d’un continent ou d’une île, que ne

feraient pas ces malheureux pour se soustraire aux

horreurs de l’hivernage ?...

Tel fut le sujet de notre conversation au dîner de

midi. Le capitaine Len Guy et Jem West partagèrent

cette opinion qu’aucune tentative ne serait faite par le

sealing-master et ses compagnons alors que la masse

flottante continuerait à se déplacer. Néanmoins, il

convenait que la surveillance ne se relâchât pas un seul

instant. Hearne inspirait de trop justes méfiances pour

ne pas être tenu en observation à toute heure.

L’après-midi, pendant l’heure de repos accordé à

l’équipage, j’eus un nouvel entretien avec Dirk Peters.

J’avais été reprendre ma place habituelle au

sommet, tandis que le capitaine Len Guy et le lieutenant

étaient descendus à la base de l’iceberg afin de relever

des points de repère sur la ligne de flottaison. Deux fois

par vingt-quatre heures, on devait examiner ces points

dans le but de déterminer si le tirant d’eau croissait ou

décroissait, c’est-à-dire si un exhaussement du centre de

gravité ne menaçait pas de provoquer quelque nouveau

renversement.

J’étais assis depuis une demi-heure, lorsque

j’aperçus le métis qui gravissait les pentes d’un pas

rapide.

Venait-il, lui aussi, observer l’horizon jusqu’à son

extrême recul, avec l’espoir d’y relever une terre ?... ou

– ce qui me paraissait plus probable – désirait-il me

communiquer un projet, qui concernait Arthur Pym ?

À peine avions-nous échangé trois ou quatre mots

depuis la remise en marche de l’iceberg.

Lorsque le métis fut arrivé près de moi, il s’arrêta,

promena son regard sur la mer environnante, y chercha

ce que j’y cherchais moi-même, et ce que je n’y avais

point encore trouvé, il ne le trouva pas...

Deux à trois minutes s’écoulèrent avant qu’il

m’adressât la parole, et telle était sa préoccupation que

je me demandais s’il m’avait vu...

Enfin, il s’appuya sur un bloc, et je pensai qu’il

allait me parler de ce dont il parlait toujours : il n’en fut

rien.

« Monsieur Jeorling, me dit-il, vous vous

souvenez... dans votre cabine de l’Halbrane... je vous ai

appris l’affaire... cette affaire du Grampus... »

Si je me souvenais !... Rien de ce qu’il m’avait

raconté de cette épouvantable scène, dont il avait été le

principal acteur, n’était sorti de ma mémoire.

« Je vous l’ai dit, continua-t-il, Parker ne se

nommait pas Parker... Il se nommait Ned Holt... C’était

le frère de Martin Holt...

– Je le sais, Dirk Peters, répondis-je. Mais pourquoi

revenir sur ce triste sujet ?...

– Pourquoi, monsieur Jeorling ?... N’est-ce pas...

vous n’en avez jamais rien dit à personne ?...

– À personne ! affirmai-je. Comment aurais-je été

assez mal avisé, assez imprudent pour dévoiler votre

secret... un secret qui ne doit jamais sortir de notre

bouche... un secret qui est mort entre nous ?...

– Mort... oui... mort ! murmura le métis. Et...

pourtant... comprenez-moi... il me semble... dans

l’équipage... on sait... on doit savoir quelque chose... »

Et, à l’instant, je rapprochai de ce dire ce que

m’avait appris le bosseman d’une certaine conversation

surprise par lui et dans laquelle Hearne excitait Martin

Holt à demander au métis en quelles conditions avait

succombé son frère à bord du Grampus. Est-ce qu’une

partie de ce secret avait transpiré, ou cette appréhension

n’existait-elle que dans l’imagination de Dirk Peters ?...

« Expliquez-vous, dis-je.

– Comprenez-moi, monsieur Jeorling... je ne sais

guère m’exprimer... Oui... hier... je n’ai cessé d’y

penser depuis... Hier, Martin Holt m’a tiré à part... loin

des autres... et m’a dit qu’il voulait me parler...

– Du Grampus ?...

– Du Grampus... oui... et de son frère Ned Holt !...

Pour la première fois... il a prononcé ce nom devant

moi... le nom de celui que... et... pourtant... voici tantôt

trois mois que nous naviguons ensemble... »

La voix du métis était si altérée, que je l’entendais à

peine.

« Comprenez... reprit-il, il m’a semblé que, dans

l’esprit de Martin Holt... non !... je ne m’y suis pas

trompé... il y avait comme un soupçon...

– Mais parlez donc, Dirk Peters !... m’écriai-je. Que

vous a demandé Martin Holt ? »

Et je sentais bien que cette question de Martin Holt,

c’était Hearne qui l’avait inspirée. Néanmoins, ayant

lieu de penser que le métis ne devait rien savoir de cette

intervention du sealing-master, aussi inquiétante

qu’inexplicable, je me décidai à ne point la lui révéler.

« Ce qu’il m’a demandé, monsieur Jeorling ?...

répondit-il. Il m’a demandé... si je ne me souvenais pas

de Ned Holt, du Grampus... s’il avait péri dans la lutte

contre les révoltés ou dans le naufrage... s’il était un de

ceux qui avaient été abandonnés en mer avec le

capitaine Barnard... enfin... si je pouvais lui dire

comment son frère était mort... Ah ! comment...

comment... »

Avec quelle horreur le métis prononçait ces mots,

qui témoignaient d’un si profond dégoût de lui-même !

« Et qu’avez-vous répondu à Martin Holt, Dirk

Peters ?...

– Rien !... rien !

– Il fallait affirmer que Ned Holt avait péri dans le

naufrage du brick...

– Je n’ai pas pu... comprenez-moi... je n’ai pas pu...

Les deux frères se ressemblent tant !... Dans Martin

Holt... j’ai cru voir Ned Holt !... J’ai eu peur... je me

suis sauvé... »

Le métis s’était redressé d’un mouvement brusque,

et moi, la tête entre les mains, je me mis à réfléchir...

Ces tardives interrogations de Martin Holt relatives à

son frère, je ne doutais pas qu’elles eussent été faites à

l’instigation de Hearne... Était-ce donc aux Falklands

que le sealing-master avait surpris le secret de Dirk

Peters, dont je n’avais dit mot à personne ?...

Au total, en poussant Martin Holt à interroger le

métis, à quoi tendait Hearne ?... Quel but visait-il ?...

Voulait-il uniquement satisfaire sa haine contre Dirk

Peters, qui, seul des matelots falklandais, s’était

toujours rangé au parti du capitaine Len Guy, qui avait

empêché ses compagnons et lui de s’emparer du

canot ?... En excitant Martin Holt, espérait-il détacher le

maître-voilier, ramener à se joindre à ses complices ?...

Et, de fait, lorsqu’il s’agirait de diriger l’embarcation à

travers ces parages, n’avait-il pas besoin de Martin

Holt, l’un des meilleurs marins de l’Halbrane, et qui

aurait été capable de réussir alors que Hearne et les

siens eussent échoué, s’ils avaient été réduits à eux-

mêmes ?...

On voit à quel enchaînement d’hypothèses

s’abandonnait mon esprit, et quelles complications

s’ajoutaient à une situation si compliquée déjà.

Lorsque je relevai les yeux, Dirk Peters n’était plus

près de moi. Il avait disparu sans que je me fusse aperçu

de son départ, ayant dit ce qu’il voulait me dire, et, en

même temps, s’étant assuré que je n’avais point trahi

son secret. L’heure s’avançant, je jetai un dernier regard

sur l’horizon, et je redescendis, profondément troublé,

et, comme toujours, dévoré de l’impatience d’être au

lendemain.

Le soir venu, on prit les précautions d’usage et

personne n’eut la permission de rester en dehors du

campement – personne, si ce n’est le métis, qui

demeura à la garde du canot.

J’étais tellement fatigué au moral et au physique,

que le sommeil m’envahissant, je dormis près du

capitaine Len Guy, tandis que le lieutenant veillait au-

dehors, puis près du lieutenant, lorsque celui-ci eut été

remplacé par le capitaine.

Le lendemain, 31 janvier, de bonne heure, je

repoussai les toiles de notre tente...

Quel désappointement !

Partout, des brumes, – non pas de celles que

dissolvent les premiers rayons solaires, et qui

disparaissent sous l’influence des courants

atmosphériques... Non ! mais un brouillard jaunâtre,

sentant le moisi, comme si ce janvier antarctique eût été

le brumaire de l’hémisphère septentrional. De plus,

nous observâmes un abaissement notable de la

température, symptôme avant-coureur peut-être de

l’hiver austral. Du ciel caligineux suintaient d’épaisses

vésicules de vapeurs entre lesquelles se perdait la cime

de notre montagne de glace. C’était un brouillard qui ne

se résoudrait pas en pluie, une sorte d’ouate appliquée

sur l’horizon...

« Fâcheux contretemps, me dit le bosseman, car si

nous passions au large d’une terre nous ne pourrions

l’apercevoir !

– Et notre dérive ?... demandai-je.

– Elle est plus considérable qu’hier, monsieur

Jeorling. Le capitaine a fait donner un coup de sonde, et

il n’estime pas la vitesse à moins de trois ou quatre

milles.

– Eh bien, qu’en concluez-vous, Hurliguerly ?...

– J’en conclus que nous devons être dans une mer

resserrée, puisque le courant y acquiert tant de force...

Je ne serais pas étonné que nous eussions la terre

tribord et bâbord, à quelque dix ou quinze milles...

– Ce serait donc un large détroit qui couperait le

continent antarctique ?...

– Oui... du moins notre capitaine a cette opinion.

– Et, avec cette opinion, Hurliguerly, il ne va pas

tenter d’accoster l’une ou l’autre rive de ce détroit ?

– Et comment ?...

– Avec le canot...

– Risquer le canot au milieu de ces brumes ! s’écria

le bosseman en se croisant les bras. Y pensez-vous,

monsieur Jeorling ?... Est-ce que nous pouvons jeter

l’ancre pour l’attendre ?... Non, n’est-ce pas, et toutes

les chances seraient pour qu’on ne le revît jamais !...

Ah !... si nous avions l’Halbrane !... »

Hélas ! nous n’avions plus l’Halbrane !...

En dépit des difficultés que présentait l’ascension à

travers ces vapeurs à demi condensées, je montai au

sommet de l’iceberg. Qui sait si une éclaircie ne me

permettrait pas d’apercevoir des terres à l’est ou à

l’ouest ?...

Lorsque je fus debout à la pointe, c’est en vain que

j’essayai de percer du regard l’impénétrable manteau

grisâtre qui recouvrait ces parages.

J’étais là, secoué par le vent du nord-est qui tendait

à fraîchir et déchirerait peut-être ces brouillards...

Cependant, de nouvelles vapeurs s’accumulaient,

poussées par cette énorme ventilation de la mer libre.

Sous la double action des courants atmosphériques et

marins, nous dérivions avec une vitesse de plus en plus

grande, et je sentais comme un frémissement de

l’iceberg...

Et c’est alors que je me trouvai sous l’empire d’une

sorte d’hallucination, – une de ces étranges

hallucinations qui avaient dû troubler l’esprit d’Arthur

Pym... Il me sembla que je me fondais dans son

extraordinaire personnalité !... Je croyais voir enfin ce

qu’il avait vu !... Cette indéchirable brume, c’était ce

rideau de vapeurs tendu sur l’horizon devant ses yeux

de fou !... J’y cherchais ces panaches de raies

lumineuses qui bariolaient le ciel du levant au

couchant !... J’y cherchais le surnaturel flamboiement

de son sommet !... J’y cherchais ces palpitations

photogéniques de l’espace en même temps que celles

des eaux éclairées par les lueurs du fond océanien !...

J’y cherchais cette cataracte sans limites, roulant en

silence du haut de quelque immense rempart perdu dans

les profondeurs du zénith !... J’y cherchais ces vastes

fentes, derrière lesquelles s’agitait un chaos d’images

flottantes et indistinctes sous les puissants souffles de

l’air !... J’y cherchais le géant blanc, le géant du pôle !...

Enfin la raison reprit le dessus. Ce trouble de

visionnaire, cet égarement poussé jusqu’à

l’extravagance, se dissipa peu à peu, et je redescendis

au campement.

La journée s’écoula tout entière dans ces conditions.

Pas une fois le rideau ne s’ouvrit devant nos regards, et

si l’iceberg, qui s’était déplacé d’une quarantaine de

milles depuis la veille, avait passé à l’extrémité de l’axe

terrestre, nous ne devions jamais le savoir1 !



1

Vingt-huit ans plus tard, ce que M. Jeorling n’avait pu même

entrevoir, un autre l’avait vu, un autre avait pris pied sur ce point du globe,

le 21 mars 1868. La saison était plus avancée de sept semaines, et

l’empreinte de l’hiver austral se gravait déjà sur ces régions désolées que

six mois de ténèbres allaient bientôt recouvrir. Mais cela importait peu à

l’extraordinaire navigateur dont nous rappelons le souvenir. Avec son

merveilleux appareil sous-marin, il pouvait braver le froid et les tempêtes.

Après avoir franchi la banquise, passé sous la carapace glacée de l’océan

Antarctique, il avait pu s’élever jusqu’au 90e degré. Là, son canot le

déposa sur un sol volcanique, jonché de débris de basalte, de scories, de

cendres, de laves, de roches noirâtres. À la surface de ce littoral pullulaient

les amphibies, les phoques, les morses. Au-dessus volaient des bandes

innombrables d’échassiers, les chionis, les alcyons, les pétrels

gigantesques, tandis que les pingouins se rangeaient en lignes immobiles.

Puis, à travers les éboulis des moraines et des pierres ponces, ce

mystérieux personnage gravit les raides talus d’un pic, moitié porphyre,

moitié basalte, à la pointe du pôle austral. Et, à l’instant où l’horizon, juste

au nord, coupait en deux parties égales le disque solaire, il prenait

possession de ce continent en son nom personnel et déployait un pavillon à

l’étamine brodée d’un N d’or. Au large flottait un bateau sous-marin qui

s’appelait Nautilus et dont le capitaine s’appelait le capitaine Nemo. J. V.

11



Au milieu des brumes



« Eh bien, monsieur Jeorling, me dit le bosseman,

lorsque, le lendemain, nous nous retrouvâmes en face

l’un de l’autre, il faut en faire notre deuil !

– Notre deuil, Hurliguerly, et de quoi ?...

– Du pôle sud, dont nous n’avons pas même aperçu

la pointe !

– Oui... et qui doit être maintenant à quelque

vingtaine de milles en arrière...

– Que voulez-vous, le vent a soufflé sur cette lampe

australe, et elle était éteinte au moment où nous

sommes passés...

– Voilà une occasion que nous ne rencontrerons plus

guère, j’imagine...

– Comme vous dites, monsieur Jeorling, et nous

pouvons renoncer à jamais sentir le bout de la broche

terrestre tourner entre nos doigts !

– Vous avez d’heureuses comparaisons, bosseman.

– Et à ce que je viens de dire, j’ajoute que notre

véhicule de glace nous charrie au diable, et pas

précisément dans la direction du Cormoran-Vert !...

Allons... allons... campagne inutile, campagne

manquée... et qu’on ne recommencera pas de sitôt... En

tout cas, campagne à finir, et sans flâner en route, car

l’hiver ne tardera pas à montrer son nez rouge, ses

lèvres gercées et ses mains crevassées d’engelures !...

Campagne pendant laquelle le capitaine Len Guy n’a

point retrouvé son frère – ni nous nos compatriotes –, ni

Dirk Peters son pauvre Pym !... »

Vrai, tout cela, et c’était le résumé de nos déboires,

de nos déconvenues, de nos déceptions ! Sans parler de

l’Halbrane anéantie, cette expédition comptait déjà

neuf victimes. De trente-deux qui avaient embarqué sur

la goélette, nous étions réduits à vingt-trois, et à quel

chiffre tomberions-nous encore ?...

En effet, du pôle austral au cercle antarctique, on

compte une vingtaine de degrés, soit douze cents milles

marins, et il serait nécessaire de les franchir en un mois

ou six semaines au plus, sinon la banquise se trouverait

reformée et refermée !... Quant à un hivernage dans

cette partie de l’Antarctide, personne de nous n’eût pu y

survivre.

D’ailleurs, nous avions perdu tout espoir de

recueillir les survivants de la Jane ; et l’équipage ne

formait plus qu’un vœu, traverser le plus rapidement

possible ces effrayantes solitudes. De sud que notre

dérive avait été jusqu’au pôle, elle était devenue nord,

et, à la condition qu’elle persistât, peut-être serions-

nous favorisés de quelques bonnes chances qui en

compenseraient tant de mauvaises ! Dans tous les cas,

pour employer une locution familière, « il n’y avait

qu’à se laisser aller ».

Qu’importe, si ces mers vers lesquelles se dirigeait

notre iceberg n’étaient plus celles de l’Atlantique

méridional, mais celles de l’océan Pacifique, si les

terres les plus rapprochées, au lieu des South-Orkneys,

des Sandwich, des Falklands, du cap Horn, des

Kerguelen, seraient l’Australie ou la Nouvelle-

Zélande ! C’est pourquoi Hurliguerly avait-il raison de

le dire – et à son vif regret –, ce n’était pas chez le

compère Atkins et dans la salle basse du Cormoran-

Vert qu’il irait boire le coup du retour !

« Après tout, monsieur Jeorling, me répétait-il, il y a

encore d’excellentes auberges à Melbourne, à Hobart-

Town, à Dunedin... Le tout est d’arriver à bon port ! »

La brume ne s’étant pas levée pendant les journées

des 2, 3 et 4 février, il eût été difficile d’évaluer le

déplacement de notre iceberg depuis qu’il avait dépassé

le pôle. Toutefois, le capitaine Len Guy et Jem West

croyaient pouvoir l’estimer à deux cent cinquante

milles.

En effet, le courant ne semblait avoir ni diminué de

vitesse ni changé de direction. Que nous fussions

engagés dans un bras de mer entre les deux moitiés

d’un continent, l’une à l’est, l’autre à l’ouest, qui

formaient le vaste domaine de l’Antarctide, cela ne

paraissait pas douteux. Aussi trouvai-je très regrettable

de ne pouvoir atterrir d’un côté ou de l’autre de ce large

détroit, dont l’hiver ne tarderait pas à solidifier la

surface !

Lorsque j’en causai avec le capitaine Len Guy, il me

fit la seule réponse logique :

« Que voulez-vous, monsieur Jeorling, nous

sommes impuissants, il n’y a rien à faire, et, où je

reconnais bien cette malchance qui nous accable depuis

quelque temps, c’est précisément dans la persistance de

ces brumes... Je ne sais plus où nous sommes...

Impossible de prendre hauteur, et cela au moment où le

soleil va disparaître pour de longs mois...

– J’en reviens toujours au canot, dis-je une dernière

fois. Avec le canot ne pourrait-on pas ?...

– Aller à la découverte !... Y pensez-vous ?... Ce

serait une imprudence que je ne commettrai pas... et que

l’équipage ne me laisserait pas commettre ! »

Je fus sur le point de m’écrier :

« Et si votre frère William Guy, si vos compatriotes

se sont réfugiés sur un point de cette terre... »

Mais je me contins. À quoi bon renouveler les

douleurs de notre capitaine ? Cette éventualité, il avait

dû y songer, et, pour avoir renoncé à poursuivre ses

recherches, c’est qu’il s’était rendu compte de l’inutilité

en même temps que de l’inanité d’une dernière

tentative.

Après tout – et cela lui laissait encore une vague

espérance –, peut-être s’était-il fait ce raisonnement, qui

méritait quelque attention :

Lorsque William Guy et les siens avaient quitté l’île

Tsalal, la saison d’été commençait. Devant eux

s’ouvrait la mer libre, traversée par ces mêmes courants

du sud-est dont nous avions subi l’action, d’abord avec

l’Halbrane, ensuite avec l’iceberg. En outre des

courants, ils avaient dû être favorisés, comme nous

l’avions été, par les brises permanentes du nord-est. De

là cette conclusion que leur canot, à moins qu’il eût péri

dans un accident de mer, devait avoir suivi une

direction analogue à la nôtre, et, à travers ce large

détroit, être arrivé jusqu’à ces parages. Et, dès lors,

était-il illogique de supposer, ayant sur nous une avance

de plusieurs mois, après avoir remonté au nord, franchi

la mer libre, passé la banquise, que leur embarcation fût

parvenue à sortir du cercle antarctique, enfin que

William Guy et ses compagnons eussent rencontré

quelque navire qui les aurait déjà rapatriés ?...

En admettant que notre capitaine se fût rangé à cette

hypothèse, laquelle, je l’avoue, exigeait tant de bonnes

chances – trop même ! – il ne m’en avait jamais dit un

mot. Peut-être – car l’homme aime à conserver ses

illusions –, peut-être craignait-il qu’on lui démontrât les

côtés faibles de ce raisonnement ?...

Un jour, je parlai dans ce sens à Jem West.

Le lieutenant, peu accessible aux entraînements de

l’imagination, refusa de se rendre à mon avis. De

prétendre que, si nous n’avions pas retrouvé les

hommes de la Jane, cela tenait à ce qu’ils avaient quitté

ces parages avant notre arrivée, qu’ils étaient déjà

revenus dans les mers du Pacifique, cela ne pouvait

entrer dans un esprit aussi positif que le sien.

Quant au bosseman, lorsque j’appelai son attention

sur cette éventualité :

« Vous savez, monsieur Jeorling, répliqua-t-il, tout

arrive... ou, du moins, ça se dit volontiers ! Et pourtant,

que le capitaine William Guy et ses hommes soient, à

l’heure qu’il est, en train de boire un bon coup de

brandevin, de gin ou de whisky dans un des cabarets de

l’ancien ou du nouveau continent... non !... non !...

C’est aussi impossible qu’à nous d’être attablés tous les

deux demain au Cormoran-Vert ! »

Durant ces trois jours de brume, je n’avais point

aperçu Dirk Peters, ou plutôt il n’avait point cherché à

se rapprocher de moi, et était obstinément resté à son

poste près de l’embarcation. Les questions de Martin

Holt relativement à son frère Ned semblaient indiquer

que son secret était connu, – du moins en partie. Aussi

se tenait-il plus que jamais à l’écart, dormant pendant

les heures de veille, veillant pendant les heures de

sommeil. Je me demandais même s’il ne regrettait pas

de s’être confié à moi, s’il ne s’imaginait pas avoir

excité ma répugnance... Il n’en était rien, et j’éprouvais

pour le pauvre métis une profonde pitié !...

Je ne saurais dire combien nous parurent tristes,

monotones, interminables, les heures qui s’écoulèrent

au milieu de ce brouillard dont le vent ne pouvait

déchirer l’épais rideau. Même avec la plus minutieuse

attention, on ne parvenait pas à reconnaître, n’importe à

quelle heure, quelle place le soleil occupait au-dessus

de l’horizon sur lequel l’abaissait peu à peu sa marche

spiraliforme. La position de l’iceberg en longitude et en

latitude ne pouvait donc être relevée. Dérivait-il

toujours vers le sud-est ou plutôt vers le nord-ouest,

depuis qu’il avait dépassé le pôle, c’était probable, ce

n’était pas sûr. Animé de la même vitesse que le

courant, comment le capitaine Len Guy aurait-il pu

déterminer son déplacement, alors que les vapeurs

empêchaient de prendre aucun point de repère. Il eût été

immobile qu’il n’y aurait eu pour nous aucune

différence appréciable, car le vent avait calmi – nous le

supposions du moins –, et pas un souffle ne se faisait

sentir. La flamme d’un fanal, exposée à l’air, ne

vacillait pas. Des cris d’oiseaux, sortes de croassements

affaiblis à travers cette atmosphère ouatée de brumes,

interrompaient seuls le silence de l’espace. Des vols de

pétrels et d’albatros rasaient la cime sur laquelle je me

tenais en observation. En quel sens fuyaient ces rapides

volateurs que les approches de l’hiver chassaient déjà

peut-être vers les confins de l’Antarctide ?...

Un jour, le bosseman qui, dans le but de s’en rendre

compte, était monté au sommet, non sans risque de se

rompre le cou, fut heurté à la poitrine si violemment par

un vigoureux quebrantahuesos, sorte de pétrel

gigantesque d’une envergure de douze pieds, qu’il

tomba à la renverse.

« Maudite bête, me dit-il, lorsqu’il fut redescendu au

campement, je l’ai échappé belle !... D’un coup...

pan !... les quatre fers en l’air, comme un cheval qui se

pomoye sur l’échine !... Je me suis rattrapé où j’ai pu...

mais j’ai vu le moment où mes mains allaient larguer

tout !... Des arêtes de glace, vous savez, ça vous glisse

comme de l’eau entre les doigts !... Aussi lui ai-je crié,

à cet oiseau : Tu ne peux donc pas regarder devant

toi ?... Il ne s’est même pas excusé, le fichu animal ! »

Le fait est que le bosseman avait risqué d’être

précipité de bloc en bloc jusqu’à la mer.

Dans l’après-midi, ce jour-là, nos oreilles furent

atrocement écorchées par des braiements qui montaient

d’en bas. Ainsi que le fit observer Hurliguerly, du

moment que ce n’étaient pas des ânes qui poussaient

ces braiements, c’étaient des pingouins. Jusqu’ici, ces

innombrables hôtes des régions polaires n’avaient point

jugé à propos de nous accompagner sur notre îlot

mouvant, et, alors que la vue pouvait s’étendre au large,

nous n’en avions pas aperçu un seul, – ni au pied de

l’iceberg ni sur les glaçons en dérive. À présent, nul

doute qu’ils fussent là par centaines ou par milliers, car

le concert s’accentuait avec une intensité qui témoignait

du nombre des exécutants.

Or, ces volatiles habitent plus volontiers soit les

marges littorales des continents et des îles de ces hautes

latitudes, soit les icefields qui les avoisinent. Leur

présence n’indiquait-elle pas la proximité d’une

terre ?...

Je le sais, nous étions dans une disposition d’esprit à

nous raccrocher à la moindre lueur d’espoir, comme

l’homme, en danger de se noyer, se raccroche à une

planche, – la planche de salut !... Et que de fois elle

s’enfonce ou se brise au moment où l’infortuné vient de

la saisir !... N’était-ce pas le sort qui nous attendait sous

ce terrible climat ?...

Je demandai au capitaine Guy quelles conséquences

il tirait de la présence de ces oiseaux.

« Ce que vous en pensez, monsieur Jeorling, me

répondit-il. Depuis que nous sommes en dérive, aucun

d’eux n’avait encore cherché refuge sur l’iceberg, et,

actuellement, les y voici en foule, si nous en jugeons

par leurs cris assourdissants. D’où sont-ils venus ?... À

n’en pas douter, d’une terre dont nous sommes peut-

être assez près...

– Est-ce aussi l’avis du lieutenant ? demandai-je.

– Oui, monsieur Jeorling, et vous savez s’il est

homme à se forger des chimères !

– Non, certes !

– Et puis, il y a autre chose qui l’a frappé comme

moi, et qui ne semble pas avoir provoqué votre

attention...

– De quoi s’agit-il ?...

– De ces meuglements qui se mêlent aux braiements

des pingouins... Prêtez l’oreille et vous ne tarderez pas à

les entendre. »

J’écoutai, et, évidemment, l’orchestre était plus

complet que je ne l’avais supposé.

« En effet... dis-je, je les distingue, ces

mugissements plaintifs. Il y a donc aussi des phoques

ou des morses...

– C’est chose certaine, monsieur Jeorling, et j’en

conclus que ces animaux, oiseaux et mammifères, très

rares depuis notre départ de l’île Tsalal, fréquentent ces

parages où nous ont portés les courants. Il me semble

que cette affirmation n’a rien de hasardé...

– Rien, capitaine, pas plus que d’admettre

l’existence d’une terre avoisinante. Oui ! quelle fatalité

d’être enveloppés de cet impénétrable brouillard, qui ne

permet pas de voir à un quart de mille au large...

– Et qui nous empêche même de descendre à la base

de l’iceberg ! ajouta le capitaine Len Guy. Là, sans

doute, nous aurions pu reconnaître si les eaux charrient

des salpas, des laminaires, des fucus, – ce qui nous

fournirait un nouvel indice... Vous avez raison... C’est

une fatalité !...

– Pourquoi ne pas essayer, capitaine ?...

– Non, monsieur Jeorling, ce serait s’exposer à des

chutes, et je ne permettrai à personne de quitter le

campement. Après tout, si la terre est là, j’imagine que

notre iceberg ne tardera pas à l’accoster...

– Et s’il ne le fait pas ?... répliquai-je.

– S’il ne le fait pas, comment le pourrions-nous

faire ?... »

Et le canot, pensai-je, il faudra pourtant bien se

décider à l’utiliser... Mais le capitaine Len Guy

préférait attendre, et qui sait si, dans les circonstances

où nous étions, ce n’était pas le parti le plus sage ?...

Quant à la base de l’iceberg, la vérité est que rien

n’eût été plus dangereux que de s’engager en aveugles

sur ces pentes glissantes. Le plus adroit de l’équipage,

le plus vigoureux, Dirk Peters lui-même, n’aurait pu y

réussir sans quelque grave accident. Cette funeste

campagne comptait déjà trop de victimes dont nous ne

voulions pas accroître le nombre.

Je ne saurais donner une idée de cette accumulation

de vapeurs, qui s’épaissirent encore pendant la soirée. À

partir de cinq heures, il devint impossible de rien

distinguer à quelques pas du plateau où se dressaient les

tentes. Il fallait se toucher de la main pour s’assurer que

l’on était l’un près de l’autre. Se parler n’eût pas suffi,

car la voix ne portait guère mieux que la vue dans ce

milieu assourdi. Un fanal allumé ne laissait apercevoir

qu’une sorte de lumignon jaunâtre, sans pouvoir

éclairant. Un cri n’arrivait à l’oreille que très affaibli, et

seuls les pingouins étaient assez vociférants pour se

faire entendre.

Il n’y avait pas lieu, je le note ici, de confondre ce

brouillard avec le frost-rime, la fumée gelée, que nous

avions observée antérieurement. D’ailleurs, ce frost-

rime, qui exige une assez haute température, se tient

ordinairement au ras de la mer, et ne s’élève à une

centaine de pieds que sous l’action d’une forte brise.

Or, le brouillard dépassait de beaucoup cette altitude, et

j’estime qu’on n’aurait pu s’en dégager qu’à la

condition de dominer l’iceberg d’une cinquantaine de

toises.

Vers huit heures du soir, les brumes à demi

condensées étaient si compactes que l’on sentait une

résistance à la marche. Il semblait que la composition

de l’air fût modifiée, comme s’il allait passer à l’état

solide. Et, involontairement, je songeais aux étrangetés

de l’île Tsalal, cette eau bizarre, dont les molécules

obéissaient à une cohésion particulière...

Quant à reconnaître si ce brouillard avait une action

quelconque sur la boussole, cela n’était pas possible. Je

savais, au surplus, que le fait avait été étudié par les

météorologistes et qu’ils se croient en droit d’affirmer

que cette action n’a aucune influence sur l’aiguille

aimantée.

J’ajoute que depuis que nous avions laissé le pôle

sud en arrière, aucune confiance ne pouvait plus être

accordée aux indications du compas, qui s’affolait aux

approches du pôle magnétique vers lequel nous

marchions sans doute. Donc, rien ne permettait de

déterminer la direction de l’iceberg.

À neuf heures du soir, ces parages furent plongés

dans une assez profonde obscurité, bien que le soleil, à

cette époque, ne descendît pas encore sous l’horizon.

Le capitaine Len Guy, voulant s’assurer que les

hommes étaient rentrés au campement et prévenir ainsi

toute imprudence de leur part, fit l’appel.

Chacun, après avoir répondu à son nom, vint

prendre sa place sous les tentes, où les fanaux

embrumés ne donnaient que peu ou pas de lumière.

Lorsque son nom fut prononcé, puis jeté à plusieurs

reprises par la voix éclatante du bosseman, le métis fut

le seul à ne pas répondre à cet appel.

Hurliguerly attendit quelques minutes...

Dirk Peters ne parut pas.

Était-il donc resté près du canot, c’était probable,

mais inutile, car notre embarcation ne risquait pas

d’être enlevée par ce temps de brouillard.

« Est-ce que personne n’a vu Dirk Peters de la

journée ?... demanda le capitaine Len Guy.

– Personne, répondit le bosseman.

– Pas même au dîner de midi ?...

– Pas même, capitaine, et, cependant, il ne devait

plus avoir de provisions.

– Lui serait-il donc arrivé malheur ?...

– N’ayez crainte ! s’écria le bosseman. Ici, Dirk

Peters est dans son élément, et ne doit pas être plus

embarrassé au milieu des brumes qu’un ours polaire ! Il

s’est déjà tiré d’affaire une première fois... il s’en tirera

une seconde ! »

Je laissai dire Hurliguerly, sachant bien pourquoi le

métis se tenait à l’écart.

Dans tous les cas, du moment que Dirk Peters

s’obstinait à ne pas répondre – et les cris du bosseman

avaient dû parvenir jusqu’à lui –, il était impossible de

se mettre à sa recherche.

Cette nuit-là, j’en ai la conviction, personne – sauf

Endicott peut-être – ne put dormir. On étouffait sous le

couvert des tentes où l’oxygène manquait. Et puis, tous,

plus ou moins, nous subissions une impression très

particulière, en proie à une sorte de pressentiment

bizarre, comme si notre situation allait se modifier en

meilleur ou en pire, – en admettant qu’elle pût empirer.

La nuit s’écoula sans alerte, et, à six heures du

matin, chacun vint humer au-dehors un air plus salubre.

Même état météorologique que la veille, avec

brumes d’une densité extraordinaire. On constata que le

baromètre avait remonté, – trop vite, il est vrai, pour

que cette hausse fût sérieuse. La colonne de mercure

marquait trente pouces deux dixièmes (767

millimètres), le maximum qu’elle eût atteint depuis le

passage de l’Halbrane au cercle antarctique.

D’autres indices se révélaient aussi, dont nous

avions à tenir compte.

Le vent qui fraîchissait – vent de sud depuis que

nous avions dépassé le pôle austral – ne tarda pas à

souffler en grande brise, – une brise à deux ris, comme

disent les marins. Les bruits du dehors s’entendaient

plus distinctement à travers l’espace balayé par les

courants atmosphériques.

Vers neuf heures, l’iceberg se décoiffa soudain de

son bonnet de vapeurs.

Indescriptible changement de décor qu’une baguette

magique n’eût pas accompli en moins de temps et avec

plus de succès !

En peu d’instants, le ciel fut dégagé jusqu’aux

dernières limites de l’horizon, et la mer reparut,

illuminée par les obliques rayons du soleil, qui ne la

dominait plus que de quelques degrés. Un tumultueux

ressac baignait d’une écume blanche la base de notre

iceberg, et il dérivait avec une multitude de montagnes

flottantes sous la double action du vent et du courant en

s’infléchissant vers l’est-nord-est.

« Terre ! »

Ce cri jeté du sommet de l’îlot mouvant, et à nos

regards se montra Dirk Peters, debout sur l’extrême

bloc, la main tendue vers le nord.

Le métis ne se trompait pas. La terre, cette fois...

oui !... c’était la terre, développant à trois ou quatre

milles ses hauteurs lointaines d’une teinte noirâtre.

Et, lorsque le point, obtenu par une double

observation à dix heures et à midi, eut été établi, il

donna :

Latitude : 86° 12’ sud.

Longitude : 114° 17’ est.

L’iceberg se trouvait à peu près de 4° au-delà du

pôle antarctique, et, des longitudes occidentales que

notre goélette avait suivies sur l’itinéraire de la Jane,

nous étions passés aux longitudes orientales.

12



Campement



Un peu après midi, cette terre ne se trouvait plus

qu’à un mille. La question était de savoir si le courant

n’allait pas nous entraîner au-delà.

Je dois l’avouer, si nous avions eu le choix ou

d’accoster ce littoral ou de continuer notre marche, je

ne sais trop ce qui eût été préférable.

J’en causais avec le capitaine Len Guy et le

lieutenant, lorsque Jem West m’interrompit, disant :

« Je vous demanderai à quoi bon discuter cette

éventualité, monsieur Jeorling ?...

– Soit, à quoi bon, puisque nous n’y pouvons rien,

ajouta le capitaine Len Guy. Il est possible que

l’iceberg vienne buter contre cette côte, comme il est

possible qu’il la contourne, s’il se maintient dans le

courant.

– Juste, repris-je, mais ma question n’en subsiste pas

moins. Avons-nous avantage à débarquer ou à rester ?...

– À rester », répondit Jem West.

En effet, si le canot eût pu nous emmener tous avec

des provisions pour une navigation de cinq à six

semaines, nous n’aurions pas hésité à y prendre

passage, afin de piquer, grâce au vent du sud, à travers

la mer libre. Mais, étant donné que le canot ne suffirait

qu’à onze ou douze hommes au plus, il aurait fallu les

tirer au sort. Et ceux qu’il n’emporterait pas, ne

seraient-ils pas condamnés à périr, par le froid sinon par

la faim, sur cette terre que l’hiver ne tarderait pas à

couvrir de ses frimas et de ses glaces ?...

Or, si l’iceberg continuait à dériver suivant cette

direction, ce serait une grande partie de notre route faite

dans des conditions acceptables, après tout. Notre

véhicule de glace, il est vrai, pouvait nous manquer,

s’échouer de nouveau, culbuter même, ou tomber dans

quelque contre-courant qui le rejetterait hors de

l’itinéraire, tandis que le canot, en obliquant sur le vent,

lorsqu’il deviendrait contraire, eût pu nous conduire au

but, si les tempêtes ne l’assaillaient pas et si la banquise

lui offrait une passe...

Mais, ainsi que venait de le dire Jem West, y avait-il

lieu de discuter cette éventualité ?...

Après le dîner, l’équipage se porta vers le plus haut

bloc sur lequel se tenait Dirk Peters. À notre approche,

le métis descendit par le talus opposé, et, lorsque

j’arrivai au sommet, je ne pus l’apercevoir.

Nous étions donc tous en cet endroit, – tous, moins

Endicott, peu soucieux d’abandonner son fourneau.

La terre, aperçue dans le nord, dessinait sur un

dixième de l’horizon son littoral frangé de grèves,

coupé d’anses, dentelé de pointes, ses arrière-plans

limités par le profil assez accidenté de hautes et peu

lointaines collines. Il y avait là un continent ou tout au

moins une île, dont l’étendue devait être considérable.

Dans le sens de l’est, cette terre se prolongeait à

perte de vue, et il ne semblait pas que sa dernière limite

fût de ce côté.

Vers l’ouest, un cap assez aigu, surmonté d’un

morne, dont la silhouette figurait une énorme tête de

phoque, en formait l’extrémité. Puis, au-delà, la mer

paraissait largement s’étendre.

Il n’était pas un de nous qui ne se rendît compte de

la situation. Accoster cette terre, cela dépendait du

courant, de lui seul : ou il porterait l’iceberg vers un

remous qui le drosserait à la côte, ou il continuerait à

l’entraîner vers le nord.

Quelle était l’hypothèse la plus admissible ?...

Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman et

moi, nous en parlions de nouveau, tandis que

l’équipage, par groupes, échangeait ses idées à ce sujet.

En fin de compte, le courant tendait plutôt à porter vers

le nord-est de cette terre.

« Après tout, nous dit le capitaine Len Guy, si elle

est habitable pendant les mois de la saison d’été, il ne

semble point qu’elle possède des habitants, puisque

nous n’apercevons aucun être humain sur le littoral.

– Observons, capitaine, répondis-je, que l’iceberg

n’est pas de nature à provoquer l’attention comme l’eût

fait notre goélette !

– Évidemment, monsieur Jeorling, et l’Halbrane

aurait déjà attiré des indigènes... s’il y en avait !

– De ce que nous n’en voyons pas, capitaine, il ne

faudrait pas conclure...

– Assurément, monsieur Jeorling, répliqua le

capitaine Len Guy. Vous conviendrez seulement que

l’aspect de cette terre n’est point celui de l’île Tsalal à

l’époque où la Jane l’avait accostée. On y distinguait

alors des collines verdoyantes, des forêts épaisses, des

arbres en pleine floraison, de vastes pâturages... et ici, à

première vue, il n’y a que désolation et stérilité !...

– J’en conviens, stérilité et désolation, c’est toute

cette terre !... Je vous demanderai, cependant, si votre

intention n’est pas d’y débarquer, capitaine ?...

– Avec le canot ?...

– Avec le canot, dans le cas où le courant en

éloignerait notre iceberg.

– Nous n’avons pas une heure à perdre, monsieur

Jeorling, et quelques jours de relâche pourraient nous

condamner à un hivernage cruel, si nous arrivions trop

tard pour franchir les passes de la banquise...

– Et, étant donné son éloignement, nous ne sommes

pas en avance, fit observer Jem West.

– Je l’accorde, répondis-je en insistant. Mais

s’éloigner de cette terre sans y avoir mis le pied, sans

nous être assurés si elle n’a pas conservé les traces d’un

campement, si votre frère, capitaine... ses

compagnons... »

En m’écoutant, le capitaine Len Guy secouait la

tête. Ce n’était pas l’apparition de cette côte aride qui

pouvait lui rendre l’espoir, ces longues plaines

infertiles, ces collines décharnées, ce littoral bordé par

un cordon de roches noirâtres... Comment des naufragés

eussent-ils trouvé à y vivre depuis quelques mois ?...

D’ailleurs, nous avions arboré le pavillon

britannique que la brise déployait à la cime de l’iceberg.

William Guy l’eût reconnu, et il se fût déjà précipité

vers le rivage.

Personne... personne !

En ce moment, Jem West, qui venait de relever

certains points de repère, dit :

« Patientons avant de prendre une décision. En

moins d’une heure, nous serons fixés à ce sujet. Notre

marche me paraît s’être ralentie, et il est possible qu’un

remous nous ramène obliquement vers la côte...

– C’est mon avis, déclara le bosseman, et, si notre

machine flottante n’est pas stationnaire, il s’en faut de

peu !... On dirait qu’elle tourne sur elle-même... »

Jem West et Hurliguerly ne se trompaient pas. Pour

une raison ou pour une autre, l’iceberg tendait à sortir

de ce courant qu’il avait constamment suivi. Un

mouvement de giration avait succédé au mouvement de

dérive, grâce à l’action d’un remous qui portait vers le

littoral.

En outre, quelques montagnes de glace, en avant de

nous, venaient de s’échouer sur les bas-fonds du rivage.

Donc, il était inutile de discuter, s’il y avait lieu ou

non de mettre le canot à la mer.

À mesure que nous approchions, la désolation de

cette terre s’accentuait encore, et la perspective d’y

subir six mois d’hivernage aurait rempli d’épouvante

les cœurs les plus résolus.

Bref, vers cinq heures de l’après-midi, l’iceberg

pénétra dans une profonde échancrure de la côte,

terminée à droite par une longue pointe, contre laquelle

il ne tarda pas à s’immobiliser.

« À terre !... À terre !... »

Ce cri s’échappa de toutes les bouches.

L’équipage descendait déjà les talus de l’iceberg,

lorsque Jem West commanda :

« Attendez l’ordre ! »

Il se manifesta quelque hésitation, – surtout de la

part de Hearne et de plusieurs de ses camarades. Puis

l’instinct de la discipline domina, et finalement tous

vinrent se ranger autour du capitaine Len Guy.

Il ne fut pas nécessaire de mettre le canot à la mer,

l’iceberg se trouvant en contact avec la pointe.

Le capitaine Len Guy, le bosseman et moi,

précédant les autres, nous fûmes les premiers à quitter

le campement, et notre pied foula cette nouvelle terre, –

vierge sans doute de toute empreinte humaine...

Le sol volcanique était semé de débris pierreux, de

fragments de laves, d’obsidiennes, de pierres ponces, de

scories. Au-delà du cordon sablonneux de la grève, il

allait en montant vers la base de hautes et âpres

collines, qui formaient l’arrière-plan à un demi-mille du

littoral.

Il nous parut indiqué de gagner l’une de ces collines,

d’une altitude de douze cents pieds environ. De son

sommet, le regard pourrait embrasser un large espace,

soit de terre, soit de mer, dans toutes les directions.

Il fallut marcher pendant vingt minutes sur un sol

rude et tourmenté, dépourvu de végétation. Rien ne

rappelait les fertiles prairies de l’île Tsalal, avant que le

tremblement de terre l’eût bouleversée, ni ces forêts

épaisses dont parle Arthur Pym, ni ces rios aux eaux

étranges, ni ces escarpements de terre savonneuse, ni

ces massifs de stéatite où se creusait l’hiéroglyphique

labyrinthe. Partout des roches d’origine ignée, des laves

durcies, des scories poussiéreuses, des cendres

grisâtres, et pas même ce qu’il aurait fallu d’humus aux

plantes rustiques les moins exigeantes.

Ce n’est pas sans difficultés et sans risques que le

capitaine Len Guy, le bosseman et moi, nous parvînmes

à faire l’ascension de la colline, – ce qui nous prit une

grande heure. Bien que le soir fût arrivé, il n’entraînait

aucune obscurité à sa suite, puisque le soleil ne

disparaissait pas encore derrière cet horizon de

l’Antarctide.

Du sommet de la colline, la vue s’étendait jusqu’à

trente ou trente-cinq milles, et voici ce qui apparut à

nos yeux.

En arrière, se développait la mer libre, charriant

nombre d’autres montagnes flottantes dont quelques-

unes venaient de s’entasser récemment contre le littoral,

et qui le rendaient presque inabordable.

À l’ouest, courait une terre très accidentée, dont on

ne voyait pas l’extrémité, et que baignait à l’est une mer

sans limites.

Étions-nous sur une grande île ou sur le continent

antarctique, il eût été impossible de résoudre la

question.

Il est vrai, en fixant plus attentivement dans la

direction de l’est la lorgnette marine, le capitaine Len

Guy crut apercevoir quelques vagues contours, qui

s’estompaient entre les légères brumes du large.

« Voyez », dit-il.

Le bosseman et moi, nous prîmes tour à tour

l’instrument et nous regardâmes avec soin.

« Il me semble bien, dit Hurliguerly, qu’il y a là

comme une apparence de côte...

– Je le pense aussi, répondis-je.

– C’est donc bien un détroit, à travers lequel nous a

conduits la dérive, conclut le capitaine Len Guy.

– Un détroit, ajouta le bosseman, que le courant

parcourt du nord au sud, puis du sud au nord...

– Alors ce détroit couperait donc en deux le

continent polaire ? demandai-je.

– Nul doute à cet égard, répondit le capitaine Len

Guy.

– Ah ! si nous avions notre Halbrane ! » s’écria

Hurliguerly.

Oui... à bord de la goélette – et même sur cet

iceberg, maintenant à la côte comme un navire

désemparé –, nous aurions pu remonter encore de

quelques centaines de milles... peut-être jusqu’à la

banquise... peut-être jusqu’au cercle antarctique... peut-

être jusqu’aux terres avoisinantes !... Mais nous ne

possédions qu’un fragile canot, pouvant à peine

contenir une douzaine d’hommes, et nous étions vingt-

trois !...

Il n’y avait plus qu’à redescendre vers le rivage, à

regagner notre campement, à transporter les tentes sur

le littoral, à prendre toutes mesures en vue d’un

hivernage que les circonstances allaient nous imposer.

Il va de soi que le sol ne portait aucune empreinte de

pas humains, ni aucun vestige d’habitat. Que les

survivants de la Jane n’eussent point mis les pieds sur

cette terre, sur ce « domaine inexploré », comme le

qualifiaient les cartes les plus modernes, nous pouvions

désormais l’affirmer. J’ajouterai ni eux, ni personne, et

ce n’était pas encore cette côte où Dirk Peters

retrouverait les traces d’Arthur Pym !

Et cela résultait également de la quiétude que

montraient les seuls êtres vivants de cette contrée qui ne

s’effrayaient point de notre présence. Ni les phoques ni

les morses ne plongeaient sous les eaux, les pétrels et

les cormorans ne s’enfuyaient pas à tire-d’aile, les

pingouins restaient en rangées immobiles, voyant, sans

doute, en nous des volatiles d’une espèce particulière.

Oui !... c’était bien la première fois que l’homme

apparaissait à leurs regards, – preuve qu’ils

n’abandonnaient jamais cette terre pour s’aventurer

sous de plus basses latitudes.

De retour au rivage, le bosseman découvrit – non

sans une certaine satisfaction – plusieurs spacieuses

cavernes évidées dans les falaises granitiques, assez

grandes, les unes pour nous loger tous, les autres pour

abriter la cargaison de l’Halbrane. Quelle que fût la

décision que nous aurions à prendre ultérieurement,

nous ne pouvions faire mieux que d’y emmagasiner

notre matériel et de procéder à une première

installation.

Après avoir remonté les pentes de l’iceberg jusqu’au

campement, le capitaine Len Guy donna ordre à ses

hommes de se réunir. Pas un ne manqua, – si ce n’est

Dirk Peters, qui avait décidément rompu toute relation

avec l’équipage. En ce qui le concernait, au surplus, il

n’y avait, ni sur l’état de son esprit, ni sur son attitude

en cas de rébellion, aucune crainte à concevoir. Il serait

avec les fidèles contre les révoltés, et nous devions en

n’importe quelles circonstances compter sur lui.

Lorsque le cercle eut été formé, le capitaine Len

Guy s’exprima, sans laisser voir aucun symptôme de

découragement. Parlant à ses compagnons, il leur

chiffra la situation... jusqu’aux décimales, pourrait-on

dire. Nécessité qui s’imposait, d’abord, de descendre la

cargaison à terre, et d’aménager une des cavernes du

littoral. Sur la question de la nourriture, affirmation que

les vivres, farine, viande de conserve, légumes secs,

suffiraient à toute la durée de l’hiver, si long qu’il pût

être, et quelle que fût sa rigueur. Relativement à la

question du combustible, déclaration que le charbon ne

manquerait pas, à la condition de ne point le gaspiller,

et il serait possible de le ménager, puisque, sous le tapis

de neige et le couvert des glaces, les hiverneurs peuvent

braver les grands froids de la zone polaire.

Sur ces deux questions, le capitaine Len Guy donna

donc des réponses de nature à bannir toute inquiétude.

Son assurance était-elle feinte... je ne le crus pas,

d’autant que Jem West approuva ce langage.

Restait une troisième question, – grosse, celle-là, de

pour et de contre, bien faite pour provoquer les

jalousies et les colères de l’équipage, et qui fut soulevée

par le sealing-master.

Il s’agissait, en effet, de décider de quelle façon

serait employée l’unique embarcation dont nous

pouvions disposer. Convenait-il de la garder pour les

besoins de l’hivernage, ou de s’en servir pour revenir

vers la banquise ?...

Le capitaine Len Guy ne voulut point se prononcer.

Il demanda seulement que la décision fût remise à

vingt-quatre ou à quarante-huit heures. On ne devait pas

oublier que le canot, chargé des provisions nécessaires

à une assez longue traversée, ne pouvait contenir que

onze à douze hommes. Il y avait donc lieu de procéder à

l’installation de ceux qui resteraient sur cette côte, si le

départ du canot s’effectuait, et dans ce cas, on tirerait

ses passagers au sort.

Le capitaine Len Guy déclara alors que ni Jem

West, ni le bosseman, ni moi, ni lui, nous ne

réclamerions aucun privilège et subirions la loi

commune. L’un comme l’autre, les deux maîtres de

l’Halbrane, Martin Holt ou Hardie, étaient parfaitement

capables de conduire le canot jusqu’aux lieux de pêche,

que les baleiniers n’auraient peut-être pas encore

quittés.

Au surplus, ceux qui partiraient n’oublieraient pas

ceux qu’ils laisseraient en hivernage sur ce 86e

parallèle, et, au retour de la saison d’été, ils enverraient

un navire afin de recueillir leurs compagnons...

Tout ceci fut dit – je le répète – d’un ton aussi calme

que ferme. Je dois lui rendre cette justice, le capitaine

Len Guy grandissait avec la gravité des circonstances.

Lorsqu’il eut achevé – n’ayant point été interrompu,

pas même par Hearne –, personne ne fit entendre la

moindre observation. À propos de quoi s’en fût-il

produit, puisque, le cas échéant, on s’en remettrait au

sort dans des conditions parfaites d’égalité ?

L’heure du repos venue, chacun rentra au

campement, prit sa part du souper préparé par Endicott,

et s’endormit pour la dernière nuit sous les tentes.

Dirk Peters n’avait pas reparu, et ce fut vainement

que je cherchai à le rejoindre.

Le lendemain – 7 février –, on se mit

courageusement à la besogne.

Le temps était beau, la brise faible, le ciel

légèrement brumeux, la température supportable, 46°

(7° 78 C. sur zéro).

En premier lieu, le canot fut descendu à la base de

l’iceberg avec toutes les précautions que cette opération

exigeait. De là, les hommes le tirèrent au sec sur une

petite grève sablonneuse à l’abri du ressac. En parfait

état, on pouvait compter qu’il se prêterait à un bon

service.

Le bosseman s’occupa ensuite de la cargaison ainsi

que du matériel provenant de l’Halbrane, mobilier,

literie, voilure, vêtements, instruments, ustensiles. Au

fond d’une caverne, ces objets ne seraient plus exposés

au chavirement ou à la démolition de l’iceberg. Les

caisses de conserves, les sacs de farine et de légumes,

les fûts de vin, de whisky, de gin et de bière, déhalés au

moyen de palans du côté de la pointe, qui se projetait à

l’est de la crique, furent transportés sur le littoral.

J’avais mis la main à l’ouvrage tout comme le

capitaine Len Guy et le lieutenant, car ce travail de la

première heure ne souffrait aucun retard.

Je dois mentionner que Dirk Peters vint, ce jour-là,

donner un coup de main, mais il n’adressa la parole à

personne.

Avait-il renoncé ou non à l’espoir de retrouver

Arthur Pym... je ne savais que penser.

Les 8, 9 et 10 février, on s’occupa de l’installation

qui fut achevée dans l’après-midi de ce dernier jour. La

cargaison avait trouvé place à l’intérieur d’une large

grotte, où l’on accédait par une étroite ouverture. Elle

confinait à celle que nous devions habiter, et dans

laquelle, sur le conseil du bosseman, Endicott établit sa

cuisine. De cette façon, nous profiterions de la chaleur

du fourneau, qui servirait à la cuisson des aliments et au

chauffage de la caverne pendant ces longues journées

ou plutôt cette longue nuit de l’hiver austral.

Déjà, depuis le 8 au soir, nous avions pris

possession de cette caverne, aux parois sèches, au tapis

de sable fin, suffisamment éclairée par son orifice.

Située près d’une source à l’amorce même de la

pointe avec le littoral, son orientation devait l’abriter

contre les redoutables rafales, les tourmentes de neige

de la mauvaise saison. D’une contenance supérieure à

celles qu’offraient les roufs et les postes de la goélette,

elle avait pu recevoir, ainsi que la literie, divers

meubles, tables, armoires, sièges, mobilier suffisant

pour quelques mois d’hivernage.

Alors que l’on travaillait à cette installation, je ne

surpris rien de suspect dans l’attitude de Hearne et des

Falklandais. Tous firent preuve de soumission à la

discipline et déployèrent une louable activité.

Néanmoins, le métis fut maintenu à la garde du canot,

dont il aurait été facile de s’emparer sur la grève.

Hurliguerly, qui surveillait particulièrement le

sealing-master et ses camarades, paraissait plus rassuré

au sujet de leurs dispositions actuelles.

Dans tous les cas, il ne fallait pas tarder à prendre

une décision relativement au départ – s’il devait avoir

lieu – de ceux qui seraient désignés par le sort. En effet,

nous étions au 10 février. Encore un mois ou six

semaines, la campagne de pêche serait terminée dans le

voisinage du cercle antarctique. Or, s’il n’y rencontrait

plus les baleiniers, en admettant qu’il eût heureusement

franchi la banquise et le cercle polaire, notre canot

n’aurait pu affronter le Pacifique jusqu’aux rivages de

l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande.

Ce soir-là, après avoir réuni tout son monde, le

capitaine Len Guy déclara que la question serait

discutée le lendemain, ajoutant que, si elle était résolue

d’une manière affirmative, le sort serait immédiatement

consulté.

Cette proposition n’amena aucune réponse, et, à

mon avis, on n’aurait de sérieuse discussion que pour

décider si, oui ou non, le départ s’effectuerait.

Il était tard. Une demi-obscurité régnait au-dehors,

car, à cette date, le soleil se traînait déjà au ras de

l’horizon, sous lequel il allait bientôt disparaître.

Je m’étais jeté sur ma couchette tout habillé, et je

dormais depuis plusieurs heures, lorsque je fus réveillé

par des cris qui éclatèrent à petite distance.

D’un bond, je me relevai, et m’élançai hors de la

caverne en même temps que le lieutenant et le capitaine

Len Guy, tirés comme moi de leur sommeil.

« Le canot... le canot !... » s’écria tout à coup Jem

West.

Le canot n’était plus à sa place, à l’endroit où le

gardait Dirk Peters.

Après l’avoir lancé à la mer, trois hommes s’y

étaient embarqués avec des fûts et des caisses, tandis

que dix autres essayaient de maîtriser le métis.

Hearne était là, et aussi Martin Holt, qui, me

sembla-t-il, ne cherchait pas à intervenir.

Ainsi donc, ces misérables voulaient s’emparer de

l’embarcation et partir avant que le sort eût

prononcé !... Ils voulaient nous abandonner !...

En effet, ils étaient parvenus à surprendre Dirk

Peters, et ils l’auraient tué, s’il n’eût défendu sa vie

dans une lutte terrible.

En présence de cette révolte, connaissant notre

infériorité numérique, ne sachant s’il pouvait compter

sur tous les anciens du bord, le capitaine Len Guy et le

lieutenant rentrèrent dans la caverne afin d’y prendre

des armes pour réduire à l’impuissance Hearne et ses

complices qui étaient armés.

J’allais faire comme eux, lorsque ces paroles me

clouèrent soudain sur place.

Accablé par le nombre, le métis venait d’être enfin

terrassé. Mais, à cet instant, comme Martin Holt, par

reconnaissance envers l’homme qui lui avait sauvé la

vie, s’élançait à son secours, Hearne lui cria :

« Laisse-le donc... et viens avec nous ! »

Le maître-voilier parut hésiter...

« Oui... laisse-le, reprit Hearne... laisse Dirk Peters...

qui est l’assassin de ton frère Ned !...

– L’assassin de mon frère !... s’écria Martin Holt.

– Ton frère tué à bord du Grampus...

– Tué... par Dirk Peters !...

– Oui !... tué... et mangé... mangé... mangé !... »

répéta Hearne, qui hurlait plutôt qu’il ne prononçait ces

horribles mots.

Et, sur un signe, deux de ses camarades se saisirent

de Martin Holt, et ils le transportèrent dans

l’embarcation, prête à déborder.

Hearne s’y précipita à sa suite avec tous ceux qu’il

avait associés à cet acte abominable.

En ce moment, Dirk Peters se releva d’un bond,

s’abattit sur l’un des Falklandais à l’instant où cet

homme enjambait le plat-bord du canot, l’enleva à bout

de bras, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête lui

brisa le crâne contre une roche...

Un coup de pistolet retentit... Le métis, frappé à

l’épaule par la balle de Hearne, tomba sur la grève,

tandis que l’embarcation était vigoureusement

repoussée au large.

Le capitaine Len Guy et Jem West sortaient alors de

la caverne – toute cette scène avait à peine duré

quarante secondes –, et ils accoururent sur la pointe en

même temps que le bosseman, le maître Hardie, les

matelots Francis et Stern.

Le canot, que le courant entraînait, se trouvait déjà à

une encablure, la marée descendant avec rapidité.

Jem West épaula son fusil, fit feu, et l’un des

matelots fut renversé au fond de l’embarcation.

Un second coup, tiré par le capitaine Len Guy,

effleura la poitrine du sealing-master et la balle alla se

perdre contre les blocs, à l’instant où le canot

disparaissait derrière l’iceberg.

Il n’y avait plus qu’à se porter sur l’autre côté de la

pointe, dont le courant rapprocherait sans doute ces

misérables avant de les entraîner dans la direction du

nord... S’ils passaient à portée de fusil, si un second

coup de feu atteignait le sealing-master... lui mort ou

blessé, peut-être ses compagnons se décideraient-ils à

revenir ?...

Un quart d’heure s’écoula...

Lorsque l’embarcation se montra au revers de la

pointe, c’était à une telle distance que nos armes

n’auraient pu l’atteindre.

Déjà Hearne avait fait hisser la voile, et, poussé à la

fois par le courant et la brise, le canot ne fut bientôt

plus qu’un point blanc qui ne tarda pas à disparaître.

13



Dirk Peters à la mer



La question de l’hivernage était tranchée. Des

trente-trois hommes embarqués sur l’Halbrane à son

départ des Falklands, vingt-trois étaient arrivés sur cette

terre, et, de ceux-là, treize venaient de s’enfuir afin de

regagner les parages de pêche au-delà de la banquise...

Et ce n’était pas le sort qui les avait désignés !...

Non !... Afin d’échapper aux horreurs d’un hivernage,

ils avaient déserté lâchement !

Par malheur, Hearne n’avait pas seulement entraîné

ses camarades. Deux des nôtres, le matelot Burry et le

maître-voilier Martin Holt s’étaient joints à lui, –

Martin Holt, ne se rendant peut-être pas compte de ses

actes sous le coup de l’effroyable révélation que le

sealing-master venait de lui faire !...

En somme, la situation n’était pas changée pour

ceux que le sort n’eût pas destinés à partir. Nous

n’étions plus que neuf, – le capitaine Len Guy, le

lieutenant Jem West, le bosseman Hurliguerly, le

maître-calfat Hardie, le cuisinier Endicott, les deux

matelots Francis et Stern, Dirk Peters et moi. Quelles

épreuves nous réservait cet hivernage, alors que

s’approchait l’effroyable hiver des pôles !... Quels

terribles froids aurions-nous à subir, – plus rigoureux

qu’en aucun autre point du globe terrestre, enveloppés

d’une nuit permanente de six mois !... On ne pouvait,

sans épouvante, songer à ce qu’il faudrait d’énergie

morale et physique pour résister dans ces conditions si

en dehors de l’endurance humaine !...

Et, cependant, tout compte fait, les chances de ceux

qui nous avaient quittés étaient-elles meilleures ?...

Trouveraient-ils la mer libre jusqu’à la banquise ?...

Parviendraient-ils à gagner le cercle antarctique ?... Et,

au-delà, rencontreraient-ils les derniers navires de la

saison ?... Les provisions ne leur manqueraient-elles pas

au cours d’une traversée d’un millier de milles ?...

Qu’avait pu emporter ce canot déjà trop chargé de

treize personnes ?... Oui... lesquels étaient les plus

menacés, d’eux ou de nous ?... Question à laquelle seul

l’avenir pouvait répondre !

Lorsque l’embarcation eut disparu, le capitaine Len

Guy et ses compagnons, remontant la pointe, revinrent

vers la caverne. Enveloppés de l’interminable nuit,

c’était là que nous allions passer tout ce temps pendant

lequel il nous serait interdit de mettre le pied au-

dehors !

Je songeai tout d’abord à Dirk Peters, resté en

arrière, après le coup de feu tiré par Hearne, tandis que

nous nous hâtions à regagner l’autre côté de la pointe.

Revenu à la caverne, je n’aperçus pas le métis.

Avait-il donc été blessé grièvement ?... Aurions-nous à

regretter la mort de cet homme qui nous était fidèle

comme il l’était à son pauvre Pym ?...

J’espérais – nous espérions tous – que sa blessure

n’offrait pas de gravité. Encore était-il nécessaire de la

soigner, et Dirk Peters avait disparu.

« Mettons-nous à sa recherche, monsieur Jeorling,

s’écria le bosseman...

– Allons... répondis-je.

– Nous irons ensemble, dit le capitaine Len Guy.

Dirk Peters était des nôtres... Jamais il ne nous eût

abandonnés, et nous ne l’abandonnerons pas !

– Le malheureux voudra-t-il revenir, fis-je observer,

maintenant que l’on sait ce que je croyais n’être su que

de lui et de moi ?... »

J’appris à mes compagnons pourquoi, dans le récit

d’Arthur Pym, le nom de Ned Holt avait été changé en

celui de Parker et en quelles circonstances le métis

m’en avait informé. Et, d’ailleurs, je fis valoir tout ce

qui était à sa décharge.

« Hearne, déclarai-je, a dit que Dirk Peters avait

frappé Ned Holt !... Oui !... c’est vrai !... Ned Holt était

embarqué sur le Grampus, et son frère, Martin Holt, a

pu croire qu’il avait péri soit dans la révolte, soit dans le

naufrage. Eh bien, non !... Ned Holt avait survécu avec

Auguste Barnard, Arthur Pym, le métis, et, bientôt, tous

quatre furent en proie aux tortures de la faim... Il fallut

sacrifier l’un d’eux... celui que le sort désignerait... On

tira à la courte paille... Ned Holt eut la mauvaise

chance... Il tomba sous le couteau de Dirk Peters... Mais

si le métis eut été désigné par le sort, c’est lui qui aurait

servi de proie aux autres ! »

Le capitaine Len Guy fit alors cette observation :

« Dirk Peters n’avait confié ce secret qu’à vous seul,

monsieur Jeorling...

– À moi seul, capitaine...

– Et vous l’avez gardé ?...

– Absolument.

– Je ne m’explique pas alors comment il a pu venir à

la connaissance de Hearne...

– J’avais d’abord pensé, répondis-je, que Dirk Peters

avait pu parler pendant son sommeil, et que c’était au

hasard que le sealing-master devait de connaître ce

secret. Après réflexions, je me suis rappelé la

circonstance que voici : lorsque le métis me raconta

cette scène du Grampus, lorsqu’il m’apprit que Parker

n’était autre que Ned Holt, il se trouvait dans ma cabine

dont le châssis latéral était relevé... Or, j’ai lieu de

croire que notre conversation a été surprise par

l’homme qui se trouvait alors à la barre... Et, cet

homme, c’était précisément Hearne, qui, pour mieux

entendre, sans doute, avait abandonné la roue, si bien

que l’Halbrane fit une embardée...

– Je m’en souviens, dit Jem West, j’interpellai

vivement le misérable et l’envoyai à fond de cale.

– Eh bien, capitaine, repris-je, c’est à partir de ce

jour que Hearne se lia davantage avec Martin Holt,

Hurliguerly me l’avait fait remarquer...

– Parfaitement, répondit le bosseman, car Hearne,

n’étant pas capable de diriger le canot dont il songeait à

s’emparer, avait besoin d’un maître comme Martin

Holt...

– Aussi, repris-je, ne cessa-t-il plus d’exciter Martin

Holt à questionner le métis sur le sort de son frère, et

vous savez dans quelles conditions il lui apprit cet

effroyable secret... Martin Holt fut comme affolé par

cette révélation... Les autres l’entraînèrent... et

maintenant, il est avec eux ! »

Chacun fut d’avis que les choses avaient dû se

passer de la sorte. En fin de compte, la vérité étant

connue, n’avions-nous pas lieu de craindre que Dirk

Peters, dans la disposition d’esprit où il était, eût voulu

se soustraire à nos yeux ?... Consentirait-il à reprendre

sa place parmi nous ?...

Tous, immédiatement, nous avons quitté la caverne,

et, après une heure, nous rejoignîmes le métis.

Dès qu’il nous aperçut, son premier mouvement fut

de s’enfuir. Enfin Hurliguerly et Francis parvinrent à

l’approcher et il ne fit aucune résistance. Je lui parlai...

les autres m’imitèrent... le capitaine Len Guy lui tendit

la main... Tout d’abord il hésita à la prendre. Puis, sans

prononcer un seul mot, il revint vers la grève.

De ce jour, il ne fut plus jamais question entre lui et

nous de ce qui s’était passé à bord du Grampus.

Quant à la blessure de Dirk Peters, il n’y eut pas à

s’en inquiéter. La balle n’avait fait que pénétrer dans la

partie supérieure de son bras gauche, et, rien que par la

pression de la main, il était parvenu à l’en faire sortir.

Un morceau de toile à voile ayant été appliqué sur la

plaie, il endossa sa vareuse, et, dès le lendemain, sans

qu’il parût en être autrement gêné, il se remit à ses

occupations habituelles.

L’installation fut organisée en vue d’un long

hivernage. L’hiver menaçait, et, depuis quelques jours,

c’est à peine si le soleil se montrait à travers les brumes.

La température tomba à 36° (2° 22 C. sur zéro) et ne

devait plus se relever. Les rayons solaires, en allongeant

démesurément les ombres sur le sol, ne donnaient pour

ainsi dire aucune chaleur. Le capitaine Len Guy nous

avait fait prendre de chauds vêtements de laine, sans

attendre que le froid devînt plus rigoureux.

Entre-temps, les icebergs, les packs, les streams, les

drifts, venaient du sud en plus grand nombre. Si

quelques-uns se jetaient encore sur le littoral déjà

encombré de glaces, la plupart disparaissaient dans la

direction du nord-est.

« Tous ces morceaux-là, me dit le bosseman, c’est

autant de matériaux pour consolider la banquise. Pour

peu que le canot de ce gueux de Hearne ne les devance

pas, j’imagine que ses gens et lui trouveront la porte

fermée, et comme ils n’auront pas de clef pour

l’ouvrir...

– Ainsi, Hurliguerly, demandai-je, vous pensez que

nous courons moins de dangers à hiverner sur cette côte

que si nous avions pris place dans l’embarcation ?...

– Je le pense et l’ai toujours pensé, monsieur

Jeorling ! répondit le bosseman. Et puis, savez-vous une

chose ?... ajouta-t-il en employant sa formule

habituelle.

– Dites, Hurliguerly.

– Eh bien, c’est que ceux qui montent le canot

seront plus embarrassés que ceux qui ne le montent pas,

et, je vous le répète, si le sort m’avait désigné, j’aurais

cédé mon tour à un autre !... Voyez-vous, c’est déjà

quelque chose que de sentir une terre solide sous son

pied !... Après tout, bien que nous ayons été lâchement

abandonnés, je ne veux la mort de personne... Mais si

Hearne et les autres ne parviennent pas à franchir la

banquise, s’ils sont condamnés à passer l’hiver au

milieu des glaces, réduits à ces vivres dont ils n’ont que

pour quelques semaines, vous savez le sort qui les

attend !

– Oui... pire que le nôtre ! répondis-je.

– Et j’ajoute, dit le bosseman, qu’il ne suffit pas

d’atteindre le cercle antarctique, et si les baleiniers ont

déjà quitté les lieux de pêche, ce n’est pas une

embarcation chargée et surchargée qui pourra tenir la

mer jusqu’en vue des terres australiennes ! »

C’était bien mon avis, comme aussi l’avis du

capitaine Len Guy et de Jem West. Servi par une

navigation favorable, ne portant que ce qu’il pouvait

porter, assuré de provisions durant plusieurs mois, enfin

avec toutes les chances, peut-être le canot aurait-il été

dans des conditions à effectuer ce voyage... En était-il

ainsi ?... Non, assurément.

Pendant les jours suivants, 14, 15, 16 et 17 février,

on acheva l’installation du personnel et du matériel.

Quelques excursions furent faites à l’intérieur du

pays. Le sol présentait partout la même aridité, ne

produisant que ces raquettes épineuses qui poussent

dans le sable et dont les grèves étaient abondamment

pourvues.

Si le capitaine Len Guy eût conservé un dernier

espoir à l’égard de son frère et des matelots de la Jane,

s’il s’était dit qu’après avoir pu quitter l’île Tsalal avec

une embarcation, les courants les avaient conduits

jusqu’à cette côte, il dut reconnaître qu’il n’y existait

aucune trace d’un débarquement.

Une de nos excursions nous amena environ à quatre

milles au pied d’une montagne d’accès pas difficile,

grâce à la longue obliquité de ses pentes, et dont

l’altitude mesurait de six à sept cents toises.

De cette excursion que firent le capitaine Len Guy,

le lieutenant, le matelot Francis et moi, il ne résulta

aucune découverte. Vers le nord et vers l’ouest se

déroulait la même succession de collines dénudées,

capricieusement découpées à leur cime, et, lorsqu’elles

disparaîtraient sous l’immense tapis de neige, il serait

difficile de les distinguer des icebergs immobilisés par

le froid à la surface de la mer.

Cependant, à propos de ce que nous avions pris pour

des apparences de terre à l’est, nous eûmes à constater

qu’en cette direction s’étendait une côte dont les

hauteurs, éclairées par le soleil de l’après-midi,

apparurent assez nettement dans l’objectif de la longue-

vue marine.

Était-ce un continent qui bordait ce côté du détroit,

n’était-ce qu’une île ? Dans tous les cas, l’un ou l’autre

devaient être frappés de stérilité comme la terre de

l’ouest, et, comme elle, inhabités, inhabitables.

Et lorsque mes pensées revenaient à l’île Tsalal,

dont le sol possédait une puissance de végétation si

extraordinaire, lorsque je me reportais aux descriptions

d’Arthur Pym, je ne savais qu’imaginer. Évidemment,

cette désolation dont s’affligeaient nos regards,

reproduisait mieux l’idée que l’on se fait des régions

australes. Pourtant, l’archipel tsalalais, situé presque à

la même latitude, était fertile et populeux, avant que le

tremblement de terre l’eût détruit en presque totalité.

Le capitaine Len Guy, ce jour-là, fit la proposition

de dénommer géographiquement cette contrée sur

laquelle nous avait jetés l’iceberg. Elle fut appelée

Halbrane-Land, en souvenir de notre goélette. En même

temps, afin de les associer dans un même souvenir, le

nom de Jane-Sund fut donné au détroit qui séparait les

deux parties du continent polaire.

On s’occupa alors de chasser les pingouins, qui

pullulaient sur les roches, et aussi de capturer un certain

nombre de ces amphibies qui s’ébattaient le long des

grèves. Le besoin de viande fraîche se faisait sentir.

Accommodée par Endicott, la chair de phoque et de

morse nous parut très acceptable. En outre, la graisse de

ces animaux pouvait, à la rigueur, servir au chauffage

de la caverne et à la cuisson des aliments. Ne point

oublier que notre plus redoutable ennemi serait le froid,

et tous les moyens propres à le combattre devaient être

utilisés. Restait à savoir si, aux approches de l’hiver,

ces amphibies n’iraient pas chercher sous de plus basses

latitudes un climat moins rigoureux...

Par bonne chance, il y avait encore des centaines

d’autres animaux, qui auraient garanti notre petit monde

contre la faim, et, au besoin, contre la soif. Sur les

grèves rampaient nombre de ces tortues galapagos,

auxquelles on a donné le nom d’un archipel de l’océan

équinoxial. Telles étaient celles dont parle Arthur Pym

et qui servaient à la nourriture des insulaires, telles

celles que Dirk Peters et lui trouvèrent au fond du canot

indigène, lors de leur départ de l’île Tsalal.

Énormes, ces chéloniens, à marche mesurée, lourde,

lente, au cou grêle long de deux pieds, à la tête

triangulaire de serpent, et qui peuvent rester des années

sans manger. Ici, d’ailleurs, à défaut de céleri, de persil

et de pourpier sauvage, ils s’alimentaient des raquettes

qui végétaient entre les pierres du littoral.

Si Arthur Pym s’est permis de comparer aux

dromadaires les tortues antarctiques, c’est que, comme

ces ruminants, elles ont, à la naissance du cou, une

poche remplie d’eau fraîche et douce, d’une contenance

de deux à trois gallons. D’après son récit, avant la scène

de la courte paille, c’était à l’une de ces tortues que les

naufragés du Grampus devaient de n’avoir succombé ni

à la soif ni à la faim. À l’en croire, il est de ces tortues

de terre ou de mer qui pèsent de douze à quinze cents

livres. Si celles d’Halbrane-Land ne dépassaient pas

sept à huit cents, leur chair n’en était pas moins aussi

nourrissante que savoureuse.

Donc, et bien que nous fussions à la veille

d’hiverner à moins de cinq degrés du pôle, la situation,

quelque rigoureux que dût être le froid, n’était pas de

nature à désespérer des cœurs fermes. La seule question

– dont je ne nie pas la gravité – était celle du retour, dès

que la mauvaise saison serait passée. Pour que cette

question fût résolue, il fallait : 1° que nos compagnons,

partis dans le canot, eussent réussi à se rapatrier ; 2°

que leur premier soin eût été d’envoyer un bâtiment à

notre recherche. Et, sur ce point, à défaut des autres,

nous pouvions espérer que Martin Holt ne nous

oublierait pas. Mais ses camarades et lui parviendraient-

ils à atteindre les terres du Pacifique à bord d’un

baleinier ?... Et puis, la prochaine saison d’été serait-

elle propice à une navigation si avancée à travers les

mers de l’Antarctide ?...

Nous causions le plus souvent de ces bonnes et

mauvaises chances. Entre tous, le bosseman continuait

à se montrer confiant, grâce à son heureuse nature et à

sa belle endurance. Le cuisinier Endicott partageait sa

confiance, ou du moins ne s’inquiétait guère des

éventualités à venir, et cuisinait comme s’il eût été

devant le fourneau du Cormoran-Vert. Les matelots

Stern et Francis écoutaient sans rien dire, et qui sait

s’ils ne regrettaient pas de n’avoir point accompagné

Hearne et ses compagnons !... Quant au maître-calfat

Hardie, il attendait les événements, sans chercher à

deviner quelle tournure ils prendraient dans cinq ou six

mois.

Le capitaine Len Guy et le lieutenant, comme

d’habitude, étaient unis dans les mêmes pensées, les

mêmes résolutions. Tout ce qui devrait être tenté pour

le salut commun, ils le tenteraient. Peu rassurés sur le

sort réservé au canot, peut-être songeaient-ils à essayer

d’un voyage vers le nord en traversant à pied les

icefields, et pas un de nous n’eût hésité à les suivre. Au

surplus, l’heure d’une pareille tentative n’était pas

encore arrivée, et il serait temps de se décider, lorsque

la mer serait solidifiée jusqu’au cercle antarctique.

Telle était donc la situation, et rien ne semblait

devoir la modifier, lorsque, à la date du 19 février, se

produisit un incident – incident providentiel, dirai-je,

pour ceux qui admettent l’intervention de la Providence

au cours des choses humaines.

Il était huit heures du matin. Le temps était calme, le

ciel assez clair, le thermomètre à 32° Fahrenheit (0°

C.).

Réunis dans la caverne – moins le bosseman –, en

attendant le déjeuner que venait d’apprêter Endicott,

nous allions nous asseoir à table, lorsqu’une voix

appela du dehors.

Ce ne pouvait être que la voix d’Hurliguerly, et

comme ses appels se renouvelaient, nous sortîmes en

toute hâte.

Dès qu’il nous aperçut :

« Venez... venez donc !... » cria-t-il.

Debout sur une roche, au pied du morne qui

terminait Halbrane-Land au-delà de la pointe, il nous

montrait la mer.

« Qu’y a-t-il donc ?... demanda le capitaine Len

Guy.

– Un canot.

– Un canot ?... m’écriai-je.

– Serait-ce celui de l’Halbrane qui reviendrait ?...

demanda le capitaine Len Guy.

– Non... ce n’est pas lui !... » répondit Jem West.

En effet, une embarcation, que sa forme et ses

dimensions ne permettaient pas de confondre avec celle

de notre goélette, dérivait sans avirons ni pagaies.

Il semblait bien qu’elle fût abandonnée au courant...

Nous n’eûmes qu’une même idée – s’emparer à tout

prix de cette embarcation qui assurerait peut-être notre

salut... Mais comment l’atteindre, comment la ramener

à cette pointe d’Halbrane-Land ?...

Le canot était encore à un mille, et, en moins de

vingt minutes, il arriverait par le travers du morne, puis

il le dépasserait, car aucun remous ne s’étendait au

large, et en vingt autres minutes, il serait hors de vue...

Nous étions là, regardant l’embarcation qui

continuait à dériver sans se rapprocher du littoral. Au

contraire, le courant tendait à l’en éloigner.

Soudain, un jaillissement d’eau se produisit au pied

du morne, comme si un corps fût tombé à la mer.

C’était Dirk Peters qui, débarrassé de ses vêtements,

venait de se précipiter du haut d’une roche, et, lorsque

nous l’aperçûmes à dix brasses déjà, il nageait dans la

direction du canot.

Un hurrah s’échappa de nos poitrines.

Le métis tourna un instant la tête, et, d’une coupe

puissante, bondit – c’est le mot – à travers le léger

clapotis des lames, ainsi que l’eût fait un marsouin dont

il possédait la force et la vitesse. Je n’avais jamais rien

vu de pareil, et que ne devait-on pas attendre de la

vigueur d’un tel homme !

Dirk Peters parviendrait-il à atteindre l’embarcation

avant que le courant l’eût emportée vers le nord-est ?...

Et s’il l’atteignait, parviendrait-il, sans avirons, à la

ramener vers la côte dont elle s’écartait, ainsi que le

faisaient en passant la plupart des icebergs ?...

Après nos hurrahs, un encouragement jeté au métis,

– nous étions restés immobiles, nos cœurs battant à se

rompre. Seul, le bosseman criait de temps en temps :

« Va... Dirk... va ! »

En quelques minutes, le métis eut gagné de plusieurs

encablures dans un sens oblique vers le canot. On ne

voyait plus sa tête que comme un point noir à la surface

des longues houles. Rien n’annonçait que la fatigue

commençât à le prendre. Ses deux bras et ses deux

jambes repoussaient l’eau méthodiquement, et il

maintenait sa vitesse sous l’action régulière de ces

quatre puissants propulseurs.

Oui !... cela ne paraissait plus douteux. Dirk Peters

accosterait l’embarcation... Mais, ensuite, ne serait-il

pas entraîné avec elle, à moins que – tant sa force était

prodigieuse, – il ne pût, en nageant, la remorquer

jusqu’à la côte ?...

« Après tout, pourquoi n’y aurait-il pas d’avirons

dans ce canot ?... » fit observer le bosseman.

Nous verrions bien, lorsque Dirk Peters serait à

bord, et il fallait qu’il y fût en quelques minutes, car le

canot ne tarderait pas à le dépasser.

« Dans tous les cas, dit alors Jem West, portons-

nous en aval... Si l’embarcation atterrit, ce ne sera que

très au-dessous du morne.

– Il l’a... il l’a !... Hurrah... Dirk... hurrah !... » cria

le bosseman, incapable de se contenir et auquel

Endicott joignit son formidable écho.

En effet, le métis, ayant accosté, venait de s’élever à

mi-corps le long du canot. Son énorme main le saisit,

et, au risque de le faire chavirer, il se hissa sur le plat-

bord, l’enjamba, puis s’assit pour reprendre haleine.

Presque aussitôt un cri retentissant arriva jusqu’à

nous, poussé par Dirk Peters...

Qu’avait-il donc trouvé au fond de cette

embarcation ?... C’étaient des pagaies, car on le vit

s’installer à l’avant, et, se mettant en direction du

rivage, pagayer avec une nouvelle vigueur afin de sortir

du courant.

« Venez ! » dit le capitaine Len Guy.

Et, dès que nous eûmes contourné la base du morne,

nous voilà courant à la lisière de la grève entre les

pierres noirâtres dont elle était semée.

À trois ou quatre cents toises, le lieutenant nous fit

arrêter.

En effet, le canot avait rencontré l’abri d’une petite

pointe qui se projetait en cet endroit, et il fut évident

qu’il viendrait y atterrir de lui-même.

Or, il n’était plus qu’à cinq ou six encablures et le

remous l’en rapprochait, lorsque Dirk Peters,

abandonnant les pagaies, se baissa vers l’arrière, puis se

redressa, tenant un corps inerte.

Quel cri déchirant se fit entendre !...

« Mon frère... mon frère !... »

Len Guy venait de reconnaître William Guy dans ce

corps que soulevait le métis.

« Vivant... vivant !... » cria Dirk Peters.

Un instant plus tard, le canot avait accosté, et le

capitaine Len Guy pressait son frère entre ses bras...

Trois de ses compagnons gisaient inanimés au fond

de l’embarcation...

Et ces quatre hommes, c’était tout ce qui restait de

l’équipage de la Jane !

14



Onze ans en quelques pages



Le titre donné à ce chapitre indique que les

aventures de William Guy et de ses compagnons après

la destruction de la goélette anglaise, les détails de leur

existence sur l’île Tsalal depuis le départ d’Arthur Pym

et de Dirk Peters, vont être très succinctement racontés.

Transportés à la caverne, William Guy et les trois

autres matelots, Trinkle, Roberts, Covin, avaient pu être

rappelés à la vie. En réalité, c’était la faim – rien que la

faim –, qui avait réduit ces malheureux à un état de

faiblesse voisin de la mort.

Un peu de nourriture prise avec modération, et

quelques tasses de thé brûlant additionné de whisky,

leur rendirent presque aussitôt des forces.

Je n’insiste pas sur la scène d’attendrissement dont

nous fûmes émus jusqu’au fond de l’âme, lorsque

William reconnut son frère Len. Les larmes nous

vinrent aux yeux en même temps que les remerciements

envers la Providence nous venaient aux lèvres. Ce que

nous réservait l’avenir, nous n’y songions même pas,

tout à la joie du présent, et qui sait si notre situation

n’allait pas changer, grâce à l’arrivée de cette

embarcation au rivage d’Halbrane-Land ?...

Je dois dire que William Guy, avant d’entamer son

histoire, fut mis au courant de nos propres aventures.

En peu de mots, il apprit ce qu’il avait hâte

d’apprendre, – la rencontre du cadavre de Patterson, le

voyage de notre goélette jusqu’à l’île Tsalal, son départ

pour de plus hautes latitudes, son naufrage au pied de

l’iceberg : enfin la trahison d’une partie de l’équipage

qui nous avait abandonnés sur cette terre.

Il connut également ce que Dirk Peters savait de

relatif à Arthur Pym, et aussi sur quelles hypothèses peu

fondées reposait l’espoir du métis de retrouver son

compagnon, dont la mort ne faisait pas plus doute pour

William Guy que celle des autres marins de la Jane,

écrasés sous les collines de Klock-Klock.

À ce récit, William Guy répondit par le résumé des

onze ans qu’il avait passés sur l’île Tsalal.

On ne l’a point oublié, le 8 février 1828, l’équipage

de la Jane, n’ayant aucunement lieu de soupçonner la

mauvaise foi de la population tsalalaise et de son chef

Too-Wit, débarqua, afin de se rendre au village de

Klock-Klock, non sans avoir mis en état de défense la

goélette à bord de laquelle six hommes étaient restés.

L’équipage, en comptant le capitaine William, le

second Patterson, Arthur Pym et Dirk Peters, formait un

groupe de trente-deux hommes armés de fusils, de

pistolets et de couteaux. Le chien Tigre l’accompagnait.

Arrivée à l’étroite gorge qui conduisait au village,

précédée et suivie des nombreux guerriers de Too-Wit,

la petite troupe se divisa. Arthur Pym, Dirk Peters et le

matelot Allen s’engagèrent à travers une fissure de la

colline. À partir de ce moment, leurs compagnons ne

devaient plus les revoir.

En effet, à peu de temps de là, une secousse se fit

sentir. La colline opposée s’abattit d’un bloc,

ensevelissant William Guy et ses vingt-huit

compagnons.

De ces malheureux, vingt-deux furent écrasés du

coup, et leurs cadavres ne furent jamais retrouvés sous

cette masse de terre.

Sept, miraculeusement abrités au fond d’une large

déchirure de la colline, avaient survécu. C’étaient

William Guy, Patterson, Roberts, Covin, Trinkle, plus

Forbes et Lexton, morts depuis. Quant à Tigre, avait-il

péri sous l’éboulement ou avait-il échappé, ils

l’ignoraient.

Cependant William Guy et ses six compagnons ne

pouvaient demeurer en cet endroit étroit et obscur, où

l’air respirable ne tarderait pas à manquer. Ainsi que

l’avait tout d’abord pensé Arthur Pym, ils s’étaient crus

victimes d’un tremblement de terre. Mais, ainsi que lui,

ils allaient reconnaître que si la gorge était comblée par

les débris chaotiques de plus d’un million de tonnes de

terre et de pierre, c’est que cet éboulement avait été

artificiellement préparé par Too-Wit et les insulaires de

Tsalal. Comme Arthur Pym, il leur fallut, le plus vite

possible, échapper à la noirceur des ténèbres, au défaut

d’air, aux exhalaisons suffocantes de la terre humide, –

alors que, pour employer les expressions du récit, « ils

se trouvaient exilés au-delà des confins les plus

lointains de l’espérance et qu’ils étaient dans la

condition spéciale des morts ».

De même que dans la colline de gauche, il existait

des labyrinthes à travers la colline de droite, et ce fut en

rampant le long de ces sombres couloirs que William

Guy, Patterson et les autres atteignirent une cavité où le

jour et l’air pénétraient en abondance.

C’est de là qu’ils virent, eux aussi, l’attaque de la

Jane par une soixantaine de pirogues, la défense des six

hommes demeurés à bord, les pierriers vomissant

boulets ramés et mitraille, l’envahissement de la

goélette par les sauvages, enfin l’explosion finale qui

causa la mort d’un millier d’indigènes en même temps

que la destruction complète du navire.

Too-Wit et les Tsalalais furent d’abord épouvantés

des effets de cette explosion, mais peut-être encore plus

désappointés. Leurs instincts de pillage ne pourraient

être satisfaits, puisque, de la coque, du gréement, de la

cargaison, il ne restait plus que des épaves sans valeur.

Comme ils devaient supposer que l’équipage avait

également péri dans l’éboulement de la colline, ils

n’avaient pas eu la pensée que quelques-uns eussent

survécu. De là vint que Arthur Pym et Dirk Peters,

d’une part, William Guy et les siens, de l’autre, purent,

sans être inquiétés, séjourner au fond des labyrinthes de

Klock-Klock, où ils se nourrirent de la chair de ces

butors dont il était facile de s’emparer à la main, et du

fruit des nombreux noisetiers qui poussaient sur les

flancs de la colline. Quant au feu, ils s’en procurèrent

en frottant des morceaux de bois tendre contre des

morceaux de bois dur, dont il y avait quantité autour

d’eux.

Enfin, après sept jours de séquestration, si Arthur

Pym et le métis parvinrent – on le sait – à quitter leur

cachette, à descendre au rivage, à s’emparer d’une

embarcation, à abandonner l’île Tsalal, William Guy et

ses compagnons n’avaient pas trouvé jusqu’alors

l’occasion de s’enfuir.

À vingt et un jours de là, le capitaine de la Jane et

les siens, toujours enfermés dans le labyrinthe, voyaient

arriver le moment où ces oiseaux dont ils vivaient leur

feraient défaut. Afin d’échapper à la faim – sinon à la

soif, puisqu’une source intérieure leur procurait une eau

limpide –, il n’y avait qu’un moyen : c’était de gagner

le littoral, puis de s’aventurer au large dans une

embarcation indigène... Il est vrai, où les fugitifs

iraient-ils et que deviendraient-ils sans provisions ?...

Néanmoins, ils n’eussent pas hésité à tenter l’aventure

s’ils avaient pu profiter de quelques heures de nuit. Or,

à cette époque, le soleil ne se couchait pas encore

derrière l’horizon du 24e parallèle.

Il est donc probable que la mort fût venue mettre un

terme à tant de misères, si la situation n’eût changé

dans les circonstances que voici.

Un matin – c’était le 22 février –, dans la matinée,

William Guy et Patterson, dévorés d’inquiétude,

causaient à l’orifice de la cavité qui donnait sur la

campagne. Ils ne savaient plus comment subvenir aux

besoins de sept personnes, réduites, alors, à se nourrir

uniquement de noisettes, ce qui leur causait de violentes

douleurs de tête et d’intestins. Ils apercevaient bien de

grosses tortues rampant sur le rivage. Mais comment se

fussent-ils risqués à les rejoindre, puisque des centaines

de Tsalalais occupaient les grèves, allant, venant,

vaquant à leurs occupations, en poussant leur éternel cri

de tékéli-li.

Soudain, cette foule parut en proie à une

extraordinaire agitation. Hommes, femmes, enfants, se

dispersèrent de tous les côtés. Quelques sauvages se

jetèrent dans leurs canots comme si un terrible danger

les menaçait...

Que se passait-il ?...

William Guy et ses compagnons eurent bientôt

l’explication du tumulte qui se produisait sur cette

partie du littoral de l’île.

Un animal, un quadrupède, venait d’apparaître, et,

se précipitant au milieu des insulaires, il s’acharnait à

les mordre, il leur sautait à la gorge, tandis que sa

bouche écumante vomissait de rauques hurlements.

Et cependant il était seul, ce quadrupède, et on

pouvait l’accabler de pierres ou de flèches... Pourquoi

donc des centaines de sauvages manifestaient-ils une

pareille épouvante, pourquoi prenaient-ils la fuite,

pourquoi paraissaient-ils ne pas oser se défendre contre

l’animal qui s’élançait sur eux ?...

L’animal était blanc de poil, et, à sa vue, se

produisait ce phénomène observé déjà, cette

inexplicable horreur du blanc commune à tous les

indigènes de Tsalal... Non ! on ne saurait se figurer

avec quelle frayeur ils poussaient, avec leur tékéli-li,

ces cris d’anamoo-moo et de lama-lama !

Et, quelle fut la surprise de William Guy et de ses

compagnons, lorsqu’ils reconnurent le chien Tigre !...

Oui ! Tigre, qui, échappé à l’effondrement de la

colline, s’était sauvé à l’intérieur de l’île... Et, après

avoir rôdé aux alentours de Klock-Klock pendant

quelques jours, le voici qui était revenu, jetant l’effroi

parmi ces sauvages...

On se souvient que le pauvre animal avait déjà

éprouvé les atteintes de l’hydrophobie dans la cale du

Grampus ?... Eh bien, cette fois, il était enragé... oui !

enragé et menaçait de ses morsures toute cette

population affolée...

Voilà pourquoi la plupart des Tsalalais avaient pris

la fuite, et aussi leur chef Too-Wit et aussi les Wampos,

qui étaient les principaux personnages de Klock-

Klock !... Ce fut dans ces extraordinaires circonstances

qu’ils abandonnèrent non seulement le village, mais

l’île, où nulle puissance n’aurait pu les retenir, où ils ne

devaient point remettre le pied !...

Cependant, si les canots suffirent à en transporter le

plus grand nombre sur les îles voisines, plusieurs

centaines d’indigènes avaient dû rester à Tsalal, faute

de moyens de s’enfuir. Quelques-uns ayant été mordus

par Tigre, des cas de rage s’étaient déclarés, après une

assez courte période d’incubation. Alors – spectacle

dont il est impossible de retracer l’horreur –, il s’étaient

précipités les uns sur les autres, ils s’étaient déchirés à

coups de dents... Et, les ossements que nous avions

rencontrés aux environs de Klock-Klock, c’étaient ceux

de ces sauvages, qui, depuis onze années, blanchissaient

à cette place !...

Quant au malheureux chien, il était allé mourir en

un coin de ce littoral, où Dirk Peters avait retrouvé son

squelette, auquel tenait encore un collier gravé du nom

d’Arthur Pym...

Ainsi, c’est à cette catastrophe – et la puissance

géniale d’un Edgar Poe était certes capable de

l’imaginer – que fut dû l’abandon définitif de Tsalal.

Réfugiés dans l’archipel du sud-ouest, les indigènes

avaient pour jamais quitté cette île, où « l’animal

blanc » venait d’apporter l’épouvante et la mort...

Puis, après que ceux qui n’avaient pu s’enfuir

eussent péri jusqu’au dernier dans cette épidémie de

rage, William Guy, Patterson, Trinkle, Covin, Roberts,

Forbes, Lexton, se hasardèrent à sortir du labyrinthe, où

ils étaient à la veille de mourir de faim.

Durant les années qui suivirent, quelle fut

l’existence des sept survivants de cette expédition ?...

En somme, elle avait été moins pénible qu’on ne

l’aurait dû croire. Leur vie était assurée par les

productions naturelles d’un sol extrêmement fertile et la

présence d’un certain nombre d’animaux domestiques.

Il ne leur manquait que les moyens d’abandonner

Tsalal, de revenir vers la banquise, de franchir ce cercle

antarctique dont la Jane avait forcé le passage au prix

de mille dangers, menacée par la furie des tempêtes, le

choc des glaces, les rafales de grêle et de neige !

Quant à construire un canot capable d’affronter un

aussi périlleux voyage, comment William Guy et ses

compagnons l’auraient-ils fait, faute d’outils

nécessaires, et lorsqu’ils en étaient réduits à leurs seules

armes, fusils, pistolets et coutelas ?...

Donc, il n’y avait à se préoccuper que de s’installer

du mieux possible, en attendant une occasion de quitter

l’île. Et d’où pourrait-elle venir, si ce n’est de l’un de

ces hasards dont dispose seule la Providence ?...

Et, en premier lieu, sur l’avis du capitaine et du

second, on résolut d’établir un campement sur la côte

du nord-ouest. Du village de Klock-Klock, on

n’apercevait pas le large. Or, il importait d’être

constamment en vue de la mer, pour le cas – si

improbable, hélas ! – où quelque bâtiment apparaîtrait

sur les parages de Tsalal !...

Le capitaine William Guy, Patterson et leur cinq

compagnons redescendirent donc à travers le ravin à

demi rempli des décombres de la colline, au milieu des

scories friables, des blocs de granit noir et de marne

grenaillée, où scintillaient des points métalliques. Tel

s’était présenté aux yeux d’Arthur Pym l’aspect de ces

lugubres régions, « qui, dit-il, marquaient

l’emplacement de la Babylone en ruine !... »

Avant de quitter cette gorge, William Guy eut la

pensée d’explorer la faille de droite où Arthur Pym,

Dirk Peters et Allen avaient disparu. Cette faille étant

obstruée, il lui fut impossible de pénétrer à l’intérieur

du massif. Aussi ne connut-il jamais l’existence de ce

labyrinthe naturel ou artificiel, qui faisait le pendant de

celui qu’il venait d’abandonner, lesquels

communiquaient peut-être l’un avec l’autre sous le lit

desséché du torrent.

Après avoir franchi cette barrière chaotique qui

interceptait la route du nord, la petite troupe se dirigea

rapidement vers le nord-ouest.

Là, sur le littoral, à trois milles environ de Klock-

Klock, on procéda à une installation définitive au fond

d’une grotte à peu près semblable à celle que nous

occupions actuellement sur la côte d’Halbrane-Land.

Et c’est en cet endroit que, pendant de longues et

désespérantes années, les sept survivants de la Jane

vécurent, comme nous allions le faire nous-mêmes, – il

est vrai, dans des conditions meilleures, puisque la

fertilité du sol de Tsalal offrait des ressources qui

manquaient à celui d’Halbrane-Land. En réalité, si nous

étions condamnés à périr, lorsque nos provisions

seraient épuisées, eux ne l’étaient pas. Ils pouvaient

indéfiniment attendre... et ils attendirent...

Ce qui ne faisait aucun doute dans leur esprit, c’est

qu’Arthur Pym, Dirk Peters et Allen avaient péri dans

l’éboulement – et ce n’était que trop certain pour ce

dernier. En effet, auraient-ils jamais imaginé qu’Arthur

Pym et le métis, après s’être emparés d’un canot,

avaient pu prendre la mer ?...

Ainsi que nous le dit William Guy, aucun incident

ne vint rompre la monotonie de cette existence de onze

années, aucun, – pas même l’apparition des insulaires,

auxquels l’épouvante interdisait l’approche de l’île

Tsalal. Nul danger ne les avait menacés pendant cette

période. D’autre part, à mesure qu’elle se prolongeait,

ils perdaient de plus en plus l’espoir d’être jamais

recueillis. Au début, avec le retour de la belle saison,

quand la mer redevenait libre, ils s’étaient dit qu’un

navire serait envoyé à la recherche de la Jane. Mais,

lorsque quatre ou cinq ans se furent écoulés, ils

perdirent toute espérance...

En même temps que les produits du sol – et parmi

eux ces précieuses plantes antiscorbutiques, le

cochléaria, le céleri brun, qui abondaient aux environs

de la caverne – William Guy avait ramené du village

une certaine quantité de volatiles, des poules, des

canards d’espèce excellente, et aussi nombre de ces

porcs noirs, très multipliés sur l’île. En outre, sans avoir

besoin de recourir aux armes à feu, il fut aisé d’abattre

des butors au plumage d’un noir de jais. À ces diverses

ressources alimentaires, il convenait d’ajouter les

centaines d’œufs d’albatros et de tortues galapagos,

enfouis sous le sable des grèves, et, rien que ces tortues

de dimensions énormes, d’une chair salubre et

nourrissante, auraient suffi aux hiverneurs de

l’Antarctide.

Restaient encore les inépuisables réserves de la mer,

de ce Jane-Sund, où foisonnaient toutes sortes de

poissons jusqu’au fond des criques, – des saumons, des

morues, des raies, des antoys, des soles, des rougets,

des mulets, des carrelets, des scares, et aussi, sans

parler des mollusques, ces savoureuses biches de mer,

dont la goélette anglaise comptait prendre une

cargaison afin de la vendre sur les marchés du Céleste-

Empire.

Il n’y a pas lieu de s’étendre sur cette période, qui

va de l’année 1828 à l’année 1839. Certes, les hivers

furent très durs. En effet, si l’été faisait généreusement

sentir sa bienfaisante influence aux îles du groupe

Tsalal, la mauvaise saison, avec son cortège de neiges,

de pluies, de rafales, de tourmentes, ne lui épargnait pas

ses rigueurs. Le terrible froid régnait en maître sur tout

le domaine des terres antarctiques. La mer, encombrée

de glaces flottantes, se solidifiait pour six à sept mois. Il

fallait attendre la réapparition du soleil avant de

retrouver ces eaux libres, telles que les avait vues

Arthur Pym, telles que nous les avions rencontrées

depuis la banquise.

En somme, l’existence avait été relativement facile à

l’île de Tsalal. En serait-il ainsi sur ce littoral aride

d’Halbrane-Land que nous occupions ? Si abondantes

qu’elles fussent, nos provisions finiraient par s’épuiser,

et, l’hiver venu, les tortues ne regagnaient-elles pas de

plus basses latitudes ?...

Ce qui est certain, c’est que, sept mois auparavant,

le capitaine William Guy n’avait pas encore perdu un

seul de ceux qui s’étaient tirés sains et saufs du guet-

apens de Klock-Klock, et cela, grâce à leur robuste

constitution, à leur remarquable endurance, à leur

grande force de caractère... Hélas ! le malheur allait

bientôt s’abattre sur eux.

Le mois de mai arrivé – qui correspond en ces

contrées au mois de novembre de l’hémisphère

septentrional –, déjà commençaient à dériver, au large

de Tsalal, les glaces que le courant entraînait vers le

nord.

Un jour, l’un des sept hommes ne rentra pas à la

caverne. On l’appela, on l’attendit, on se mit à sa

recherche... Ce fut en vain... Victime de quelque

accident, noyé sans doute, il ne reparut pas... il ne

devait pas reparaître.

C’était Patterson, le second de la Jane, le fidèle

compagnon de William Guy.

Quelle douleur causa à tous ces braves gens cette

disparition de l’un d’eux, de l’un des meilleurs ?... Et

n’était-ce pas le présage de prochaines catastrophes ?...

Or, ce que William Guy ignorait, ce que nous lui

apprîmes alors, c’est que Patterson – dans quelles

circonstances, on ne le saurait jamais – avait été

emporté à la surface d’un glaçon sur lequel il allait

mourir de faim. Et c’était sur ce glaçon, parvenu à la

hauteur des îles du Prince-Édouard, rongé par les eaux

plus chaudes, et près de se dissoudre, que le bosseman

avait découvert le cadavre du second de la Jane...

Lorsque le capitaine Len Guy eut raconté comment,

grâce aux notes trouvées dans la poche de son

malheureux compagnon, l’Halbrane s’était dirigée vers

les mers antarctiques, son frère ne put retenir de grosses

larmes...

À la suite de ce premier malheur, d’autres

survinrent.

Les sept survivants de la Jane n’étaient plus que six,

et bientôt ils n’allaient plus être que quatre, après avoir

été réduits à chercher leur salut dans la fuite.

En effet, la disparition de Patterson ne datait que de

cinq mois, lorsque, au milieu d’octobre, un tremblement

de terre vint bouleverser l’île Tsalal de fond en comble,

en même temps qu’il anéantissait presque entièrement

le groupe du sud-ouest.

On ne saurait se figurer avec quelle violence

s’accomplit ce bouleversement. Nous avions pu en

juger, lorsque le canot de notre goélette avait accosté la

falaise rocheuse indiquée par Arthur Pym. Assurément,

William Guy et ses cinq compagnons n’eussent pas

tardé à succomber, s’ils n’avaient eu le moyen de fuir

cette île qui maintenant se refusait à les nourrir.

Deux jours après, à quelques centaines de toises de

leur caverne, le courant amena un canot qui avait été

entraîné au large de l’archipel du sud-ouest.

Charger cette embarcation d’autant de provisions

qu’elle en pouvait contenir, s’y embarquer pour

abandonner l’île devenue inhabitable, c’est ce que

William Guy, Roberts, Covin, Trinkle, Forbes et

Lexton voulurent faire sans attendre même vingt-quatre

heures.

Par malheur, il régnait alors une brise d’une

violence extrême, due aux phénomènes sismiques qui

avaient troublé les profondeurs du sol comme les

profondeurs du ciel. Résister à cette brise ne fut pas

possible, et elle rejeta l’embarcation vers le sud, livrée à

ce courant auquel obéissait notre iceberg, lorsqu’il

dérivait jusqu’au littoral d’Halbrane-Land.

Pendant deux mois et demi, les malheureux allèrent

ainsi à travers la mer libre, sans parvenir à modifier leur

direction. Ce fut seulement le 2 janvier de la présente

année 1840, qu’ils aperçurent une terre, – celle

précisément que baignait à l’est le Jane-Sund.

Or, ce que nous avions reconnu déjà, c’est que cette

terre n’était pas éloignée de cinquante milles

d’Halbrane-Land. Oui ! telle était la distance,

relativement faible, qui nous séparait de ceux que nous

avions cherchés si loin à travers les régions

antarctiques, et que nous n’espérions plus revoir !

C’était beaucoup plus dans le sud-est, par rapport à

nous, que l’embarcation de William Guy avait atterri.

Mais, là, quelle différence avec l’île Tsalal, ou, plutôt,

quelle ressemblance avec l’Halbrane-Land ! Un sol

impropre à la culture, rien que du sable et des roches, ni

arbres, ni arbustes, ni plantes d’aucune sorte ! Aussi,

leurs provisions presque épuisées, William Guy et ses

compagnons furent-ils bientôt réduits à l’extrême

misère, et deux succombèrent, Forbes et Lexton...

Les quatre autres, William Guy, Roberts, Covin et

Trinkle ne voulurent pas demeurer un jour de plus sur

cette côte où ils étaient condamnés à mourir de faim.

Avec le peu de vivres qui leur restait, ils

s’embarquèrent dans le canot, et se livrèrent une

seconde fois au courant, sans avoir été à même, faute

d’instruments, de relever leur position.

Or, comme ils naviguèrent vingt-cinq jours dans ces

conditions, leurs ressources s’épuisèrent, et ils étaient à

la veille de succomber, n’ayant pas mangé depuis

quarante-huit heures, lorsque l’embarcation, au fond de

laquelle ils gisaient inanimés, parut en vue d’Halbrane-

Land.

C’est à cet instant que le bosseman l’aperçut, et Dirk

Peters s’était jeté à la mer, pour la rejoindre, et avait

manœuvré de manière à la ramener vers le rivage. Au

moment où il mettait le pied dans le canot, le métis

avait reconnu le capitaine de la Jane et les matelots

Roberts, Trinkle, Covin. Après s’être assuré qu’ils

respiraient encore, il prit les pagaies, nagea vers la terre,

et, lorsqu’il ne fut plus qu’à une encablure, soulevant la

tête de William Guy :

« Vivant... vivant ! » avait-il crié d’une voix si

puissante qu’elle arriva jusqu’à nous.

Et, maintenant, les deux frères étaient enfin réunis

sur ce coin perdu d’Halbrane-Land.

15



Le sphinx des glaces



À deux jours de là, sur ce point du littoral

antarctique, il ne restait plus un seul des survivants des

deux goélettes.

Ce fut le 21 février, à six heures du matin, que

l’embarcation, dans laquelle nous étions au nombre de

treize, quitta la petite crique et doubla la pointe

d’Halbrane-Land.

Dès l’avant-veille nous avions discuté la question du

départ. Si elle devait être résolue affirmativement, il ne

fallait pas différer d’un jour à prendre le large. Pendant

un mois encore – un mois au plus –, la navigation serait

possible sur cette portion de mer comprise entre les 86e

et 70e parallèles, c’est-à-dire jusqu’aux latitudes

ordinairement barrées par la banquise. Puis, au-delà, si

nous parvenions à nous dégager, peut-être aurions-nous

la chance de rencontrer quelque baleinier finissant la

saison de pêche, ou, – qui sait ? – un bâtiment anglais,

français ou américain, achevant une campagne de

découvertes sur les limites de l’océan austral ?... Passé

la mi-mars, ces parages seraient délaissés des

navigateurs comme des pêcheurs, et tout espoir d’être

recueilli devrait être abandonné.

On s’était d’abord demandé s’il n’y aurait pas

avantage à hiverner là où nous eussions été contraints

de le faire avant l’arrivée de William Guy, à s’installer

pour les sept ou huit mois d’hiver de cette région que

les longues ténèbres et les froids excessifs ne

tarderaient pas d’envahir. Au commencement de l’été

prochain, alors que la mer serait redevenue libre,

l’embarcation aurait fait route vers l’océan Pacifique, et

nous aurions eu plus de temps pour franchir le millier

de milles qui nous en séparaient. N’eût-ce pas été acte

de prudence et de sagesse ?...

Cependant, si résignés que nous fussions, comment

ne pas s’effrayer à la pensée d’un hivernage sur cette

côte, bien que la caverne nous offrît un suffisant abri,

bien que les conditions de la vie y fussent assurées, du

moins en ce qui concernait la nourriture ?... Oui !

résignés... on l’est tant que la résignation est

commandée par les circonstances... Mais, à présent que

l’occasion se présentait de partir, comment ne pas faire

un dernier effort en vue d’un prochain rapatriement,

comment ne pas tenter ce qu’avait tenté Hearne avec

ses compagnons et dans des conditions infiniment plus

favorables ?...

Le pour et le contre de la question furent examinés

de très près. Après avis demandé à chacun, on fit valoir

que, à la rigueur, si quelque obstacle arrêtait la

navigation, l’embarcation pourrait toujours regagner

cette partie de la côte, dont nous connaissions l’exact

gisement. Le capitaine de la Jane se montra très

partisan d’un départ immédiat, dont Len Guy et Jem

West ne redoutaient point les conséquences. Je me

rangeai volontiers à leur avis que partagèrent nos

compagnons.

Seul, Hurliguerly opposa quelque résistance. Il lui

semblait imprudent de laisser le certain pour

l’incertain... Trois ou quatre semaines seulement pour

cette distance comprise entre Halbrane-Land et le cercle

antarctique, serait-ce assez ?... Et comment, s’il le

fallait, revenir contre le courant qui portait au nord ?...

Enfin le bosseman fit valoir certains arguments qui

méritaient d’être pesés. Toutefois, je dois le dire, il n’y

eut qu’Endicott à se ranger de son bord, par l’habitude

qu’il avait d’envisager les choses sous le même angle

que lui. D’ailleurs, tout cela discuté et bien discuté,

Hurliguerly se déclara prêt à partir, puisque nous étions

tous de cet avis.

Les préparatifs furent achevés à bref délai, et c’est

pourquoi, le 21, dès sept heures du matin, grâce à la

double action du courant et du vent, la pointe

d’Halbrane-Land nous restait à cinq milles en arrière.

Dans l’après-midi s’effacèrent graduellement les

hauteurs qui dominaient cette partie du littoral, dont la

plus élevée nous avait permis d’apercevoir la terre sur

la rive ouest du Jane-Sund.

Notre canot était une de ces embarcations qui sont

en usage dans l’archipel de Tsalal pour la

communication entre les îles. Nous savions, d’après le

récit d’Arthur Pym, que ces canots ressemblaient les

uns à des radeaux ou à des bateaux plats, les autres à

des pirogues à balancier, – la plupart très solides. À la

dernière catégorie appartenait celui que nous montions,

long d’une quarantaine de pieds, large de six, l’arrière

et l’avant de même forme relevée – ce qui permettait

d’éviter les virages –, et il se manœuvrait avec plusieurs

paires de pagaies.

Ce que je dois faire particulièrement observer, c’est

que dans la construction de ce canot, il n’entrait pas un

seul morceau de fer, – ni clous, ni chevilles, ni

semelles, pas plus à l’étrave qu’à l’étambot, ce métal

étant absolument inconnu des Tsalalais. Des ligatures

faites d’une sorte de liane, ayant la résistance d’un fil

de cuivre, assuraient l’adhérence du bordé avec autant

de solidité que le plus serré des rivetages. L’étoupe était

remplacée par une mousse sur laquelle s’appliquait un

brai de gomme, qui prenait une dureté métallique au

contact de l’eau.

Telle était cette embarcation, à laquelle nous

donnâmes le nom de Paracuta, – celui d’un poisson de

ces parages, qui était assez grossièrement sculpté sur le

plat-bord.

Le Paracuta avait été chargé d’autant d’objets qu’il

en pouvait contenir, sans trop gêner les passagers

destinés à y prendre place, – vêtements, couvertures,

chemises, vareuses, caleçons, pantalons de grosse laine

et capotes cirées, quelques voiles, quelques espars,

grappin, avirons, gaffes, puis des instruments pour faire

le point, des armes et des munitions dont nous aurions

peut-être l’occasion de nous servir, fusils, pistolets,

carabines, poudre, plomb et balles. La cargaison se

composait de plusieurs barils d’eau douce, de whisky et

de gin, de caisses de farine, de viande au demi-sel, de

légumes secs, d’une bonne réserve de café et de thé. On

y avait joint un petit fourneau et plusieurs sacs de

charbon pour alimenter ce fourneau pendant quelques

semaines. Il est vrai, si nous ne parvenions pas à

dépasser la banquise, s’il fallait hiverner au milieu des

icefields, comme ces ressources ne tarderaient pas à

s’épuiser, tous nos efforts devraient alors tendre à

revenir vers Halbrane-Land, où la cargaison de la

goélette devait assurer notre existence pendant de longs

mois encore.

Eh bien – même si nous n’y réussissions pas –, y

aurait-il lieu de perdre tout espoir ?... Non, et il est dans

la nature humaine de se rattacher à la moindre de ses

lueurs. Je me souvenais de ce qu’Edgar Poe dit de

l’Ange du bizarre, « ce génie qui préside aux

contretemps dans la vie, et dont la fonction est

d’amener ces accidents qui peuvent étonner, mais qui

sont engendrés par la logique des faits... » Pourquoi ne

verrions-nous pas apparaître cet ange à l’heure

suprême ?...

Il va de soi que la plus grande part de la cargaison

de l’Halbrane avait été laissée dans la caverne, à l’abri

des intempéries de l’hiver, à la disposition de naufragés,

si jamais il en venait sur cette côte. Un espar, que le

bosseman avait dressé sur le morne, ne manquerait pas

d’attirer leur attention. D’ailleurs, après nos deux

goélettes, quel navire oserait s’élever à de telles

latitudes ?

Voici quelles étaient les personnes embarquées sur

le Paracuta : le capitaine Len Guy, le lieutenant Jem

West, le bosseman Hurliguerly, le maître-calfat Hardie,

les matelots Francis et Stern, le cuisinier Endicott, le

métis Dirk Peters et moi, tous de l’Halbrane, – puis, le

capitaine William Guy et les matelots Roberts, Covin,

Trinkle de la Jane. Au total, treize, le chiffre fatidique.

Avant de partir, Jem West et le bosseman avaient eu

soin d’implanter un mât à peu près au tiers de notre

embarcation. Ce mât, maintenu par un étai et des

haubans, pouvait porter une large misaine qui fut

découpée dans le hunier de la goélette. Le Paracuta

mesurant six pieds de largeur au maître-bau, on avait pu

donner un peu de croisure à cette voile de fortune.

Sans doute, ce gréement ne permettrait pas de

naviguer au plus près. Mais, depuis le vent arrière

jusqu’au grand largue, cette voile nous imprimerait une

vitesse suffisante pour enlever en cinq semaines, avec

une moyenne de trente milles par vingt-quatre heures,

le millier de milles qui nous séparaient de la banquise.

Compter sur cette vitesse n’avait rien d’excessif, si le

courant et la brise continuaient à pousser le Paracuta

vers le nord-est. En outre, les pagaies nous serviraient,

lorsque le vent viendrait à refuser, et quatre paires,

maniées par huit hommes, assureraient encore une

certaine vitesse à l’embarcation.

Je n’ai rien de particulier à mentionner pendant la

semaine qui suivit le départ. La brise ne cessa de

souffler du sud. Aucun contre-courant défavorable ne se

manifesta entre les rives du Jane-Sund.

Autant que possible et tant que la côte d’Halbrane-

Land ne s’écarterait pas trop à l’ouest, les deux

capitaines entendaient la longer à une ou deux

encablures. Elle nous eût offert refuge en cas qu’un

accident eût mis notre canot hors d’usage. Il est vrai,

sur cette terre aride, au début de l’hiver, que serions-

nous devenus ?... Mieux valait, je pense, n’y point

songer.

Durant ces premiers huit jours, en pagayant dès que

la brise venait à mollir, le Paracuta n’avait rien perdu

de la moyenne de vitesse indispensable pour atteindre

l’océan Pacifique en ce court laps de temps.

L’aspect de la terre ne changeait pas, – toujours le

même sol infertile, des blocs noirâtres, des grèves

sablonneuses semées de rares raquettes, des hauteurs

abruptes et dénudées en arrière-plan. Quant au détroit, il

charriait déjà quelques glaces, des drifts flottants, des

packs longs de cent cinquante à deux cents pieds, les

uns de forme allongée, les autres circulaires, – et aussi

des icebergs que notre embarcation dépassait sans

peine. Ce qu’il y avait de peu rassurant, c’est que ces

masses se dirigeaient vers la banquise, et n’en

fermeraient-elles point les passes, qui devaient être

encore libres à cette époque ?...

Inutile de noter que l’entente était parfaite entre les

treize passagers du Paracuta. Nous n’avions plus à

craindre la rébellion d’un Hearne. Et, à ce propos, on se

demandait si le sort avait favorisé ces malheureux

entraînés par le sealing-master. À bord de leur canot

surchargé, que le moindre coup de mer mettrait en péril,

comment s’était accomplie cette navigation si

dangereuse ?... Et qui sait, cependant, si Hearne ne

réussirait pas, alors que nous échouerions, pour être

partis dix jours après lui ?...

Je mentionnerai, en passant, que Dirk Peters, à

mesure qu’il s’éloignait de ces lieux où il n’avait

retrouvé aucune trace de son pauvre Pym, était plus

taciturne que jamais – ce que je n’aurais pas cru

possible –, et il ne me répondait plus, lorsque je lui

adressais la parole.

Cette année 1840 étant bissextile, j’ai dû porter sur

mes notes la date du 29 février. Or, ce jour étant

précisément l’anniversaire de la naissance

d’Hurliguerly, le bosseman demanda que cet

anniversaire fût célébré avec quelque éclat à bord du

canot.

« C’est bien le moins, dit-il en riant, puisqu’on ne

peut me le fêter qu’une année sur quatre ! »

Et l’on but à la santé de ce brave homme, un peu

trop bavard, mais le plus confiant, le plus endurant de

tous, et qui nous ragaillardissait par son inaltérable

bonne humeur.

Ce jour-là, l’observation donna 79° 17’ pour la

latitude et 118° 37’ pour la longitude.

On le voit, les deux rives du Jane-Sund couraient

entre le 118e et le 119e méridien, et le Paracuta n’avait

plus qu’une douzaine de degrés à franchir jusqu’au

cercle polaire.

Après avoir fait ce relèvement, très difficile à

obtenir à cause du peu d’élévation du soleil au-dessus

de l’horizon, les deux frères avaient déployé sur un

banc la carte si incomplète alors des régions

antarctiques. Je l’étudiais avec eux, et nous cherchions

à déterminer approximativement quelles terres déjà

reconnues gisaient dans cette direction.

Depuis que notre iceberg avait dépassé le pôle sud,

il ne faut pas oublier que nous étions entrés dans la

zone des longitudes orientales, comptées du zéro de

Greenwich au 190e degré. Donc, tout espoir devait être

abandonné soit d’être rapatriés aux Falklands, soit de

trouver des baleiniers sur les parages des Sandwich, des

South-Orkneys ou de la Géorgie du Sud.

En somme, voici ce qu’il était permis de déduire, eu

égard à notre position actuelle.

Il va de soi que le capitaine William Guy ne pouvait

rien savoir des voyages antarctiques entrepris depuis le

départ de la Jane. Il ne connaissait que ceux de Cook,

de Krusenstern, de Weddell, de Bellingshausen, de

Morrell, et ne pouvait être au courant des campagnes

ultérieures, la deuxième de Morrell et celle de Kemp,

qui avaient quelque peu étendu le domaine

géographique en ces lointaines contrées. Par suite de ce

que lui apprit son frère, il sut que, depuis nos propres

découvertes, on devait tenir pour certain qu’un large

bras de mer – le Jane-Sund – partageait en deux vastes

continents la région australe.

Une remarque que fit, ce jour-là, le capitaine Len

Guy, c’est que si le détroit se prolongeait entre les 118e

et 119e méridiens, le Paracuta passerait près de la

position attribuée au pôle magnétique. C’est à ce point

– on ne l’ignore pas –, que se réunissent tous les

méridiens magnétiques, point situé à peu près aux

antipodes de celui des parages arctiques, et sur lequel

l’aiguille de la boussole prend une direction verticale.

Je dois dire qu’à cette époque, le relèvement de ce pôle

n’avait pas été fait avec la précision qu’on y a apportée

plus tard1.

Cela n’avait pas d’importance, d’ailleurs, et cette

constatation géographique ne pouvait avoir aucun

intérêt pour nous. Ce qui devait nous préoccuper

davantage, c’est que le Jane-Sund se rétrécissait

sensiblement, et se réduisait alors à dix ou douze milles

de largeur. Grâce à cette configuration du détroit, on

1

Les calculs, d’après Hansteen, placent le pôle magnétique austral par

128° 30’ de longitude et 69° 17’ de latitude. Après les travaux de

Vincendon Dumoulin et Coupvent Desbois, lors du voyage de Dumont

d’Urville à bord de l’Astrolabe et de la Zélée. Duperrey donne 136° 15’

pour la longitude, et 76° 30’ pour la latitude. Il est vrai, tout récemment,

de nouveaux calculs ont établi que ce point devait se trouver par 106° 16’

de longitude est et 72° 20’ de latitude sud. On voit que l’accord à ce sujet

n’est pas encore fait entre les hydrographes, comme il l’est en ce qui

concerne le pôle magnétique boréal. J. V.

apercevait distinctement la terre des deux côtés.

« Eh ! fit observer le bosseman, espérons qu’il y

restera assez de large pour notre embarcation !... Si ce

détroit-là allait finir en cul-de-sac...

– Ce n’est pas à craindre, répondit le capitaine Len

Guy. Puisque le courant se propage dans cette direction,

c’est qu’il trouve une issue vers le nord, et, à mon avis,

nous n’avons rien autre chose à faire qu’à le suivre. »

C’était l’évidence même. Le Paracuta ne pouvait

avoir un meilleur guide que ce courant. Si, par malheur,

nous l’eussions eu contre nous, il aurait été impossible

de le remonter, sans être servi par une très forte brise.

Peut-être, cependant, quelques degrés plus loin, ce

courant s’infléchirait-il vers l’est ou vers l’ouest, étant

donné la conformation des côtes ? Néanmoins, au nord

de la banquise, tout permettait d’affirmer que cette

partie du Pacifique baignait les terres de l’Australie, de

la Tasmanie ou de la Nouvelle-Zélande. Peu importait,

on en conviendra, quand il s’agissait d’être rapatriés,

que le rapatriement se fit ici ou là...

Notre navigation se prolongea dans ces conditions

une dizaine de jours. L’embarcation tenait bien l’allure

du grand largue. Les deux capitaines et Jem West n’en

étaient plus à apprécier sa solidité, quoique, je le répète,

aucun morceau de fer n’eût été employé à sa

construction. Il n’avait pas été une seule fois nécessaire

de reprendre ses coutures, d’une parfaite étanchéité. Il

est vrai, nous avions la mer belle, à peine ridée d’un

léger clapotis à la surface de ses longues houles.

Le 10 mars, avec même longitude, l’observation

donna 76° 13’ pour latitude.

Puisque le Paracuta avait franchi environ six cents

milles depuis son départ d’Halbrane-Land, et que ce

parcours s’était opéré en vingt jours, il avait obtenu une

vitesse de trente milles par vingt-quatre heures.

Que cette moyenne ne faiblît pas durant trois

semaines, et toutes les chances seraient pour que les

passes ne fussent point fermées ou que la banquise pût

être contournée, – et aussi que les navires n’eussent pas

abandonné les lieux de pêche.

Actuellement, le soleil se traînait presque au ras de

l’horizon, et l’époque approchait où tout le domaine de

l’Antarctide serait enveloppé des ténèbres de la nuit

polaire. Fort heureusement, à s’élever vers le nord, nous

gagnions des parages d’où la lumière n’était pas bannie

encore.

Nous fûmes alors témoin d’un phénomène aussi

extraordinaire que ceux dont est rempli le récit d’Arthur

Pym. Pendant trois à quatre heures, de nos doigts, de

nos cheveux, de nos poils de barbe, s’échappèrent de

courtes étincelles, accompagnées d’un bruit strident.

C’était une tempête de neige électrique, aux gros

flocons peu serrés, dont le contact produisait des

aigrettes lumineuses. Le Paracuta fut plusieurs fois à

l’instant d’être englouti, tant la mer déferlait avec

fureur, mais on s’en tira sains et saufs.

Cependant, l’espace ne s’éclairait déjà plus que

d’une manière imparfaite. De fréquentes brumes

réduisaient à quelques encablures seulement l’extrême

portée de la vue. Aussi la surveillance dut-elle être

établie de manière à éviter toute collision avec les

glaces flottantes, dont la vitesse de déplacement était

inférieure à celle du Paracuta. Il y a également lieu de

noter que, du côté du sud, le ciel s’illuminait souvent de

larges lueurs, dues à l’irradiation des aurores polaires.

La température s’abaissait d’une manière assez

sensible, et n’était plus que de 23° (5° C. sous zéro).

Cet abaissement ne laissait pas de causer de vives

inquiétudes. S’il ne pouvait influencer les courants dont

la direction restait favorable, il tendait à modifier l’état

atmosphérique. Par malheur, pour peu que le vent

mollît avec l’accentuation du froid, la marche du canot

serait diminuée de moitié. Or, un retard de deux

semaines suffirait à compromettre notre salut en nous

obligeant à hiverner au pied de la banquise. Dans ce

cas, ainsi que je l’ai dit, mieux vaudrait essayer de

revenir au campement d’Halbrane-Land. Serait-il libre

alors, ce Jane-Sund, que le Paracuta venait de remonter

si heureusement ?... Plus favorisés que nous, Hearne et

ses compagnons, qui nous devançaient d’une dizaine de

jours, n’avaient-ils pas déjà franchi la barrière de

glaces ?

Quarante-huit heures après, le capitaine Len Guy et

son frère voulurent fixer notre position par une

observation que le ciel, dégagé de brumes, allait rendre

possible. Il est vrai, c’est à peine si le soleil débordait

l’horizon méridional, et l’opération présenterait de

réelles difficultés. Cependant on parvint à prendre

hauteur avec une certaine approximation, et les calculs

donnèrent les résultats suivants :

Latitude : 75° 17’ sud.

Longitude : 118° 3’ est.

Donc, à cette date du 12 mars, le Paracuta n’était

plus séparé que par la distance de quatre cents milles

des parages du cercle antarctique.

Une remarque qui fut faite alors, c’est que le détroit,

très restreint à la hauteur du 77e parallèle, s’élargissait à

mesure qu’il se développait vers le nord. Même avec les

longues-vues, on n’apercevait plus rien des terres de

l’est. C’était là une circonstance fâcheuse, car le

courant, moins resserré entre deux côtes, ne tarderait

pas à diminuer de vitesse, et finirait par ne plus se faire

sentir.

Durant la nuit du 12 au 13 mars, une brume assez

épaisse se leva après une accalmie de la brise. Il y avait

lieu de le regretter, car cela accroissait les dangers de

collision avec les glaces flottantes. Il est vrai,

l’apparition des brouillards ne pouvait nous étonner en

de tels parages. Toutefois, ce qui eut lieu de surprendre,

c’est que, loin de décroître, la vitesse de notre canot

s’augmenta graduellement, bien que la brise eût calmi.

À coup sûr, cette accélération n’était pas due au

courant, puisque le clapotis des eaux à l’étrave prouvait

que nous marchions plus vite que lui.

Cet état de choses dura jusqu’au matin, sans que

nous pussions nous rendre compte de ce qui se passait,

lorsque, vers dix heures, la brume commença à se

dissoudre dans les basses zones. Le littoral de l’ouest

reparut – un littoral de roches, sans arrière-plan de

montagnes, que longeait le Paracuta.

Et alors se dessina, à un quart de mille, une masse

qui dominait la plaine d’une cinquantaine de toises sur

une circonférence de deux à trois cents. Dans sa forme

étrange, ce massif ressemblait volontiers à un énorme

sphinx, le torse redressé, les pattes étendues, accroupi

dans l’attitude du monstre ailé que la mythologie

grecque a placé sur la route de Thèbes.

Était-ce un animal vivant, un monstre gigantesque,

un mastodonte de dimension mille fois supérieure à ces

énormes éléphants des régions polaires dont les débris

se retrouvent encore ?... Dans la disposition d’esprit où

nous étions, on l’aurait pu croire, – croire aussi que le

mastodonte allait se précipiter sur notre embarcation et

la broyer sous ses griffes...

Après un premier moment d’inquiétude peu

raisonnée et peu raisonnable, nous reconnûmes qu’il

n’y avait là qu’un massif de conformation singulière,

dont la tête venait de se dégager des brumes.

Ah ! ce sphinx !... Un souvenir me revint, c’est que,

la nuit pendant laquelle s’effectua la culbute de

l’iceberg et l’enlèvement de l’Halbrane, j’avais rêvé

d’un animal fabuleux de cette espèce, assis au pôle du

monde, et dont seul un Edgar Poe, avec sa génialité

intuitive, eût pu arracher les secrets !...

Mais de plus étranges phénomènes allaient attirer

notre attention, provoquer notre surprise, notre

épouvante même !...

J’ai dit que, depuis quelques heures, la vitesse du

Paracuta s’accroissait graduellement. Maintenant elle

était excessive, celle du courant lui restant inférieure.

Or, voici que, tout à coup, le grappin de fer, qui

provenait de l’Halbrane et placé à l’avant de notre

canot, s’échappe hors de l’étrave, comme s’il eût été

attiré par une puissance irrésistible, et la corde qui le

retient est tendue à se rompre... Il semble que ce soit ce

grappin qui nous remorque, en rasant la surface des

eaux, vers le rivage...

« Qu’y a-t-il donc ?... s’écria William Guy.

– Coupe, bosseman, coupe, ordonna Jem West, ou

nous allons nous briser contre les roches ! »

Hurliguerly s’élance vers l’avant du Paracuta pour

couper la corde. Soudain le couteau qu’il tenait à la

main lui est arraché, la corde casse, et le grappin,

comme un projectile, file dans la direction du massif.

Et, en même temps, ne voilà-t-il pas que tous les

objets de fer déposés dans l’embarcation, les ustensiles

de cuisine, les armes, le fourneau d’Endicott, nos

couteaux arrachés de nos poches, prennent le même

chemin, pendant que le canot, courant sur son erre, va

buter contre la grève !...

Qu’y avait-il donc, et, pour expliquer ces

inexplicables choses, fallait-il admettre que nous étions

dans la région des étrangetés que j’attribuais aux

hallucinations d’Arthur Pym ?...

Non ! c’étaient des faits physiques dont nous

venions d’être témoins, non des phénomènes

imaginaires !...

D’ailleurs, le temps de la réflexion nous manqua, et,

dès que nous eûmes pris terre, notre attention fut

détournée par la vue d’une embarcation échouée sur le

sable.

« Le canot de l’Halbrane ! » s’écria Hurliguerly.

C’était bien le canot volé par Hearne. Il gisait à cette

place, les bordages disjoints, la membrure larguée de la

quille, en complète dislocation... Plus rien que des

débris informes – en un mot, ce qui reste d’une

embarcation, à la suite d’un coup de mer qui l’a écrasée

contre les roches !...

Ce qui fut aussitôt remarqué, c’est que les ferrures

de ce canot avaient disparu... oui ! toutes... les clous du

bordé, la semelle de la quille, les garnitures de l’étrave

et de l’étambot, les gonds du gouvernail...

Que signifiait tout cela ?...

Un appel de Jem West nous ramena vers une petite

grève, à droite de l’embarcation.

Trois cadavres étaient couchés sur le sol, – celui de

Hearne, celui du maître-voilier Martin Holt, celui de

l’un des Falklandais... Des treize qui accompagnaient le

sealing-master, il ne restait que ces trois-là, dont la mort

devait remonter à quelques jours...

Qu’étaient devenus les dix manquants ?... Avaient-

ils été entraînés au large ?...

Des perquisitions furent faites le long du littoral, au

fond des criques, entre les écueils... On ne trouva rien, –

ni les traces d’un campement, ni même les vestiges

d’un débarquement.

« Il faut, dit William Guy, que leur canot ait été

abordé en mer par un iceberg en dérive... La plupart des

compagnons de Hearne se seront noyés, et, ces trois

corps sont venus à la côte, déjà privés de vie...

– Mais, demanda le bosseman, comment expliquer

que l’embarcation soit dans un tel état...

– Et, surtout, ajouta Jem West, que toutes ses

ferrures lui manquent ?...

– En effet, repris-je, il semble qu’elles ont été

violemment arrachées... »

Laissant le Paracuta à la garde de deux hommes,

nous remontâmes vers l’intérieur, afin d’étendre nos

recherches sur un plus large rayon.

Nous approchions du massif, maintenant sorti des

brumes et dont la forme s’accusait avec plus de netteté.

C’était, je l’ai dit, à peu près celle d’un sphinx, – un

sphinx de couleur fuligineuse, comme si la matière qui

le composait eût été oxydée par les longues intempéries

du climat polaire.

Et alors, une hypothèse surgit dans mon esprit, – une

hypothèse, qui expliquait ces étonnants phénomènes.

« Ah ! m’écriai-je, un aimant... Il y a là... là... un

aimant... doué d’une force d’attraction prodigieuse !... »

Je fus compris, et, en un instant, la dernière

catastrophe dont Hearne et ses complices avaient dû

être victimes, s’illumina d’une terrible clarté.

Ce massif n’était qu’un aimant colossal. C’est sous

son influence que les ligatures de fer du canot de

l’Halbrane avaient été arrachées et projetées, comme si

elles eussent été lancées par le ressort d’une

catapulte !... C’est lui qui venait d’attirer avec une force

irrésistible tous les objets de fer du Paracuta !... Et

notre embarcation aurait eu le sort de l’autre, si sa

construction eût employé un seul morceau de ce

métal !...

Était-ce donc la proximité du pôle magnétique qui

produisait de tels effets ?...

L’idée nous en vint tout d’abord. Puis, réflexion

faite, cette explication dut être rejetée...

Du reste, à l’endroit où se croisent les méridiens

magnétiques, il n’en résulte d’autre phénomène que la

position verticale prise par l’aiguille aimantée en deux

points similaires du globe terrestre. Ce phénomène, déjà

expérimenté aux régions arctiques par des observations

faites sur place, devait être identique dans les régions de

l’Antarctide.

Ainsi donc, il existait un aimant d’une intensité

prodigieuse dans la zone d’attraction duquel nous étions

entrés. Sous nos yeux s’était produit un de ces

surprenants effets, qui avaient été jusqu’alors relégués

au rang des fables. Qui donc a jamais voulu admettre

que des navires pussent être irrésistiblement attirés par

une force magnétique, leurs ligatures de fer larguant de

toutes parts, leurs coques s’entrouvrant, la mer les

engloutissant dans ses profondeurs ?... Et cela était

pourtant !...

En somme, voici quelle explication de ce

phénomène me paraît pouvoir être donnée :

Les vents alizés amènent d’une façon constante,

vers les extrémités de l’axe terrestre, des nuages ou des

brumes dans lesquels sont emmagasinées d’immenses

quantités d’électricité, que les orages n’ont pas

complètement épuisées. De là une formidable

accumulation de ce fluide aux pôles, et qui s’écoule

vers la terre d’une manière permanente.

Telle est la cause des aurores boréales et australes,

dont les lumineuses magnificences s’irradient au-dessus

de l’horizon, surtout pendant la longue nuit polaire, et

qui sont visibles jusqu’aux zones tempérées,

lorsqu’elles atteignent leur maximum de culmination. Il

est même admis – fait non constaté, je le sais – qu’au

moment où une violente décharge d’électricité positive

s’opère dans les régions arctiques, les régions

antarctiques sont soumises aux décharges d’électricité

de nom contraire.

Eh bien, ces courants continus aux pôles, qui

affolent les boussoles, doivent posséder une

extraordinaire influence, et il suffirait qu’une masse de

fer fût soumise à leur action pour qu’elle se changeât en

un aimant d’une puissance proportionnelle à l’intensité

du courant, au nombre de tours de l’hélice électrique, et

à la racine carrée du diamètre du massif de fer aimanté.

Précisément, on pouvait chiffrer par des milliers de

mètres cubes, le volume de ce sphinx, qui se dressait

sur ce point des terres australes.

Or, pour que le courant circulât autour de lui et en

fit un aimant par induction, que fallait-il ?... Rien qu’un

filon métallique, dont les innombrables spires, sinuant à

travers les entrailles de ce sol, fussent souterrainement

reliées à la base dudit massif.

Je pense aussi que ce massif devait être placé dans

l’axe magnétique, comme une sorte de calamite

gigantesque, d’où se dégageait le fluide impondérable

et dont les courants faisaient un inépuisable

accumulateur dressé aux confins du monde. Quant à

déterminer s’il se trouvait précisément au pôle

magnétique des régions australes, notre boussole ne

l’aurait pu, car elle n’était pas construite à cet effet.

Tout ce que j’ai à dire, c’est que son aiguille, affolée et

instable, ne marquait plus aucune orientation. Peu

importait, d’ailleurs, pour ce qui concernait la

constitution de cet aimant artificiel et la manière dont

les nuages et le filon entretenaient sa force attractive.

C’est de cette façon très plausible que je fus conduit

à expliquer ce phénomène, – par instinct. Il n’était pas

douteux que nous fussions à proximité d’un aimant,

dont la puissance produisait ces effets aussi terribles

que naturels...

Je communiquai mon idée à mes compagnons, et il

leur parut que cette explication s’imposait en présence

des faits physiques dont nous venions d’être témoins.

« Il n’y a aucun danger pour nous à gagner le pied

du massif, je pense ? demanda le capitaine Len Guy.

– Aucun, répliquai-je.

– Là... oui... là ! »

Je ne saurais peindre l’impression que nous

causèrent ces trois mots, qui furent jetés comme trois

cris venus des profondeurs de l’ultra-monde, eût dit

Edgar Poe.

C’était Dirk Peters qui avait parlé, et le corps du

métis était tendu dans la direction du sphinx, comme si,

devenu de fer, il eût été lui aussi attiré par l’aimant...

Puis, le voilà qui court dans cette direction, et ses

compagnons le suivirent à la surface d’un sol où

s’entassaient des pierres noirâtres, des éboulis de

moraines, des débris volcaniques de toutes sortes.

Le monstre grandissait à mesure que nous en

approchions, sans rien perdre de ses formes

mythologiques. Je ne saurais peindre l’effet qu’il

produisait, isolé à la surface de cette immense plaine. Il

y a de ces impressions que ni la plume ni la parole ne

peuvent rendre... Et – ce ne devait être qu’une illusion

de nos sens –, il semblait que nous fussions attirés vers

lui par la force de son attraction magnétique...

Lorsque nous eûmes atteint sa base, nous

retrouvâmes les divers objets de fer sur lesquels s’était

exercée sa puissance. Armes, ustensiles, grappin du

Paracuta, adhéraient à ses flancs. Là, également, se

voyaient ceux qui provenaient du canot de l’Halbrane,

et aussi les clous, les chevilles, les tolets, les semelles

de la quille, les ferrures du gouvernail.

Il n’y avait donc plus de doute possible sur la cause

de destruction du canot qui portait Hearne et ses

compagnons. Brutalement déclinqué, il était venu se

briser contre les roches, et tel eût été le sort du

Paracuta, si, par sa construction même, il n’eût

échappé à cette irrésistible attraction magnétique...

Quant à rentrer en possession des objets qui

adhéraient au flanc du massif, fusils, pistolets,

ustensiles, telle était leur adhérence qu’il fallut y

renoncer. Et Hurliguerly furieux de ne pouvoir rattraper

son couteau, collé à la hauteur d’une cinquantaine de

pieds, de s’écrier en montrant le poing à l’impassible

monstre :

« Voleur de sphinx ! »

On ne sera point étonné qu’il n’y eût pas à cette

place d’autres objets que ceux qui provenaient soit du

Paracuta, soit du canot de l’Halbrane. Assurément,

jamais navire ne s’était élevé à cette latitude de la mer

antarctique. Hearne et ses complices, d’abord, le

capitaine Len Guy et ses compagnons ensuite, nous

étions les premiers qui eussions foulé ce point du

continent austral. Pour conclure, tout bâtiment qui se fût

approché de ce colossal aimant, eût couru à sa complète

destruction, et notre goélette aurait eu le même sort que

son canot, dont il ne restait plus que d’informes débris.

Cependant Jem West nous rappela qu’il était

imprudent de prolonger notre relâche sur cette Terre du

Sphinx – nom qu’elle devait conserver. Le temps

pressait, et un retard de quelques jours nous eût imposé

d’hiverner au pied de la banquise.

L’ordre de regagner le rivage venait donc d’être

donné, lorsque la voix du métis retentit encore, et ces

trois mots ou plutôt ces trois cris furent de nouveau

jetés par Dirk Peters :

« Là !... là !... là !... »

Après avoir contourné le revers de la patte droite du

monstre, nous aperçûmes Dirk Peters agenouillé, les

mains tendues devant un corps ou plutôt un squelette

revêtu de peau, que le froid de ces régions avait

conservé intact, et qui gardait une rigidité cadavérique.

Il avait la tête inclinée, une barbe blanche qui lui

tombait jusqu’à la ceinture, des mains et des pieds

armés d’ongles longs comme des griffes...

Comment ce corps était-il appliqué contre le flanc

du massif à deux toises au-dessus du sol ?

En travers du torse, maintenu par sa bretelle de cuir,

nous vîmes le canon d’un fusil tordu, à demi rongé par

la rouille...

« Pym... mon pauvre Pym ! » répétait Dirk Peters

d’une voix déchirante.

Alors il essaya de se relever pour s’approcher... pour

baiser les restes ossifiés de son pauvre Pym...

Ses genoux fléchirent... un sanglot lui serra la

gorge... un spasme lui fit éclater le cœur... et il tomba à

la renverse... mort...

Ainsi donc, depuis leur séparation, le canot avait

entraîné Arthur Pym à travers ces régions de

l’Antarctide !... Comme nous, après avoir dépassé le

pôle austral, il était tombé dans la zone d’attraction du

monstre !... Et là, tandis que son embarcation s’en allait

avec le courant du nord, saisi par le fluide magnétique

avant d’avoir pu se débarrasser de l’arme qu’il portait

en bandoulière, il avait été projeté contre le massif...

À présent, le fidèle métis repose sur la Terre du

Sphinx, à côté d’Arthur Gordon Pym, ce héros dont les

étranges aventures avaient trouvé dans le grand poète

américain un non moins étrange narrateur !

16



Douze sur soixante-dix !



Ce jour même, dans l’après-midi, le Paracuta

abandonnait le littoral de la Terre du Sphinx que nous

avions toujours eue à l’ouest depuis le 21 février.

Il y avait quatre cents milles environ à parcourir

jusqu’à la limite du cercle antarctique. Arrivés sur ces

parages de l’océan Pacifique, aurions-nous, je le répète,

l’heureuse chance d’être recueillis par un baleinier

attardé aux derniers jours de sa saison de pêche, ou

même par quelque navire d’une expédition polaire ?...

Cette seconde hypothèse avait sa raison d’être. En

effet, lorsque la goélette se trouvait en relâche aux

Falklands, n’était-il pas question de l’expédition du

lieutenant Wilkes de la marine américaine ? Sa

division, composée de quatre bâtiments, le Vincennes,

le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish, n’avait-elle pas

quitté la Terre-de-Feu en février 1839, avec plusieurs

conserves, en vue d’une campagne à travers les mers

australes ?

Ce qui s’était passé depuis lors, nous l’ignorions.

Mais, après avoir essayé de remonter les longitudes

occidentales, pourquoi Wilkes n’aurait-il pas eu la

pensée de chercher le passage en remontant les

longitudes orientales1 ? Dans ce cas, il eût été possible

que le Paracuta fit la rencontre de l’un de ses

bâtiments.

En somme, ce qui devait être le plus difficile, c’était

de devancer l’hiver de ces régions, de profiter de la mer

libre, où toute navigation ne tarderait pas à devenir

impraticable.

La mort de Dirk Peters avait réduit à douze le

chiffre des passagers du Paracuta. Voilà ce qui restait

du double équipage des deux goélettes, la première

comprenant trente-huit hommes, la seconde en

comprenant trente-deux, – en tout soixante-dix ! Mais,

qu’on ne l’oublie pas, l’expédition de l’Halbrane avait

été entreprise pour remplir un devoir d’humanité, et

quatre des survivants de la Jane lui devaient leur salut.

Et maintenant, allons au plus vite. Sur le voyage de

retour, qui fut favorisé par la constance des courants et

de la brise, il n’y a pas lieu de s’étendre. D’ailleurs, les

notes qui servirent à rédiger mon récit ne furent point



1

C’est précisément ce qui était arrivé : le lieutenant James Wilkes,

après avoir été contraint de rétrograder treize fois, était parvenu à conduire

le Vincennes jusqu’à 56° 57’ de latitude par 105° 20’ de longitude est. J.

V.

renfermées dans une bouteille jetée à la mer, recueillie

par hasard sur les mers de l’Antarctide. Je les ai

rapportées moi-même, et, bien que la dernière partie du

voyage ne se soit pas accomplie sans grandes fatigues,

grandes misères, grands dangers, terribles inquiétudes

surtout, cette campagne a eu notre sauvetage pour

dénouement.

Et d’abord, quelques jours après le départ de la

Terre du Sphinx, le soleil s’était enfin couché derrière

l’horizon de l’ouest, et ne devait plus reparaître de tout

l’hiver.

C’est donc au milieu de la demi-obscurité de la nuit

australe que le Paracuta poursuivit sa monotone

navigation. Il est vrai, les aurores polaires

apparaissaient fréquemment, – ces admirables météores

que Cook et Forster aperçurent pour la première fois en

1773. Quelle magnificence dans le développement de

leur arc lumineux, leurs rayons qui s’allongent ou se

raccourcissent capricieusement, l’éclat de ces opulentes

draperies qui augmente ou diminue avec une soudaineté

merveilleuse en convergeant vers le point du ciel

indiqué par la verticalité de l’aiguille des boussoles ! Et

quelle prestigieuse variété de formes dans les plis et

replis de leurs faisceaux, qui se colorent depuis le rouge

clair jusqu’au vert émeraude !

Oui !... mais ce n’était plus le soleil, ce n’était pas

cet astre irremplaçable qui, durant les mois de l’été

antarctique, avait sans cesse illuminé nos horizons. De

cette longue nuit des pôles se dégage une influence

morale et physique dont personne ne peut s’abstraire,

une impression funeste et accablante à laquelle il est

bien difficile d’échapper.

Des passagers du Paracuta, il n’y avait guère que le

bosseman et Endicott à conserver leur habituelle bonne

humeur, insensibles aux ennuis comme aux périls de

cette navigation. J’excepte aussi l’impassible Jem West,

prêt à faire face à n’importe quelles éventualités, en

homme qui est toujours sur la défensive. Quant aux

deux frères Guy, le bonheur de s’être retrouvés leur

faisait le plus souvent oublier les préoccupations de

l’avenir.

En vérité, je ne saurais trop faire l’éloge de ce brave

homme d’Hurliguerly, et l’on se réconfortait rien qu’à

l’entendre répéter de sa voix rassurante :

« Nous arriverons à bon port, mes amis, nous

arriverons !... Et, si vous comptez bien, vous verrez que

pendant notre voyage, le chiffre des bonnes chances l’a

emporté sur celui des mauvaises !... Oui !... je le sais...

Il y a la perte de notre goélette !... Pauvre Halbrane,

enlevée dans les airs comme un ballon, puis précipitée

dans l’abîme comme une avalanche !... Mais, par

compensation, il y a l’iceberg qui nous a conduits à la

côte, et le canot tsalalais qui nous a rejoints avec le

capitaine William Guy et ses trois compagnons !... Et

soyez sûrs que ce courant et cette brise, qui nous ont

poussés jusqu’ici, nous pousseront plus loin encore !...

Il me semble bien que la balance est en notre faveur !...

Avec tant d’atouts dans son jeu, il n’est pas possible de

perdre la partie !... Un seul regret, c’est que nous allons

être rapatriés en Australie ou à la Nouvelle-Zélande, au

lieu d’aller jeter l’ancre aux Kerguelen, près du quai de

Christmas-Harbour, devant le Cormorant-Vert !... »

Gros désappointement, en effet, pour l’ami de

maître Atkins, bien fâcheuse éventualité, dont nous

prendrions aisément notre parti, cependant !

Durant huit jours, cette route a été maintenue sans

aucun écart, ni à l’ouest ni à l’est, et ce fut seulement à

la date du 21 mars, que le Paracuta perdit sur bâbord la

vue d’Halbrane-Land.

Je donne toujours ce nom à cette terre, puisque son

littoral se prolongeait sans discontinuité jusqu’à cette

latitude, et il n’était pas douteux pour nous qu’elle

constituait un des vastes continents de l’Antarctide.

Il va sans dire que si le Paracuta cessa de la suivre,

c’est que le courant portait au nord, alors qu’elle

s’écartait, en s’arrondissant vers le nord-est.

Bien que les eaux de cette portion de mer fussent

libres encore, elles charriaient néanmoins une véritable

flottille d’icebergs ou d’icefields, – ceux-ci semblables

aux morceaux d’une immense vitre rompue, ceux-là

d’une étendue superficielle ou d’une altitude déjà

considérables. De là sérieuses difficultés et aussi

dangers incessants de navigation au milieu des sombres

brumes, lorsqu’il s’agissait de manœuvrer à temps entre

ces masses mouvantes, ou pour trouver des passes ou

pour éviter que notre canot fût écrasé comme le grain

sous la meule.

Actuellement, d’ailleurs, le capitaine Len Guy ne

pouvait plus relever sa position ni en latitude ni en

longitude.

Le soleil absent, les calculs par la position des

étoiles étant trop compliqués, il était impossible de

prendre hauteur. Aussi le Paracuta s’abandonnait-il à

l’action de ce courant qui portait invariablement au

nord, d’après les indications de la boussole. Toutefois,

en tenant compte de sa moyenne vitesse, il y avait lieu

d’estimer que, à la date du 27 mars, notre canot se

trouvait entre le 68e et le 69e parallèles, c’est-à-dire,

sauf erreur, à quelque soixante-dix milles seulement du

cercle antarctique.

Ah ! si au cours de cette périlleuse navigation il

n’eût existé aucun obstacle, si le passage eût été assuré

entre cette mer intérieure de la zone australe et les

parages de l’océan Pacifique, le Paracuta aurait pu

atteindre en peu de jours l’extrême limite des mers

australes. Mais encore quelque centaine de milles, et la

banquise déroulerait son immobile rempart de glaces,

et, à moins qu’une passe fût libre, il faudrait la

contourner par l’est ou par l’ouest. Une fois franchie, il

est vrai...

Eh bien, une fois franchie, nous serions, à bord

d’une frêle embarcation, sur ce terrible océan Pacifique,

à l’époque de l’année où redoublent ses tempêtes, où les

bâtiments ne supportent pas impunément ses coups de

mer...

Nous n’y voulions pas songer... Le Ciel nous

viendrait en aide... Nous serions recueillis... Oui !...

nous serions recueillis par quelque navire... Le

bosseman l’affirmait, et il n’y avait qu’à écouter le

bosseman !...

Cependant la surface de la mer commençait à se

prendre, et, il fallut plusieurs fois rompre des icefields

afin de se frayer un passage. Le thermomètre

n’indiquait plus que 4° (15° 56 C. sous zéro). Nous

souffrions beaucoup du froid et des rafales à bord de

cette embarcation non pontée, quoique nous fussions

pourvus d’épaisses couvertures.

Par bonheur, il y avait en quantité suffisante, et pour

quelques semaines, des conserves de viande, trois sacs

de biscuit et deux fûts de gin intacts. Quant à l’eau

douce, on s’en procurait avec de la glace fondue.

Bref, pendant six jours, jusqu’au 2 avril, le Paracuta

dut s’engager entre les hauteurs de la banquise, dont la

crête se profilait à une altitude comprise entre sept et

huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. On n’en

pouvait voir les extrémités ni au couchant ni au levant,

et si notre canot ne rencontrait pas une passe libre, nous

ne parviendrions pas à la franchir.

Grâce à la plus heureuse des chances, il la trouva à

cette date, il la suivit, au milieu de mille dangers. Oui !

on eut besoin de tout le zèle, de tout le courage, de toute

l’habileté de nos hommes et de leurs chefs pour se tirer

d’affaire. Aux deux capitaines Len et William Guy, au

lieutenant Jem West, au bosseman, nous devons une

éternelle reconnaissance.

Nous étions enfin sur les eaux du Sud-Pacifique.

Mais, pendant cette longue et pénible traversée, notre

embarcation avait gravement souffert. Son calfatage

usé, ses bordages menaçant de se disjoindre, elle faisait

eau par plus d’une couture. On s’occupait sans cesse à

la vider, et c’était assez, c’était déjà trop de la houle qui

embarquait par-dessus le plat-bord.

Il est vrai, la brise était molle, la mer plus calme

qu’on eût pu l’espérer, et le véritable danger ne tenait

pas aux risques de la navigation.

Non ! il venait de ce qu’il n’y avait aucun navire en

vue sur ces parages, aucun baleinier parcourant les

lieux de pêche. Aux premiers jours d’avril, ces lieux

sont déjà abandonnés, et nous arrivions trop tard de

quelques semaines...

Or, ainsi que nous devions l’apprendre, il aurait

suffi d’être là deux mois plus tôt pour rencontrer les

bâtiments de l’expédition américaine.

En effet, le 21 février, par 95° 50’ de longitude et

64° 17’ de latitude, le lieutenant Wilkes explorait ces

mers avec l’un de ses navires, le Vincennes, après avoir

reconnu une étendue de côtes, qui se développait sur

66° de l’est à l’ouest. Puis, comme la mauvaise saison

s’approchait, il avait viré de bord et regagné Hobart-

Town en Tasmanie.

La même année, l’expédition du capitaine français

Dumont d’Urville, partie en 1838, dans une seconde

tentative pour s’élever vers le pôle, avait, le 21 janvier,

reconnu la terre Adélie par 66° 30’ de latitude et 38°

21’ de longitude orientale, puis, le 29 janvier, la côte

Clarie par 64° 30’ et 129° 54’. Leur campagne terminée

après ces importantes découvertes, l’Astrolabe et la

Zélée avaient quitté l’océan Antarctique et mis le cap

sur Hobart-Town.

Aucun de ces bâtiments ne se trouvait donc dans ces

parages. Aussi, lorsque le Paracuta, cette coquille de

noix, fut seul au-delà de la banquise, sur une mer

déserte, nous dûmes croire que le salut n’était plus

possible.

Quinze cents milles nous séparaient alors des terres

les plus voisines, et l’hiver datait d’un mois déjà...

Hurliguerly lui-même voulut bien reconnaître que la

dernière heureuse chance, sur laquelle il comptait,

venait de nous manquer...

Le 6 avril, nous étions à bout de ressources, le vent

commençait à fraîchir, et le canot, violemment secoué,

risquait d’être englouti à chaque lame.

« Navire ! »

Ce mot fut jeté par le bosseman, et, à l’instant, nous

distinguâmes un bâtiment, à quatre milles dans le nord-

est, au-dessous des brumes qui venaient de se lever.

Immédiatement, signaux faits, signaux aperçus.

Après s’être tenu en panne, le navire mit son grand

canot à la mer pour nous recueillir.

C’était le Tasman, un trois-mâts américain de

Charleston, où nous fûmes reçus avec empressement et

cordialité. Le capitaine traita mes compagnons comme

s’ils eussent été ses propres compatriotes...

Le Tasman venait des îles Falklands, où il avait

appris que, sept mois auparavant, la goélette anglaise

Halbrane avait fait route pour les mers australes à la

recherche des naufragés de la Jane. Mais la saison

s’avançant, la goélette n’ayant pas reparu, on avait dû

penser qu’elle s’était perdue corps et biens dans les

régions antarctiques.

Cette dernière traversée fut heureuse et rapide.

Quinze jours après, le Tasman débarquait à Melbourne,

province de Victoria de la Nouvelle-Hollande, ce qui

avait survécu de l’équipage des deux goélettes, et c’est

là que furent payées à nos hommes les primes qu’ils

avaient bien gagnées !

Les cartes nous indiquèrent alors que le Paracuta

avait débouqué sur le Pacifique entre la terre Clarie de

Dumont d’Urville et la terre Fabricia, reconnue par

Balleny en 1838.

Ainsi s’est terminée cette aventureuse et

extraordinaire campagne qui coûta trop de victimes,

hélas ! Et, pour tout dire, si les hasards, si les nécessités

de cette navigation nous ont entraînés vers le pôle

austral plus loin que nos devanciers, si nous avons

même dépassé le point axial du globe terrestre, que de

découvertes de grande valeur il reste à faire encore en

ces parages !

Arthur Pym, le héros si magnifiquement célébré par

Edgar Poe, a montré la route... À d’autres de la

reprendre, à d’autres d’aller arracher au Sphinx des

Glaces les derniers secrets de cette mystérieuse

Antarctide !

Cet ouvrage est le 340ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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